Le Procès des Thugs (Pont-Jest)/I/8

Lecomte (p. 57-78).

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Mais les prêtres de Kâly étaient là et la repoussaient dans le foyer.

VIII

LA BANDE D’HYDER-ALI.



Les Thugs qui devaient être jugés les premiers étaient ceux de la bande d’Hyder-Ali.

Lorsque le jour de l’audience arriva, le mouvement de la ville ne saurait se dépeindre.

La place du Gouvernement, les couloirs, la salle, présentèrent de nouveau ce coup d’œil dont nous avons parlé récemment, en mettant sous les yeux de nos lecteurs la séance solennelle de lord William Bentick, et cependant on n’ignorait pas que l’appel seul des accusés devait remplir deux ou trois heures.

Lorsqu’une bien faible partie de la foule fut entassée dans la salle d’audience, la cour fit son entrée, et le silence le plus profond s’établit instantanément.

Le tribunal était composé de deux officiers supérieurs, juges militaires ; de deux juges civils de la magistrature anglaise, d’un greffier (clerck), de deux magistrats indigènes, et de deux pundis. Sir George Monby présidait.

Ce tribunal offrait, par conséquent, un mélange majestueux et bizarre tout à la fois de physionomies, d’uniformes et de costumes. Un espace considérable avait été réservé pour les accusés en face de la cour. Le fond de la salle était occupé par un piquet de soixante soldats, l’arme au bras.

Lorsque les premières formalités eurent été remplies et que le calme fut à peu près complet, le président donna l’ordre d’introduire les prisonniers, qui, par mesure de précaution, avaient été amenés du fort Saint-Georges pendant la nuit. Ils étaient 163.

Quoiqu’ils eussent tous les mains liées et les jambes retenues par des entraves, leur escorte était nombreuse.

On les fit asseoir, par rang de quinze ou vingt, en face du tribunal, et l’attention de la foule se concentra surtout sur le premier rang, formé par les principaux Thugs de la bande d’Hyder-Ali.

À l’extrémité de chaque banc se tenait un garde de police et un soldat d’infanterie. À peine les Thugs eurent-ils pris place, que le président ordonna d’amener Feringhea. Le célèbre chef parut aussitôt et s’assit à gauche de la cour, presque en face des accusés.

Lorsque sir Buttler, son neveu, le lieutenant Marsy, les trois serviteurs et les autres personnes qui avaient échappé à l’attaque dont ils avaient été l’objet dans les circonstances qu’on va connaître, se furent assis au banc réservé aux témoins, l’appel des accusés se fit par le greffier, aidé de l’interprète. Le silence était solennel.

Le premier banc des Thugs était occupé par Hyder-Ali, jemadar, chef de la bande ; Sumsee, gooroo ; Remsamena, brahme de Kâly ; Roumi-Khan, riche propriétaire de Tanjore ; Rham-Sita, Thug chargé de la pioche sacrée ; Sap-Sati, maître de l’hôtel de Madras à Tanjore ; Zimana, enjôleur, qui avait fait tomber le colonel Buttler dans le piège tendu par les Étrangleurs ; Massouee, brahmine du temple de Tritchinapaly ; Maya-Bita, l’assassin du fils de Buttler ; Devernee, le Thug qui avait enlevé lady Buttler, et Berousi, que le colonel avait blessé lui-même en se défendant.

Les autres accusés étaient moins importants.

Tous les regards étaient fixés sur Hyder-Ali.

C’était un homme dans la force de l’âge, d’une quarantaine d’années, mais dont la figure, horriblement ravagée par la petite vérole, avait un aspect épouvantable d’audace et de férocité.

Son voisin, Sumsee, le gooroo, était un petit vieillard, maigre, chétif, à la physionomie ascétique, aux yeux voilés.

Les plus curieux à observer, après ces deux chefs temporels et spirituels, étaient les deux brahmines, portant encore tous les signes distinctifs de leurs fonctions, et Sap-Sati, le maître d’hôtel.

Ce dernier était musulman.

Chacun répondit franchement et à haute voix à l’appel de son nom, en avouant faire partie de la bande, sauf toutefois Sap-Sati, qui, en invoquant le saint nom du prophète, jura qu’il était innocent et ne savait ce que tout cela voulait dire.

Au fur et à mesure qu’un nom était prononcé, le président interpellait Feringhea, qui confirmait la vérité de la réponse de l’accusé.

C’était vraiment un spectacle étrange que celui de ce chef implacable, devant lequel s’humiliaient ces hommes qu’il livrait à la justice des vainqueurs de sa race.

Il les connaissait tous de vue et de nom. Pas un n’eut pour lui un regard de haine ou seulement de reproche.

Si le maître les trahissait et les conduisait à la mort, c’est que Kâly, sans doute, le lui avait ordonné pour la plus grande gloire du Thugisme, et dans un but qu’ils n’étaient pas dignes de connaître.

La cour était épouvantée de cette soumission des accusés, car elle lui prouvait, peut-être mieux encore que tous les crimes qu’elle avait à punir, la toute-puissante de Feringhea et le fanatisme de cette secte d’assassins, dont le plus grand nombre, malgré les révélations du chef, pouvait échapper à la loi.

Feringhea comprenait certainement ce qui se passait dans l’esprit de ses juges, car, plus que jamais, son sourire était ironique, son geste dominateur et son regard chargé d’éclairs.

Lorsque l’appel fut terminé, et il dura près de trois heures, car les accusés durent être interpellés par les interprètes dans dix idiomes différents, la séance fut suspendue quelque instants.

Mais les magistrats de la cour avaient seuls quitté leurs sièges. L’auditoire était resté ferme, malgré la chaleur et l’encombrement. Il avait trop peur d’être remplacé s’il sortait de la salle d’audience.

La cour rentra en séance après une demi-heure d’absence, et sans qu’on fût obligé de réclamer le silence et l’attention, tout le monde se tut.

— La parole est au greffier, dit le président, pour donner lecture du rapport du colonel Sleeman, qui a dirigé avec un courage et une habileté dignes des plus grands éloges l’expédition contre les Thugs. La cour se plaît à rendre un hommage public à cet officier général.

« Nous recommandons à l’auditoire d’écouter son rapport dans le plus grand calme et de contenir son émotion, si horribles que soient les détails exposés dans ce document. »

Quelques secondes après le greffier commençait en ces termes :

RAPPORT DU COLONEL SLEEMAN.

« Le 2 de ce mois, je quittai Madras et j’arrivai le lendemain matin à Arcot avec mes hommes. La ville entière était encore épouvantée des derniers attentats des Thugs.

« Je restai là deux jours ; puis je pris la route de Vellore, en suivant les rives du Palaur.

« Il y avait vingt-quatre heures à peine que j’étais dans cette ville, lorsque j’appris qu’on soupçonnait les Thugs de s’être retirés à Chittore.

« Or, cette ville n’est qu’à une cinquantaine de milles de Vellore ; mais, pour y arriver directement, il faut franchir les jungles et les défilés des Gattes occidentales, et il ne me parut pas impossible que la bande d’Hyder-Aly eût cherché là un refuge.

« Pendant que 50 hommes, sous le commandement du lieutenant Marsy, se dirigeaient vers Chittore, en suivant la grande route de Madras à Bungalore, route qu’ils devaient quitter pour remonter droit au Nord, après avoir franchi les montagnes, je pris, moi, avec le reste de mon monde, le chemin à travers les Gattes.

« Notre rendez-vous général était à la pagode de Dourga, dans le petit village de Rasi.

« Le lieutenant Marsy devait se faire accompagner de Chittore à Rasi par deux guides sûrs ; j’emmenais avec moi, de Vellore, deux hommes dont les autorités anglaises et le vénérable radjah Maha-Saëb-Khan m’avaient répondu.

« Après six jours de marche dans un pays désert, nous atteignîmes les jungles qui nous séparaient seuls de notre but.

« Le jungle est, aux Indes, notre ennemi le plus implacable. Nous dûmes souvent nous y frayer un passage avec la hache, car s’il n’est pas forêt, le jungle n’est pas non plus la plaine : c’est une de ces monstrueuses créatures de la nature luxuriante de cette contrée.

« Les arbres, toujours éloignés les uns des autres, y atteignent des hauteurs incroyables, prodigieuses ; le long de leurs troncs gigantesques s’élèvent des lianes, des herbes parasites qui les relient entre eux.

« Sous les grandes feuilles du talipot se jouent l’écureuil et le singe, pendant que, dans les touffes de roseaux et de bambous, le léopard, l’hyène et l’ours guettent au passage le cerf et le daim. Sous les feuilles sèches, paraissant à l’œil inexpérimenté une branche morte, se glisse la vipère noire, que fuient même la copra et les autres reptiles. Le crocodile s’étend paresseusement sur la vase des rives.

« C’est dans ce paradis empoisonné que nous allions engager la lutte, car, dès notre arrivée à Rasi, il ne nous fut plus permis d’en douter : nous étions au milieu des Thugs. La bande d’Hyder-Aly était presque tout entière autour de nous.

« Le lendemain soir, en effet, deux émissaires du lieutenant Marsy me parvinrent. Ces hommes avaient quitté la veille, à Chittore, le petit corps que j’y avais envoyé, et ils s’étaient bravement engagés dans les défilés pour venir prendre mes ordres.

« En faisant route, ils avaient arrêté dans la montagne un Hindou, à mine suspecte, qui se dirigeait vers Rasi avec un enfant d’une dizaine d’années. Ils m’amenaient cette étrange capture.

« L’Hindou était une espèce de fakir hâve, décharné. À mes questions, il répondit qu’il se nommait Mouranee et qu’il était barbier à Chittore. Pour me le prouver, il tira de sa poche les instruments de son métier.

« À l’égard de l’enfant, qui était maigre, chétif, presque idiot et semblait rempli de crainte pour son conducteur, je n’en pus rien tirer. Le tribunal l’interrogera lui-même.

« Seulement, et c’est ce qui m’intéressait le plus, lorsque Mouranee m’entendis donner l’ordre de l’enfermer et de le garder dans une citerne vide de la maison que j’occupais, le misérable se jeta à mes pieds, me suppliant par Brahma de lui faire grâce, et me jurant qu’il allait me dire tout ce qu’il savait des Étrangleurs.

« Cinq minutes après, j’apprenais que cet homme faisait lui-même partie de la bande d’Hyder-Ali, et que cette bande, forte de près de trois cents individus, avait le soir même une réunion mystérieuse dans la forêt.

« Tous les Thugs des environs avaient été convoqués à cette assemblée, afin de prendre des mesures pour échapper à notre poursuite.

« Je promis à l’Hindou la vie sauve et la liberté s’il ne mentait pas, s’il voulait me servir de guide et me conduire à l’endroit même de la réunion ; mais, dans le cas contraire, un de mes hommes, qui n’allait pas le quitter d’une seconde, avait l’ordre de lui brûler la cervelle à la première tentative de trahison ou de fuite.

« Il s’agissait d’abord de ne pas donner l’éveil aux Étrangleurs, qui ne pouvaient ignorer mon arrivée dans le pays, quoique je n’eusse pris logement dans le village qu’avec une dizaine d’hommes et que j’eusse fait camper à un mille de là le reste de ma troupe.

« Je résolus, avant d’entreprendre rien de décisif, de me rendre compte par moi-même du nombre de Thugs.

« Après un conseil tenu avec sir Buttler et mes officiers, nous affectâmes, vers neuf heures, de nous retirer chez nous, et une demi-heure plus tard, conduits par l’Hindou, dont les mains étaient liées et tenues par son gardien, nous prîmes la route de la forêt, à travers les jardins qui s’étendent derrière Rasi.

« La nuit était noire, sans lune ; nous glissions dans les ténèbres épaisses sans le moindre bruit. Nous avions retiré nos éperons, qui auraient pu s’embarrasser dans les lianes, et les poignées et les fourreaux de nos sabres étaient enveloppés d’étoffe, afin de ne rendre aucun son s’ils se choquaient les uns contre les autres ou frappaient les arbres et les pierres.

« Après vingt minutes de marche à peine, nous arrivâmes en pleins fourrés. Là nous dûmes redoubler encore de prudence, car le moindre bruit aurait pu nous trahir.

« L’Hindou, qui avait hésité un instant, mais qui avait été rapidement rappelé à sa promesse par le contact glacé du revolver de son surveillant, donnait du reste l’exemple, choisissant, autant que cela pouvait se faire dans l’obscurité qui nous enveloppait, l’endroit où devait se placer son pied, évitant les passages glissants et les feuilles sèches.

« Soudain notre guide s’arrêta brusquement et se pencha sur le sol pour prêter l’oreille.

« Nous retînmes notre respiration pour mieux écouter un bruit confus, indéfinissable, qui se produisait sur notre droite. Il était évidemment occasionné par une foule nombreuse.

« Nous étions arrivés.

« L’Hindou ne nous avait pas trompés, du moins au sujet de cette assemblée de meurtriers : nous étions au milieu des Étrangleurs.

« Il ne s’agissait plus que de trouver une place d’où nous pourrions voir sans être vus.

« Nous n’eussions pu choisir, tout autour de la clairière, aucun lieu aussi favorable que cet endroit où nous avait menés l’Hindou.

« Dès que nous eûmes gravi un petit monticule et pris place entre les branches des buissons, l’assemblée tout entière fut sous nos yeux, mais elle ne pouvait nous voir.

« C’est à peine, quoique nous ne fussions qu’à quelques pas les uns des autres, si nous pouvions nous reconnaître nous-mêmes, tant les ténèbres étaient épaisses.

« Notre prisonnier nous avertit que nous n’avions pas longtemps à attendre ; les Étrangleurs lui paraissaient au complet, il reconnaissait les principaux de leurs chefs.

« Malgré la fumée qui s’élevait du centre de la clairière et qui parfois arrêtait nos regards, nous pûmes, dès cet instant, suivre assez bien toutes les scènes de ces horribles mystères.

« Tout d’abord nous retînmes un cri d’horreur.

« Un énorme bûcher, amas informe auquel nous n’avions pu donner de nom, s’élevait au milieu d’un grand trou creusé dans le sol.

« Ces hommes, que nous pouvions distinguer maintenant, y mettaient la dernière main en l’arrosant d’huile et de beurre clarifié.

« Des prêtres, n’ayant pour tout vêtement que leurs pagnes de mousseline blanche, des chefs aux longs cheveux flottant sur les épaules, les excitaient au travail.

« Le silence de ce lugubre prélude au drame que nous allions voir se dérouler sous nos yeux n’était troublé, à longs intervalles, que par le cri rauque du guamala, l’oiseau-diable.

« À quelques pas de nous était un Thug, placé en sentinelle. Celui-ci allait et venait, passant souvent sous les branches des grands arbres qui nous abritaient. Je ne comprenais pas qu’il ne nous eût pas encore aperçus ou tout au moins entendus.

« En tout cas, il fallait, à tout prix, nous défaire de cet espion. Le soldat que j’avais envoyé à mon lieutenant Paterson, pour lui ordonner de me rejoindre avec des renforts, ne pouvait tarder à revenir ; la sentinelle et lui allaient peut-être se trouver face à face. Tout alors serait perdu !

« J’étais fort embarrassé et très-inquiet ; je me demandais comment nous allions nous tirer de ce mauvais pas, lorsque le sergent Swift, qui s’était glissé jusqu’à moi, me dit à voix basse :

« — Colonel, je vais vous débarrasser de cet homme, sans qu’il puisse pousser un cri, ni donner l’éveil.

« Quoique je ne pusse me rendre compte des moyens que Swift voulait employer, sachant qu’on pouvait avoir toute confiance en son adresse et dans sa force, je lui fis signe d’agir à sa guise.

« Cependant la sentinelle, tout en faisan quelques pas à droite et à gauche, ne quittait pas du regard la masse des banians, et elle s’efforçait toujours d’en sonder les ombres épaisses.

« Swift, profitant d’un moment où la brise agitait plus fortement le feuillage, s’était glissé comme un chat jusqu’au-dessus de la tête de l’Hindou.

« L’extrémité du fusil de ce dernier était presque à portée de sa main.

« Dans cette situation critique, j’attendais sans comprendre encore.

« Comme s’il se fût douté que quelque chose se tramait à son sujet, le Thug semblait inquiet et indécis.

« Il allait d’un arbre à l’autre, se baissait pour mieux voir, puis il se haussait sur les troncs de bambous.

« Au moment où l’Hindou passait à sa portée, Swift, qui s’était rappelé son ancien métier de matelot et s’était couché sur sa branche ainsi qu’il l’eût fait sur une vergue de hune, étendit les bras, comme s’il eût voulu soulever la ralingue d’une voile, et saisissant de ses poignets de fer le misérable par le cou, il l’enleva de terre sans qu’il eût eu le temps de pousser un cri.

« Les branches plièrent sous le poids nouveau qu’elles supportaient. La strangulation avait été si prompte, si complète que lorsque Swift nous rejoignit, il ne portait plus qu’un cadavre.

« Pendant ce temps-là la réunion des Étrangleurs avait pris une physionomie nouvelle.

« Hyder-Ali et quatre autres chefs de bandes s’étaient placés sur un grand drap blanc étendu sur le sol. Autour de ces maîtres, s’étaient groupés le gooroo et les principaux Étrangleurs des bandes réunies.

« À quelques pas d’eux était une seconde pièce d’étoffe blanche, sur laquelle des Thugs, complètement nus, avaient disposé, avec les signes du plus profond respect, les pioches sacrées.

« Soudain, un cri horrible, déchirant, traversa l’espace et se répercuté dans les profondeurs des forêts.

« L’assemblée tout entière y répondit par un hourrah de joie et de triomphe.

« — Ô Kâly, Kur Kâly, Burn Kâly ; ô Kâly, Maha Kâly, Calcutta Kâly, sois bénie ! dit à haute voix Hyder-Ali, en secouant ses longs cheveux flottants, sois bénie ! et que ta volonté soit faite !

« Et tous les Thugs, en imitant le maître, répétèrent ensemble par quatre fois :

« — Ô Kâly, Kur Kâly, Burn Kâly ; ô Kâly, Maha Kâly, Calcutta Kâly, sois bénie, et que ta volonté soit faite !

« De nouveaux aliments furent alors jetés sur les feux allumés, dont les flammes éclairèrent bientôt de leurs brusques lueurs tous les acteurs de cette scène, et le plus fantastique des défilés commença.

« Chaque Thug, nu jusqu’à la ceinture, les cheveux flottants, le front sillonné des trois raies horizontales de sang et le mouchoir blanc à la main, s’approchait à son tour du groupe formé par les chefs.

« Là, après avoir baisé les pieds du gooroo de la bande à laquelle il appartenait et avoir juré, au nom de la déesse, qu’il disait la vérité, il déclarait avec orgueil le chiffre de ses victimes, non-seulement depuis la dernière assemblée, mais depuis son initiation.

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Les Étrangleurs venaient de mettre le feu aux herbes desséchées.

« Cela fait, il recevait des mains du jemadar un morceau de sucre brut consacré, et, revenant vers le groupe auquel il appartenait, il s’arrêtait un instant près des pioches sacrées, baisait celle de sa bande avec dévotion et laissait tomber sur elle une pièce d’argent.

« Certains Étrangleurs étaient reçus avec enthousiasme. Ceux-là avaient bien mérité de Kâly ; le nombre de leurs meurtres était grand.

« Plusieurs les comptaient par centaines.

« Après quoi, une seconde prière fut adressée à Kâly ; un nouveau cri, semblable à celui qui, quelques instants auparavant, s’était fait entendre, vibra comme un glas funèbre et, de l’une des extrémités de la clairière, le plus inattendu des cortèges s’avança.

« Entre deux rangs de prêtres psalmodiant des versets en l’honneur de la déesse, marchait lentement une femme enveloppée dans de grands pagnes de mousseline, dont la blancheur de neige lui donnait l’aspect d’un fantôme.

« Elle s’approcha d’abord du jemadar, et s’inclina devant lui ; puis elle passa devant les pioches sacrées, et, du même pas mesuré, automatique, se dirigea vers le bûcher.

« À ce moment, je vis cette femme laisser tomber ses voiles en levant au ciel ses deux bras nus. Elle était toute jeune encore.

« Ses longs cheveux de jais inondaient ses épaules et descendaient jusqu’à ses pieds d’enfant.

« Le silence le plus complet s’était fait dans la foule des Étrangleurs.

« La jeune fille, conduite par les prêtres, fit quelques pas vers le bûcher, aux angles duquel se tenaient des massalchi avec des torches de résine allumées.

« — Laisserez-vous s’accomplir cet infâme sacrifice ? me demanda sir Buttler.

« J’étais désespéré, mais nous ne pouvions rien empêcher. Faire une décharge de nos armes sur ces hommes, c’eût été nous perdre sans chance aucune de sauver cette victime du suttee (sacrifice par le feu).

« Cependant la jeune femme avançait toujours, accompagnée par les prêtres, ses exécuteurs et ses bourreaux.

« L’exaltation semblait avoir succédé chez elle au calme.

« Tout son corps paraissait en proie à un tremblement nerveux, dont le tressaillement se reproduisait sur les muscles de son visage.

« Sa pâleur était extrême, ce qui rendait encore plus grands ses yeux cerclés de khol, et plus rouges ses lèvres teintes par le bétel.

« Soudain, elle rejeta en arrière ses beaux cheveux dénoués et s’élança d’un bond de panthère jusqu’au centre de l’amas de bois où elle tomba accroupie.

« Au même instant, une fumée épaisse s’éleva et les flammes jaillirent.

« Le feu venait d’être mis au bûcher.

« Nous entendîmes alors un cri épouvantable, à briser le cœur, et nous assistâmes à un lutte que la parole hésite à décrire dans toutes ses horreurs.

« La jeune femme, aux premiers baisers de ces langues de feu qui montaient en serpentant sur ses épaules, sentit se réveiller en elle l’instinct de la conservation et l’amour de la vie, car nous la vîmes tenter d’échapper à la mort avec l’acharnement du désespoir.

« Mais les prêtres de Kâly étaient là, et la repoussaient dans le foyer.

« Sa voix était déchirante.

« Elle appelait sa mère, Brahma, Vischnou, tous ses dieux, qui restaient sourds à ses prières.

« Ses bras se tordaient ; mais sa beauté, sa jeunesse, ses tortures pouvaient-elles fléchir l’impassibilité fanatique de ces hommes ?

« Trois fois elle parvint à sortir des flammes qui la dévoraient et qu’elle entraînait avec elle comme une robe scintillante.

« Son corps était en lambeaux. Les chairs s’en détachaient calcinées et pantelantes.

« Trois fois elle fut impitoyablement rejetée dans la fournaise, avec un hourrah en l’honneur de Kâly, la grande déesse !

« Bientôt la voix étouffée de la victime, à peine perceptible, ne se fit plus entendre que par hoquets navrants, et son cadavre carbonisé mêla sa cendre à celles du bûcher.

« Nos cœurs avaient bondi d’indignation et s’étaient révoltés de notre impuissance. Notre désespoir ne saurait se peindre.

« Il nous semblait que nous étions complices de cet épouvantable attentat.

« Nos hommes n’arrivaient toujours pas, et cependant nous n’avions assisté encore qu’au premier acte du drame infernal des Étrangleurs.

« Car les sombres travailleurs ne perdaient pas leur temps. Le corps de la jeune femme à peine disparu, le bûcher avait été alimenté de nouveau par des bois secs sur lesquels on répandait du beurre liquéfié.

« Les flammes s’élançaient jusqu’à la hauteur des palmiers et dessinaient dans les ténèbres mystérieuses des fourrés des éclairs fantastiques, que les yeux croyaient voir peuplés de spectres et de fantômes.

« On eût dit que Kâly, à la chevelure de serpent, aux mains sanglantes, au collier d’ossements humains, assistait elle-même à la célébration de ses mystères.

« En ce moment même, j’aperçus mon émissaire et le lieutenant Patterson à quelques pas de notre abri.

« Tout mon monde était autour de moi ; je n’avais plus que les dernières dispositions à prendre pour cerner les assassins.

« Le lieutenant Mars y était également arrivé de Chittore, et sa troupe, sous les armes, n’attendait que mon signal pour se joindre à nous.

« Tout à coup un cri d’horreur et de désespoir sortit de la bouche de sir Buttler.

« Une seconde victime, portée cette fois par les prêtres, était dirigée vers le bûcher.

« Cette victime, c’était lady Buttler, lady Buttler méconnaissable pour tout autre que son mari, lady Buttler que ces infâmes avaient épargnée jusqu’à ce jour, mais qui devait être une des victimes offertes à leur divinité.

« Avant même que j’aie pu me rendre compte de rien, le colonel avait déchargé ses armes sur le groupe qui dominait Hyder-Ali, et, fou de rage, il s’était élancé dans la clairière, sans se demander s’il était seul contre tous.

« Mais le lieutenant Johnson, qui ne nous avait pas quittés, Swift et ses compagnons, sauf celui qui gardait l’Hindou, notre guide, s’étaient précipités sur ses pas, le revolver au poing.

« J’envoyai à mes hommes l’ordre de marcher, et me mis à leur tête.

« Ce qui se passa alors tient du vertige, de rêve, de l’hallucination !

« Ce fut d’abord chez les Thugs un moment de terreur et de stupéfaction inexprimables.

« Deux des chefs ou prêtres étaient tombés frappés mortellement.

« Les échos de la forêt redisaient en grondant la détonation des armes ; la fumée des feux allumés çà et là n’avait pas permis aux Étrangleurs de voir immédiatement d’où venait le danger.

« Ce ne fut qu’en apercevant sir Edward Buttler s’élancer vers eux qu’ils comprirent.

« D’un seul cri ils se concertèrent, et cela si rapidement que lorsque je débouchai dans la clairière à la tête de mes hommes, elle était presque déserte.

« Les Étrangleurs semblaient s’être évanouis comme des ombres.

« C’est à peine si nous en distinguions quelques-uns fuyant, ainsi que des bêtes fauves, dans les massifs de bambous, du côté opposé à celui que nous occupions.

« L’avance qu’avait prise le colonel Buttler et la route qu’il suivait m’indiquaient heureusement par où mes Thugs s’étaient dérobés.

« Dans la direction nouvelle qu’ils venaient de prendre, à trois ou quatre cent mètres, et sur le point de disparaître dans les fourrés, une forme blanche se débattait au milieu d’une douzaine d’hommes.

« C’était lady Buttler, que les Thugs entraînaient. Nous allions donc pouvoir leur arracher cette pauvre victime dont il nous semblait entendre les plaintes.

« Donnant rapidement l’ordre à mes troupes de charger les Étrangleurs à outrance et de faire le plus de prisonniers possible, je me jetai avec une poignée de soldats au secours de sir Edward.

« Nous allions atteindre les misérables contre lesquels, malheureusement nous ne pouvions faire usage de nos armes, de crainte de frapper lady Buttler, lorsque tout à coup, la forêt s’illumina comme si la foudre l’eût traversée, et des cris horribles s’élevèrent.

« Les Étrangleurs venaient de mettre le feu aux herbes desséchées et traînantes de la clairière ; un rideau de flammes se déroulait avec la rapidité de l’éclair et allait être pour nous un obstacle infranchissable en même temps qu’un linceul brûlant.

« Le feu avait été mis successivement à quatre ou cinq places différentes, et dans les intervalles que laissaient entre eux ces divers foyers dont la fumée était épaisse, noire, empestée, je voyais mes hommes attaquer bravement ces monstres à face de mandrille, qui bondissaient, rampaient, grimaçaient, hurlaient, se défendaient des dents et des ongles, en s’efforçant d’entraîner leurs assaillants dans les flammes pour mourir avec eux.

« De temps à autre, un rugissement épouvantable dominait le bruit du combat, le crépitement de l’incendie, les râles des mourants : c’était un tigre ou une panthère qui, affolés, se jetaient au milieu de la mêlée, comme pour venir en aide aux sectateurs de Kâly.

« Le combat continuait acharné, sans pitié ; je crus que tout était perdu.

« C’était une lutte de démons au sein de l’enfer embrasé !

« J’hésitais à prendre un parti et j’allais abandonner sir Edward pour cerner la clairière, afin de protéger la retraite de mes soldats et d’arrêter les Étrangleurs, car j’étais tellement aveuglé par la fumée que je ne savais pas au juste ce qui se passait, lorsqu’un long cri de triomphe, poussé sur notre droite, au-delà de l’incendie, m’avertit que la plus grande partie de mes auxiliaires avait échappé au danger, et qu’ils continuaient leur route vers le fleuve.

« Ceux qui m’entouraient et moi, nous nous jetâmes alors rapidement sous les grands arbres, dont les flammes attaquaient déjà les branches supérieures, et, en quelques minutes, nous arrivâmes sur la rive du Palaur, que la lune éclairait en plein.

« Près de cent de mes hommes m’y avaient précédé, contenant au milieu d’eux les prisonniers faits dans le combat, et sir Edward, aidé de ceux qui l’avaient suivi, s’efforçait de mettre à flot et de dégager des palétuviers une longue embarcation, dont l’équipage massacré râlait dans les roseaux du rivage.

« Au milieu du fleuve, chassés vigoureusement par des pagayes, dont les coups redoublés venaient jusqu’à nous, glissaient rapidement plusieurs pirogues.

« À l’arrière de l’une d’elles se dessinait une masse blanche qui semblait inanimée.

« C’était lady Buttler, que les misérables assassins emportaient encore une fois.

« L’incendie rougissait le ciel comme une aurore boréale ; les sommets des géants des forêts semblaient porter des panaches de feu.

« Swift prit la barre et nous commençâmes notre poursuite sur les flots.

« Sir Edward, qui s’était embarqué avec moi, ne disait pas une parole.

« Sa femme, qu’il avait crue morte, qu’il n’avait retrouvée que pour la voir sur le point d’être sacrifiée sous ses yeux à une divinité sanglante, était toujours aux mains de ses ravisseurs, qui certainement allaient se venger sur elle de leur défaite.

« Le jour commençait à poindre.

« Nous aperçûmes distinctement, à un quart de mille, une pirogue tellement surchargée que sa course était lente et embarrassée.

« Nous fîmes force de rames pour courir sus aux Étrangleurs, et nous arrivâmes bientôt à une portée de fusil de leur embarcation.

« Les Thugs s’étaient parfaitement rendu compte de notre intention et ils nous reçurent par une décharge de leurs fusils. Heureusement aucune de leurs balles ne porta, et avant qu’ils eussent pu recharger leurs armes, entraînés par le rapide courant du fleuve, nous étions sur eux, le pistolet au poing.

« Ce fut un effroyable carnage. Nous tirions à bout portant ; chaque décharge faisait tomber lourdement dans la barque ou précipitait dans le fleuve plusieurs misérables.

« Ils poussaient des cris effroyables, et, dans leur rage, faisaient siffler dans le vide leur terrible mouchoir.

« Tout à coup, une violente secousse fut imprimée à notre canot : c’était un Thug qui s’était jeté à l’eau, avait laissé passer sur lui notre embarcation, et, nous prenant par l’arrière, tentait de nous faire chavirer.

« L’oscillation avait été assez forte pour qui nous perdissions l’équilibre ; un coup de sabre bien asséné coupa les deux bras de l’Hindou, qui disparut dans le Palaur et dont les mains restèrent accrochées comme un trophée sanglant à notre canot.

« Cette diversion d’une minute avait suffi malheureusement pour que la pirogue des Thugs nous échappât.

« Allégée de la plus grande partie de son monde, elle filait maintenant avec une grande rapidité.

« Mais dans leur empressement à fuir, les Étrangleurs avaient oublié les dangers du Palaur. Ils donnèrent contre les rochers qui barrent le fleuve à cet endroit, et nous vîmes bientôt leur canot se briser et s’abîmer dans les flots.

« Pas un seul de ces misérables n’échappa à la mort.

« Bientôt nous arrivâmes nous-mêmes au milieu des rapides, où le même sort nous attendait peut-être.

« Les eaux, tourmentées par les bas-fonds, arrêtées dans leur course, s’y entre-choquaient en vagues d’écume, et formaient des tourbillons et des gouffres qu’il nous fallait cependant affronter.

« Adroitement dirigée par Swift, l’embarcation donna dans une des passes, qu’elle franchit avec la rapidité de l’éclair, sans laisser aux roches une parcelle de ses flancs.

« Tout à coup, sir Edward sortit de son mutisme pour jeter un hourrah de triomphe. Il venait de reconnaître, au milieu du brouillard qui s’était élevé sur le fleuve, ainsi que cela arrive toujours dans ces parages avant le lever du soleil, quatre des pirogues des Étrangleurs.

« La plus rapprochée était celle où se trouvait lady Buttler.

« Les voiles de mousseline dont elle était enveloppée flottaient au gré du vent et nous permettaient de la distinguer des autres.

« Les Thugs faisaient aussi force de rames, mais il devenait certain que nous nous rapprochions d’eux.

« À plusieurs reprises, ils voulurent se jeter au rivage pour gagner de nouveau la forêt ; mais à chaque tentative, ils furent reçus à coup de fusil par ceux de mes soldats qui occupaient les rives du Palaur, et ils durent reprendre le large.

« Nous marchions avec une vitesse prodigieuse.

« Les Étrangleurs n’étaient plus guère qu’à deux portées de fusil.

« Sir Edward avait mis habit bas, prêt à se jeter à l’eau dans le cas où les ravisseurs de lady Buttler tenteraient de se débarrasser de leur victime en la précipitant dans les flots.

« L’Hindou, notre prisonnier, qui depuis quelques instants s’était soulevé du fond de l’embarcation où il s’était tenu couché jusque-là, et qui, en même temps qu’il prêtait une oreille attentive à tous les bruits, s’efforçait de percer le voile de vapeur étendu sur le fleuve, se dressa tout à coup, pâle, tremblant, ne pouvant prononcer une parole.

« Sa main frémissante s’était dirigée vers les pirogues des Thugs. Ses yeux hagards semblaient regarder au-delà de l’horizon.

« Sa physionomie entière exprimait une indicible épouvante.

« Nous le regardions sans comprendre.

« Ses lèvres blêmes purent enfin laisser échapper un mot :

« — Gyhra ! gyhra ! répétait-il en bégayant, gyhra ! l’abîme ! l’abîme !

« Après un instant d’étonnement, je saisis ce que ces mots voulaient dire, et j’avoue que je me sentis frémir d’effroi.

« Ce n’était plus des hommes, même des monstres, que nous allions avoir à combattre, mais la nature.

« L’hindou, fou de terreur, s’expliqua.

« À un mille en avant de nous était cette chute du Palaur, si célèbre dans le pays par le spectacle admirable qu’elle offre aux regards.

« Ce bruit majestueux qui m’avait frappé à plusieurs reprises depuis notre course sur le fleuve, c’était son chant sinistre répété cent fois par les échos des rives, c’était la gigantesque aspiration du gouffre, où nous entraînait le courant contre lequel il était déjà trop tard pour lutter.

« Nous étions tellement rapprochés des Étrangleurs, du moins de la dernière de leurs pirogues, de celle où était étendue lady Buttler, que nous pouvions suivre tous leurs mouvements.

« Leurs cris de désespoir venaient jusqu’à nous ; ils nous disaient qu’ils nous précédaient vers la mort.

« Hyder-Ali se tenait debout à l’arrière de sa yole et semblait un noir génie dirigeant un esquif enchanté, qu’une puissance inconnue entraînait.

« La rapidité de notre course était inouïe, incalculable.

« Nous allions fatalement vers l’abîme.

« J’avais admiré bien souvent le spectacle grandiose que présente cette cataracte immense, cette avalanche majestueuse, qui précipite sans fin des torrents impétueux avec des bouillonnements dont le bruit produit une sensation indéfinissable.

« Au-dessus de la chute, le niveau de l’onde s’incline à vue d’œil. La nappe d’eau, comme sollicitée par une trombe intérieure, se déprime, s’affaisse tout à coup, et court vers une première barrière en montrant aux regards une large surface bouillonnante.

« Une irrésistible force l’entraîne. Elle se tord en tourbillons, se brise en écumant contre les bords du gouffre, où elle s’élance avec un fracas qui ne se tait jamais.

« Les rayons du soleil se brisent sur la ligne blanche de l’eau et la font étinceler en reflets prismatiques.

« Le miroitement de la lumière, joie des yeux et du paysage, produit, avec l’écume des torrents, comme une pluie de pierres précieuses ; on dirait que, du haut du ciel, tombe dans le gouffre immense une colonne liquide faite de saphirs, d’émeraudes et de diamants.

« Dans un instant, nous allions faire partie nous-mêmes de ce merveilleux tableau ; nous allions traverser, comme un point noir, cette écume éblouissante.

« De l’autre côté, l’abîme et son terrible inconnu !

« Les Thugs avaient disparu dans la vapeur qui, montant du fleuve, étendait son rideau, linceul blafard et lugubre, entre nous et l’horizon.

« Tout à coup je sentis que l’avant de la pirogue se soulevait sur le penchant de l’abîme, comme un coursier qui prend son élan.

« Je me cramponnai au banc sur lequel j’étais assis, en recommandant à mes hommes de suivre mon exemple.

René de Pont-Jest - Le Procès des Thugs (illustrations).djvu
C’était le radjah de Vellore, un des plus fidèles alliés de l’Angleterre.

« L’Hindou poussa un cri de terreur qui se perdit dans les graves mugissements du fleuve.

« Je fermai les yeux.

« Nous étions lancés dans l’espace !

« Je n’essayerai pas de dire ce qui se passa en moi pendant les trente secondes qu’il fallut à peine à la pirogue pour parcourir la déclivité de la chute.

« Nous ne pouvions rien entendre, nous ne pouvions rien voir.

« Nos oreilles étaient brisées par les mugissements du gouffre et nos yeux aveuglés par les nuages d’eau et d’écume que nous traversions comme l’éclair traverse la nue.

« C’était en même temps de fantastiques lueurs et d’étranges ténèbres.

« Une secousse violente faillit me jeter hors de l’embarcation, et le cri de : Aux avirons ! aux avirons ! vingt fois répété par Swift, se fit entendre.

« Ce fut un moment plein d’angoisses.

« Tout à coup les flots cédèrent sous les coups de mes vigoureux rameurs et se mirent à fuir derrière nous.

« Au même instant, vingt coups de feu retentirent et un cri de joie s’échappa de nos poitrines.

« Le fleuve était devenu plus étroit, les Étrangleurs qui, comme nous, avaient descendu la chute d’eau, étaient pris entre deux feux et forcés de se rendre.

« Sur chacune des rives, je voyais mes soldats faire prisonniers les misérables qui tentaient de mettre pied à terre.

« Mais ce cri de joie et de victoire eut presque immédiatement pour écho le cri de désespoir de sir Edward.

« N’apercevant pas parmi les embarcations des Thugs, qui n’étaient plus qu’à quelques brasses de nous, celle qui portait lady Buttler, il avait jeté les yeux en arrière, et il venait de la reconnaître, irrésistiblement entraînée comme l’avait été la nôtre et sur le point de bondir dans l’abîme.

« La pirogue fut bientôt sur le bord de la chute d’eau.

« Elle nous offrit alors le spectacle horrible de cette lutte dont nous venions de sortit vainqueurs.

« Elle parcourut cependant tout la nappe sans chavirer, traînant à sa suite, comme un linceul, les longs voiles de lady Buttler, et nous la crûmes sauvée.

« Aussitôt nous nous jetâmes à sa rencontre ; mais la légère embarcation était trop chargée.

« La secousse qu’elle reçut, en reprenant sur le fleuve sa position horizontale, fut si violente qu’elle s’entr’ouvrit.

« La pirogue et ceux qui la montaient disparurent dans le gouffre.

« Les vêtements de Lady Buttler la soutinrent un instant sur les flots, mais nous la vîmes bientôt s’enfoncer, malgré ses efforts.

« D’abord sa tête se montre tout entière ; un instant après l’eau monta jusqu’à ses lèvres entr’ouvertes comme dans un dernier appel ou par une dernière prière ; et bientôt on ne vit plus que ses yeux ardemment fixés sur son mari ; puis, plus rien !

« Tout ce drame muet s’était accompli en vingt secondes.

« Sir Edward voulut lutter contre la mort même.

« Avant que j’aie pu m’opposer à son projet, il avait plongé dans les flots ; il avait disparu au milieu du tourbillon.

« Je le vis bientôt reparaître, nageant vigoureusement, en poussant devant lui une masse inerte qui était lady Buttler.

« — Courage ! lui criai-je ; courage ! et je lui tendis un aviron pour qu’il pût s’y accrocher.

« Il allait le saisir, lorsque soudain, du sein des eaux, surgit, à côté de lui, une tête horrible, épouvantable.

« Deux bras, longs, affreux, s’étendirent, et, avant que j’aie pu pousser un cri, faire un geste ; avant que sir Edward lui-même, épuisé, ait pu s’y opposer, ils s’abattirent autour du corps de lady Buttler, et tout s’engloutit dans les flots.

« Sir Edward poussa un hurlement de rage et plongea. Plusieurs de mes hommes se jetèrent aussitôt dans le fleuve pour le protéger ; ce fut en vain.

« Deux fois, je les vis reparaître seuls ; je dus alors donner l’ordre de sauver le colonel Buttler, dont le dévouement était inutile. L’abîme ne devait même pas lui rendre le cadavre de celle qui avait porté son nom.

« Pendant que ce terrible drame se passait sur le Palaur, mes hommes contenaient leurs captures sur chacune des rives.

« Lorsque j’abordai, ils avaient entre les mains soixante-seize prisonniers, et j’avais lieu de croire que sur l’autre bord du fleuve, le résultat était encore plus favorable, quoique je n’eusse aucun renseignement à cet égard.

« Après avoir rallié mes soldats, je continuai à suivre la rive jusqu’à un gué que je rencontrai à deux milles de là, à peu près.

« J’y trouvai le lieutenant Marsy, qui s’y était arrêté selon mes ordres, en venant de Chittore. Il avait lui-même vingt et un prisonniers.

« L’appel fait, je constatai avec douleur que nous avions perdu vingt-trois hommes, dont deux officiers, les lieutenants Addison et Forey ; mais ce sacrifice à la patrie n’avait pas été inutile : deux cent soixante-neuf Étrangleurs étaient en notre pouvoir et allaient rendre compte de leurs crimes devant la justice.

« J’avais pris toutes les précautions pour que ces prisonniers ne pussent fuir ; je les avais divisés en groupes de vingt, pieds et poings liés. Dix hommes les gardaient, l’arme chargée, avec ordre de faire feu sans pitié sur ceux des misérables qui tenteraient quelque mouvement.

« Hyder-Ali, qui était parmi eux, car il avait pu s’échapper à la nage lorsque sa pirogue avait sombré, était l’objet d’une surveillance spéciale.

« J’avais essayé vainement de le faire parler ; il avait conservé un profond mutisme, dont il n’était sorti, à divers intervalles, que pour échanger avec ses compagnons, d’une voix rapide et vibrantes, certaines phrases que je n’avais pu comprendre.

« Cependant tous les Thugs ne devaient pas être aussi muets ni aussi discrets qu’Hyder-Ali.

« Selon les instructions qui m’avaient été données, je fis savoir le soir même à un certain nombre d’entre eux que ceux qui me donneraient des renseignements importants auraient la vie sauve.

« Presque immédiatement vingt délateurs s’offrirent.

« Je dois à l’un d’eux, Ouddein-Sabi, une capture des plus importantes, celle du brahme Assounee, que j’allai arrêter moi-même au commencement de la nuit.

« J’avais pris avec moi une douzaine d’hommes ; Ouddein-Sabi nous servait de guide.

« Après un quart d’heure de marche, nous arrivâmes à la demeure du brahmine.

« Aucune lumière ne brillait à l’intérieur, et j’hésitai un instant. Une grossière idole de Vischnou, adossée au mur, à côté de la porte, semblait protéger cette demeure.

« Je fis surveiller les issues de la maison et frappai à la porte.

« Quelques secondes se passèrent sans qu’on me répondit.

« Je frappai une seconde fois de la poignée de mon sabre ; j’entendis alors aller et venir dans la maison et parler à voix basse.

« J’allais donner à deux de mes hommes l’ordre d’enfoncer la porte, lorsqu’elle s’ouvrit ; et un grand vieillard, dont la barbe blanche descendait jusqu’à sa poitrine, s’inclina respectueusement devant moi en demandant ce que je désirais.

« — Au nom de Vischnou, dit-il, ma maison vous est ouverte ; entrez, seigneur, et reposez-vous sous mon toit.

« Sa voix était douce, suppliante. On eût dit le plus innocent des prêtres.

« Sans lui répondre, je le repoussai à l’intérieur de sa maison et lui dis brusquement ce que je savais de lui et ce que j’en voulais faire.

« Il se mit immédiatement à trembler sans pouvoir prononcer une parole, et sa femme et ses enfants, qui s’étaient réveillés, se jetèrent à mes pieds en protestant de l’innocence du vieillard.

« J’étais indécis, et peut-être allais-je remettre son arrestation à un autre moment, lorsqu’un cri terrible, poussé derrière moi, me fit retourner.

« C’était Ouddein-Sabi qui venait d’être mortellement frappé, dans le ventre, d’un coup de poignard par un des fils du brahmine.

« L’enfant, qui avait quinze années à peine, semblait orgueilleux de son forfait.

« Il n’avait même pas cherché à fuir.

« Quant au malheureux Ouddein, ses entrailles sortaient par une horrible blessure et il se tordait dans les convulsions de l’agonie.

« Ce qui venait de se passer changea mes dispositions à l’égard du prêtre.

« Je l’emmenai, lui, sa femme et ses enfants, sans pouvoir leur arracher un mot.

« Ce ne fut qu’à notre arrivée à Sani, lorsqu’il vit qu’on le séparait des siens, que son désespoir se traduisit en malédictions et en blasphèmes.

« Puis tout à coup il me proposa, si je voulais lui rendre la liberté, de me faire connaître un bhil où je trouverais de nouvelles preuves des attentats des Étrangleurs.

« Je refusai en ce qui le concernait, lui et son fils aîné, l’assassin d’Ouddein ; mais je lui promis de renvoyer sa femme et ses deux autres enfants s’il voulait tout avouer.

« Le lendemain matin, il m’indiqua les places de quatre-vingt cadavres ensevelis jusqu’au milieu des jardins de Sani.

« Tous ces corps, enfouis depuis quelques semaines seulement, étaient horriblement mutilés.

« À quelques-uns même la tête et les bras avaient été arrachés, surtout aux femmes et aux enfants.

« Après avoir donné des ordres pour que ces tristes débris fussent pieusement recouverts et mis à l’abri de toute violation, je me disposai au départ.

« Cependant, avant de quitter Sani, je mis en liberté la femme et les enfants du brahmine ainsi que je l’avais promis ; mais je jugeai convenable d’emmener avec moi notre espion, le barbier Mouranee, puisqu’il refusait de me dire son véritable nom et de me donner des explications satisfaisantes au sujet de l’enfant avec lequel il avait été arrêté.

« Je ne voulus pas non plus m’éloigner sans visiter le lieu du combat de la nuit précédente, pour ne pas laisser sans secours les blessés qui avaient pu y rester et sans sépulture ceux qui avaient succombé.

« Je fis ensevelir profondément les cadavres, ceux des Thugs aussi bien que ceux de mes soldats, et quittai ce lieu sinistre.

« Je revins naturellement à petites journées, car, si pressé que je fusse de rendre compte de mon expédition, je tenais à ne pas épuiser mes hommes. Malgré cette précaution, trois soldats moururent en chemin des suites de leurs blessures, ainsi que six Étrangleurs.

« En arrivant à Madras, j’ai remis tous les prisonniers entre les mains du capitaine Anderson, commandant le fort Saint-Georges.

« Avant de terminer ce rapport, je tiens à remercier les officiers et les soldats qui ont opéré sous mes ordres.

« Je dois à leur courage et à leur énergie le succès de cette première expédition ; ils sont tous recommandables pour les services qu’ils ont rendus ; mais je dois signaler à la faveur particulière du général commandant en chef les troupes de Madras le sous-officier Swift qui, deux fois, nous a préservés de grands dangers, et les lieutenants Marsy, Addison et Paterson, qui ont tiré le meilleur parti des situations périlleuses où ils se sont trouvés.

« Quant à sur Edward Buttler, qui a dû tant souffrir de se trouver en face des assassins de sa famille, je dois aussi rendre hommage à son dévouement et à son énergique concours.

« Signé : Capitaine Sleeman. »

Les accusés avaient écouté ce curieux rapport sans avoir l’air de le comprendre, sauf quelques-uns cependant : Hyder-Ali et le brahme entre autres.

Le premier, lorsque le greffier était arrivé à la mort de lady Buttler, n’avait pu s’empêcher de jeter un regard de haine du côté du colonel ; l’autre semblait vouloir éveiller l’indulgence de la cour par son attitude calme et recueillie.

Feringhea, les bras croisés sur sa poitrine, avait paru prendre le plus grand intérêt à tout ce qui avait été dit, mais, malgré l’empire qu’il avait sur lui-même, il n’avait pu retenir un tressaillement à l’épisode du suttee (sacrifice d’une femme sur un bûcher), qui probablement avait réveillé en lui quelques souvenirs lointains.

Quant à la foule, elle n’avait pas perdu un mot de ce récit ; elle avait su contenir son émotion, mais elle déborda dès qu’il fut terminé.

Le tumulte devint bientôt si grand que le président, prenant aussi en considération la fatigue de la cour et l’heure avancée, leva la séance après avoir donné l’ordre de reconduire les accusés.

Leur interrogatoire et la déposition du malheureux sir Edward devaient avoir lieu le lendemain.

Il fallut pour ainsi dire employer la force armée pour faire évacuer la salle, ceux qui s’y trouvaient ne parlant de rien moins que d’y rester jusqu’au jour suivant, tant ils avaient peur de ne pas entendre en entier le récit de ce drame, où avaient succombé les parents et serviteurs du colonel Buttler dans les circonstances les plus horribles.