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Le Prince et le Pauvre/Préface

Traduction par Paul Largilière.
Librairie H Oudin, éditeur (p. v-viii).


PRÉFACE


Mark Twain, — dont le véritable nom, est Samuel Langhorne Clemens, — est né le 30 novembre 1835 à Floride, dans le Missouri. Il a eu une vie très agitée et des débuts fort difficiles. Tour à tour apprenti imprimeur, commerçant ambulant, pilote sur le Mississippi, mineur en Californie, journaliste, conférencier, voyageur, il fit plusieurs fois le tour du monde, parcourut l’Europe, l’Asie mineure et séjourna assez longtemps aux îles Sandwich. Sa réputation en Amérique date d’une quinzaine d’années. Il n’y a peut-être pas d’écrvain contemporain dont la vogue soit plus retentissante. Ce n’est point par centaines, mais par centaines de milliers que se compte le nombre de ses lecteurs. Les éditions de chacun de ses ouvrages se multiplient avec une rapidité extraordinaire. Tel est pour Mark Twain l’engouement des Yankees, en général si prosaïques, qu’il n’y a pas un coin de leur vaste territoire où son nom ne soit répandu, où ses livres ne se trouvent dans toutes les mains. Ce succès est dû en grande partie à un genre d’esprit et à des procédés littéraires qui, pour le publia français, échappent à l’analyse.

Un de nos plus charmants auteurs, qui est en même temps un critique remarquable de la littérature anglo-saxonne, M. André Theuriet, parle de Mark Twain en ces termes : « Un entrain extraordinaire dans la raillerie à froid poussé avec une flegmatique persistance jusqu’aux limites extrêmes de la bouffonnerie ; une façon originale et spirituelle de démontrer par l’absurde les vérités du sens commun ; un gros bon sens assaisonné d’une plaisanterie toujours mordante sans être amère et sans avoir l’air d’y toucher, voilà les principaux caractères de l’humour de cet essayist américain. Mark Twain est possédé de l’amour du vrai : il a horreur de la sensiblerie et de la fausse morale conventionnelles qui ont cours dans les hautes et basses classes de la société ; avec sa rude ironie systématiquement répétée, il fait entrer, comme à coups de marteau, les saines notions du vrai et du naturel dans les cerveaux illettrés et à peine dégrossis des mineurs californiens ».

Ce jugement est d’une exactitude absolue, mais il ne s’applique qu’aux esquisses et aux impressions de voyages de Mark Twain qui sont, il est vrai, la partie la plus considérable de son œuvre, et où il est évident que le gros sel tient seul toute la place. La Célèbre grenouille sauteuse de Calaveras, la Burlesque autobiographie, The Innocents abroad, The Innocents at home, Roughing it, Screamer a gathering of scraps, A Tramp abroad, The stolen white Elephant appartiennent à coup sûr à cette catégorie de charges « où l’imagination n’entre qu’à doses infinitésimales, où l’observation est celle d’un homme qui voit les choses avec les yeux d’un caricaturiste plutôt qu’avec ceux d’un artiste ».

Il n’en est pas de même des Aventures de Tom Sawyer, et surtout du roman intitulé : Le Prince et le Pauvre. Dans ce dernier ouvrage Mark Twain s’est écarté presque complètement de sa manière accoutumée. Cette fois il s’adresse bien aux délicats, aux raffinés, aux âmes sensibles et poétiques ; il va bien droit au cœur et montre que l’auteur, ailleurs vulgaire et négligé, sait, où il le faut, joindre le charme du coloris à la délicatesse de l’expression, le sentiment poignant et humain à l’action dramatique, vive, pressée, émouvante.

Nous avons donc ici, en réalité, un Mark Twain tout différent de celui que nous connaissions par l’élégante traduction des Esquisses américaines de M. Émile Blémont. L’ironie reste toujours le trait marquant ; mais cette ironie perd ici son allure triviale. Parfois subtile, souvent ingénieuse, elle a en certains endroits les plus hardis élans de la satire

D’une lecture attrayante, instructive, morale, au sens large et élevé de ce mot, d’une pureté de style que la traduction française s’est attachée à faire encore mieux ressortir, d’un grand fond de vérité où l’analyse psychologique se constate presqu’à chaque page sous la science de la composition et l’animation de l’intrigue, Le Prince et le Pauvre est de ces livres gui laissent une trace durable.

Les Anglais, dont il critique les institutions et les mœurs d’un air naïf ou narquois, ne pardonnent point à Mark Twain, et Le Prince et le Pauvre a réveillé toutes les vieilles haines de John Bull contre Frère Jonathan. En France, on le jugera, croyons-nous, avec plus d’impartialité, de sang-froid, et par conséquent avec plus d’équité.