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Traduction par Paul Largilière.
Librairie H Oudin, éditeur (p. 311-323).


CHAPITRE XXXIII.

LA JUSTICE DU ROI.


Miles Hendon était à plaindre au moment où il se trouva englouti dans l’océan humain qui s’ouvrit et se ferma sur lui. Il était plus à plaindre encore quand il en sortit. Il lui restait quelques menues pièces de monnaie dans la poche en arrivant sur le pont de Londres ; il n’avait plus un farthing quand il se trouva à l’autre extrémité de London Bridge : les pickpocket où voleurs à la tire s’étaient chargés de le dévaliser.

Il ne s’en souciait point, car il n’avait qu’une pensée : retrouver l’enfant. En sa qualité de soldat, il ne se mit pas immédiatement et inconsidérément à l’œuvre, mais il s’occupa d’abord de tracer son plan de campagne.

Que faisait l’enfant ? Où était-il ? Miles s’était déjà posé ces questions lorsque John Canty avait perfidement attiré son « prétendu fils » dans son piège ; il les reprenait maintenant dans le même ordre, et, maintenant comme alors, il s’égarait dans un labyrinthe de suppositions.

— Le lièvre, disait-il, revient au gîte, l’homme aussi, et surtout l’enfant, fou ou non. Mais comment savoir son gîte ? D’où venait-il quand je l’ai trouvé ? Les guenilles et les paroles de ce gredin qui avait l’air de le connaître et se disait même son père indiquent clairement qu’il est d’un quartier pauvre et peut-être bien du plus pauvre de Londres. Chercher un quartier dans une grande ville ne saurait être ni difficile ni long. On peut ne pas retrouver un enfant, on trouve un quartier, et dans ce quartier une rue, et dans cette rue une maison, et dans cette maison un enfant.

Resserrer successivement le cercle des investigations, c’était la vraie tactique à suivre. Tactique infaillible, car la populace ne devait pas manquer de s’amuser des airs extraordinaires de l’enfant qui, là comme ailleurs, se proclamerait roi. Il y aurait peut-être à imposer silence à ces drôles, à casser une tête, un bras ou une jambe, à emporter l’enfant de force, à le calmer, à le réconforter par des paroles douces, tendres et aimables. Mais Miles Hendon n’était-il pas homme à faire tout cela, surtout quand il s’agissait de n’être plus séparé de son cher petit protégé ?

Miles se mit donc enquête. Pendant plusieurs heures, il fouilla les allées sordides, les impasses infectes, les rues obstruées par les immondices, les groupes et les cohues, et certes il ne fut point en reste de besogne. Mais de l’enfant, rien. Ceci lui causa une grande surprise ; pourtant il ne se découragea point. Il n’y avait rien à dire à son plan de campagne, si ce n’est que ce plan, au lieu d’abréger les recherches, les multipliait et les prolongeait indéfiniment.

Quand le jour se leva, il avait fait je ne sais combien de milles de chemin ; il avait remué des tas d’ordures, de quartiers et de gens, et le seul résultat qu’il eût obtenu, c’était d’avoir faim comme un loup, d’être las comme un chien, et d’avoir envie de dormir comme un loir. Il aurait voulu déjeuner ; mais déjeuner, quand on a les poches vides, était en 1547, à Londres, un problème aussi insoluble qu’il l’est encore aujourd’hui. Mendier, il n’y songeait point : on ne mendie pas quand on est le maître légitime, quoique méconnu, de domaines comme ceux de Hendon Hall. Engager son épée ? Autant aurait valu forfaire à l’honneur. Engager ses habits ? Il l’eût fait volontiers, mais il aurait trouvé plus aisément à emprunter sur une maladie contagieuse que sur ses loques.

À midi il marchait encore ; mais il n’explorait plus les quartiers pauvres, il fendait les flots de mendiants qui suivaient le cortège de l’inauguration, comme les requins suivent un navire, et il se disait que probablement ces royales magnificences avaient attiré son pauvre petit lunatique. Il consentit donc à se faire requin à son tour, et il se mit à la remorque du cortège, traversant avec lui toutes les rues pavoisées, passant sous toutes les arcades, et se rapprochant peu à peu de Westminster et de l’abbaye.

Il rôda çà et là parmi la multitude entassée aux alentours, il joua des coudes et des poings, il interrogea, regarda, écouta, s’impatienta, s’alarma et finit par s’en aller, convaincu que son plan de campagne n’était point aussi infaillible qu’il l’avait cru, et décidé à y apporter des modifications pour le rendre plus pratique.

Il resta debout pendant longtemps à la même place, assez semblable au héron de la fable sur ses longs pieds. À force de creuser sa cervelle, il découvrit que si son plan de campagne n’avait pas réussi, c’est qu’au lieu de le suivre, il avait suivi le cortège, et qu’au lieu de fouiller les quartiers pauvres de Londres, il leur tournait le dos, car Westminster était au-delà de l’enceinte de la ville, bien loin. Ce qu’il y avait de plus fâcheux, c’est qu’il avait laissé passer une bonne partie de la journée sans aboutir à rien, et que son ventre commençait à n’avoir plus d’oreilles.

Il se trouvait en ce moment au bord de la Tamise en pleine campagne, dans un endroit où il n’y avait que des habitations riches, occupées par des gens qui, sans aucun doute, ne lui souhaiteraient pas la bienvenue, en le voyant nippé comme il l’était.

Heureusement il ne faisait pas froid. Il se coucha sur le lit que la nature donne gratuitement aux animaux et aux pauvres, et, étendu de son long à terre, le bras sous la tête en guise d’oreiller, abrité par une haie, il songea. Ses membres ne tardèrent pas à s’engourdir. Il entendit tonner le canon, il perçut les échos des acclamations poussées par les cent mille bouches des curieux, et il se dit :

— La cérémonie est achevée, le nouveau roi est couronné !

Et sur cette réflexion, très juste, il s’endormit. Il en avait grand besoin : il y avait plus de trente heures qu’il n’avait pas fermé l’œil. Quand il s’éveilla, c’était le 21 février.

Il se leva, raide, perclus, ankylosé, plus mourant de faim qu’un chat maigre, prit un bain dans le fleuve, mit son estomac à la raison en ingurgitant une ou deux pintes d’eau, et s’achemina, clopin-clopant, vers Westminster, en maugréant contre le sort qui lui avait fait perdre un temps si précieux. Les tiraillements de son estomac, qui ne paraissait pas satisfait, lui suggérèrent une nouvelle stratégie. Il résolut d’aller trouver le vieux sir Humphrey Marlow, de lui emprunter quelque monnaie de poche, et puis de voir ce qu’il y aurait à faire, car il serait toujours temps de se décider, une fois en possession du nerf de la guerre.

Il était près de onze heures quand il arriva aux abords du palais, et quoiqu’il vît beaucoup de gens se rendre dans la même direction, il ne put empêcher que son costume le mît en évidence. Il regarda tout le monde sous le nez, désirant rencontrer quelqu’un de mine assez charitable pour se charger de remettre un mot d’écrit au vieux lieutenant, car Miles ne pouvait avoir la prétention de pénétrer dans l’intérieur du palais.

En ce moment l’enfant du fouet passa devant lui, se retourna tout d’une pièce, le toisa, l’examina comme il eût fait d’une bête curieuse, et se dit :

— Si ce n’est pas là le vagabond dont Sa Majesté se met si fort en peine, je veux être un âne bâté, ce qui ne changerait pas beaucoup mon sort, il est vrai, car l’âne ne saurait être plus battu que moi. Par ma foi, l’individu répond au portrait, sans qu’il y manque une guenille. Dieu ne fait pas deux gueux comme ça, et ne prodigue pas les miracles de ce genre en les répétant. Tâchons de trouver une excuse pour le faire parler.

Miles Hendon lui épargna cette peine ; il s’était retourné lui-même, et avait, depuis cinq minutes, observé et inspecté l’enfant, comme on fait généralement quand on se sent magnétisé par quelqu’un qu’on a sur ses talons.

L’enfant lui parut abordable ; il fit un pas vers lui et dit :

— Vous sortez du palais ? Êtes-vous de la maison du Roi ?

— Oui, Votre Honneur.

— Connaissez-vous sir Humphrey Marlow ?

L’enfant eut un tressaillement.

— Ciel ! se dit-il, mon pauvre père !

Puis il répondit avec une certaine tristesse dans la voix :

— Oui, Votre Honneur.

Et l’enfant ajouta mentalement :

— Il est dans la tombe.

— Voulez-vous me faire l’amitié de lui faire passer mon nom, et de le prévenir que j’aurais deux mots à lui dire en particulier ?

— Très volontiers, je me charge de la commission, mon beau messire.

— Vous lui direz que c’est Miles Hendon, fils de sir Richard, qui l’attend ici. Je vous serais bien obligé.

L’enfant eut un geste de désappointement.

— Ce n’est pas le nom que le Roi m’a nommé, se dit-il, mais peu importe, ça doit être le frère jumeau ; il donnera des nouvelles de l’autre : sir « Je ne sais plus quoi ».

Il se tourna vers Miles et reprit :

— Entrez là un moment, je vais vous apporter la réponse.

Hendon pénétra dans l’endroit qu’on lui indiqua.

C’était une espèce de niche creusée dans le mur du palais avec un banc de pierre, un refuge pour les sentinelles en cas de mauvais temps.

Il s’était à peine assis qu’une troupe de hallebardiers, conduits par un officier, vint à passer. L’officier l’aperçut, commanda à ses hommes de faire halte, et intima à Hendon l’ordre de sortir de là.

Sans autres explications, Miles fut arrêté comme suspect de rôder aux abords du palais, sans doute pour faire un mauvais coup.

Les choses prenaient une tournure imprévue et peu rassurante. Le pauvre Miles voulut s’expliquer, mais l’officier lui imposa brutalement silence et dit à un de ses hommes de le désarmer et de le fouiller.

— Dieu veuille qu’ils trouvent quelque chose dans mes poches, se dit Miles, j’ai eu beau fouiller, moi : je n’en ai pas retiré un farthing, et pourtant Dieu sait si j’en ai plus besoin qu’eux.

On ne trouva rien qu’un chiffon de papier. L’officier le déploya, et Hendon sourit quand il reconnut les pattes de mouche tracées par son petit ami le jour de cette sinistre aventure à Hendon Hall.

L’officier lut ce qui était écrit sur le papier, et son visage devint tout sombre ; tandis que le visage de Miles devenait au contraire tout pâle.

— Encore un prétendant au trône ! s’écria l’officier. C’est le jour, paraît-il, où ils font nichée comme les lapins. Saisissez-moi ce coquin et ne le lâchez pas. Vous me répondez de lui sur vos têtes, en attendant que j’aie porté ce papier au palais et que je l’aie fait remettre au Roi.

Il partit en courant, laissant Miles aux griffes des hallebardiers qui le couvaient des yeux comme des oiseaux de proie.

— C’en est fait de moi, murmurait Hendon, ma malechance ne saurait être plus cruelle. Décidément je suis né sous une mauvaise étoile. Je vais faire le grand saut et danser au bout d’une corde, c’est sûr, et tout cela pour des pattes de mouche. Et que deviendra mon pauvre petit fou ? Le bon Dieu seul le sait !

L’officier revint presque aussitôt. Il courait plus vite encore.

Miles prit son courage en brave, et s’il n’eût pas eu les deux mains retenues par les hallebardiers, il les eût sans aucun doute portées à son cou, pour s’assurer si la corde n’y était pas déjà mise.

L’officier commanda :

— Lâchez le prisonnier et rendez-lui sa rapière.

Puis il s’inclina respectueusement et dit :

— Daignez me suivre, messire.

Hendon obéit, en se disant à part lui :

— Si je n’étais pas en route pour le grand voyage qui mène de vie à trépas, et si ce n’était pas le moment plus que jamais de s’abstenir de péché, je tordrais le cou à ce misérable, pour lui apprendre à se moquer de moi.

Ils traversèrent la cour du palais, où il y avait une affluence considérable de gentilshommes en grand apparat. Ils montèrent le grand escalier du palais ; puis l’officier, avec une autre révérence plus profonde encore que la première, confia Hendon à un gentilhomme beau comme une châsse, qui se plia également en deux avec respect, pria Miles de l’accompagner, marcha devant, traversa une grande salle où se trouvait une haie de gens de service en splendide livrée qui se plièrent aussi respectueusement en deux sur leur passage et, quand ils furent passés, mirent la main sur leur bouche pour étouffer les rires provoqués par l’aspect de ce singulier personnage assez semblable à un épouvantail à moineaux. Ils gravirent les larges marches d’un somptueux escalier, où s’échelonnaient des gens si magnifiquement costumés qu’ils paraissaient tous des pairs du royaume ; et ils arrivèrent enfin dans une vaste pièce, plus peuplée encore de beaux seigneurs, qui représentaient, cette fois, réellement la haute noblesse d’Angleterre, et à travers lesquels ils se frayèrent un passage. Puis l’officier de hallebardiers se plia en deux, dit à Miles d’en faire autant et d’ôter son chapeau, et le laissa là tout seul, au milieu de la pièce, tandis que tous les yeux se braquaient sur le pauvre diable, que tous les sourcils se fronçaient, et que toutes les lèvres se plissaient en souriant.

Miles Hendon se tâta pour s’assurer qu’il n’était pas halluciné. Devant lui, à cinq pas, sur une estrade, sous un dais, était assis le jeune Roi, la tête un peu inclinée, et semblant parler à une espèce d’oiseau de paradis, qu’à la cour on nommait un duc.

Miles se dit qu’il était déjà assez dur pour lui d’être condamné à mort, et qu’il était tout à fait barbare d’aggraver son supplice par cette nouvelle humiliation subie devant tout ce monde. Il souhaita que le Roi voulût bien se dépêcher, car il commençait à éprouver une titillation au bout des doigts en voyant plusieurs des effrontés qui l’entouraient s’approcher de lui avec un air passablement railleur.

En ce moment le Roi leva la tête, et Miles Hendon put contempler le visage de l’auguste souverain. Cette contemplation faillit lui donner un coup d’apoplexie. Il regarda le Roi face à face, et ses yeux se clouèrent sur ceux du redoutable monarque ; puis, on entendit une voix dont personne n’eût pu définir l’accent :

— Ah ! mon Dieu ! le roi du royaume des ombres et des rêves, sur son trône.

Miles avait pris sa tête dans ses mains et se tâtait le crâne, comme s’il avait été subitement frappé de folie ; ses yeux s’ouvraient démesurément, et sa bouche restait béante. Il regardait tous les gens superbes qui étaient là et ce superbe salon dont il occupait le centre, et il murmura :

— Mais, non, ce ne sont pas des ombres, non, ce n’est pas un rêve !

Il leva encore une fois les yeux sur le Roi, et il se dit :

— Ou je suis fou, ou je rêve, ou bien il est réellement le véritable souverain d’Angleterre et non le pauvre petit à cervelle détraquée que j’ai ramassé sur le pont de Londres et que je cherche depuis quarante-huit heures. Qui pourra me sortir de là ?

Soudain une idée lui traversa l’esprit, idée bizarre, étrange, insensée ; mais que pouvait-il lui arriver de pis que la mort, s’il la mettait à exécution ? Il courut au mur, prit une chaise, la planta au milieu de la salle, et s’assit.

Un murmure d’indignation circula dans l’assemblée ; une main s’appesantit rudement sur lui ; une voix s’exclama :

— Debout ! Saltimbanque impudent ! On ne s’assied pas devant le Roi.

Le bruit avait attiré l’attention du souverain, qui, laissant un moment l’oiseau de paradis, se tourna vers l’assemblée des seigneurs, étendit la main, et dit :

— Ne le touchez pas, il est dans son droit.

Il y eut un mouvement de stupéfaction. Le Roi continua :

— Ladies, lords et gentilshommes, celui qui est devant vous est mon féal et bien-aimé serviteur, Miles Hendon, qui, grâce à sa solide rapière et à son grand courage, a sauvé son prince et roi de bien des maux et peut-être de la mort ; et c’est pour cette raison qu’il a été fait chevalier par le roi même. Sachez aussi qu’en récompense d’un service plus grand encore, par lequel il a sauvé son souverain et maître du pilori et de la hart, il a été créé pair d’Angleterre et comte de Kent, et aura de ce chef les bénéfices et domaines afférents à cette dignité. Sachez encore que le privilège qu’il vient de revendiquer lui appartient par octroi en due forme de notre volonté souveraine, car nous avons mandé et ordonné que les chefs de sa noble maison ont et auront le droit de s’asseoir en présence de Sa Majesté le roi d’Angleterre, de génération en génération, aussi longtemps que subsistera la Couronne d’Angleterre. J’ai dit, et que personne n’y contredise.

Tandis que le Roi parlait ainsi, deux personnages qui paraissaient appartenir à la noblesse de campagne, et qui venaient d’arriver dans la salle royale depuis quelques minutes, écoutaient avec une surprise inquiète, tantôt regardant le Roi, tantôt contemplant l’épouvantail à moineaux, puis encore attachant leurs yeux sur le Roi, avec tous les signes de l’égarement.

C’étaient sir Hughes et lady Édith.

Le nouveau comte de Kent ne les avait pas aperçus. Lui aussi écoutait le Roi, mais avec des sentiments différents ; et il se disait, tandis que son cœur battait à rompre sa poitrine ;

— Ah ! mon Dieu ! sainte miséricorde ! C’est mon petit pauvre ! Mon petit lunatique ! Fou-Fou, le roi des coqs de combat ! C’est lui à qui je parlais avec vanité de la grandeur de mes domaines, et de mes soixante-dix chambres, et de mes vingt-sept domestiques ; c’est lui qui n’avait jamais eu, je le croyais, que des guenilles pour habits, des coups pour caresses, du pain noir pour nourriture ! C’est lui que je voulais adopter pour en faire un homme ! Ah ! que n’ai-je un sac pour me cacher la tête !

Puis il se rappela qu’il était là, lui, Miles Hendon, assis devant le Roi, sans gêne, presque les mains dans les poches, tandis que tous les hauts barons du royaume étaient debout et tremblaient ; et il rougit de son manque d’égards et de déférence envers le souverain de son pays, et il se jeta à genoux au pied du trône, et il mit ses mains dans celles du Roi, et il lui jura fidélité en rendant hommage pour son titre et pour son fief. Puis il se leva et se tint à l’écart, sans que les regards eussent cessé de se braquer sur lui ; mais, cette fois, au lieu de regards de mépris, c’étaient des regards d’envie.

Cependant le Roi avait remarqué sir Hughes. Cette apparition lui causa une telle indignation, qu’un flot de sang monta à ses joues. Il eut un soubresaut, se recula avec horreur et, levant la main vers la place où était le tyran de Hendon Hall :

— Qu’on arrête ce faussaire, ce voleur, s’écria-t-il, qu’on le dépouille des titres et des domaines qu’il a usurpés, qu’on le jette en prison jusqu’à ce que j’aie décidé de son sort.

Des gardes saisirent Hughes et l’entraînèrent.

Au même moment il se fit un grand bruit à l’autre extrémité de la pièce. L’assistance se rangea, et Tom Canty s’avança, précédé par un huissier. Il était vêtu simplement, mais avec élégance. Il s’agenouilla devant le Roi.

Édouard VI lui dit :

— Je me suis fait rapporter tes récentes aventures et je suis satisfait de toi. Tu as gouverné le royaume avec bonté, avec fermeté, avec clémence. Tu as retrouvé ta mère et tes sœurs, et tu les as reconnues et aimées comme auparavant. C’est bien. Le Roi aura soin d’elles. Quant à ton père, il sera pendu, si la loi le veut, et si tu ne demandes pas sa grâce. Sachez, vous tous qui m’entendez ici, qu’à dater de ce jour, les enfants qui reçoivent asile à l’hospice du Christ et qui y sont nourris grâce aux bienfaits du feu Roi mon père, recevront, outre la nourriture du corps, celle de l’esprit et de l’âme. L’enfant que voici aura le même hospice pour résidence, et il sera le premier des gouverneurs du Christ Hospital. Et attendu qu’il a été roi, et qu’il convient qu’on lui rende des honneurs plus grands que ceux qui sont dus à aucun seigneur de notre royaume, le costume qu’il porte et que veuillez remarquer, afin d’en garder mémoire, lui seul aura droit et privilège de le porter, et personne ne pourra l’imiter. Et partout où il se présentera, afin que mon peuple sache et se rappelle que cet enfant a été roi en son temps, il aura droit au respect royal, et personne n’omettra de le saluer avec le respect dû aux souverains. Il est sous la protection du trône, sous la sauvegarde de la couronne, dont la splendeur rejaillit sur lui, et il sera connu et désigné sous le titre d’honorable comme les fils de pair, car il est le pupille du Roi.

Tom se leva, se prosterna et baisa la main du Roi. Puis il se retira et alla se jeter dans les bras de sa mère et de Nan et de Bet, à qui il conta la grande nouvelle, et qui pleurèrent de joie en le retrouvant, maintenant qu’elles étaient sûres qu’il n’était pas fou, et qu’il ne les quitterait plus.