Traduction par Paul Largilière.
Librairie H Oudin, éditeur (p. 281-290).


CHAPITRE XXXI.

LA FÊTE DE L’INAUGURATION.


La première chose que Tom Canty entendit en s’éveillant, ce fut le bruit du canon, dont les salves répétées produisaient l’effet d’un roulement de tonnerre. Ce fracas, loin de l’épouvanter, lui causa une sensation de joie indéfinissable. Ces salves lui apprenaient, en effet, que toute l’Angleterre était debout pour acclamer loyalement ce grand jour.

Quelques heures après. Tom était pour la seconde fois le héros d’une merveilleuse fête nautique sur la Tamise. L’ancienne coutume voulait, en effet, que le nouveau roi, accompagné de sa cour, traversât toute la ville depuis la Tour de Londres. C’était la Recognition procession, la Fête de l’Inauguration.

Au moment où le cortège royal se mit en marche, la vénérable forteresse parut tout d’un coup faire mille brèches à ses murs, et par chaque brèche s’élança une gerbe de flammes rougeâtres et un flot de fumée blanche ; en même temps une terrible explosion fit trembler le vieil édifice sur sa base, et une immense acclamation retentit sur tous les points de la ville ; les jets de flammes, les flots de fumée, les explosions se succédaient sans intervalles. En quelques minutes la Tour se trouva enveloppée dans un épais nuage, d’où l’on voyait émerger seulement le plus haut de ses sommets, la Tour Blanche, pavoisé de drapeaux.

Tom Canty, splendidement vêtu, montait un coursier superbe et fringant, dont les riches ornements pendaient jusqu’à terre. Le Lord Protecteur Somerset, également à cheval, s’avançait derrière lui ; la garde royale, le morion en tête, la cuirasse d’acier poli étincelant au soleil, formait la haie des deux côtés. Derrière le Protecteur marchaient les hauts barons du royaume avec leurs vassaux ; puis le lord maire et le corps municipal des aldermen en robe de velours cramoisi, avec la grande chaîne d’or en sautoir ; puis les officiers et les membres de toutes les corporations de Londres en grand apparat, chaque corporation précédée de sa bannière. Il y avait aussi l’ancienne et honorable Compagnie des artilleurs de la Cité, qui comptait déjà à cette époque, trois cents ans d’existence, et qui avait, seule parmi les corps militaires d’Angleterre, le privilège de ne pas dépendre du Parlement[1].

Le spectacle était magnifique. C’était un éblouissement de richesses, de pierreries, d’élégants costumes qu’à peine on eût pu rêver. Une foule compacte, ivre d’enthousiasme, obstruait le chemin, où l’on ne pouvait se frayer un passage qu’avec une extrême difficulté.

« Le Roy, dit un chroniqueur, fut reçu, en entrant dans la Cité, par le peuple, qui l’accueillit avec force prières, salutations, cris et tendres paroles et tous signes qui attestent un sérieux amour des sujets pour leur souverain ; et le Roy en souriant affectueusement à ceux qui étaient les plus éloignés et en parlant un tendre langage à ceux qui étaient les plus proches de Sa Grâce, se montra lui-même aussi reconnaissant de recevoir la bienvenue de son peuple, que celui-ci l’était de la lui offrir. À tous ceux qui lui souhaitaient longue vie et bonheur, il disait : merci. À ceux qui disaient : « Dieu sauve Votre Grâce ! », il répondait en retour : « Dieu vous sauve tous ! » et il ajoutait qu’il les remerciait de tout son cœur. Le peuple était merveilleusement transporté en entendant ces réponses aimables et en voyant ces gestes nobles de son Roy. »

À Fenchurch Street, un bel enfant en riche appareil se tenait debout sur une estrade. Il adressa à Sa Majesté, au nom de la ville, de la Cité et du royaume, un compliment en vers, dont voici les derniers :

Salut, ô Roi ! Ton nom se grave en notre cœur !
Salut, salut ! Nos voix célèbrent ta grandeur !
Salut ! Nos voix, nos cœurs joyeux que rien n’oppresse,
Vers Dieu pour ton bonheur s’élèveront sans cesse !

Le peuple acclama l’enfant et répéta en chœur ce qu’on venait d’entendre réciter.

Tom Canty contemplait cette mer mouvante qui s’agitait à ses pieds, et sur laquelle il semblait marcher ; et son cœur se gonfla d’orgueil, et il se dit qu’il n’y a pour l’homme qu’un but en ce monde : être Roi et être l’idole d’une nation !

En ce moment ses regards découvrirent au loin deux de ses anciens camarades d’Offal Court. Ils étaient, ce jour-là comme toujours, en guenilles. L’un était le lord grand-amiral pour rire de sa cour pour rire ; l’autre, le premier gentilhomme pour rire de sa chambre royale pour rire. Et son cœur se gonfla encore plus. Et il se dit : « Oh ! s’ils pouvaient me reconnaître ! » Quelle gloire indicible ! Être admiré, reconnu par ses anciens seigneurs, lords et ladies, pour rire ! Leur prouver que le roi pour rire du ruisseau de Pudding Lane était devenu un vrai roi, qu’il avait de vrais ducs, de vrais princes pour humbles serviteurs, et que l’Angleterre était prosternée à ses pieds !

Cependant il se maîtrisa et refoula ce désir ; car cette reconnaissance lui aurait coûté plus cher qu’elle ne valait. Il détourna donc la tête, et laissa aller où ils voudraient, sans s’inquiéter d’eux plus qu’il ne convenait, les deux petits drôles en loques hideuses, lesquels ne soupçonnaient guère pour qui ils se mettaient en frais de joyeuses démonstrations de fidélité.

De minute en minute on entendait le cri : Largesse ! largesse ! Et Tom, ouvrant la main, laissait tomber une pluie de belles pièces neuves sur la multitude qui se ruait à terre pour les ramasser.

« Au haut bout de Gracechurch Street, dit encore la chronique, devant l’enseigne de l’Aigle, les gens de la Cité avaient élevé un superbe arc de triomphe, qui s’étendait d’un côté de la rue à l’autre, et où se trouvaient représentés les ancêtres immédiats du Roy : Élisabeth d’York, assise au milieu d’une immense rose blanche, dont les pétales formaient autour d’elle comme des bandes d’étoffes froncées et plissées, figurant des falbalas ; à côté d’elle Henri VII, sortant d’une grande rose rouge ; le couple royal se tenait par la main, et la Reine portait au doigt une bague de mariage d’une dimension prodigieuse, de manière à la rendre bien apparente. Sur chacune des deux roses passait une tige qui se réunissait et montait à un étage plus élevé occupé par Henri VIII sortant d’une rose rouge et blanche, et ayant à côté de lui Jane Seymour, la mère du nouveau Roy. Une tige s’élançait de la rose rouge et blanche, s’enlaçant autour de Jane Seymour et montait à un troisième étage où brillait l’image d’Édouard VI lui-même, assis sur son trône au milieu de la pompe royale. L’arc de triomphe était, de la base au faîte, semé de roses rouges et blanches. »

Cette ingénieuse et subtile allégorie répondant aux goûts de l’époque souleva, au passage du cortège, un tonnerre d’acclamations, qui étouffa la voix de l’enfant chargé d’expliquer le sens de cette merveille en un poème élogieux composé par un poète illustre. Mais Tom Canty n’était pas fâché de ne pas entendre ce qui se disait : les cris du peuple, quelque discordants qu’ils fussent, lui paraissaient bien plus harmonieux que la plus suave des poésies. De quelque côté que Tom tournât son visage rayonnant de joie, le peuple reconnaissait la parfaite ressemblance de l’image peinte sur l’arc de triomphe avec l’original, et cette constatation, faite à haute voix par des milliers de témoins, soulevait de nouveaux tonnerres d’applaudissements.

Le cortège avançait toujours. Les arcs de triomphe se succédaient de rue en rue. Aux fenêtres et aux balcons des maisons on voyait partout des tableaux symboliques, on lisait des quatrains, des acrostiches, des anagrammes, des chronogrammes, rappelant les vertus, les mérites, les talents du jeune Roi.

« Dans Cheapside, à chaque auvent, à chaque fenêtre flottaient des bannières et des banderoles ; de riches tapis, des étoffes du plus haut prix, et notamment de drap d’or, tapissaient les rues, et laissaient soupçonner la fortune immense de ceux qui les habitaient, et la splendeur de ce passage était égalée par celle des autres rues, et souvent même dépassée. »

— Et toutes ces beautés et toutes ces merveilles, c’est à moi qu’elles s’adressent, murmurait Tom Canty.

Le faux roi était rouge de plaisir et d’enthousiasme, ses yeux flamboyaient, ses sens déliraient.

Il venait de lever la main pour prodiguer de nouvelles largesses, lorsqu’il aperçut un visage pâle, émacié, ébahi, dont les yeux se clouaient sur lui.

Il eut un tressaillement.

Ce visage était celui d’une femme qui se trouvait au premier rang des curieux.

Cette femme était sa mère.

Il porta la main à son front et se couvrit les yeux, comme s’il eût craint d’être aveuglé par la foudre.

Cette main laissait voir la paume en dehors.

La femme eut un cri, elle repoussa ceux qui lui barraient le passage, repoussa les gardes, s’élança vers Tom, saisit le cheval du Roi par la bride et l’arrêta.

— Ô mon enfant ! mon pauvre petit !… cria-t-elle.

Un officier de la garde royale la prit et l’entraîna, en l’accablant de malédictions, et d’une main vigoureuse il la rejeta dans la foule.

— Femme, je ne vous connais pas !

Ces mots étaient tombés des lèvres de Tom Canty malgré lui. À peine les eut-il prononcés, qu’il se sentit piqué au cœur comme par une vipère. Il éprouva un remords affreux d’avoir traité ainsi sa mère. Il la vit attacher sur lui ses yeux éteints, il la vit s’engloutir dans l’océan humain. Elle avait l’air si malheureuse, si navrée ! Alors la honte lui monta au front. Il eut horreur de sa puissance, de cette royauté qu’il avait volée, de ces grandeurs qui lui faisaient renier sa mère, et il lui sembla que ses riches habits tombaient de son corps l’un après l’autre, et ne le laissaient plus couvert que de guenilles infectes, et quand il se revit dans ce costume d’Offal Court, sous lequel il n’eût pas rougi d’embrasser celle qu’il avait tant aimée, il recouvra le bonheur qu’il croyait perdu.

Le cortège avançait toujours. Et toujours des splendeurs nouvelles apparaissaient aux regards. Et toujours les tempêtes de hourras saluaient Tom Canty.

Mais Tom Canty ne voyait plus rien, n’entendait plus rien. Tout ce qui l’entourait n’existait plus pour lui. Sa royauté n’avait plus pour lui aucun attrait, le charme était rompu. Toutes ces voix qui s’élevaient pour célébrer sa gloire retentissaient à ses oreilles comme de sinistres reproches. Sa conscience le rongeait comme eût fait un poison lent. Sa pourpre royale le brûlait comme une robe de Nessus.

— Oh ! se disait-il, plût à Dieu que je fusse libre, que je pusse m’arracher à cette captivité !

Sa pensée, remontant le cours des dernières semaines qui venaient de se passer, le ramenait au moment où, désespérant de voir revenir le prince, il suppliait le Ciel de lui rendre ses guenilles.

Le cortège avançait toujours, ondoyant comme un immense serpent de feu par les rues étroites de la vieille Cité, par les flots du peuple en délire. Et toujours le Roi marchait devant lui, la tête baissée, le regard perdu dans le vide, ne voyant plus qu’une chose : le visage pâle et hagard de sa mère et les yeux caves de ce visage attachés sur lui !

— Largesse ! Largesse !

Ce cri retentissait à chaque pas. Tom ne l’entendait point.

— Vive Édouard d’Angleterre !

On eût dit que la terre tremblait jusque dans ses entrailles. Et le Roi n’entendait point, il ne répondait point.

Tout ce qu’il percevait, c’était la voix qui ne cessait de crier au fond de son cœur :

— Femme, je ne vous connais pas !

Et ces paroles avaient comme le son d’un glas funèbre ; elles étaient comme l’appel suprême de quelqu’un que l’on a poussé dans un abîme, et que l’on laisse périr, quand il suffirait, pour le sauver, d’étendre la main.

Et les magnificences s’entassaient de rue en rue, de passage en passage, les prodiges surgissaient de partout avec une splendeur inouïe, les salves d’artillerie ébranlaient les airs, les acclamations de la multitude, les transports d’allégresse se multipliaient à l’infini, croissant d’instant en instant ; l’immense joie d’un peuple éclatait en un ensemble où tonnaient à l’unisson cent mille voix ; — et le Roi semblait ne donner plus signe de vie, car il ne pouvait arracher de son cœur le remords qui le dévorait.

Et petit à petit cette tristesse devint contagieuse ; la joie populaire parut baisser comme un grand vent qu’abat la pluie ; les visages s’assombrirent ; il y eut comme un frissonnement dans la foule ; les applaudissements s’étouffèrent ; un malaise général parut peser sur la fête.

Le Lord Protecteur fronça le sourcil ; il remarqua que l’enthousiasme du peuple diminuait graduellement, et il ne fut pas long à en saisir la cause.

Il piqua des deux, se rapprocha du Roi, et la tête découverte, le corps penché sur sa selle, dans l’attitude du plus profond respect :

— Sire, dit-il, ce moment est mal choisi pour rêver. Votre peuple vous observe. Il vous voit baisser la tête, il voit votre front se couvrir d’un nuage, et il croit à un présage fâcheux. Songez-y bien, sire, il importe que la royauté apparaisse au peuple comme un soleil resplendissant. Chassez donc ces vapeurs qui troublent votre pensée. Levez la tête, sire, et souriez : votre peuple vous regarde !

En parlant ainsi, le duc avait jeté une poignée de pièces d’argent à droite et à gauche, puis il avait repris sa place.

Tom fit machinalement ce qu’on lui avait commandé. Il sourit, mais ce sourire ne venait pas du cœur. Heureusement, il n’y eut qu’un bien petit nombre de curieux qui le remarquèrent.

Il salua gracieusement la foule, et les plumes de son chapeau se balançaient joyeusement au vent chaque fois qu’il inclinait la tête. Il laissa tomber de sa main royale et libérale des largesses plus abondantes. Et l’anxiété du peuple cessa, et l’enthousiasme reparut, et la tempête d’acclamations fut plus bruyante que jamais.

Pourtant, un peu avant l’arrivée du cortège au point où il devait s’arrêter, le duc fut obligé de se rapprocher une seconde fois du Roi et de lui dire à l’oreille :

— Sire, au risque d’encourir votre colère, je vous en supplie, chassez cette humeur sombre, l’univers a les yeux sur vous !

Et le Lord Protecteur ajouta plus bas encore :

— Maudite soit cette pauvresse, c’est elle qui a troublé Votre Majesté.

Le Roi leva lentement sur le duc ses beaux yeux où brillait une grosse larme, et d’une voix étouffée il dit :

— C’était ma mère !

— Ah ! mon Dieu ! s’exclama le Protecteur, la foule ne s’était pas trompée, le présage n’était que trop vrai ! Le Roi est redevenu fou !



  1. Ce privilège subsiste encore ajourd’hui.