Le Poids du jour/1

Les Éditions Variétés (p. XI-136).



PREMIÈRE PARTIE :
 
HÉLÈNE
ET
MICHEL









CHAPITRE PREMIER


– TU  es  là, Michel ?

— Oui, maman.

— Qu’est-ce que tu fais ?

— J’écoute, maman… Tu sais, j’en ai vu un brun, tout à l’heure. Il ne chantait pas comme les autres ? Qu’est-ce que c’était ?

— Je ne sais pas ; je ne l’ai pas vu.

— Mais tu l’as entendu !… C’était beau !

La porte grillagée s’ouvrit en faisant grincer son ressort puis se referma avec un claquement sec. Hélène sortait retrouver son fils.

Elle s’arrêta un instant et renversa la tête en arrière pour boire un peu de jour. Dénouée, sa chevelure qu’elle venait sécher au soleil ruisselait sur ses épaules en une cascade de lumière chaude qui lui tombait jusqu’aux reins.

Michel ne savait pas combien sa mère était jolie ; mais il la sentait instinctivement tendre comme un jour de printemps. Il se colla sur elle avec des mouvements souples et gracieux de petit animal caressant. Brusquement, elle l’enveloppa de ses cheveux. Il se débattait avec impatience cherchant à sortir de ce filet dont les mailles faisaient à son oreille un bruit de mer lointaine et dont l’odeur chaude lui montait à la tête.

Hélène riait doucement, d’un rire qui faisait vibrer sa gorge et montrait ses dents blanches, petites et irrégulières comme des dents d’écureuil.

Michel était l’unique enfant des Garneau ; de Ludovic Garneau, serre-frein à l’emploi du Canadian Pacific Railway, que l’on n’appelle jamais que le C. P. R. et dont la gare était à portée du regard. De sa fenêtre, Hélène apercevait le bâtiment rouge, bas, et la haute tour-réservoir, aux toits encrassés par la fumée des trains. Elle eût pu tout aussi facilement voir son homme, tantôt penché sur un aiguillage, tantôt accroché à l’étrier du dernier wagon, le bras levé pour signaler la manœuvre. Mais elle ne portait que bien rarement les yeux de ce côté.

Ils s’étaient épousés quand elle n’avait encore que dix-sept ans et vivait avec sa mère dans le village voisin de Maskinongé où toutes deux tenaient une petite boutique. Jolie et accorte, elle avait eu à choisir. Ludovic lui avait plu d’abord parce qu’il était bon vivant, ensuite parce qu’elle désirait habiter une ville, pour petite qu’elle fût ; et avec un cheminot elle était sûre de ne jamais retomber en pleine campagne. Parmi tous les gens calmes qui peuplaient son enfance, attachés à la terre ou à leur échoppe, il se détachait à ses yeux. Quand elle le voyait passer, debout sur le marchepied avant d’une locomotive lancée, dans le nuage de vapeur blanche que soufflaient les purgeurs haletants, elle admirait naïvement en lui le cavalier de cette monture nerveuse et brutale, massive et souple, terrifiante.

Il avait peu changé depuis leurs noces. Son insouciance était restée ; mais sa joie, désormais, il l’allait chercher plutôt au bar où il traînait volontiers. Tous les quinze jours, à la paye, il rentrait ivre ; entre temps, il était souvent gris.

Ces derniers mois, la maison l’avait peu vu ; il travaillait de nuit. Hélène se levait à six heures pour lui servir à manger au moment où il rentrait. Il se couchait alors et ronflait toute la matinée. Au début de l’après-midi. Il filait vers la ville sans plus chercher prétexte de quelque course. Pour Michel et Hélène la journée était douce, l’un près de l’autre. À six heures le père passait prendre son dîner et sa cantine et disparaissait jusqu’au lendemain.

Michel grandit ainsi au seul contact de sa mère qui de plus en plus résumait pour lui l’humanité supérieure, celle des grandes personnes. À huit ans, sa lisière était allongée. Il fit alors partie d’une bande de galopins que l’école avait rassemblés. À quatre heures s’ouvrait brusquement la porte de l’externat, voisin de l’église paroissiale, et c’était toute une volée d’enfants qui s’échappait en criant à tue-tête la joie retrouvée. Les garçons se bousculaient, l’hiver dans la neige, l’été dans la poussière de la rue. À cent pieds de là, la bande ivre de liberté rencontrait le groupe de petites filles sortant du couvent bien sagement, par groupes de trois ou de quatre qui se tenaient par la taille et sautaient à cloche-pied. On leur criait quelques injures à quoi elles se gardaient de répondre ; ce qui les diminuait encore dans l’estime des garçons. Puis on partait jouer.

On avait élu comme domaine, tout près de la gare, un pré à l’abandon. C’était là qu’avaient lieu les ébats de la troupe. Cela finissait soit par des hurlements de triomphe dont l’écho bouleversait les cuisines maternelles, soit par des silences étranges lorsqu’avait éclaté une querelle particulière qui se réglait à coup de poings sur l’herbe grise étoilée de mâchefer.

Michel n’était dans ces combats et ces jeux ni un lâche, ni un héros. Il lui arrivait comme aux autres de rentrer à la maison furtivement, tirant bas sa culotte pour dissimuler un genou ensanglanté.

— Michel ?

— Oui, maman.

— Michel, viens ici !

— Ce n’est pas moi qui ai commencé, maman. C’est Bouteille qui m’a dit des noms.

Maman n’aimait pas Bouteille, ainsi nommé on ne savait pourquoi, Bouteille qui, malingre de corps, avait l’injure forte et « la bouche sale ». Bouteille, cela était certain, ne contenait rien de bon. Michel savait que sa mère n’aimait pas Bouteille et qu’entre Bouteille et lui, Bouteille aurait toujours tort vis-à-vis d’Hélène. Cela la faisait aussitôt devenir facile et compatissante.

— Ça t’apprendra aussi à jouer avec des gamins pareils ! Viens ici, pauvre petit. Tu ne t’es pas trop fait mal au moins ?

Elle pansait la blessure de ses mains douces, enlevait la chemise, prenait une aiguille et réparait le dégât. L’enfant repartait calmé et s’installait sur le perron.

— Tiens, disait la mère, prends ta musique.

Cela le tiendrait tranquille ; elle lui tendait l’harmonica, la musique à bouche, que l’enfant essuyait machinalement sur sa manche avant de la faire chanter. C’était un cadeau de monsieur Lacerte.

Monsieur Lacerte était une des rares personnes qui vinssent parfois à la maison. Il était tel que cela flattait Michel de l’avoir pour parrain. C’était en effet un homme qui ne laissait pas d’être considérable dans Louiseville ; il passait pour riche, et qui plus est, riche d’une richesse active. On disait de lui : « Monsieur Lacerte, oh ! il en fait de grosses affaires celui-là ! ». Agent d’assurance, il était en outre brocanteur, quelque peu banquier et courtier en toutes sortes de négoces. Tout l’intéressait qui se pouvait acheter à bon compte et revendre à bénéfice. Il recevait un singulier prestige du fait que n’ayant personnellement aucune marchandise dont il pût faire commerce, il savait tirer profit des biens des autres, qu’il s’agît de vingt sacs d’oignons, d’une faucheuse mécanique d’occasion, d’un droit de coupe ou d’une « ferme de quatre-vingt-dix arpents avec maison, dépendances et roulant ». Il achetait pour « des gens de Montréal » le foin, les chevaux, le lait, l’avoine, le sucre d’érable, le bois de corde, et ne voyait de tout cela ni un sabot de bête, ni un minot de grain. Un papier d’achat, un papier de vente, et il touchait sa commission. C’est ainsi que, sous forme de paperasses, dans son cabinet de la rue Saint-Antoine passait la richesse produite par le canton à trente milles à la ronde.

Michel le connaissait bien, ce cabinet. Il s’y rendait souvent à la demande de sa mère qui tenait évidemment à ce que le filleul ne se laissât pas oublier de son parrain. L’enfant sonnait, tirant de tout son poids sur la détente du timbre, n’osant encore entrer directement comme les grandes personnes. Il poussait la porte et se trouvait dans le couloir sur lequel s’ouvrait, à gauche, le bureau.

Il n’avait qu’à lever la tête pour apercevoir monsieur Lacerte, ou du moins sa large tonsure et son gros corps posé sur un tabouret comme une potiche, face à un haut pupitre chargé de papiers.

— Oui ! Qu’est-ce que c’est ?

Comme Michel ne répondait pas, monsieur Lacerte virait sur son siège et présentait, au lieu de la face vide de sa calvitie, ses aimables bajoues, sa moustache rousse et ses lunettes d’acier.

— Ah ! c’est toi, mon petit Michel ! Entre donc, entre donc !

— Bonjour, disait l’enfant un peu figé.

— Eh ? comment est-ce que ça va, chez vous ? Comment est ta mère ?

— Bien, monsieur Lacerte ; moi aussi. C’est elle qui m’envoie vous porter ça.

Monsieur Lacerte tendait la main et prenait la lettre, la déposait un instant sur le pupitre, derrière son dos, et regardait l’enfant en souriant des yeux derrière le reflet de ses verres ; puis il se tournait et ouvrait l’enveloppe d’un coup magistral de son coupe-papier de corne blonde.

— … Bon… Bon… Tu diras à ta mère que c’est bien. J’y verrai.

Michel hésitait, voltait sur un pied, allait partir surpris et déçu. Pourtant cela ne manquait jamais ; mais le parrain s’amusait chaque fois à ce jeu.

Il ouvrait lentement son grand tiroir et sortait d’entre les bordereaux accumulés un petit sac qu’il tendait au gamin. Des bonbons, parfois un joujou.

— J’y pense ; tiens… voilà quelque chose que j’ai trouvé dans la rue à Montréal.

« Quelle ville que Montréal », pensait autrefois Michel, « où tout cela se trouve dans la rue ! » Maintenant qu’il allait avoir neuf ans, il avait perdu cette naïveté.

De retour à la maison il ne disait rien, étant d’un naturel plutôt secret. Mais lorsque le père, attentif par hasard, remarquait un jouet nouveau, il n’en demandait jamais la provenance. Un juron étouffé que Michel ne remarquait point et qu’Hélène faisait semblant de ne pas entendre ; et le père prenait sa casquette, sortait.

Lui parti, la mère s’approchait de son fils.

— Viens me jouer un air, Michel.

L’enfant prenait son instrument, s’installait sur la berceuse près du poêle et se mettait à jouer.

Hélène écoutait, les yeux vagues, tout en hachant prosaïquement la viande pour le repas du soir. Sur ses lèvres, un sourire semblait refléter la paix profonde, invincible, qui dormait au fond de son cœur.

CHAPITRE

II


QUAND naguère parrain demandait à Michel :

« Qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras grand ? » la réponse venait, immédiate, sans passion mais avec une étrange fermeté, une assurance d’enfant pour qui le problème n’existait pas, tant la solution était évidente, inéluctable :

« Quand je serai grand, je ferai de la musique. »

Depuis qu’il est grand, très grand même pour ses douze ans et que le problème en est un de demain, il répond encore :

« Je veux faire de la musique. »

Ce qui fait rire parrain.

Mais parrain cette fois essaye de discuter. Dame ! il est temps que Michel devienne sérieux, qu’il s’oriente vers ce qui demain sera sa vie ; et que pour cela il écoute les conseils décisifs de ses aînés. Le père, lui, ne semble pas en avoir souci. Sans doute, Michel est-il toujours un gosse qu’il ne voit pas grandir. Il parle si peu, le père, à la maison.

— Faire de la musique ! reprend le parrain. Mais qu’est-ce que tu vas faire pour gagner ta vie ?

— Pour gagner ma vie ? dit l’enfant, qui ne comprend pas très bien.

— Oui… pour gagner de quoi manger. Tu ne peux toujours pas manger de la musique ?

Michel baissa un peu la tête, les sourcils froncés. Comment parler de faire autre chose, quand pour lui être musicien était un sort si fatal, le seul qui pût être le sien, qu’il pût envisager, qu’il pût admettre ; une chose pour lui aussi normale que pour monsieur Lacerte d’être assis à son grand pupitre, pour son père de commander la manœuvre des trains, pour sa mère de faire les repas et de tenir la maison, de la nourrir et de l’aviver de sa douceur gracieuse et de ses chansons.

Certes, s’il s’en fallait encore qu’il fût homme, du moins y avait-il entre le Michel de cinq ans et celui de douze ans une différence majeure : il savait désormais l’existence du temps. Il en percevait maintenant sinon la valeur du moins l’écoulement. Jadis, rien pour lui n’avait de réalité que le jour et l’heure présente. Chaque minute lui était une éternité ; et c’est cela qui faisait ses joies si complètes et ses chagrins si absolus, si désespérés.

Hier ! il ne pouvait savoir le plaisir nostalgique que l’on éprouve à parcourir les allées de ce jardin endormi, lui pour qui le passé était aussi fluide que le rêve de la nuit écoulée.

On lui avait aussi révélé un présent médiat qu’il ne soupçonnait point ; et, à l’école, tant de choses inutiles. La géographie, qui eût été intéressante, peut-être, limitée aux seules images. Mais les noms ! les chiffres ! Russie, quatre-vingt millions d’habitants, superficie un million de milles carrés, capitale Saint-Pétersbourg… Le lac Supérieur a une forme oblongue, orientée de l’ouest à l’et… Mont Everest, 29.000 pieds d’altitude…

Et la grammaire, et l’histoire sainte, et les mathématiques ! Sans les examens, quelle importance cela pouvait-il avoir ?

Les heures de classe se passaient à guetter l’heure de la sortie, comme les mois scolaires à espérer le moment triomphal de l’entrée en vacances. Combien, heureusement, étaient longs les mois, les jours, les heures même ; surtout celles de l’été. Sept jours dans une semaine, trente jours en un mois, douze mois dans une année. Il semblait que cela n’eût plus de fin. Les heures d’ennui, cloué au banc d’école à écouter le frère marmonner les leçons avec, comme refrain, des menaces de châtiments. Combien vite oublié tout cela dans l’ébaudissement des jeux et, pour Michel, le charme des heures où il cherchait à exprimer sur son harmonica les idées sonores qui montaient en lui et que son souffle transformait en chansons.

Parmi tout cela, Hélène continuait de sourire. Pourquoi eût-elle contrarié son fils ? Pourquoi de la main eût-elle appuyé sur sa nuque pour la courber devant la réalité ? Ne suffisait-il pas d’attendre et de laisser les jours effacer les jours ? Elle, les prenait comme ils venaient, satisfaite de vivre les heures faciles, se défendant contre les heures difficiles en recroquevillant son âme légère. C’est ainsi qu’elle se feutrait contre les heurts de la vie. Son sourire doux semblait une barrière que le malheur ne pouvait franchir pour aller jeter sa semence de tristesse. Si la vie conjugale avec Ludovic n’était point ce qu’instinctivement elle avait espéré, elle se contentait de tourner le dos à ce nuage ; il disparaissait aussitôt à ses yeux. Elle se regardait dans la petite glace qui lui renvoyait une image amicale et jolie. Elle avait trente ans ; elle avait en outre une richesse : son sourire ; une parure : ses cheveux, qui ne vieillissaient point l’un ni les autres.

Michel était lié à sa mère par le lien du contact journalier. Il se sentait baigner dans sa fraîcheur insouciante qui faisait tout, autour d’elle, agréable et velouté… Elle dégageait une espèce de tiédeur amollissante comme le vent d’avril. Michel l’aimait de sourire toujours et de gronder rarement. Inconsciemment aussi, il l’aimait d’aviver de son goût serein le cadre, autrement mesquin, dans lequel ils vivaient. La maison sans étage, de bois maigre usé depuis longtemps par les intempéries, eût été facilement minable ; elle y plantait, dans de vieilles boîtes accrochées aux appuis, des pétunias qui riaient au soleil de toutes leurs lèvres éclatantes. De même, ses robes d’indienne à fleurs ou de cotonnade à pois ne valaient pas cher ; elle savait y ajouter un brimborion de cinq sous, une boucle d’acier, un ruban sur l’épaule ; et tout aussitôt cela devenait charmant. Là-dessus, sa tête fine, étrangement peu paysanne, son teint clair de blonde, les yeux couleur d’aigue-marine ; et, couronnant le tout, l’auréole de sa chevelure.

La maison, certes, était moins agréable quand Ludovic Garneau s’y trouvait, bien qu’il y prît de moins en moins de place. Michel s’en rendait compte. Sans se demander pourquoi, il sentait que la présence de son père lui était lourde à supporter et qu’elle était indifférente à sa mère. Cela était venu, s’était accentué à mesure que Michel grandissait. Le serre-frein était de plus en plus taciturne et aussi, hélas ! de plus en plus adonné à l’alcool. Les jours de repos, il disparaissait tout à fait, ne rentrant que pour dormir. L’enfant ne songeait pas à s’en plaindre tant cela lui était devenu normal. Hélène, elle, ne semblait trouver rien à redire. Elle ne s’absentait pas souvent et jamais pour longtemps ; de rares courses au marché ou aux magasins de la ville, de plus rares visites à des parents ou à des connaissances. Mais dès que son homme était au logis, elle ne chantait plus.

De sorte que le parrain prenait dans l’esprit de Michel une importance accrue. Il se créait entre le brasseur d’affaires et l’enfant une espèce d’amitié imprévue, faite de curiosité amusée chez le premier et de confiance admirative chez le second. De la part de Michel ce sentiment répondait en outre au besoin instinctif d’avoir un confident bénévole, qui ne fût pas de son âge, et qui fût un homme ; car entre son père et lui aucune intimité n’existait. Quant à monsieur Lacerte, il était sans enfant. Sevré apparemment de toute satisfaction sentimentale, il reportait sur son filleul tout ce qu’il y avait en lui de tendresse masculine. Originaire de Maskinongé, lui aussi, il connaissait depuis toujours Hélène Germain et sa famille ; quand la mère Germain était morte, peu de mois après le mariage, elle avait, disait-on, laissé quelque argent que la nouvelle madame Garneau avait confié à monsieur Lacerte, contre le gré de son mari. Lorsque Hélène l’avait voulu comme parrain de Michel, Ludovic s’y était d’abord opposé ; mais l’agent avait montré tant de joie, et tant de générosité — il s’était chargé de la layette — que tout s’était bien passé.

C’est ainsi que Michel se trouvait si souvent dans le grand bureau.

— Alors, petit gars, tu deviens sérieux ?

— Oui… mon oncle.

L’enfant avait résolu ainsi spontanément le problème de l’appellation ; il ne pouvait tout de même pas dire constamment « mon parrain ».

— Tu es fort en géographie ?

— Pas mal, mais pas trop.

— La grammaire ?

— Il y a la syntaxe ; c’est difficile.

— Et l’arithmétique ?

— Ça, j’arrive assez bon. La dernière fois, j’ai été quatrième.

— Très bien, Michel, très bien ! Et tu en as pour combien de temps encore à l’école ?

— Bien, mon oncle, je suis en septième année.

— Et qu’est-ce que tu vas faire quand tu auras fini l’école ?

Il y avait bien un an que parrain ne lui avait posé l’éternelle question. Michel n’eut pas à s’interroger. D’un mouvement rapide il tourna les pages du catalogue et une seule image se présenta, la seule qui l’arrêtât jamais.

— Je veux être musicien, mon oncle.

Cette fois monsieur Lacerte ne sourit point ; il ôta même ses lunettes et les déposa sur le pupitre. Cela devenait sérieux. Comment pouvait-on songer à être musicien ? Musicien ! De musiciens dans Louiseville il y en avait deux : le père Grégoire, bon violonneux qui faisait danser la jeunesse d’un archet mécanique et frétillant ; il était sellier de son métier. Et l’organiste, qui donnait en même temps, aux filles de gens de moyen sorties du couvent, de mornes leçons de piano. C’était une vieille fille au visage de pruneau sec, tout en dents jaunes, et qui vivait en marge de tout.

— Écoute Michel, je te parle sérieusement.

— Oui, mon oncle.

— Dans un an ou deux, il faudra que tu décides. Ton père ne peux pas te tenir encore des années à la classe. Il faudra que tu apprennes un métier, n’importe lequel ; mais tu auras à gagner ta vie… Si les affaires t’intéressaient…

D’un geste inattendu, il développa son bureau aux yeux de l’enfant, montrant tous les symboles de sa tâche et de son succès : le vieux pupitre encombré, la tablette lourde de registres serrés et, dans le coin, le coffre-fort entrebâillé.

« … Si les affaires t’intéressaient, je pourrais peut-être t’aider, te prendre avec moi. Je suis ton parrain, après tout. Et tu sais, je t’apprendrais. Tu pourrais faire de l’argent plus tard, beaucoup d’argent, aider ta mère ; elle en a besoin !… »

Michel écoutait vaguement, poliment, habitué qu’il était à entendre les grandes personnes parler ainsi avec gravité de choses incompréhensibles et vaines. De quoi sa mère pouvait-elle avoir besoin !

Tout est si simple à treize ans ! Pour un enfant la maison qu’il habite, les repas qu’on lui sert, les vêtements qu’il porte, tout cela qui est le quotidien et l’ordinaire, le normal, tout cela vient tout seul, ne sort de nulle part et de personne.

Si on lui eut demandé, « Qui donc vous fait vivre, ta mère et toi ? », il eût évidemment répondu : « Mon père est serre-frein au C. P. R. ». C’était la réponse correcte qu’il avait entendue souvent. Ce qu’il ne concevait point, c’était le lien entre ces deux choses : le travail et la vie ; et que ce lien était l’enveloppe de paye, ce maigre petit sac de papier qui renferme en puissance les repas de la quinzaine, le bois de chauffage, les chemises pour Michel, les robes pour Hélène, la bière pour le père ; de tout cela une certaine quantité et rien de plus. Ce qu’il ne savait pas encore, c’est le regard de celui qui ayant vidé le mince trésor y cherche encore vaguement tout le reste qu’il y voudrait voir mais qui jamais ne s’y trouve.

— … Dans quelques années, il faudra que tu gagnes ta vie. Si tu veux, je t’apprendrai les affaires ; mais il faut que tu connaisses les chiffres.

— Je les connais, mon oncle.

— Plus que ça, mon garçon, plus que ça !

Qu’est-il besoin de chiffres, pensait Michel, pour faire de la musique. Puisque monsieur Lacerte, pour vivre, n’avait qu’à lire et écrire des lettres, discuter avec les gens de Louiseville et faire des voyages à Montréal, pourquoi ne ferait-il pas sa vie de la musique ?

N’y avait-il pas à Montréal même quelqu’un de l’endroit, Louis Laquerre, qui jouait du trombone et ne faisait rien autre ; qui n’était commis, ni voiturier, ni forgeron, ni tailleur, mais musicien, rien que musicien. À Michel il suffirait de trouver son instrument, sa voix musicale ; le reste irait tout seul. Il jouerait les airs qu’il connaissait, ceux qu’autour de lui tout le monde chantait. Il jouerait aussi les airs qu’il entendait, lui, et que les autres ne semblaient pas entendre : les chants des oiseaux et des bêtes ; les chants des arbres et des collines ; les chants du vent et de l’eau. Il jouerait surtout les chants que personne n’avait jamais entendus que lui, parce que ces chants étaient en lui, naissaient en lui, en réponse à ceux qui lui venaient de tout ce qui vibre et vit par le monde. Le soir, avant de s’endormir, il sentait tout cela qui prenait forme et mesure. Les airs nouveaux, captivants, magiques, qui sourdaient du tréfonds de son être comme jaillit une source entre les herbes folles et les iris sauvages.

— Michel, tu ne m’écoutes plus !

— Oui, mon oncle.

— Je vais faire un marché avec toi. Si tu sors premier en arithmétique cette année à l’école, si tu gagnes le premier prix, je te donnerai… je te donnerai… un violon.

L’enfant bondit, bouche ouverte et sa casquette tomba par terre. Un violon, à lui !

— Non ! pas vrai, mon oncle, vous me donneriez un violon ?

— Si tu arrives premier en arithmétique, oui, mon gars. Je te rapporterai de Montréal un violon, un vrai !

L’enfant s’était levé, oubliant sa casquette, oubliant de dire merci. La porte était ouverte ; il se jeta dehors en courant.

Quand vint le jour de la distribution des prix, il n’y en eut qu’un au nom de Michel Garneau : celui de mathématiques.

Avec sa mère il quitta la séance sitôt fini le protocole. Le cœur battant, il ne demandait rien. Il suivit Hélène qui, au lieu de prendre le chemin de la maison, prit la Grande-Rue. Arrivée au coin de la rue Saint-Antoine, elle ne dit mot ; mais le regardant du coin de l’œil, elle le poussa légèrement du coude pour qu’il tournât.

Dix minutes après il sortait du bureau de monsieur Lacerte tenant couché dans ses bras, comme une mère tient un enfant, une boîte noire de forme bizarre, son violon !

Mais sans qu’il le sût, entre parrain et sa mère, son avenir avait été décidé.

Il ferait du commerce.

CHAPITRE

III


IL y avait un air qu’Hélène chantonnait souvent de sa voix pâle et toujours quelque peu absente. Une mélodie lente et pure comme ces complaintes populaires qui fleurissent soudain sur les lèvres du petit peuple sans que personne ne puisse dire jamais quand et de qui elles sont issues ; mais cette chanson d’Hélène, que Michel aimait aussi, semblait avoir une qualité humaine différente, sans aucun de ces artifices traditionnels que les trouvères paysans affectionnent si souvent.

La mère ne savait point de nom ni même de paroles à cette mélodie. L’enfant le lui avait un jour demandé ; elle avait simplement répondu :

— Il n’y en a pas, Michel.

— Mais, où l’as-tu apprise, maman ?

— Je ne l’ai pas apprise, Michel, je l’ai toujours sue.

C’est vainement qu’elle avait cherché, dans sa mémoire, de qui elle pouvait tenir l’air qui charmait l’enfant et qui si souvent autrefois l’avait endormi ; nulle part ailleurs il ne l’entendait jamais.

Le rythme en était lent, quasi triste, d’une tristesse ni morbide ni poignante mais apaisante comme un soupir. Cela était très court : au commencement une phrase presque monocorde répétée deux fois, en écho ; puis une variante brève vers l’aigu ; enfin un retour à la voix du début, la même phrase ; pour finir tout uniment sur la tonique, sans fioriture aucune.

C’est cette romance sans paroles que Michel tenta d’exprimer d’abord sur son violon tout neuf. Il avait trouvé dans l’étui une brochure illustrée qui indiquait comment tenir l’archet, délicatement, avec le bout des doigts de la main droite ; et comment placer la main gauche sur le manche, le bras demi tendu, les quatre doigts chevauchant les cordes tandis que la tête appuyait solidement sur la mentonnière d’ébène. Avant de tirer un son, il s’était essayé ainsi, tout seul ; il avait pris la pose et les yeux fermés s’était imaginé qu’il jouait l’Air de la Tempête, composé par lui, joué par lui, joué pour lui.

Les premiers essais avaient été décevants ; de la boîte vernie sortaient des sons affreux ; non pas même des sons, mais des grincements. Il s’était obstiné, cherchant à donner une note, une seule qui fût ronde et pure Il n’y avait gagné qu’un torticolis qui faillit le décourager et le renvoyer à son harmonica ; au moins avec cet instrument n’avait-il qu’à respirer le plus normalement du monde pour en tirer des sons complexes toujours doux, toujours justes. Sur le violon il suffisait que le doigt fût fatigué pour que son archet malhabile écorchât l’oreille.

Il s’était obstiné, rageur, plus par orgueil que par désir. Il ne cherchait même pas la gamme mais bien un air, fût-il de cinq notes. Si bien que la mère, souriant d’un air amusé, lui avait dit :

— À ta place j’irais m’installer dehors ; tu serais moins dérangé.

Très tien, il ne rentrerait avec son instrument que le jour où il saurait jouer !

Il chercha un abri, un coin favorable. Face à la route, il eût craint les plaisanteries des passants. Trop près des voisins, il eût eu à subir la curiosité importune des enfants. Il trouva.

Derrière la maison, après le potager étroit où les plants de tomates et les rangées de carottes luttaient contre les mauvaises herbes, le sol s’inclinait vers la rivière en une pente rapide. Le lit était profond, une trentaine de pieds ; mais à mi-pente, le talus s’interrompait. Il y avait là une courte plateforme suspendue en quelque sorte au-dessus des eaux courantes, un véritable balcon environné d’aubépines, de framboisiers, de saules nains et qu’ombrageait un cerisier sauvage touffu comme un bouquet. Cela le rassurait de sentir derrière lui le mur de la berge, de n’avoir devant lui comme parterre que le vide de la rivière avec, de chaque côté, les décors sans coulisses de la végétation. Il serait seul, caché. C’est là qu’il s’installa, disparaissant pendant des heures, oubliant désormais pour son violon le pré de la gare et les jeux de son âge.

La première fois que Ludovic Garneau avait aperçu le nouveau jouet de son fils, il avait dit simplement :

« Qu’est-ce que c’est que ça encore ? »
et avait haussé les épaules ; puis son front était devenu sourcilleux. Il était, depuis quelques jours, un peu plus souvent à la maison après ses heures de travail. Sans doute en attendant la prochaine paye. Il en avait même profité pour se rapprocher de son fils surpris et qui avait trouvé avec étonnement en son père un autre homme. Ce n’était plus le passant bourru et muet, le pensionnaire étranger dont la présence détruisait l’atmosphère familiale. Il parlait peu à sa femme, sauf pour le nécessaire ; mais il avait paru prendre conscience de Michel.

En tout autre temps, l’enfant en eût été heureux. Mais le violon désormais occupait toute sa pensée et il lui était désagréable que son père descendît à l’improviste dans son refuge. Pourtant Ludovic s’obstinait ; visiblement il avait en tête une idée.

Le jour où, pour la première fois, une phrase musicale toute entière, sans accroc, sortit de l’âme de son instrument, Michel connut la plénitude de la joie. Il s’arrêta un moment, ébloui, les yeux errant sur le ciel, la terre et l’eau, comme surpris que toute la nature ne se mit point à trembler de ce tremblement intérieur dont il était saisi.

À ce moment il entendit la voix de son père.

— Michel ! Michel ?

Il y eut un craquement de branches froissées par des pieds lourds ; Ludovic dévalait la pente.

L’enfant se laissa tomber sur le sol, posa sur ses genoux l’instrument, coucha soigneusement dessus l’archet et attendit. Le père écarta de la main l’arceau des ramures et s’assit à ses côtés. Il y eut un court silence.

— Alors, ça t’amuse encore, cette machine-là ?

Le fils ne répondit point ; mais ses doigts se crispèrent un peu ; la chanterelle pincée rendit un son grêle.

— Ça serait meilleur pour ta santé si tu allais jouer avec tes amis.

Garneau se souleva un peu, arracha de la terre meuble un caillou qui le blessait et le lança dans la rivière où il rebondit sur une tronce pour plonger avec un floue net dans l’eau trouble.

— Dis donc, Michel, t’as bientôt fini l’école ?

— Je ne sais pas, papa.

— Comment, tu ne sais pas ! Tu n’es pas pour passer ta vie en classe ; on n’est pas des millionnaires !

Il y eut un nouveau silence. Michel sentait la conversation glisser sur une pente périlleuse. Il n’aurait donc jamais la paix ! Puis il songea que cet homme, qu’il connaissait si peu tant il avait vécu en dehors d’eux, chaque jour voisin et chaque jour étranger, que cet homme était son père ; et que, pour son cœur d’enfant, cela devait signifier quelque chose.

— Qu’est-ce que c’est que tu veux faire, Michel ? T’es en âge.

Cette fois l’enfant n’osa répondre. À parrain, qui n’avait sur lui aucun droit, il pouvait affirmer son désir, sa préférence, sa volonté ; car il ne dépendait pas de lui, qui n’était point réellement son parent. À sa mère aussi, qui était femme, qui n’avait donc point à juger de ces choses et à intervenir dans ces décisions d’homme. Mais à son père ; son père !

Il tourna légèrement la tête pour le regarder, et aperçut de profil un homme qu’il ne connaissait pas. Car ce qui lui était familier, c’était la face avec les traits brutalement horizontaux de la bouche, de la moustache, des yeux, des sourcils, sans aucune courbe qui en vint atténuer la dureté. De profil, il lui semblait à ce moment découvrir un homme différent, nouveau et plus humain ; le menton net mais arrondi où la barbe drue de la journée mettait une teinte bleutée ; le nez vigoureux qu’atténuait une pointe mousse et bonasse ; le front dégagé haut, se perdant insensiblement dans les cheveux raréfiés, d’un noir que l’argent de l’âge et du travail adoucissait. Michel voyait surtout les mains qui en ce moment caressaient doucement, tendrement presque, une branche de chatons de saule ; deux mains brunies, calleuses, aux ongles carrés et ternis ; mais étonnamment longues et déliées. Il se rendit compte aussi, pour la première fois, que jamais ces mains-là ne s’étaient levées sur lui pour le châtier. Une vague reconnaissance et une espèce de remords imprévu montèrent en lui, ainsi qu’un désir confus de rapprochement, de père à fils, mais aussi d’homme à homme.

— Sais-tu, Michel, que serre-frein on est pas si mal. Ça fait bientôt dix-huit ans que je travaille pour le C. P. R. Les gages sont pas gros ; mais c’est à l’année. Puis au bout de trente ans, on a une pension ; on fait ce qu’on veut. On ne fait plus rien.

Trente ans. Trente ans ! pensa Michel. Comment peut-on attendre ainsi toute sa vie, attendre d’être un vieillard pour vivre librement, pour rejeter le faix du travail insipide et quotidien qu’on accepte pour un temps parce qu’il faut bien manger, il le comprenait maintenant ; mais dont on attend avec impatience que la fin de l’étape permette de le jeter bas pour enfin se redresser en carrant les épaules dans l’air allégé ? Le travail qui n’était point, qui ne pouvait être la vie, cette vie dont il espérait tant.

— J’en ai parlé au chef de gare, continuait son père ; il m’a dit que dans quelques années il pourrait te prendre. En attendant, tu travaillerais à l’hôtel chez Gendreau. Pour ce qui est du C. P. R. je pense que tu peux compter dessus.

Et sans attendre la réponse qui d’ailleurs ne venait point, il se leva en s’appuyant sur la tête de son fils et remonta vers la maison.

Michel resta un moment immobile, oubliant son violon qui dormait sur ses genoux. Ses yeux descendirent vers la rivière. Paisible, elle glissait sans bruit et sans heurt, docile à ses rives qui dirigeaient vers la bouche du lac le cours jamais pressé de ses eaux. Des billes de bois naviguaient obliquement sans résistance et sans effort, filant vers la scierie prochaine. L’enfant se prit à envier toutes ces choses mobiles et calmes dont la course fatale ne rencontrait aucun obstacle.

Par delà la rivière, sur la berge opposée, un peu en contrebas, il voyait d’ici la maison de brique des Froment, avec le gros saule bancroche et feuillu qui éclipsait la moitié de la façade. Cela vivait, tout alentour. Il reconnut la chemise rouge de Jean-Baptiste, l’aîné, qui s’affairait autour du four à savon. Il y avait à ses côtés une boule noire qui avait l’air du chaudron et qui n’était autre que madame Froment.

À ce point, Michel entendit un appel. Il venait d’en face et la voix en passant par-dessus le fossé de la rivière se faisait étrangement ailée. À mi-côte, dans la nappe verte des broussailles, dans un coin où il y avait une talle de framboisiers sauvages, une ocelle bleue couronnée de roux en quoi il reconnut Marie-Claire Froment. Une main en porte-voix, l’autre sur les yeux pour se garer du soleil, elle lui lançait un appel amical.

S’il se fût levé en agitant la main, elle lui eût répondu par des gestes enthousiastes ; ils se fussent ainsi télégraphié par-dessus l’abîme de la rivière, comme ils le faisaient chaque jour. Michel eût pu emprunter aussi le bachot du voisin et passer sur l’autre rive ; ou encore marcher jusqu’à la passerelle qui par delà le passage à niveau chevauchait la rivière en se balançant de façon si plaisante sur ses câbles rouillés. Mais ce jour-là Michel ne se sentait point amical ; et la tendresse enfantine de Marie-Claire lui était infiniment plus distante que la rive opposée. Il se laissa doucement couler sur le dos, pour disparaître dans l’herbe haute dont la senteur un peu âcre lui devint sensible quand il l’eut écrasée du poids de son corps. Les yeux levés, il regarda pensivement l’azur qui filtrait à travers les branches noueuses et biscornues du cerisier sauvage. Il sentit une écume amère s’accumuler en lui. Une dureté qu’il ne se connaissait point lui donna soudain l’impression d’avoir subitement vieilli.

CHAPITRE

IV


ON était  en juillet. Les heures passaient vêtues de lumière bleue et parfumées par le foin d’odeur. Il régnait sur la campagne le calme somptueux de la mi-été, avant que ne commence la moisson, alors que la terre grasse est encore parée de toute sa richesse.

Il y avait pourtant dans l’air une étrange tension. Aucun orage n’éclatait ; mais la menace planait immobile au-dessus des hommes vaguement inquiets.

La maison des Garneau subissait l’influence. Ludovic, assoiffé par la chaleur, s’était remis à boire de plus belle. Il avait même manqué au travail, ce qui ne lui arrivait jamais. Hélène souriait moins, lèvres closes ; et quand les yeux de son mari se posaient sur elle, le regard en était noir comme le fond d’un puits où dort une eau glaciale et traîtresse. Pendant le jour, elle quittait à tout moment la cuisine d’été que la chaleur du poêle rendait intenable, pour venir derrière la maison chercher l’ombre et se rafraîchir à grands coups de son tablier bleu.

— Mon Dieu ! qu’il fait chaud ! Je pense que je n’ai jamais eu si chaud de ma vie ! Quand est-ce que ça va finir ! Il faudrait un bon orage. Tu n’as pas chaud, toi, Michel ?

— Bien sûr, maman ; ça fait trois fois que je me baigne aujourd’hui, mais j’ai chaud quand même.

Hélène défaisait le casque lourd de ses cheveux, les laissait flotter un instant, puis les remontait sur la tête en un chignon, pour dégager la nuque où la sueur brunissait les petites mèches plaquées sur la peau tendre.

— Ça devrait être la mode de se couper les cheveux ; on serait tellement mieux.

— Tu te couperais les cheveux, maman ?

— Seigneur, oui ! Mais tu vois ce que diraient les gens !

— Qu’est-ce que ça fait, ça, maman ? Madame Lacombe se les a fait couper, l’année dernière. Personne n’a rien dit.

— Elle, ce n’était pas la même chose. C’est le docteur qui l’a fait raser ; elle avait les fièvres.

— Pourquoi est-ce que les femmes ne font pas ce qu’elles ont envie de faire, comme les hommes ? Ça ne dérange personne.

Hélène se tourna brusquement vers son enfant et resta un moment sans répondre. Puis elle dit doucement :

— Eh oui ! Michel. Pourquoi est-ce que les gens ne peuvent pas faire ce qu’ils ont envie de faire ! Tout le monde serait tellement plus heureux !

Elle répéta, se parlant à elle-même :

— Pourquoi est-ce que les gens ne font pas ce qu’ils veulent ?

Elle sentit peser le regard interrogateur de l’enfant qui l’écoutait et demandait une réponse à leur commune question.

— … Parce que ce n’est pas possible, Michel. Le monde est comme ça. Ça n’a jamais été autrement.

— Mais moi, maman, quand je serai grand, je ferai ce que je veux.

— Peut-être que oui, Michel… Peut-être que non… Des fois tu pourras faire ce que tu voudras. Et d’autres fois tu feras ce que tu ne voudras pas. C’est peut-être mieux de même. Cela doit être mieux de même, puisque le Bon Dieu a fait ça comme ça.

Michel ne répliqua point. Sa pensée était déjà ailleurs. Il entra dans la maison, prit son violon et sortit.

Dans sa « caverne », le vent frais ne descendait point, arrêté par le mur de la berge ; mais l’ombre était moins lourde à porter que le jour brûlant. Car de cette brèche profonde où coulaient les eaux troubles de la rivière montait une certaine fraîcheur.

L’enfant s’assit un moment, l’oreille tendue. Aucun bruit ne se faisait entendre. Rien ne bougeait plus. Les maisons, volets clos, semblaient assoupies. En bas, la face de la rivière était couverte de billes pressées par l’estacade. C’est à peine si l’on apercevait ici et là une tache triangulaire d’eau couleur de plomb. Se ravisant, Michel rentra déposer son instrument et partit vers la ville.

Il y avait longtemps qu’il voulait aller chez le vieux Grégoire, le violonneux. Celui-ci apprenant que le fils Garneau avait un violon s’était arrêté un jour, au tout début. Michel en avait profité pour apprendre comment accorder les quatre cordes ; et le vieil homme, intéressé, l’avait invité à le venir voir.

— On fera de la musique, avait-il dit.

Il était dans son échoppe de sellerie. La porte pelée donnait sur une petite rue de quatre maisons minuscules après quoi, tout de suite, c’était la campagne.

Le violonneux travaillait, assis sur une chaise bancale et sans dossier parmi les harnais rompus, les valises éventrées et les rognures de cuir qui jonchaient le plancher et montaient par endroits jusqu’à la cheville. De temps à autre le bonhomme se penchait et pêchait dans ce fouillis la pièce qu’il lui fallait.

Par un trou dans la cloison, au fond, on apercevait le dos noir du poêle, un coin de la cuisine et un escalier sans appui qui grimpait vers les hauteurs obscures du comble où étaient les chambres.

Tout cela, et trois peaux accrochées au mur, raides et belles dans leur nouveauté lustrée, n’était éclairé que par une étroite fenêtre dont une rangée de géraniums panachés de rouche mangeait avidement la moitié de la lumière. Il régnait sur le tout une odeur forte et tonique, saisissante à l’abord, puis plaisante, celle du cuir tanné à quoi se mêlait le relent animal qui imprégnait les brides et les colliers.

Quand Michel entra, le sellier poussait l’alène en sifflotant une contredanse. Il leva un instant les yeux sous la haie broussailleuse des sourcils ; puis de la main droite il tira à bout de bras le ligneul pour serrer son point, se pencha pour le couper d’un coup de dent, posa l’alène sur un collier à portée de la main et dit simplement :

— As-tu apporté ton violon ?

— Non, monsieur Grégoire. C’est seulement des choses que je ne comprends pas et que je voulais vous demander.

— Ah ! c’est des choses que tu veux me demander ?

Il hocha la tête d’un air approbateur, sans sourire. Il y avait longtemps qu’il rêvait d’avoir un élève ; car de violonneux dans la ville il n’y avait que lui et qui se faisait vieux. Il avait peur surtout que la tradition mourût et que se perdissent les airs du bon vieux temps, ceux qu’il faut connaître pour faire danser les jeunes les soirs d’épluchette ou de noces.

— Comme ça, tu veux apprendre à violonner.

— Je veux apprendre à jouer du violon, monsieur Grégoire.

— Ça peut peut-être se faire, mon gars, ça peut peut-être se faire. Si t’es venu au monde avec le don, c’est facile. Si t’as pas le don, il y a pas moyen.

Il avait dit « le don » avec, un mouvement de sourcils. Il savait, lui qui le possédait, que ce n’était point là question d’étude, de pratique, mais bien d’inspiration, de prédestination. Celui qui avait la chance d’être septième des garçons d’une famille recevait le don de guérir. Il y en avait qui naissaient avec le don de faire passer les verrues ou d’arrêter le sang. Mais le don de la musique était plus rare encore et plus mystérieux. Il ne se souvenait pas, lui, après soixante ans passés, de n’avoir point joué ; et cela il ne pouvait le tenir du sang, puisque son père jamais n’avait rien entendu aux rythmes et aux sons. Il aurait juré que tout enfant il n’avait eu qu’à prendre un violon et que ses doigts s’étaient mis à sauter, son bras à tirer l’archet. Cela assurément lui venait de Dieu.

— Tu verras ça quand tu feras danser ! Tout le monde est là qui espère au milieu de la place. Tu prends ton archet, tu les fais attendre un moment. Et puis tu commences et tout ce monde-là est possédé ; pas par le démon, mais par toi. Si je voulais, je les ferais danser,… je les ferais danser jusqu’à ce que mort s’ensuive. Je n’aurais qu’à ne pas m’arrêter. C’est déjà arrivé dans les temps ; le violonneux c’était…

Il coupa subitement, sentant qu’il allait révéler des secrets dont cet enfant, peut-être, n’était pas digne.

— … Mais plus tard je te dirai tout ça.

Il s’était penché, ses prunelles grises, perçantes comme son alêne, fixées droit dans les yeux clairs de l’enfant, les lèvres serrées sur le secret. Il était encore trop tôt.

— Montre ta main.

L’enfant instinctivement tendit la droite, paume en haut comme à l’école lorsque le maître arrivait la règle brandie pour punir.

— Non, pas celle-là, l’autre.

La main droite, c’était la main de l’archet, celle qui s’agite et fait sortir les notes ; mais la main gauche, côté du cœur, c’était celle des cordes, la main dont les doigts façonnent les sons que l’archet n’a plus qu’à lancer dans l’espace.

Le sellier saisit la main de Michel, poussant délibérément l’enfant de côté pour mieux voir. Il mit à côté la sienne ; l’une lisse, aux inflexions molles, aux lignes rares et nettes ; sa gauche à lui sillonnée tel un champ de printemps, aux lignes emmêlées comme des jonchets. Michel regarda les doigts du vieux ménétrier. Tout au bout, là où chez lui la chair s’arrondissait doucement pour terminer les doigts, ceux du sellier étaient déformés étrangement : chacun des quatre se terminait par une callosité sombre que coupait un profond sillon oblique.

— Ça, c’est les cordes, dit Grégoire, qui avait suivi le regard de l’enfant.

Le violonneux laissa tomber sa main et fixa celle de l’élève. Il palpa doucement la chair, à l’opposé du pouce, et vit que l’épiderme déjà durcissait et que commençait à marquer le creux fait par le manche de l’instrument ; tous ces jours derniers, l’enfant avait joué éperdument. Puis toujours tenant la main, il prit sur une tablette ses bésicles, les planta sur son nez et, penché, parut chercher quelque chose à la naissance des doigts, quelque signe mystérieux. Michel, impressionné, se taisait, vaguement inquiet.

Le père Grégoire se releva, ôta ses lunettes et prit une respiration profonde. Il posa sur les épaules de l’enfant ses deux mains aux doigts osseux, le tira pour approcher l’oreille de sa bouche à lui et dit a voix basse, lentement, mystérieusement :

— Oui !… Tu l’as !…

Puis il sortit de la pièce et monta l’escalier dont les marches craquèrent en cadence. L’instant d’après il redescendait tenant en ses mains son propre violon. C’était un vieil instrument au vernis craquelé, au chevalet béquillard, à la caisse rapiécée par endroits. D’un coup de pouce il banda les cordes en serrant les chevilles, fit jouer le son qui glissa longuement vers l’aigu jusqu’à ce qu’il fût juste à son oreille. Mi… la… ré… sol… Il corrigea un peu le ré, trop haut. Mi, la, ré… ré, ré… sol.

— Ça, c’est le Money Musk, le meilleur de toutes. Quand tu joueras ça vite, trop vite pour danser, tu seras un violonneux passable, pas avant. Il faudra que tu apprennes le reel, la gigue et le quadrille. Les miens, c’est le Reel à Ti-Coq, le Reel acadien, le Reel de Pâques et le Reel de maton. J’en sais beaucoup d’autres, bien sûr ; mais ceux-là, c’est les miens.

Il brandit l’archet et attaqua. L’archet frétillait comme un poisson hors de l’eau et les doigts noueux touchaient à peine les cordes, sautant de l’une à l’autre comme si elles eussent été brûlantes. La danse allait, allait, échevelée, sans une pause, sans un moment pour reprendre haleine. Les notes culbutaient, pressées à donner le vertige, en une cascade sonore qui ne cherchait point l’âme mais vous mettait dans les jambes une trépidation électrique et irrésistible.

D’un trait net, brutal, le père Grégoire coupa le fil magique. Un peu pantelant, il regarda l’enfant.

Michel ne dit rien.

Ce n’était pas ainsi qu’il voulait jouer.

La musique, pour lui, était autre chose que cette furie de notes bruyantes, que ce chapelet grenu de sons uniformes où le rythme était tout ; quelque chose de manuel et à quoi les doigts agiles du ménétrier seuls avaient part. Cette musique-ci avait un corps et point d’âme. En l’écoutant, il n’avait senti passer sur lui rien du grand souffle de la nature infinie qui les environnait et à qui il ne manque qu’une voix.

Le musicien, c’était celui qui, debout au sommet de l’univers, saurait être cette voix-là.

De la route de sa vie, Michel avait atteint la moitié ; tel était du moins ce qu’il pensait à quinze ans. Dans quelques mois se terminerait le long séjour à l’école qui pour lui contenait toute son enfance. Dans quelques mois une nouvelle vie s’ouvrirait à ses pas.

Au cours des années le monde qui l’environnait avait pris une forme définie, désormais fixée et dont l’image immuable resterait gravée dans sa mémoire. Quand plus tard il songerait à tout cela et le voudrait ressusciter, choses et gens apparaîtraient un instant comme un tableau éclairé par la lueur passagère d’une lampe et non comme une scène vivante sans cesse en mouvement.

Il y aurait la maison, où jamais rien ne changeait : le petit salon étroit avec son meuble de faux acajou recouvert de velours marron ; sur la tablette de la cheminée, un porte-allumettes en porcelaine coloriée à côté de l’horloge qui figurait un temple de marbre noir. Au plafond le tuyau qui faisait un coude pour venir, en hiver, réchauffer un peu la pièce. Puis la cuisine avec le gros poêle où il s’était brûlé le doigt un jour en voulant goûter la tire ; la table recouverte d’une toile cirée verte ; la haute penderie où il s’était tant de fois enfermé par jeu.

Et surtout sa mère, le charme de son sourire et la coquetterie de sa mise ; sa mère qu’il verrait toujours jeune, l’image même de la grâce, douce, un peu lointaine. Elle resterait toujours pour Michel l’être unique, irremplaçable, dont le souvenir ne serait teinté d’autre chose que de joie câline et de joliesse ; une mère qu’il aimait d’autant plus que, de tout ce qui l’entourait, elle était l’unique objet qui lui appartînt en propre, sur qui il eût des droits incontestés. N’ayant frère ni sœur, il était le seul qui pût l’appeler maman.

Quant à son père, il était à ses yeux moins nettement défini. Il n’avait point d’âge et faisait partie de l’autre génération, celle qui habitait un autre étage dans le stable édifice du monde. Il était parmi les vieux, ceux de vingt-cinq ans et plus ; de ceux qui se trouvent sur l’autre versant de la vie et pour qui rien ne changera jusqu’à l’effacement définitif.

Par ordre d’importance venait ensuite monsieur Lacerte dont la bienveillance à son égard ne se démentait point. Michel le voyait de temps à autre. Après la conversation sérieuse de l’an dernier, pendant quelque temps il ne l’avait pas retrouvé sans méfiance. Il craignait que la conversation ne s’engageât de nouveau sur la question ennuyeuse de l’avenir et des projets. Mais ni le père, ni le parrain n’avaient repris devant lui le problème ; et Michel avait retrouvé l’insouciance normale à son âge. D’ailleurs, l’homme d’affaires était de plus en plus occupé. Son activité était plus grande que jamais et son royaume commercial avait largement débordé les limites du canton. Dans Louiseville il était maintenant un des rares individus qui appelaient impérativement le coup de chapeau et à qui monsieur le Curé n’adressait point la parole sans dire « monsieur ».

Cela avait touché Michel en ce que l’enfant se sentait grandi par leur intimité. Tout le monde n’avait pas pour parrain un homme aussi considérable. L’enfant en tirait une fierté qui portait les gens à sourire quand ils passaient ensemble ; car il arrivait à monsieur Lacerte d’emmener Michel avec lui dans ses randonnées d’affaires.

C’est tout cela qui, par l’effet d’une inconsciente comparaison, enlevait, en l’esprit de Michel, de l’importance à son père. Celui-ci continuait de boire. Toute la ville reconnaissait sa silhouette branlante et son pas mal affermi du samedi soir. Et le fils était assez vieux pour serrer les épaules quand on lui demandait d’un air goguenard :

— Eh ! Michel ! Comment va ton père ?

Un moment toutefois, lors de cette courte conversation, l’an dernier, le père et l’enfant avaient failli se rapprocher ; leurs mains s’étaient presque jointes. Mais ce contact ne s’était pas renouvelé. Il n’avait plus été question de métier et de chemin de fer. Tant mieux. Michel suivait simplement l’inclination de son cœur, ne faisait point de projets pour un après qui n’existait pas encore et s’adonnait à son violon avec une passion croissante.

— Sais-tu que tu commences à bien jouer, avait remarqué Hélène.

Il lui avait demandé de nouveaux airs qu’elle lui avait appris, et cela encore les avait rapprochés. Elle, au moins, le comprenait.

Quand il avait en mains son violon sur lequel il devenait de jour en jour plus habile, il oubliait tout, surtout la menace vague que demain faisait planer sur sa tête. Autrement, il ne pouvait s’empêcher d’y penser parfois. L’année scolaire tirait à sa fin. Certes, son désir d’être musicien n’avait point changé ; mais il commençait à se rendre compte que cela pourrait bien ne pas aller sans heurts. Tous ceux qui l’entouraient se livraient à des tâches serviles qu’ils semblaient accomplir sans joie et sans récompense intérieure. Le soupçon lui venait que c’était peut-être cela, la vie. Peut-être était-ce cela aussi qui faisait la plupart des hommes et des femmes si mornes et éteints par comparaison avec la joyeuse exubérance de l’enfance dont Michel, lui, sortait à peine. Une des rares exceptions qu’il connût était parrain ; parrain pour qui la vie semblait une éternelle réussite, qui semblait la façonner à son gré, qui regardait venir les difficultés avec le calme souriant de celui qui s’avance vers un brouillard en apparence imperméable mais dont il sait qu’il le traversera sans peine pour retrouver de l’autre côté un soleil radieux.

Dans l’entourage immédiat de Michel, il y avait encore, qui comptait quelque peu, Marie-Claire Froment. À quinze ans, le fils d’Hélène et de Ludovic ne regardait plus les femmes avec des yeux d’enfant. Il était devenu homme sur ce point. Il percevait obscurément qu’un mystère — mal deviné — séparait les garçons des filles. Quelque chose de physique, cela il le savait. Mais aussi quelque chose de plus qu’il n’aurait pu définir qui le troublait et l’attirait en même temps comme un ravin profond lorsqu’on est sur la crête. Enfant, il n’eût pu sans vergogne jouer avec elles. Tandis qu’il se fût senti inférieur, désormais, s’il n’eut eu sa blonde comme tous les camarades. Trop jeune, néanmoins, pour connaître vraiment la passion qui vient avec la seule maturité, il se laissait chérir comme un seigneur, évitant d’afficher la moindre faiblesse, heureux quand même de se sentir aimé.

Marie-Claire, elle, venait vers Michel, offrant sa jeune âme pleine de cette tendresse romantique et pure qui fait battre le cœur des petites filles que les poupées ne satisfont plus et où l’amour maternel n’a pas encore fleuri. C’était une jolie fille que Marie-Claire. Elle avait une chevelure rousse, une peau lumineuse où les yeux noirs faisaient contraste. Elle aimait Michel au point de passer de longues heures assise parmi les framboisiers de l’autre rive lorsque, tapi dans son refuge, il se jouait à lui-même les airs qu’il préférait. Il le lui avait pourtant défendu.

Mais au fond, il ne lui déplaisait point de se savoir ainsi admiré à distance, d’avoir quelqu’un qui vît en lui le musicien, l’artiste. De tout le reste du monde il ne se souciait guère.

L’école ? Il y allait sans penser, aux heures fixées par le règlement. Jamais en retard de crainte de se mettre à dos les professeurs dont la plupart n’étaient point commodes. Il étudiait raisonnablement, se faisant inconsciemment et peu à peu à la routine du travail ; passant de la géographie au catéchisme et à la grammaire avec indifférence. Chose curieuse, depuis l’effort qu’il avait fait pour gagner son violon, les chiffres lui étaient relativement faciles. Il restait premier en comptabilité.

CHAPITRE

V


MICHEL  n’avait point encore de caractère nettement défini. La vie jusque-là avait doucement glissé entre ses doigts comme une corde sans nœuds. Il avait suivi le chemin banal, ne s’en écartant point, ramené d’ailleurs dans les ornières normales par des mains vigilantes chaque fois qu’il eût voulu tirer vers la libre campagne. Il grandissait ainsi facilement, sans heurts et sans contrainte perceptible. Il était d’ailleurs peu rétif même s’il n’était pas sans une certaine dureté instinctive que révélait son obstination à vouloir être musicien ; mais il arrivait rarement que cette dureté se fît jour.

Sur l’enfant, la volonté paternelle, si peu manifeste, ne pesait point. Cette manière d’être, qui eût paru étrange à d’autres ne surprenait pas le fils ; il n’avait jamais connu son père autre qu’il n’était maintenant. Qu’il eût été différent jadis, plus expansif parce que plus jeune, Michel ne pouvait se le rappeler. Depuis qu’il avait souvenir, toujours il avait vu chez son père cette même attitude, un peu celle d’un pensionnaire en sa propre maison. Depuis si longtemps, le travail et l’alcool semblaient les seuls mobiles de son existence.

Hélène elle-même était si calme et si douce, si peu grondeuse surtout. Jamais insurgée contre ce que sa vie pouvait avoir par moments d’âcre et de lourd à porter, sa fraîcheur enveloppante donnait au foyer une atmosphère particulière un peu voilée peut-être, mais sans orages apparents.

Pourtant, et tout récemment encore, il était arrivé à l’enfant de saisir des indices qui l’avaient troublé. Une fois, fort avant dans la nuit, semblait-il, il avait été réveillé par des bruits insolites en la chambre voisine dont une mince cloison le séparait. Puis il avait entendu sa mère répondre, d’une voix nette :

— Écoute, Ludovic, tu n’es pas pour recommencer encore cette discussion-là !

— Je recommencerai tant que je voudrai, maudit !

— Ne parle pas si fort, pour l’amour du Ciel, Michel dort. Tu vas le réveiller.

Le père avait un moment baissé la voix. Michel s’était pelotonné dans la chaleur douillette des couvertures, cherchant à retrouver le sommeil prochain. Il avait ensuite vaguement entendu :

— … Ta face de sainte-nitouche…
et s’était rendormi. Le lendemain matin, ce mauvais rêve eût sans doute été effacé de son esprit ; mais Hélène, au déjeuner, lui avait demandé d’un air qui se cachait vainement d’être soucieux :

— Tu as bien dormi, Michel ? Tu ne t’es pas éveillé, cette nuit ?

— Pourquoi donc maman ?

Il l’avait vu hésiter ; puis, se ressaisissant, reprendre :

— Pour rien. Ton père a fait un peu de bruit ; il a échappé ses bottines et renversé un verre.

Il avait alors compris que sa mère lui célait quelque chose, quelque chose dont elle ne voulait pas que cela causât à son fils un chagrin, quelque chose dont apparemment elle voulait être seule à souffrir.

Un autre soir le père était rentré au moment où le fils allait se mettre au lit. Il avait ouvert la porte de la chambre d’un coup de pied brutal ; puis s’était arrêté sur le seuil. La mère et l’enfant étaient agenouillés près du lit, disant à voix haute la prière.

Ludovic était resté là mains pendantes, la tête en avant comme une bête agressive. Sans rien dire. Une longue mèche grise barrant le front et éborgnant le regard, la bouche entr’ouverte dont les coins étaient brutalement tirés. Hélène n’avait pas interrompu l’acte de contrition qu’elle récitait. Elle avait simplement levé ses yeux sereins puis avait baissé la tête et les paupières ; et c’est à peine si sa voix avait un instant chevroté. La prière finie, elle avait bordé les couvertures, comme tous les soirs, et embrassé Michel un peu plus longuement que la veille. Mais contre son habitude elle n’avait point quitté la chambre. La lampe éteinte, elle avait tiré une chaise près du lit et était ainsi restée dans le noir, la main posée sur l’édredon. Et le fils avait eu l’étrange impression que sa mère cherchait auprès de lui un refuge. Un refuge ! elle qui si souvent avait été le sien.

Les jours suivants on n’avait guère vu Ludovic.

Le jeudi d’après, qui était congé à l’école, un des derniers de l’année finissante, Michel jouait du violon lorsque sa chanterelle sauta. Cela, évidemment, arrivait de temps à autre. Au début, il n’avait eu qu’à chercher dans les pochettes de l’étui où la prévoyance de parrain avait fait mettre une ample provision de cordes assorties. Mais justement, il n’y avait plus de chanterelles.

Il fallait en acheter et pour cela demander de l’argent. Or au contraire de tant d’enfants, Michel ne demandait presque jamais, par une sorte de fierté, une volonté de se suffire et de ne dépendre de personne. Il préférait se passer de quelque chose plutôt que d’avoir à quémander ; mais il lui fallait une chanterelle.

— Maman, j’ai cassé une corde et je n’en ai plus.

— Ah !

C’était la réponse ordinaire ; une exclamation machinale, un simple écho. Cela constatait sans surprise un fait sans importance, auquel on allait sans doute apporter le remède nécessaire.

Mais Michel ne put faillir à remarquer que le ton, cette fois, était différent et que les sourcils maternels avaient eu un froncement. Hélène avait même fait le geste de mettre la main devant sa bouche. Qu’y avait-il pourtant d’anormal à ce que la chanterelle fût cassée. Il ne l’avait point fait exprès, assurément. Et de son instrument il avait le plus grand soin, le couchant avec précaution dans son étui après chaque exercice.

— Alors, maman, tu veux me donner dix cents ; je vais aller au village m’en chercher une.

— Je ne peux pas te donner dix cents, Michel. Je n’en ai pas. Je n’ai pas dix cents.

— Mais maman, si je n’ai pas d’argent, je ne peux pas acheter de corde. Si je n’ai pas de corde, je ne peux pas jouer. Et cet après-midi, ça n’est pas possible que je ne joue pas. Pour cet air-là, je t’assure, trois cordes ça ne peut pas faire. Il faudrait que je change tout mon morceau.

— Mais je n’ai pas d’argent, Michel. Il faut attendre la paye de ton père.

— Bon. J’ai bien envie d’aller en parler à monsieur Lacerte.

Hélène sursauta.

— Non, Michel, non ! Ne fais pas ça. Je te le défend. Tu auras une corde dans quelques jours… Va jouer… Va… Va jouer dehors.

Michel restait là, figé. Il lui revint que depuis quelques jours il n’y avait rien, ou quasi, sur la table, aux heures des repas. Il s’en était même plaint, justement hier : des pommes de terre, des pommes de terre et encore des pommes de terre ! Et de la semaine sa mère ne l’avait envoyé en course au bourg. Au fait ! la dernière fois, le boucher lui avait dit catégoriquement :

— Tu diras à ta mère que ça fait assez longtemps que j’attends. Elle n’a pas besoin de demander autre chose.

Les disputes, la nuit, c’était donc cela ! À cause de son père, il lui faudrait donc laisser dormir son violon, refouler la vague enivrante de l’inspiration, étouffer la voix adorable qui chantait en son cœur.

Il sentit courir en lui une amertume nouvelle. Cela lui montait à la tête comme une vapeur. Il sentit que ses jambes tremblaient ; et que ses mains convulsées cherchaient quelque chose à briser.

Brusquement, il sortit.

Dans son refuge il y avait quelqu’un.

Marie-Claire était couchée par terre, dans l’espèce de nid que faisait, parmi les herbes folles hautes à mi-jambe, l’aire foulée par lui jour après jour. Le vieux cerisier et la touffe des aubépines fermaient la voûte de leurs branches entremêlées, sauf en un point où l’azur faisait une tache d’un bleu ardent. En contre-bas, la rivière du Loup roulait ses eaux boueuses.

Michel eut un mouvement d’impatience. Plus que jamais, à cette heure, il eût voulu être seul. Seul comme un homme qui, au contraire de l’enfant, consent à partager ses joies mais jamais ses misères. Il fut mécontent que la jeune fille fût ainsi venu le relancer. Marie-Claire ne bougeait point ; elle dormait.

L’idée lui vint de partir. Mais où fût-il allé ? Ce lieu-ci était le seul qu’il désirât. Sans bruit, il se laissa glisser sur le sol, aussi loin que possible de l’importune. Ses yeux durs s’égarèrent sur le paysage de l’autre rive, cherchant quelque chose à quoi s’attacher, quelque chose qui saisit son esprit et le détournât de la contrariété présente. Mais quelqu’effort qu’il fit pour échapper à sa rancœur, celle-ci lui revenait à la bouche en gorgées amères.

Il suivit un instant le vol d’un épervier qui, très haut dans le ciel clair, planait. Il le devina qui fouillait la terre du regard. Puis les cercles d’abord larges se resserrèrent. L’oiseau de proie, ailes fermées, tomba comme une pierre. Michel comprit le drame. Il goûta une joie cruelle à l’idée qu’un autre être que lui allait souffrir aussi.

Un mouvement de Marie-Claire le fit se tourner vers elle. Ramassée en boule, la tête sur son coude replié, sa toison rousse semblait mettre le feu aux herbes sèches. L’ombre était épaisse. Mais le soleil puissant de juin mitraillait les jeunes feuilles et, filtré par le tamis des branches, venait taveler le sol de taches d’or.

Michel aperçut l’une d’elles qui glissait lentement vers le visage de la jeune fille ; elle effleurait en ce moment la pointe fine du nez qui prenait ainsi un relief étrange. Distrait cette fois, il s’amusa à la regarder ramper doucement, sournoisement, presque vivante. Il ne la voyait point bouger ; pourtant il lui suffisait de détourner la vue pour la retrouver un peu plus loin, ayant gagné sur l’ombre. La joue était maintenant atteinte. Se penchant un peu il vit, éclatante de blancheur sous la lumière crue, la chair fine dont le grain était invisible mais où l’été approchant marquait les taches de rousseur comme si on eut jeté là une poignée de sable. La tache lumineuse glissait toujours. Elle atteignit un œil et les cils brillèrent. Marie-Claire poussa un long soupir et, sans bouger, entr’ouvrit les paupières.

— Te voilà, Michel !

Sa voix avait une langueur féminine qui troubla le jeune garçon. Elle restait là comme endormie et n’avait rien changé à son attitude. Mais si Michel tout à l’heure pouvait encore se sentir seul, puisque rien autour de lui, ni le soleil, ni la rivière, ni le paysage, ni Marie-Claire elle-même, n’étaient conscients de sa présence, tout maintenant était changé. La respiration de son amie n’avait plus ce rythme régulier, un peu animal, de tout à l’heure. Et si ses yeux étaient encore fermés, son âme était ouverte au monde extérieur. Ainsi abandonnée dans la chaleur douce de cet après-midi, elle avait l’air d’attendre quelque chose, la naissance de quelque rêve dont elle craignait qu’un geste de sa part en empêchât la floraison prochaine Michel ne disait rien.

Après un moment, elle ouvrit de nouveau les yeux. Elle ne fit pas un geste ; pourtant Michel sentit qu’elle se rapprochait et que sa tête cherchait silencieusement l’appui de ses genoux à lui. Il se raidit contre une mollesse qui le voulait gagner.

— Qu’est-ce que tu fais ici ? dit-il presque brutalement.

Cette fois, elle se releva en le regardant de côté, d’un regard qui semblait déçu. Encore mal éveillée, ou du moins le voulant paraître, elle ne répondit pas. Michel se demanda un moment si tout ce temps elle n’avait pas été consciente de sa venue. Il lui en voulut de l’avoir ainsi trompé.

Elle secoua sa tête renversée et de la main appuya fortement sur son cou que le sommeil avait engourdi. Puis elle s’étira voluptueusement, les bras largement étendus et rejetés en arrière en un geste qui fit saillir sa poitrine et accusa sous la robe mince les pointes jumelles des jeunes seins. Michel détourna les yeux. Non par pudeur mais pour marquer son indépendance.

— Qu’est-ce que tu fais ici ? répéta-t-il, plus doucement cette fois.

— Il fallait que je te parle aujourd’hui, Michel.

— Pourquoi ?

Elle le sentit hérissé et sa respiration se fit inquiète. Son instinct la retint de répondre. Tâtonnant un peu, cherchant la meilleure voie à suivre, elle sentait machinalement mais avec une certitude innée que l’heure et le temps étaient à la douceur.

— Je ne serais pas venue ici, Michel. Je sais que tu n’aimes pas qu’on te dérange dans ton coin. Mais je pense que je vais m’en aller.

— T’en aller ? Comment, t’en aller ?

— Oui, m’en aller. Chez nous m’ont dit qu’il fallait que je travaille. Ils ont décidé de me mettre en place. Il y avait le notaire de Saint-Léon qui cherchait une fille. Ils m’ont engagée là.

— Mais,… tu n’es pas trop jeune pour t’en aller en place, comme ça ?

— J’ai seize ans, Michel. J’aurai dix-sept au printemps prochain. Il ne put résister à l’envie de faire mal.

— Ah ! c’est vrai ; tu es plus vieille que moi.

Marie-Claire sentit le trait mais ne répondit point.

Ils restèrent un long moment silencieux. Michel avait ramassé un caillou et plantait à petits coups mesurés une branchette fichée en terre.

— Alors, je pars demain…

— Demain ?

— Oui.

— Eh bien, dis donc, ça s’est décidé vite !

— Oui, ça s’est décidé vite !

— Pourquoi ça ?

— Parce que,… parce que maman ne veut pas que je… qu’on soit amis, nous deux.

— Elle ne veut pas ?

— Non, elle ne veut pas.

— Pourquoi faire ?

— Je ne sais pas, mais elle ne veut pas.

— Bon !

— C’est pour cela que je suis venue te dire bonjour.

Elle ne faisait pas mine de partir. Insensiblement, au contraire, elle s’était encore rapprochée. Sa tête était maintenant tout près de l’épaule de Michel et l’odeur de ses cheveux lui montait au visage.

Elle tourna délibérément la tête, le cou tendu, ses yeux cherchant ceux de son ami. Celui-ci vit près des siennes les lèvres qui, ayant fait la moitié du chemin, attendaient.

— Tu pourrais au moins m’embrasser, Michel, pour la dernière fois que…

Il hésitait encore, obstiné ; mais ce fut soudain comme si quelque chose l’eut impérieusement poussé entre les épaules. Violemment, maladroitement, il lui donna un baiser.

Il se releva aussitôt, les yeux méchants, honteux d’avoir cédé à la tendresse. Il s’essuyait la bouche de la main comme pour effacer le goût brûlant de la caresse.

— Bonjour, dit-il durement.

Marie-Claire ne dit rien. Elle le regarda fixement, les paupières battantes. Puis soulevant du bras la tenture des branches, elle baissa la tête et disparut.

CHAPITRE

VI


L’ ANNÉE scolaire avait pris fin qui, pour Michel, était la dernière.

Il y avait eu la distribution de prix. Un frère, debout sur la scène, lisait les noms dans un grand registre. Les élèves montaient cinq marches pour recevoir les livres rouges noués de faveurs bleues. Le fils Garneau s’était vu appeler une fois ; cette fois encore il avait remporté le prix d’arithmétique où il avait triomphé sans effort et sans joie manifeste. Il avait aussi obtenu un accessit d’anglais.

Des condisciples du début, la plupart étaient tombés en cours de route. Ils avaient été plus de quarante en troisième année, quand Michel avait neuf ans et que tous avaient marché, brassard de soie blanche au bras, dans le groupe angélique des premiers communiants. Ils étaient seize qui terminaient leurs études primaires. Les autres s’étaient égaillés.

Bouteille, de son vrai nom Hermas Lafrenière, avait raté sa sixième et était passé sans transition apprenti chez Bilodeau, le voiturier. Michel le rencontrait souvent dans la rue. Bouteille prenait alors un air important mêlé de quelque mépris pour ceux qui étaient encore sur les bancs et ne travaillaient point tandis que lui était entré dans la vie et, suprême distinction, gagnait de l’argent.

La pauvreté en avait forcé plusieurs à quitter la classe pour aider leur famille où leur gain, si faible qu’il fût, était un appoint nécessaire. D’autres enfin avaient abandonné sans que l’on sût très bien pourquoi : à l’occasion d’une maladie un peu prolongée ou sous prétexte que l’école était loin de la maison. Il en était un qui avait mal tourné : Basile Croteau, la terreur du bourg, trop costaud pour qu’on osât l’appeler en face de son surnom de « Gratte-cul », avait justifié les noires prédictions des notables ; il était disparu un jour, cueilli par les gendarmes pour une affaire de vol où il avait suivi des aînés. On l’avait envoyé à l’École de Réforme pour quatre ou cinq ans.

Michel ne l’eût pas avoué mais il avait presque regretté ce mauvais garnement de Basile. U lui avait toujours envié sa force et son aplomb. Il lui avait surtout gardé une reconnaissance secrète. Dans une discussion qui tournait en rixe, Bouteille s’en était pris une fois de plus à Michel. Cela avait commencé par des injures qui, personnelles d’abord, s’étaient rapidement abattues sur les parents de chacun des contestants. Finalement Bouteille avait traité le fils de Ludovic de « racleux de boite à musique ». Basile devait ne chercher que l’occasion car il était subitement intervenu, avait pris en face du petit voyou la place de Michel et, le nez sous celui de son adversaire, lui avait dit les dents serrées :

— Bouteille, tu vas te la fermer. Tu vas te la fermer, Bouteille ! Michel peut gratter son violon tant qu’il voudra, c’est son affaire. Pour toi, va donc demander à ta sœur ce qu’elle faisait samedi soir derrière la pile de planches, dans le clos à bois !

Michel avait été oublié ; les deux bantams s’étaient sauté dessus, réglant visiblement des comptes accumulés. Le fils de Lafrenière s’était fait sonner, ce qui lui avait valu une raclée supplémentaire de son père qui ne supportait pas que son fils eût le dessous. Depuis ce temps Bouteille n’avait plus agacé Michel.

D’autres camarades étaient disparus pour toujours : Baptiste Gauthier, mort de diphtérie, et Almanzor Latour, on ne savait de quoi ; et Fortier Froment, un cousin de Marie-Claire, noyé dans la rivière du Loup, un jour de grande chaleur.

Ceux qui restaient s’allaient maintenant disperser, les uns au large dans le vaste monde, les autres à l’étroit dans le monde local et restreint qui se refermerait sur eux pour toujours. Ils étaient aujourd’hui rassemblés, et pour la dernière fois, dans le carrefour où s’amorçaient tant de routes différentes dont leurs yeux ne voyaient que l’entrée et qui se perdaient plus loin dans la futaie de leurs illusions.

Des compagnons de Michel, presque tous connaissaient déjà le chemin où ils s’engageraient pour la vie. Il leur était indiqué de façon péremptoire par ceux dont ils dépendaient. Pour la plupart, les fils d’ouvriers deviendraient ouvriers. Ils pousseraient le rabot, manieraient l’alène, forgeraient le fer, tailleraient le drap, aux côtés de leur père dont ils prendraient plus tard la place avant de la passer à leurs enfants. Les fils de l’épicier noueraient le tablier blanc ; le fils du marchand se mettrait à mesurer de la cotonnade ; quant aux fils de paysans, ils rentreraient dans le giron de la terre paternelle, prendraient les rênes de cuir ou de chanvre, saisiraient la fourche au manche poli par l’usage ; et, ayant pour toujours fermé les livres, retrouveraient la vie large et prosaïque de la ferme.

Pour Michel il n’en était pas ainsi et le destin ne s’était point prononcé. Les derniers jours avant la libération, les condisciples réunis dans la cour de récréation, abandonnant les jeux ordinaires, s’étaient laissés aller à parler de demain, de leurs projets, de leurs espoirs ; les uns avec enthousiasme, les autres avec une résignation un peu gênée. Tous pourtant voyaient sans déplaisir la fin du régime de la férule. Le fardeau de la vie prochaine leur paraissait doux à porter en regard de celui de leurs livres.

Mais quand on avait demandé à Michel ce qu’il serait demain, il n’avait point su répondre. Il eût voulu comme autrefois laisser son rêve jaillir sur ses lèvres ; il n’avait pas osé.

Car trois routes étaient offertes à ses yeux indécis, et non point une seule. À l’entrée de la première se tenait son père, lui indiquant du geste deux rubans parallèles qui étaient les rails indéfiniment nus et rigides du chemin de fer. Michel ne la pouvait regarder sans répugnance ; elle lui paraissait trop, droite et trop vide, sans détours et sans surprises.

La seconde était certes plus large, plus engageante aussi ; celle que lui offrait Parrain et vers laquelle il sentait que sa mère aussi le poussait doucement. C’était la route des affaires, un peu mystérieuse, baignée d’une incertitude qui n’était pas sans charmes, pleine de crochets imprévus et qui, dans le lointain, semblait s’élargir noblement en une avenue où l’attendaient, la main dans la main, deux fées : Richesse et Prestige.

C’est vers la troisième pourtant que ses pas libres se fussent d’eux-mêmes portés, bien que personne d’autre ne l’y invitât que cet être mystérieux qui vivait en lui ; vers le sentier de la musique où tout lui paraissait lumière et harmonie. Hélas ! Il sautait obscurément combien l’accès en était difficile et que quelque chose de sournois et de têtu en bloquait l’entrée ; que sur un geste de lui en avant, tous les autres pour une fois tomberaient d’accord et de leurs volontés brutales formeraient barricade. Autrefois ces obstacles n’eussent pas existé à ses yeux. Maintenant qu’il avait grandi, il sentait que son désir ne suffirait pas à l’emporter ; et le doute lui venait, angoissant. Pour la première fois il se demandait, dans le calme de sa maturité naissante, où le conduirait véritablement ce chemin à peine entrevu et qui si tôt se dérobait vers quels hypothétiques succès, vers quels probables et cruelles déceptions ! Une terreur descendait en lui quand il se rendait compte combien souvent l’homme dans sa course est souffleté par le vent de la contrariété, combien rarement aidé par un vent parallèle à son désir. Combien aisées paraissaient, à côté de celle-là, les autres routes.

Pour le moment il attendait, indécis, s’imaginant espérer, quand il s’efforçait tout simplement d’oublier, — chose facile à son âge — l’imminence de la décision. Il commençait même à se dire, avec une lâcheté qu’il ne s’avouait point, que s’il lui fallait plier il saurait garder pour la musique la même tendresse, quitte à l’enfermer pour un temps dans le coffret de son cœur ; que l’abandon, s’il y était contraint, ne serait que temporaire ; qu’il saurait revenir à ses amours, si pendant quelques mois, ou quelques années, il devait faire semblant de renier son vœu.

Il n’en retrouvait que plus passionnément son violon, comme inconsciemment on s’attarde en un lieu cher que l’on sait devoir quitter tout à l’heure ou auprès d’un être dont le départ est prochain. L’archet en main, les doigts sur les cordes, il serrait la mentonnière sur son épaule avec une espèce de tendresse à la fois inquiète et rageuse. Et plus que jamais il se cachait pour jouer.

Le lendemain de la sortie de l’école, son père lui avait simplement déclaré :

— Ben, alors ! C’est fini, la classe ! Ouais, ben, je vais m’occuper de te placer.

Les autres, sa mère et parrain, n’avaient rien dit. Mais l’homme d’affaires était venu à la maison pendant le jour et s’était longuement entretenu avec Hélène pendant que Michel était dans son refuge.

Le dernier jour de juin l’enfant, prisonnier de la pluie, était seul à la maison ; sa mère était sortie.

— J’ai quelques petits achats à faire, avait-elle dit. Il faut aussi que j’arrête en passant voir monsieur Lacerte. Puis j’irai peut-être passer une heure chez cousine Bernardine. Il y a longtemps que je la remets. Je reviendrai pour faire le souper.

Michel profitait de cette rare occurrence pour s’exercer dans le calme de la maison, bien qu’il s’y sentit moins à l’aise.

La porte s’ouvrit, le père rentrait. Il n’était pourtant pas cinq heures ; et l’ouvrage ne prenant fin qu’à six heures, le serre-frein n’arrivait jamais avant six heures quart.

En le voyant, Michel sentit sa mauvaise humeur.

— Où est ta mère ?

— Elle est en ville, papa, chez cousine Bernardine.

— Chez cousine Bernardine ?

— Oui, chez cousine Bernardine.

Ludovic parut réfléchir un moment, les sourcils froncés.

— Ça fait longtemps qu’elle est partie, comme ça ?

Le fils instinctivement mentit, dans le vague espoir de conjurer l’orage, de le retarder tout au moins.

— Non, ça ne fait pas longtemps.

Le père se mit alors à tourner en rond, cherchant machinalement quelque chose ; ouvrant les placards l’un après l’autre, fermant durement les portes, jetant un coup d’œil à chaque fenêtre. Il finit par tirer de dessous l’évier une bouteille de genièvre dont il but une longue rasade à même le goulot ; son fils le regardait avec une répugnance sourde, gênée, tout de même un peu chagrine. L’ivrogne s’assit près de la table en murmurant des paroles inintelligibles.

Michel resta là un moment, silencieux, indécis. Il était ennuyé que fut ainsi interrompu son travail au violon. Sans quitter sa place, il jeta un coup d’œil oblique vers la fenêtre : la pluie continuait de battre les carreaux qui vibraient sous les coups du vent d’est. La route était déserte ; Hélène heureusement ne venait point encore.

Sans qu’il s’en rendit compte, sa main avait repris l’archet ; de lui-même le violon vint se nicher dans le creux de son épaule comme un animal familier. Le père ne bougeait plus, les yeux ouverts mais fixés au sol. L’archet effleura les cordes et quelques notes légères se mirent à danser. Fermant les yeux l’enfant se laissa entraîner. En un moment il avait oublié qu’il n’était plus seul. Il se jouait cet air tendre et lent qu’il tenait de sa mère et qu’il appelait, faute d’autre nom, la Chanson d’Hélène.

Fracas !

Garneau venait de se lever brusquement, renversant sa chaise.

Le bras de Michel se figea. Mais il ne bougea point. Les yeux clos, crispés, il entendit les pas lourds de son père qui venait vers lui et sentit sa colère le toucher de son ombre lourde.

— Te v’ià encore avec cette affaire-là !… C’est un beau cadeau que t’as eu là !… Ben ! je l’ai assez vu ton cadeau ; et puis je l’ai assez entendu !

Cette fois l’enfant regarda son père mais trop tard. Son violon lui fut arraché des mains ; il eut à peine le temps de le voir brandi à bout de bras. L’homme leva simplement le genou et le bras se rabattit. Il y eut un son étrange, effroyablement douloureux ; une plainte musicale où se confondait la cassure des cordes et l’éclatement sonore de la caisse. Deux mains brutales ramassèrent les débris en un faisceau et une fois encore descendirent sur le genou, cassant la crosse. La masse informe, projetée sur le mur, s’effondra dans un coin.

— Tiens ! tu porteras ça à ton parrain !

Et comme l’enfant, le visage blanc, ne répondait rien :

— On va voir qui c’est qui mène, icitte ! On va voir qui c’est qui paye ! Ça fait assez longtemps que ça dure !.

Michel était resté assis, paralysé de surprise, d’horreur. Il eût voulu se lever, crier, frapper, meurtrir cet homme en qui il ne voyait plus rien autre qu’un être maudit, atrocement haï. Deux colères étaient face à face : celle du père, épaisse, bestiale, tonitruante ; celle du fils, acérée, surhumaine, parricide.

À ce moment, les yeux de Michel s’arrêtèrent sur la main de Ludovic à hauteur de son regard. Du pouce jusqu’au poignet courait une longue estafilade. Le bois de la caisse éclatée avait accroché la chair. Le violon, comme une bête vivante, avait déchiré avant de mourir. L’enfant ressentit une joie haineuse. Mais ce n’était pas assez, à son gré. Il eût voulu de ses yeux voir le sang couler, non pas goutte à goutte mais en un jet mortel. Ce n’était qu’un filet, qui lentement descendit sur le pantalon gras où il fit une traînée rouge, savoureuse.

L’ivrogne ne disait plus rien. Brusquement il haussa les épaules, s’essuya les doigts sur sa chemise et sortit.

Michel bondit vers le coin où gisaient les débris de son instrument. À genoux, il les recueillit de ses mains qui tremblaient. Il chercha à retrouver dans ces informes éclats l’objet de sa joie et de ses rêves. Rien ne subsistait plus : quelques cordes, qui lamentablement pendaient, des éclats de bois verni, une odeur de bois fraîchement ouvert. Rien autre.

Alors de toutes ses forces, à son tour, il jeta sur le parquet le cadavre de son violon. Ses pieds rageurs achevèrent la destruction. Il sentait en lui un effroyable chaos : les vagues de son chagrin qui battaient à coups rythmés le roc de sa colère. Il hésita un moment, près de s’écraser.

À pas durs, il passa dans la cuisine, ouvrit le robinet et fit couler sur sa tête un flot brutal d’eau glacée.

CHAPITRE

VII


JAMAIS  Michel ne sut exactement comment cela s’était passé.

Pendant les trois jours que le cercueil, fermé tant le corps était méconnaissable, fut exposé dans le petit salon dont on avait hermétiquement clos les persiennes, le fils ne posa point de questions. Lorsque les visiteurs se mettaient à parler de l’accident il se glissait dehors, saisi d’une terreur profonde dont il craignait qu’elle apparût sur son visage et le trahît. Il lui semblait que de sa vie il ne pourrait étouffer la voix dénonciatrice qui clamait en lui, calme comme la justice éternelle, incessante comme son cœur, plus cruelle de ne se point formuler ; et qui le soir le tenait éveillé dans l’attente d’un cri qui ne venait pas, qu’il désirait et craignait tout à la fois. Car il lui semblait que ce cri l’eût à la fois flétri et allégé. Cette mort de son père, ne l’avait-il pas voulue, appelée, commandée ?

L’accident n’avait pas eu de témoins. Il faisait nuit. Monsieur Bigras, le chef de gare, racontait :

— Quand Ludovic s’est présenté à l’ouvrage, il n’avait pas l’air en boisson. Peut-être un petit coup, pas plus que d’habitude et pas assez pour le déranger. Pourtant j’ai trouvé qu’il avait l’air drôle ; je lui ai demandé s’il était malade. Il m’a dit que non.

À l’enquête, le récit du mécanicien n’apporta pas grand’chose. Penché à la fenêtre de la locomotive, il avait aperçu le signal de Garneau, indiquant que l’attelage était complété. Il avait démarré, normalement. C’est alors qu’il avait vu le falot qui dégringolait le talus. Il avait aussitôt appliqué les freins et envoyé le chauffeur qui avait trouvé Garneau sous les roues, atrocement mutilé ; il avait même fallu avancer quelque peu le train pour dégager le corps et retrouver les membres.

Ce n’était pas du chagrin que ressentait Michel : la mort d’un voisin ne lui eût pas été moins douloureuse. Et cela déjà lui paraissait honteux ; « Père et mère honoreras, afin de vivre longuement ». Pourtant, et quoi qu’il fît, il se sentait incapable de regretter cet homme qui, lui semblait-il, n’avait été son père que nourricier. Mais chaque fois qu’il y pensait, lui revenait comme en un haut-le-cœur le souvenir de cette scène effroyable où, il s’en accusait avec épouvante, il avait si violemment désiré, voulu sa mort et une mort aussi cruelle que celle-là. C’est cette mémoire qui terrifiait le fils. Le sort, le Démon plutôt, qui guette les hommes et connaît au passage leurs désirs criminels les plus secrets, avait entendu son appel maléfique. C’est le bras mauvais de sa haine filiale qui avait poussé son père sous les roues et cela férocement, lentement, suivant son vœu, assez lentement pour qu’il se sentît mourir. Michel se croyait à son tour frappé par le regard de chacun, accusateur ; un regard qui le fouillait pour lui arracher l’aveu d’un crime qu’il n’avait pas directement commis mais qu’il avait voulu d’un vouloir si impérieux que le Destin avait obéi.

C’est pour cela qu’il n’osait trop approcher sa mère endeuillée. Hélène avait pris une longue robe noire en crêpe, toute unie, fermée haut sur le cou par une petite épingle de jais qui lui venait de Ludovic. Mais il arrivait que par contraste tout ce noir la faisait plus jolie encore et plus frais le rose éclatant de ses joues. Un papillon de ruban noir retenait ses cheveux dont la blondeur en était plus étonnamment joyeuse et vivante.

Elle se tenait dans le petit salon où elle accueillait les voisines d’un air convenable, un peu lointain, avec un mince sourire qui ne reflétait ni tristesse profonde ni indécente satisfaction mais suffisait à faire jaser les commères lorsqu’elles se retrouvaient sur le chemin. Chaque fois qu’elle lui parlait, Michel se sentait percé par la froideur calme de sa voix ; et le timbre lui en paraissait différent lorsqu’elle s’adressait aux autres. Lui pardonnerait-elle jamais si elle savait ?

Ce qui, aussi, gênait Michel était d’être subitement devenu quelqu’un.

Pendant les trois jours que la présence du mort avait hanté la petite maison, il avait dû, malgré sa répugnance, se tenir presque constamment là. Lorsque, s’échappant un moment, il se croyait oublié, la voix de sa mère le rappelait. Voisins, parents et connaissances venaient faire la visite d’obligatoires condoléances. Le jour, les femmes ; le soir, les hommes, compagnons de travail — ou de beuverie — de Ludovic Garneau. Tout le bourg défilait chez eux, les uns accomplissant simplement un rite, les autres excités par cet événement qui les sortait de leur vie quotidienne et automatique. Le fait que le défunt avait tragiquement péri rendait sa mort plus considérable encore.

Michel était forcé de rester dans ce cercle dont il occupait le centre avec celui qui, invisible, vivait mystérieusement dans sa boîte de sapin. Le fils portait son vêtement des dimanches auquel Hélène avait hâtivement cousu un brassard noir. C’est à lui surtout que les visiteurs offraient leur témoignage puisqu’il était le seul homme de la maison et qu’il avait dix-sept ans. Mais chaque fois que l’un s’avançait la main tendue, la parole empêtrée dans les formules coutumières, l’enfant croyait deviner dans la voix d’obscures réticences qui réveillaient son tourment. Il se sentait frappé dans le dos par les regards curieux qui cherchaient un meurtrier. Ceux qui le regardaient en face n’allaient-ils pas saisir en ses yeux le reflet de la haine qui hier encore y flambait, cette haine monstrueuse contre un homme qui était son père ? Puis le regard se détachait, fuyait comme saisi d’horreur pour le fils dénaturé qu’il avait été.

Tout ce temps Hélène se tenait un peu à l’écart et semblait se retirer de ce deuil comme s’il n’eut pas été tout à fait le sien. Monsieur Lacerte, toujours fidèle, venait chaque jour, à l’heure où les autres partaient dîner. Il y avait à régler les funérailles et tant de choses ! Il s’enfermait avec la veuve ; et le bruit confus de leur conversation venait jusqu’à Michel à travers la mince cloison. Quand elle se prolongeait, le jeune homme se sentait pris de panique ; car il se trouvait seul dans la pièce, seul avec le mort sournoisement enfermé dans sa boîte vernie dont la forme et la couleur lui rappelait bizarrement son violon.

Les funérailles passées, Hélène et Michel se retrouvèrent à la maison. Les commères qui avaient tenu compagnie à la veuve, pendant le service et la mise en terre à quoi les femmes n’assistent point, étaient reparties vers leur cuisine. Le vide s’était fait, absolu, définitif. Aucune parole ne s’échangeait qui ne fut strictement nécessaire. L’enfant, luttant contre son remords, errait de pièce en pièce :

— Pourquoi ne vas-tu pas dormir un peu, maman ? Tu dois être fatiguée.

Hélène, qui était assise dans un fauteuil du salon dont elle avait déjà ouvert les persiennes et remis les meubles en place, porta doucement les mains à sa nuque, soulevant la masse de ses cheveux de son geste coutumier. Puis elle regarda Michel qui se tenait debout, entre les sourcils une ride verticale qui était sa première. D’un mouvement doux elle le prit par la main et l’attira vers elle, la tête sur son épaule et lui dit simplement :

— Mais toi aussi, Michel, tu as besoin de te reposer. Nous allons dormir tous les deux. Après, nous verrons. Et regarde dehors, comme il fait beau. Nous avons un bien bel été.

Alors le cœur de l’enfant se rompit ; il éclata en sanglots hoqueteux. L’averse venait enfin où son angoisse allait se dissiper. Assis sur le parquet, il roulait son visage humide de larmes sur les genoux maternels en disant à travers ses hoquets :

— Maman, maman !

Il leva vers elle ses yeux gonflés, cherchant quelque chose qu’il ne savait demander mais qui était l’absolution de sa lourde faute.

Il la vit alors qui ne pleurait point, qui lui souriait doucement de son sourire de tous les jours. Et l’embrassant à son tour elle lui dit : — Il ne faut pas pleurer, Michel. Nous allons être heureux, tu sais, tous les deux ensemble ; tous les deux seuls. Tu verras.

Dans son âme tordue par le vent, mouillée par l’orage, un soleil tiède se fit jour ; et des oiseaux se mirent à chanter.

Jusqu’à la fin de la semaine, rien ne se passa. Ils respiraient tous deux cet air allégé comme au premier beau jour de printemps qui ouvre sur la campagne renaissante les fenêtres que l’hiver avait condamnées. Michel pourtant ne pouvait se défendre d’une nouvelle inquiétude ; de quoi allaient-ils vivre maintenant que le père ne serait plus là pour fournir le pain quotidien ? La mère laissait passer les jours et ne parlait point de cela. De sorte que l’enfant se demandait si elle n’attendait pas de lui une décision. Mais un tel calme régnait dans la maison assoupie par les chaleurs de fin juillet qu’il se laissait engourdir dans une torpeur complaisante depuis que le sourire de sa mère avait pansé la plaie de son remords. Il chassait instinctivement de son esprit l’image du disparu. Et quand malgré tout ce spectre prenait forme en lui, il appelait à son secours pour le conjurer la toute-puissance des mauvais souvenirs.

Il lui faudrait pourtant, décidément, travailler et gagner leur vie à tous deux, trouver quelque chose d’immédiat. Cela ne lui paraissait point facile. Son esprit repassait, sans trouver, chacun des métiers qu’il avait sous les yeux et chacune des boutiques de la grande rue. Quant à la musique, il était surpris que l’idée lui en importât si peu désormais ; jusqu’à ce qu’il se rendît compte que cet instinct, chaque fois qu’il renaissait, évoquait en même temps le souvenir du père et des tourments qu’il lui avait dus. C’est pourquoi, d’un geste précipité il repoussait instinctivement dans l’ombre ce récent et mauvais passé, jetant pêle-mêle dans la fosse profonde de l’oubli toutes les bribes de cette vie à laquelle était mêlé le disparu. Comme s’il eut craint que le retour à sa passion, que toute musique même éveillât la Furie qui dormait au fond de sa conscience d’un sommeil encore trop léger.

Le dimanche après-midi vit arriver monsieur Lacerte qui de quelques jours ne s’était montré.

— Bonjour, Michel, bonjour ; et… comment ça va, aujourd’hui ? Il avait l’air d’humeur radieuse.

— Très bien, mon oncle, ça va très bien.

— Ta mère est un peu reposée maintenant ?

— Je pense que oui.

— Bon, bon. Dis donc, mon Michel, sais-tu que tu grandis tout le temps.

— Vous trouvez ?

— Certain ! Tu grandis. Si tu continues tu va dépasser ton… ta mère. Elle est là, ta mère ?

— Elle est dans sa chambre… Maman ?… Maman !…

— Laisse faire, Michel ; je vais monter la voir. J’ai à lui parler. Mais Hélène avait entendu et descendait déjà l’escalier.

— Bonjour, monsieur Lacerte.

— Bonjour Hélène. Comment est-ce que ça va ?

— Ça va bien ; ça va très bien.

— Tant mieux ; tant mieux. J’ai pas mal de choses à te dire… Ça s’arrange, tu sais.

À ce point, monsieur Lacerte parut hésiter. Il se tourna légèrement du côté de Michel qui écoutait, attendant des précisions. Ce qui s’arrangeait, c’était évidemment leur vie, la sienne, celle de demain, d’après-demain et des jours suivants. C’est tout cela qui se décidait pour lui et en dehors de lui. Il comprit qu’on ne tenait pas à sa présence. Mais il se sentait homme désormais. Il avait le droit d’être là ; et ce droit il entendait l’exercer. Il y eut un moment de silence tendu qu’Hélène rompit enfin.

— Écoutez, monsieur Lacerte, c’est aussi bien de parler devant Michel. Il est assez vieux maintenant.

— Tu as raison après tout. Michel, viens t’asseoir, nous allons parler tous les trois de choses sérieuses. D’abord je me suis informé pour les assurances. Ludovic avait une police de mille piastres sur sa vie ; mais il n’a pas payé les primes depuis deux ans. Si j’avais su… Mais il n’y a plus rien à faire. C’est trop tard.

— Alors ça ne vaut plus rien ? soupira la mère.

— Non, ça ne vaut plus rien. Mais…

— Mais ton mari est mort en travaillant pour la compagnie ; on peut réclamer. L’accident n’est pas de la faute de Ludovic ; donc c’est la faute de la compagnie. Je pense que sans faire de procès tu pourrais avoir deux ou trois mille piastres. Ça, ça va bien. Bon. À part ça, j’ai vu madame Lang. Elle est prête à quitter son logement, celui de la Grande-Rue, pour la fin du mois. Avec quelques petites réparations que je ferai faire, tu vas pouvoir installer ton magasin de chapeaux.

— Non !

Le visage d’Hélène riait d’une joie enfantine.

— … Que je suis contente !

Pour un peu, elle eût battu des mains et sauté comme une petite fille.

— Il y a longtemps que tu rêves de ça ; eh bien ! tu vas l’avoir. D’abord ça va t’occuper. Comme tu ne connais pas les affaires, je te donnerai un coup de main, pour commencer. Pas tous les jours, par exemple, parce que…

Il avait pris un ton important et mystérieux qui éveilla la curiosité de la mère et du fils.

— Parce que ? demanda Hélène.

— Ça, c’est une autre nouvelle. Et c’est un secret. Pas un mot à personne. … Je m’en vais à Montréal.

— À Montréal ? Pour combien de temps ? Pour longtemps ?

— Pour tout le temps.

Michel et sa mère se regardèrent stupéfaits ; le fils ébloui, la mère visiblement quelque peu soucieuse.

— Comment, monsieur Lacerte, vous allez quitter Louiseville ?

— Ah ! ah ! Vous êtes surpris, hein !… Mais j’ai décidé que pour mes affaires il me fallait un bureau à Montréal. Je viendrai à Louiseville toutes les semaines.

Hélène paraissait troublée ; Michel comprit que sans guide elle se sentirait perdue. Depuis longtemps monsieur Lacerte avait été si bon pour eux. Mais ce dernier continuait de sourire. Ce fut la mère qui parla et Michel fut heureux qu’il fût enfin question de lui :

— Et Michel dans tout cela, votre filleul. Vous… aviez parlé… de le prendre avec vous.

Parrain cette fois se tourna vers le jeune homme dont jusque-là il semblait avoir presque ignoré la présence.

— Tu ne pensais pas tout de même que ton parrain allait t’oublier ! Hein ? mon Michel ! Ah ! non, pas moi ! Dans le temps j’avais pensé te prendre à mon bureau comme… assistant. Si tu avais eu de l’expérience, tu aurais pu voir à mes affaires pendant que j’aurais été à Montréal. Mais tu ne connais encore rien aux affaires

— Alors, mon oncle ?

Ce qui gênait Michel était que la vie de sa mère fut si facilement organisée tandis que la sienne paraissait être un insoluble problème. Toutefois parrain le regardait en souriant d’un air taquin. Il se sentit rassuré.

— Michel… tu vas entrer à la banque.

— À la banque !

Michel n’en croyait pas ses oreilles.

— Oui, à la Banque des Marchands. J’ai vu le notaire Jodoin, le gérant. Il va te prendre pour me faire plaisir. Tu comprends, je suis un assez gros client !

— Mais je ne suis pas trop jeune, mon oncle, pour la banque ?

— Mais non. Ils en prennent de plus jeunes que toi. Tu as dix-sept ans, non, dix-huit.

Michel se sentait un peu étourdi ; tant de choses en si peu de temps.

Chaque heure qui passait amenuisait sa terreur que le calme nouveau de la maison aidait à effacer. Hélène s’était reprise à chantonner par instants, s’arrêtant toutefois quand la conscience lui revenait de son veuvage si récent et des convenances. Jamais vraiment elle n’avait été plus jolie. Le deuil sévère et simple qu’elle portait sertissait sa blondeur comme pour un joyau le coussin de velours du joaillier. Jamais non plus elle n’avait été si maternelle. La tendresse légère qu’elle portait à son fils fleurissait désormais librement. Tout cela faisait la maison plus claire, plus aérée. Si l’un d’eux jetait un coup d’œil à la porte, ce n’était plus pour sonder le chemin et guetter craintivement la venue de Ludovic en se demandant ce que serait son humeur ; mais bien pour constater la splendeur tiède du jour ou la fraîcheur apaisante de la nuit. Et de ce jour et de cette nuit, rien de mauvais ne pouvait apparemment plus sortir. Chaque fois qu’Hélène passait près de son fils, elle le serrait près d’elle d’un geste de chatte qui ramène son petit. Il se dégageait d’une bourrade taquine, car il était un homme maintenant. Mais ils se comprenaient sans avoir besoin de paroles.

Il n’y avait que dix jours que le père était disparu — dix jours seulement ? n’était-ce pas plutôt dix mois ? — et leur vie s’organisait si bien. Michel était reconnaissant à parrain de l’avoir tiré d’inquiétude. Car le fils s’était demandé ce qu’il adviendrait d’eux, sans leur gagne-pain. Il avait même été surpris de voir, dans les jours qui avaient immédiatement suivi, la table tout aussi garnie ; comme si, le père parti, ils eussent dû se trouver immédiatement sans pain. La chère avait même été peut-être plus généreuse. Monsieur Lacerte devait y être pour quelque chose. Ce qui troublait le jeune homme, était l’idée qu’il lui incomberait désormais de gagner la vie de sa mère et la sienne. Gagner leur vie ? Mais comment ? Ce n’était point qu’il manquât de courage. Pour sa mère, pour la seule personne au monde envers qui il ressentît un tendre attachement, — car c’est de reconnaissance qu’il payait parrain, — il était prêt à toutes les tâches. Laquelle choisir ? „

La musique… Il constatait avec une vague surprise que ce désir avait vraiment été balayé par la tourmente. Certes il eût donné beaucoup pour retrouver son violon. Il n’y pouvait songer que sa gorge se serrât. Mais il sentait aussitôt le monstre bouger, en lui, prêt à s’éveiller. Il fuyait.

Et voilà qu’il allait entrer à la banque. Parrain en avait décidé ainsi. Il porterait des vêtements propres, coudoierait des gens de moyens, serait introduit aux arcanes des prestigieuses affaires. Plus tard, il pourrait revenir à la musique. Plus tard. En attendant, il ne serait ni apprenti voiturier, comme Bouteille, ni garçon boulanger, comme Bernard Laferrière. ni livreur, comme Jean-Marie Nodier.

Employé de banque !

CHAPITRE

VIII


– REGARDE comme il est joli !

Hélène s’asseyait devant la grande glace encadrée de bois doré. Elle jouait à la cliente, posant sur le socle de ses cheveux blonds le chapeau large comme une ombrelle et où, suivant la mode du jour, s’échafaudaient rubans, oiseaux, fleurs artificielles et plumes d’autruche. Ainsi parée, elle souriait à l’image que lui renvoyait le miroir. Autour d’elle ce n’était que couleurs et fanfreluches, depuis l’arrière-boutique où tout cela était en vrac comme si un jardinier eut vidé là son panier, jusqu’à la devanture où trois têtes de bois, écrasées sous les chapeaux massifs, fixaient de leurs yeux vides la rue peu passante.

Michel regardait sa mère en souriant lui aussi. Depuis la mort du père, depuis surtout qu’ils avaient quitté la petite maison de la rue Notre-Dame pour celle-ci où la veuve avait ouvert boutique de modes, une plus grande et plus douce intimité régnait entre eux. Le fils avait maintenant l’impression qu’il vieillissait plus vite que sa mère ; car elle gardait une fraîcheur de visage et d’esprit, une insouciance que ses trente-six ans n’avaient pas fanées. De sorte que Michel, plus vieux, croyait-il, que ses dix-neuf ans, semblait près de rejoindre Hélène. Par moments, il se sentait presque son frère.

Il la regardait avec une tendresse un peu taquine, un peu protectrice déjà. Il constatait avec joie qu’elle était toujours jolie. Telle qu’il la voyait en ce moment, faisant des coquetteries dans la glace, cherchant les attitudes des mannequins de cahiers de modes, il s’amusait à recevoir d’elle une double image, de face et de dos à la fois. Tout près, une nuque fine comme une tige de fleur et où frisottait le duvet mordoré que le peigne fiché dans le chignon haut ne pouvait contenir ; et dans le miroir, comme un tableau, le visage aux lèvres roses entr’ouvertes et les yeux bleus un peu enfantins sous l’édifice immense et luxuriant de la dernière création.

Car elle était heureuse, tout simplement, sans surprise, comme s’il n’eût pu en être autrement. Les heures passaient, dans la boutique étroite, à construire des chapeaux d’un goût désordonné, quelque peu voyant mais toujours, comme elle, pleins de fraîcheur. Elle s’inspirait des derniers cahiers venus de Montréal, cousant avec une application adroite les rubans moirés sur la paille fine comme une toile. Parfois, très sérieuse, elle cherchait longuement en suçant son pouce ; puis elle déplaçait une aigrette, ajoutait une boucle de soie et criait de joie en voyant que c’était un autre chapeau.

— C’est pour qui, celui-là, maman ? Pour madame Latour, encore ?

— Ah ! non, surtout pas pour madame Latour ! Il est bien trop joli. Il est trop chic ; je ne veux pas le vendre. Tu ne vois pas ça sur la tête de négresse de madame Latour ! Ou sur celle de madame Bigras, non ! Elle aurait l’air d’un parapluie sans manche. À part ça qu’elles n’ont certainement pas les moyens de payer le prix. Il y en a bien pour douze piastres, sans compter la façon. Tu ne vois pas une femme de Louiseville payer quinze ou dix-huit piastres pour un chapeau ! À Montréal, je ne dis pas. Il y en a qui payent cinquante, soixante…

— Soixante piastres pour un chapeau !…

— Et même plus… Mais à Louiseville, tu te rends compte ?…

— Il y a la femme de monsieur Jodoin.

— Penses-tu ! Elle, ne demanderait pas mieux. Mais le notaire, lui, rat comme il est !…

Hélène enlevait en soupirant le grand chapeau à fleurs. Elle en prenait un tout noir, auquel son veuvage trop récent la condamnait pour une autre année encore ; un canotier de paille qu’elle tentait d’aviver en y ajoutant un chou de ruban, un grand nœud plat derrière ou un ornement d’acier mat. Et lorsque cela était à son gré, elle donnait un dernier coup de brosse à sa coiffure montante, puis sortait faire un tour et montrer son chapeau.

Tout le long de la Grande-Rue, les hommes la regardaient venir d’un regard oblique, puis la saluaient d’un mot poli que leurs yeux égrillards démentaient. Mais l’un après l’autre, les rideaux s’écartaient un moment des fenêtres. Des visages maigres se collaient aux vitres pour suivre le plus longtemps possible la veuve audacieuse qui ne portait plus le grand voile, la pleureuse, et dont les lèvres riaient.

Deux ou trois fois le mois, elle allait à Montréal passer la journée pour y faire des achats. Elle prenait le matin, très tôt, à six heures quarante-cinq, ce qu’on appelait couramment « le train des canistres », qui recueillait à chaque station les bidons de lait destinés à la grande ville, et rentrait le soir par le rapide de sept heures vingt. Il arrivait que, trop occupée, elle manquât ce dernier. Elle revenait alors le lendemain midi ; Michel, habitué, ne s’inquiétait point.

Quant à lui, il était entré dans la banque. Tous les matins, il devait se rendre pour neuf heures au bureau dont il avait la clé. Il balayait, puis classait les papiers que le notaire-gérant avait laissés exprès sur le comptoir, la veille. Après quoi c’était l’ouverture du courrier qu’il avait pris à la poste en passant. À neuf heures et demie tapant, monsieur Jodoin entrait, ses quatre cheveux coupant sa calvitie d’une oreille à l’autre, chaque matin plus étonnamment jaune et sec. Il ouvrait son pupitre, plaçait dans le premier tiroir à droite un sac de chocolats et un paquet de petits cigares, sa provision de la journée, rangeait correctement ses plumes, puis ses crayons : le noir, le bleu et le rouge. Tout cela sans mot dire, mais en suçant sa dent creuse avec la régularité d’une horloge. Enfin sortant de sa poche de gilet un papier jaune plié en quatre sur lequel était inscrit le chiffre du coffre-fort, il procédait lui-même à l’ouverture. Une journée commençait.

La porte tournait lourdement, comme un pan de mur. Monsieur Jodoin sortait, pour les passer à Michel, en les annonçant —

— … le grand livre ;… le journal ;… les traites ;… les billets ;… Et finalement, du compartiment fermé à clé, en haut et au fond, la boite métallique dont l’étage de dessus contenait le numéraire et celui de dessous les billets de banque :

— … l’argent.

On procédait alors à la vérification de l’encaisse.

La première fois, Michel avait été ébloui. Sa main avait tenu un billet de cent dollars ! Et il y en avait comme cela huit ! Et des vingt et des dix et des cinq. Trois mille quatre cent vingt-trois dollars, sans compter la monnaie : les pièces d’argent en petits rouleaux serrés enveloppés de papier brun et le billon qu’on jetait en vrac sur le comptoir pour le compter d’un geste particulier : trois, trois, trois, les trois grands doigts de la main droite les jetant dans le tiroir d’un geste précis auquel Michel s’était appliqué et dont il était très fier maintenant. Car il comptait plus vite que son patron et ne se trompait jamais :

— Deux piastres quarante-sept, annonçait le notaire en prenant son crayon bleu. Michel jetait un coup d’œil sur le bordereau :

— Moi, j’ai deux piastres quarante-quatre.

On recommençait à compter.

— Deux et quarante-quatre ; tu as raison.

Et Michel était content.

De tout le jour il ne touchait plus, ne touchait pas encore à la caisse, à l’argent. Son rôle était de vérifier la paperasse, classer les traites et les billets, certifier les chèques, porter les inscriptions de dépôts et de retrait aux carnets des clients ; et faire le tour de la ville pour signifier les avis et recueillir les signatures. Le soir avant de partir, il préparait au besoin la papeterie du bureau en inscrivant d’un coup de tampon, sous le titre imprimé d’avance : « Banque des Marchands », le sous-titre : « Succursale de Louiseville, Hector Jodoin, notaire, gérant ».

Michel Garneau, gérant ! Cela viendrait un jour.

Quelle révélation pour lui que le monde vu du guichet de la banque ! Il ne l’eût jamais soupçonné si complexe et si clair à la fois, ni surtout si différent de l’image que son enfance s’en était faite.

Jusque-là, il avait classé les hommes de façon simple. Le plus riche avait été pour lui le boucher qui, chaque fois qu’il devait rendre la monnaie, sortait de dessous son tablier blanc taché de rouge un rouleau de billets de banque. Tout enfant, Michel ne comprenait point qu’un homme qui avait ainsi dans sa poche trente dollars, au moins, eût besoin de travailler. D’heureux, il y avait aussi monsieur Gravel : infirme d’une jambe, monsieur Gravel tenait près de l’église une boutique remplie de bonbons. Et tout au sommet de la pyramide, d’une nature différente et supérieure, monsieur le Curé ; avec monsieur le Vicaire qui en était le reflet.

Un peu plus tard, il avait pourtant compris que le monde était autrement fait ; et il avait souri de sa première naïveté. Il avait découvert qu’au-dessus de son père régnait le chef de gare, monsieur Bigras, auquel les trains obéissaient. Et monsieur le Maire qui, au grand jour de la Fête-Dieu, tenait de droit la colonne avant du dais sous lequel brillait l’ostensoir comme un soleil portatif. Monsieur le Curé lui-même avait quelque peu déchu à ses yeux lorsqu’était venu monseigneur Cloutier, en visite diocésaine. Et cet homme à la stature altière, au geste noble, à la parole grandiose, avait été pour lui l’image la plus approchée de la grandeur de Dieu.

Mais depuis qu’il était à la banque il en jugeait différemment. Toutes les valeurs avaient été révisées à la lumière de sa situation nouvelle. Les choses vues de si haut n’étaient plus les mêmes que lorsque, tout petit au creux du vallon de la vie, il devait lever la tête vers tous ceux et tout ce qui l’entouraient. La perspective désormais était différente. Les gens avaient changé de proportions. C’est ainsi qu’il savait maintenant : que le boucher renouvelait péniblement un billet de trois cents dollars traînant depuis deux ans ; que le crédit du chef de gare était au-dessous de tout ; que monsieur Gravel n’avait même pas de dépôt en banque. Et que du point de vue affaires, — le seul réel, — monsieur le Curé…, eh oui ! Monsieur le Curé n’entendait rien aux questions d’argent ! Ne s’impatientait-il pas chaque fois que monsieur Jodoin, catholique certes mais notaire aussi, et gérant de banque, refusait tout papier qui ne portait pas comme il se doit la signature du marguillier en charge.

il avait eu une surprise ; celle de trouver le nom de sa mère dans les livres, et de façon très honorable. Il n’ignorait pas qu’elle eût un compte ouvert à la Banque des Marchands, la seule d’ailleurs qui existât dans la petite ville. Mais quand il avait vu, à sa page, un crédit de deux mille cent et quelques dollars, il avait été étonné ; si bien que, contrairement à la règle qu’on lui avait révélée dès le premier jour de ne jamais parler des choses de la banque — et de cette règle il n’était pas peu fier — il s’était enquis auprès d’Hélène :

— Dis donc, maman, tu es riche !

— Comment ça, mon petit homme ?

Des épingles plein la bouche, un chapeau sur les genoux, Hélène parlait difficilement.

— Eh oui ! tu as un compte en banque et un gros…

La mère eut un cri ; elle avait failli avaler une épingle.

— … Je l’ai vu évidemment, continuait l’enfant, taquin. Tu comprends, c’est dans les livres ; je connais maintenant les affaires de tous les gens du canton. Je t’assure que tu serais surprise de certaines choses ; si je pouvais parler !… Mais toi, tu as une belle balance.

— C’est vrai, j’ai un peu d’argent en banque.

— Comment, un peu ! Presque deux mille deux cents piastres. Je ne nous savais pas si riches !

Hélène enleva une à une les épingles de sa bouche. La tête penchée, elle regarda le chapeau qui prenait forme et qu’elle copiait, avec quelques fantaisies de son cru, d’une gravure de modes fichée au mur devant ses yeux.

— … C’est beaucoup d’argent, ça, maman, insistait. Michel.

— Oh ! tu sais, je ne suis pas dépensière. Nous ne dépensons pas beaucoup tous les deux. Et puis, ça ne va pas mal du tout, le magasin.

— Oui, mais ça fait longtemps qu’il est bon, ton compte de banque.

— Que tu es curieux, mon petit Michel ! Vois-tu, j’ai eu un peu d’argent de ma maman à moi. Pas mal, même. Je l’avais confié à monsieur Lacerte qui l’avait placé. Ça a augmenté. Quand il est parti pour Montréal j’ai mis tout cela à la banque. Et puis… il y a l’argent que j’ai eu pour l’accident de ton père. La compagnie a payé. Monsieur Lacerte m’a arrangé tout ça. Et maintenant tu gagnes toi aussi. Ça fait plus d’argent qui entre dans la maison. Tu n’as pas à te tracasser, va, mon petit homme !

— Ne m’appelle pas « mon petit homme » tout le temps comme ça. Je n’aime pas ça, maintenant que je suis à la banque. J’ai dix-neuf ans, tu sais !

— Oui, mon petit ho… oui, Michel. Tiens, l’aimes-tu, ce chapeau-là ? C’est pour madame Lanthier. Elle ne veut pas payer plus que six piastres. Que veux-tu que je fasse pour six piastres ! Les plumes d’autruche sont terriblement cher et elle en veut. Enfin…

Elle poussa un soupir, mais heureux.

CHAPITRE

IX


MICHEL  s’était arrêté sur le seuil de la porte, hésitant à plonger dans la mare glaciale de cette nuit de novembre dégoûtante de pluie.

— Tu sors, Michel ?

— Oui, maman. Il faut que j’aille à la banque.

Hélène regarda la lampe à travers le verre qu’elle essuyait ; elle souffla dessus, bouche ouverte, et le polit jusqu’à ce qu’il fut brillant à son gré.

— Tu vas à la banque, ce soir ?

— Oui ! Monsieur Jodoin m’a demandé de vérifier. Il y a une erreur de soixante sous.

— Soixante sous ! Et c’est pour ça que l’on te fait travailler le soir, mon pauvre Michel. C’est effrayant être avare de même. Qu’est-ce que ça ferait à la banque, de perdre soixante sous ? Elle est bien assez riche. Et si c’est monsieur Jodoin qui les perd, les soixante sous, il n’en mourra pas !

— Mais tu ne comprends pas, maman.

Il prit un air important, teinté de condescendance envers l’ignorance de sa mère et son incompréhension des affaires.

— Ce n’est pas pour le soixante sous, vois-tu. Mais il faut que cela balance.

— Et si ça ne balance pas, qu’est-ce que ça peut bien faire ?

— Mais il n’est pas question que ça ne balance pas. Il faut que je trouve l’erreur. Monsieur Jodoin a essayé, il n’a pas réussi. Et si je ne la trouve pas, c’est moi qui paye. C’est le règlement.

— Alors si tu faisais une semaine une erreur de six piastres, tu perdrais tout ton salaire ?

— Évidemment. Mais je ne fais pas d’erreurs de six piastres, ni d’erreur de soixante sous.

— Drôle d’affaire, tout de même !… As-tu mis tes claques ?

— Non, elles sont percées.

Hélène poussa un petit soupir, de la bouche seulement. Elle rangeait les assiettes dans l’armoire. Il faisait dans l’étroite cuisine une chaleur enveloppante et grasse qui lui mettait au front un diadème de fines perles de sueur. Et la bouilloire recommençait de chanter sur le poêle.

— Tu aimes toujours ça, la banque, Michel ?

— Euh… oui. C’est intéressant. On apprend toutes sortes de choses ; les affaires.

— Tu n’aurais pas mieux aimé autre chose ?

Le jeune homme eut un léger froncement de sourcils. Il répondit un peu sèchement :

— Mais non, maman. C’est très bien comme ça.

Elle insistait, dérivant machinalement, sans intention précise, par simple besoin de parler :

— Tu ne penses plus à la musique ?

Cette fois Michel se détourna tout d’une pièce, face au carreau de la porte, les épaules dures et la voix crispée :

— Je t’ai déjà demandé de ne plus parler de ça, jamais… jamais !… Bonsoir.

— Oh ! tu sais, je disais comme ça, pour…

Il était sorti.

Hélène se reprit à chantonner.

Les lampes à incandescence qui de loin en loin mouchetaient la nuit, la faisaient livide sans la rendre plus claire. Une humidité de cave tombait dans le dos et transperçait les vêtements. On marchait dans une bouillie de neige détrempée et fondante qui collait aux semelles comme un gâchis tandis qu’une pluie invisible bavait sur les murs. Ce n’était que près des lampes, coiffées d’un abat-jour de tôle peinte, que l’on voyait les raies fines de la pluie oblique dont le treillis mobile emprisonnait la lumière. La rue était déserte, vidée par la nuit, l’hiver et le mauvais temps.

Michel sentait l’humidité qui commençait à transpercer ses semelles minces. Il hâta le pas.

Passant devant le restaurant du Grec, il entra s’acheter un paquet de cigarettes. Il y avait là tout un groupe de jeunes qui avaient fui les maisons sans gaîté et que le ressac de la nuit avait rassemblés. La fumée était dense à couper au couteau. Une odeur de linge mouillé prenait à la gorge.

— Tiens, voilà Michel Garneau qui fait des folies.

— Ah ! tiens ! bonjour, Lucien.

— Dis donc, Michel, t’en vas-tu voir ta blonde ?

— Moi ? je m’en vais travailler. Je suis pas un feignant comme vous autres.

À ce moment le timbre de la porte retentit.

Marie-Claire entrait accompagnée de « Bouteille » Lafrenière. Celui-ci avait le chapeau sur le derrière de la tête et les cheveux tombant devant l’œil. La jeune fille s’accrochait à son bras avec une espèce d’abandon et de soumission fière.

Michel regarda Marie-Claire qui le regarda aussi d’un regard assuré, un peu railleur. Il y avait quelque chose de changé en elle ; il y avait quelque chose de nouveau, de gênant et de savoureux en même temps qui faisait de Marie-Claire Froment, pourtant inchangée de visage, une autre personne.

— Bonsoir tout le monde, dit Michel en sortant.

Le froid le saisit et lui fit remonter le col de son pardessus. De l’autre côté de la rue, deux larges fenêtres brillaient, deux fenêtres ornées de vitres plombées. C’était le bar de l’hôtel, rempli à déborder et dont sortaient des éclats bruyants chaque fois que la porte s’ouvrait. Cela était presque en face du restaurant ; et ce dernier avait un peu l’air de l’antichambre de la buvette.

Michel monta les marches du perron, ouvrit la porte et se trouva dans le bureau dont il tourna le commutateur.

Il retrouva l’atmosphère quotidienne : les chaises rouges à fond d’osier rangées autour du mur avec les crachoirs de cuivre à demi pleins d’eau. Il régnait là une odeur fade de cigare bon marché. Ceux du notaire.

Levant la barrière qui donnait accès derrière le comptoir, il se mit à l’aise, en bras de chemise sur quoi il mit ses manches de lustrine. Il coiffa sa visière verte, alluma la lampe à abat-jour qui pendait au bout de son fil au-dessus du pupitre et prit dans le coffre-fort les registres et les liasses de papiers. Puis, éteignant le plafonnier, il se mit au travail.

Dans le calme absolu de la soirée, il attaqua les longues colonnes de chiffres qu’il suivait du doigt pour inscrire sur une feuille volante le total. Il n’y avait de bruit que le gargouillement assourdi de la gouttière au bout de la galerie extérieure ; et le rythme maladroit d’une valse qui lui venait à travers la porte feutrée donnant sur le logis du notaire.

Toujours rien ! L’erreur devait être dans un bordereau. Il s’entêtait malgré l’avance de l’heure, afin de pouvoir annoncer au notaire, lorsqu’il rentrerait, que la solution était trouvée. L’horloge marquait déjà dix heures et demie. Il tourna la page.

— Tiens tu es là, Michel !

Le jeune homme leva la tête mais ne vit rien, ébloui, malgré sa visière, par le cône de lumière de la lampe. Il se pencha sur son tabouret afin d’entrer dans la pénombre.

— … Je ne savais pas que tu travaillais, ce soir. Je ne t’ai pas entendu entrer.

— Eh oui ! madame Jodoin, je vérifie les balances. Il y a une petite erreur. Je suis en train de la trouver.

Elle se tenait un peu en avant de la porte qui restait ouverte sur le corridor bref. Michel voyait tout au fond un coin du salon et le piano noir, carré, massif, avec son tabouret. Madame Jodoin apparaissait ainsi en silhouette, plutôt petite bien que sa coiffure montante, à la Pompadour, tentât vainement de la grandir. Elle était vêtue d’une espèce de robe en molleton rose qui tenait de la robe de chambre et du déshabillé. Il ne voyait bien que les pieds petits, chaussés de mules à duvet et qui, sortant de la robe longue, étaient juste dans le cercle de lumière. Ce que Michel devinait encore c’était, dans l’échancrure de la robe, une tache blanche en triangle qui était le cou et le sommet de la poitrine.

Le jeune homme attendait, le crayon à la main, debout près de son siège.

— Bon, continue ; je ne veux pas te déranger.

Elle tira doucement la porte feutrée qui se referma sans bruit effaçant la silhouette et son cadre lumineux. Michel se remit à ses chiffres, sérieusement.

Voilà ! L’erreur était bien dans une addition de bordereau, comme il le pensait. Dans celui de Charles-Édouard Poirier, on avait pris un sept pour le chiffre un. Ce n’était pas trop tôt ; il passait onze heures.

— Pas encore parti, Michel ?

Il sursauta.

— … J’ai pensé que si tu étais encore ici, tu prendrais peut-être quelque chose. Veux-tu un verre de liqueur ? Ça te ferait du bien.

— Non, merci, madame Jodoin. Je n’ai besoin de rien. D’ailleurs j’allais partir ; j’ai justement fini.

Elle le regardait en souriant d’un sourire bizarre, un peu gêné, un peu mystérieux aussi.

— Et monsieur Jodoin ? Il n’est pas couché encore ?

— Monsieur Jodoin ? Mais il n’est pas ici, tu sais bien. Il est allé à Trois-Rivières. Il reviendra probablement par le train de nuit. Pas avant quatre heures du matin. J’attendais que tu sois parti pour aller me coucher moi-même.

— Oh ! Je vous ai dérangée.

— Pas du tout, je t’assure. Je faisais de la musique et puis j’ai lu un beau roman.

Elle s’était avancée de sorte qu’un peu de la lumière la baignait doucement. À Michel la robe de chambre parut un peu plus décolletée. La ceinture, lâche à la taille sans doute à cause de la chaleur de la maison, laissait bayer les pans si bien qu’il apercevait un mollet cambré dans un bas de fil noir.

Il évitait de regarder de ce côté. Mais s’il levait les yeux, ceux-ci accrochaient une tache d’ombre charnelle dans l’échancrure large du collet. Il restait là, mal à l’aise, attendant qu’elle partît pour classer ses papiers, remettre son veston et rentrer. Mais elle ne bougeait point. Sans doute attendait-elle son départ à lui.

— Je crois que je vais serrer tout cela. J’ai fini. Et j’ai trouvé l’erreur, comme je pensais.

— Veux-tu que je t’aide, Michel ?

— Jamais de la vie, madame, je…

Mais elle s’était déjà avancée et avait pris le grand livre, l’avait porté vers le coffre-fort dont la porte était grande ouverte.

— C’est ici que tu mets ça ?

Il s’approcha précipitamment.

— Voyons, madame Jodoin. Ce n’est pas la peine ! Vous allez vous fatiguer. C’est pesant. Donnez-moi ça !

Elle tenait le lourd in-folio sur son bras gauche. Pour le prendre, Michel dut glisser la main dans le creux du coude. Mais au moment où il allait tirer à lui le volume, il sentit la femme qui serrait le bras ; de sorte que la main du jeune homme était appuyé sur son corps à elle. Il sentit surtout, à travers le molleton, la chair qui, écrasée, cédait doucement. Et une épouvante le saisit. Si elle allait crier, appeler ! Personne ne le croirait lorsqu’il affirmerait qu’il ne l’avait point fait exprès. Une bouffée de chaleur lui brûla le visage.

— Oh ! pardon !

— Mais… de quoi donc, Michel ?

Elle n’avait point tressailli et encore moins bougé. Elle restait là retenant prisonniers le livre et la main. Il sentait au bout de ses doigts les battements du cœur et les heurts de la respiration. Ses jambes à lui tremblaient. Il la regarda, éperdu, affolé. Ce qu’il aperçut, sous ses yeux, ce fut ce même creux d’ombre lourde ; et le soulèvement jumeau de la chair entre les pans de la robe rose. Elle se penchait même doucement, un peu plus, comme pour nouer sur elle ce regard, faisant sous ses yeux se dégager la richesse de sa poitrine ; accusant ainsi, entre les seins à demi libérés, cette tache d’ombre qui était désormais une ligne nette, d’une terrifiante splendeur.

À hauteur de son regard il avait ses cheveux où la lumière accrochait des reflets mobiles.

— Sais-tu que tu es bien bâti, Michel, murmura-t-elle d’une voix de la gorge, si différente de celle qu’il lui connaissait. Tu as bien dix-huit ans maintenant et tu es solide. Tu as des bras !…

Elle avait saisi son bras et le palpait. Les doigts s’enfonçaient lentement dans la chair et dans les muscles qui se raidissaient.

Il sentit que doucement, imperceptiblement, d’un mouvement qui aurait tout aussi bien pu venir de lui, ils glissaient tous deux vers l’espace étroit et sombre entre le battant du coffre-fort et le mur. Il vit près du sien son visage étonnamment petit où ne vivait qu’une bouche entr’ouverte en un appel gourmand ; et deux yeux immenses, noirs et profonds où palpitait une double étincelle.

De sa main libre, Michel la saisit maladroitement à l’épaule, moins par désir que parce qu’il se sentait chanceler. Il se laissa tomber dans le gouffre vertigineux de cette bouche qui s’offrait à la sienne et qui se colla à ses lèvres. Tout, autour de lui, s’abolit. Son corps tout entier éclatait sous le bondissement de son cœur. Il était parvenu à dégager sa main gauche et cette main cherchait à se glisser entre les plis de la robe pour trouver la chaleur enivrante de la poitrine. Mais il ne rencontrait que le grand livre qui faisait bouclier et dont le coin de cuivre lui entrait dans l’épaule.

Elle le repoussa soudain, avec une force étonnante.

— Mais voyons, Michel, qu’est-ce qui te prends, tu es fou !

Il se trouva debout à trois pas d’elle, hagard. Elle le regardait d’un air surpris que les coins de sa bouche, tremblants encore, démentaient. Il ne comprenait plus, tout souvenir, toute conscience noyée dans ce tourbillon, ne se rappelant rien de certain de ce qui s’était passé, le temps d’un éclair auparavant.

— Qu’est-ce que dirait monsieur Jodoin, si je lui racontais ?…

Elle glissa doucement vers la porte qu’elle ouvrit d’une main glissée derrière son dos, les yeux rivés sur les siens comme ceux du dompteur sur une bête sournoise et brutale ; pâle un peu de la frénésie qu’elle avait provoquée ; savourant en même temps le goût capiteux de sa propre terreur.

Une vague immense saisit Michel. Rien n’existait plus pour lui que l’instinct. Mais avant qu’il eût pu se jeter, elle avait disparu derrière la porte. Il entendit le bruit net, définitif, du verrou.

— Madame Jodoin, dit-il d’une voix entrecoupée et violente ; si forte qu’il lui sembla que toute la ville avait dû l’entendre.

Il n’y eut pas de réponse. Pourtant elle devait être là, de l’autre côté du vantail de feutre clouté de cuivre, car il n’avait pas entendu ses pas s’éloigner. Ce qu’il percevait, c’était à travers la porte des battements précipités, sourds et puissants comme si un bélier eut frappé ce battant à coups rythmiques. Mais non ; ce n’était que son cœur à lui.

Maintenant qu’il n’était plus fouetté par la présence, son désir tombait, lourd, sur ses épaules.

— Madame Jodoin !… dit-il d’une voix tremblante.

Quelque part dans la nuit une horloge sonna les douze coups de minuit.

Il songea au lendemain, au moment où il lui faudrait revenir en ce lieu qui jamais plus ne lui serait le même. Et à monsieur Jodoin qui, même s’il ne savait pas, du premier regard devinerait tout.

Une odeur de papier brûlé monta dans la pièce ; et cela le ramena au sentiment de la réalité. Il avait posé — quand ? — une cigarette allumée sur le bord du pupitre et un bordereau commençait de charbonner.

Il se précipita. Il saisit les papiers, les registres, le grand livre qui se trouva posé sur une chaise sans qu’il sût comment. Il enfourna le tout dans le coffre-fort, enleva sa visière et ses manches de lustrine, remit son veston, sortit.

Comme un voleur il regarda, avant de descendre le perron, si personne ne passait dans la rue.

La pluie avait cessé. Sous les étoiles rallumées, les flaques d’eau se prenaient en glace.

Il ouvrit son pardessus et ôta sa casquette : la nuit était étouffante.

CHAPITRE

X


LA  maison dormait paisiblement quand Michel rentra.

Le jeune homme, lui, dormit mal. Il passa les longues heures noires à se tourner et retourner dans les draps froids ; à chercher l’apaisement d’un sommeil qui brûlait ses yeux mais fuyait son esprit frénétique. Et ce désir de l’évasion dans le néant, par son acuité même, aidait à le tenir en éveil. Michel gardait de sa vertigineuse aventure un désarroi physique, un tremblement profond de son être, qui ne laissait point sa conscience s’engourdir. Les images se présentaient, imprévues et heurtées comme dans un délire fiévreux, sans qu’il pût rien faire pour les retenir et les ordonner. S’il ouvrait les yeux dans le noir, il se mettait à songer aux conséquences possibles de sa folie. Les yeux fermés, c’était encore pis. Des tableaux lascifs s’esquissaient en lui, insaisissables, épineux et dont l’imprécision même ajoutait à sa torture. Le souvenir de cette femme à la chair fleurie qu’il avait tenue entre ses bras maladroits éveillait la meute des instincts qui se mettaient à mordre.

Que pensait-elle de lui maintenant, en ce moment où, pour elle sans doute comme pour lui, le sommeil se refusait ? Te haïssait-elle pour son effronterie ? Ou, peut-être, le méprisait-elle pour sa maladresse stupide et de ce qu’il n’avait pas su être un homme ? Peut-être que s’il eût osé, s’il eût su oser ?… Non ! Il se rappelait son reproche, sa menace : « Qu’est-ce que dira monsieur Jodoin ! ».

Mais puisqu’elle l’aimait, qu’elle l’aimait, lui, Michel !… Depuis combien de temps s’était-elle mise à l’aimer, à le désirer ? Il fallait certes qu’elle l’aimât, et violemment, pour le rapprocher ainsi d’elle, pour oublier ses devoirs de femme et le danger d’être surprise. Par quel aveuglement, par quelle naïveté dont il avait honte n’avait-il jamais deviné sa passion pour lui ?

Tout s’abolissait pendant une minute indéfinie qui pouvait être une heure. Puis il se retrouvait espérant le matin. Il regardait son réveille-matin pour constater qu’il n’était encore que trois heures. Après cet instant d’ombre et de silence intérieur, presque de paix, un nouveau souci l’avait réveillé en sursaut dans la sueur qui collait à son corps brûlant sa chemise glacée. Il songeait à son entrée au bureau, demain matin, tout à l’heure ; à ce moment où il se retrouverait face à face avec le notaire Jodoin qui assis dans son fauteuil lèverait sur lui un regard qu’il n’oserait rendre. Une haine incongrue lui venait envers cet homme à qui pourtant il avait si violemment fait injure. Il lui en voulait de sa tête chevaline, de ses oreilles volantes où se fanait un bouquet de poils gris, de sa répugnante calvitie qu’accusait, en la voulant voiler, le soin qu’il mettait à la couper de quatre cheveux tirés en travers, d’une oreille à l’autre, sur le sommet de la tête où des bosses étranges et indécentes tiraient l’œil.

S’il n’allait pas au bureau ? S’il envoyait sa démission, par lettre ?

À quoi bon ! Dans une ville, aux Trois-Rivières, à Montréal surtout, il eût pu éviter les rencontres qui imposent une explication ; mais ici, dans ce Louiseville où chacun était perpétuellement nez à nez avec les voisins ! Comment d’ailleurs se justifierait-il auprès de sa mère ; auprès de monsieur Lacerte, de qui il tenait cette situation inespérée ? Hélène jamais ne comprendrait, s’il ne disait rien. Jamais ne pardonnerait, s’il avouait.

Avouer ! Non, NON. Avouer à elle dont la vie était si blanche, si transparente ! Elle pour qui il n’y avait jamais eu qu’un homme, son mari, tout méprisable qu’il eût été ! Quelle vie misérable pourtant avait été la sienne aux côtés de Ludovic Garneau. Misérable ? non. Sa douceur souriante, son allègre patience avaient su triompher. Comme leur existence à tous deux, mère et fils, était paisible et bonne maintenant qu’ils étaient seuls l’un avec l’autre !

Il allait s’assoupir, apaisé…

C’est tout cela que par sa faute il voyait par anticipation s’écrouler et fondre dans la honte. De nouveau il rejetait ses draps et sentait se crisper ses membres moites.

Hélène dut éveiller son fils.

À déjeuner, il fit durer son café et sa cigarette, repoussant sournoisement l’échéance, jusqu’à ce que sa mère finît par lui dire :

— Mais tu vas te mettre en retard, Michel ! Qu’est-ce que tu as, ce matin ? Toi qui es toujours à l’heure.

Elle leva sur lui son regard et remarqua le bistre profond autour de ses yeux lourds.

— Tu as l’air fatigué ! As-tu mal dormi ? Tu n’es pas malade, au moins ? Tu as dû prendre froid hier soir, te mouiller les pieds. Tu n’as pas l’air bien. As-tu quelque chose ? Des ennuis ?…

Il fut épouvanté de sa clairvoyance et se hâta de sourire pour cacher son trouble.

— … Il ne faudrait pas que tu sois malade. Surtout qu’aujourd’hui je dois aller à Montréal. J’avais pensé n’y aller que demain ou jeudi. Mais il y a une vente de liquidation annoncée dans le journal.

— Mais non, maman ! Tu peux partir sans inquiétude. Je n’ai rien du tout, je t’assure. Qu’est-ce que tu vas t’imaginer ! J’ai travaillé un peu tard, hier soir.

— Beaucoup trop tard, Michel. Je le sais bien. Je n’ai pas dormi tant que tu n’as pas été rentré. Comme toutes les mamans…

Cette fois, Michel sourit franchement mais ne dit rien. En passant devant la porte entr’ouverte de la chambre, il avait entendu la respiration calme, un peu sonore, de sa mère paisiblement endormie.

— Je pars. Bonjour, maman !

Il se pencha pour l’embrasser. Et comme à ce moment elle aussi penchait la tête, il toucha de ses lèvres le nid soyeux de ses cheveux fins, odorants comme le foin fleuri, au parfum un peu âcre, que l’on coupe en fin d’été et qui le soir embaume au loin l’horizon. Sa main toucha l’épaule de sa mère ; mais ce contact lui en rappela un autre. Il retira brusquement le bras.

— Bonjour.

En passant devant la glace du corridor, il aperçut ses propres yeux ; il n’osa se regarder en face.

Le ciel matinal le rasséréna et la lumière calme du jour. Ses yeux retrouvèrent un monde qui n’avait point changé. Le soleil guilleret sautait d’une flaque de glace à l’autre. Partout la pluie s’était par magie figée en un vernis qui recouvrait de feux nouveaux jusqu’à la vieille neige hier encore fangeuse. Une voiture paysanne passait, carillonnant de tous ses grelots fous sa joie d’avoir été tirée de la remise par l’hiver hâtif. Chaque vitre, aux fenêtres des maisons, était un paysage de givre. À chaque toit la nuit glaciale avait accroché plaisamment une barbe éblouissante.

Machinalement, le pas de Michel se fit plus vif.

Arrivé au perron de la banque, il s’aperçut qu’il chantonnait.

— Bonjour, Michel. Il est neuf heures quart !

— Bonjour, monsieur Jodoin, j’ai été retardé ce matin à la maison.

— Es-tu venu travailler hier soir ?

Le jeune homme regarda son patron et lui vit l’air tranquille, ni plus ni moins hargneux que d’habitude. La question ne cachait aucun piège. Il sentit soudain sa poitrine se dilater et l’air y entrer profondément comme un soleil levant qui d’un jet balaye l’obscurité et chasse les ombres louches de la nuit.

— Alors tu n’es pas venu hier ! Je t’avais pourtant demandé de chercher l’erreur.

— Mais, je l’ai cherchée, monsieur Jodoin. Et je l’ai trouvée. Cela m’a pris… une demi-heure à peine. C’était dans l’addition du bordereau de monsieur Poirier. J’avais pris un sept pour un un.

Monsieur Jodoin se passa le doigt dans le faux-col de celluloïde pour dégager le bouton qui lui écrasait la pomme d’Adam :

— À propos de Poirier, il doit venir pour son billet…

La journée reprit, toujours la même chaque jour recommencée. Michel se sentait joyeux comme un convalescent. Seulement, chaque fois que s’ouvrait la porte feutrée donnant sur le logement du notaire, le commis avait un sursaut ; ses doigts se figeaient sur la liasse de papiers et le cœur se mettait à lui battre aux oreilles. Mais ce n’était que la bonne qui venait demander à monsieur Jodoin « une piastre quarante-deux pour payer le boulanger ». Puis Josette, toute pimpante, qui avertissait son père que le déjeuner était sur la table.

Elle était plutôt jolie, Josette. Elle avait de sa mère un petit visage un peu chiffonné au milieu duquel le nez retroussé semblait sourire à tout venant. Très soignée de sa mise, elle tenait haut la tête avec un petit air de flotter au-dessus de son entourage. Car elle n’avait garde d’oublier sa graduation, non point au couvent de Louiseville, mais bien « chez les dames Ursulines » des Trois-Rivières ; ce qui la mettait un étage, au moins ! au-dessus de ses compagnes. Sauf évidemment de Corinne Laganière, la fille du député qui, elle, avait fait sa dernière année à Villa-Maria de Montréal. De sorte que Corinne et Josette s’étaient liées d’une amitié un peu hautaine, exclusive et parfois condescendante à l’égard de leurs parents et connaissances de l’endroit. Railleuse de son naturel, Josette, pourtant, ne laissait pas de moquer avec elles les airs que prenait Corinne et son insistance à rappeler que leur véritable nom n’était pas Laganière mais bien DE LA GANIÈRE ; et de se donner des airs de marquise.

Volontiers, s’il l’eut osé, Michel eût fait quelques avances à Josette Jodoin. Mais il eût fallu pour cela que la jeune fille se rendît compte de son existence ; alors qu’en fait, Michel semblait pour Josette absolument invisible.

Le jeune homme d’ailleurs n’avait que peu l’occasion de la rencontrer. Car il n’avait point d’amis véritables et ne fréquentait pas chez les autres. Les Garneau avaient vécu à l’écart du village alors en passe de devenir petite ville ; à une distance matérielle que l’ivrognerie de Ludovic Garneau n’était pas pour faire disparaître. Hélène elle-même n’était point d’ici et n’avait jamais voisiné ; et personne jamais ne semblait avoir recherché le commerce des Garneau. Michel avait été longtemps sans se rendre compte de cette anomalie dans un petit monde où pourtant chacun coudoie constamment les autres. Comme cela était de toujours, il n’en avait point souffert. Et jusque-là sa mère avait suffi à son affection.

Toutefois, et maintenant surtout qu’il allait avoir dix-neuf ans, qu’il vivait dans le cercle plus animé du bourg, habitant non plus un chemin mais une rue où gens et maisons se touchent, il se rendait compte que leur vie à tous deux n’était pas tout à fait normale. Il s’était demandé si l’isolement ne pesait point parfois à sa mère.

— Pourquoi ne vas-tu pas parfois veiller chez les gens, maman ? Cela te distrairait.

— Mais pourquoi, Michel ? Je suis très bien ici. Tu t’ennuies avec moi ? Moi, je suis heureuse ainsi.

À cela il n’avait rien répondu.

Il s’étonnait néanmoins de la voir sourire à sa solitude. Elle était libre désormais, puisque veuve. Avec tout ce qu’elle avait conservé, à trente-sept ans, de joliesse et de fraîcheur, elle eût pu et même dû songer à refaire une vie qui n’avait point été heureuse et qu’il n’était pas trop tard pour reprendre à neuf. Michel y songeait parfois, depuis peu. Mais, en même temps, il n’envisageait pas sans quelque répugnance l’idée qu’un autre que lui pût occuper une place auprès de sa mère. Il se reprochait alors son égoïsme.

Il y avait pourtant un homme qui tout naturellement se fût placé dans le décor de leur vie. Monsieur Lacerte était veuf, sans enfant. Il était son parrain et le seul ami qu’ils eussent. L’homme d’affaires n’avait jamais cessé de témoigner à Hélène une bienveillance aimable et courtoise et d’avoir souci de son filleul. Certes, il avait près de cinquante ans ; néanmoins, Michel avait cru percevoir que la petite ville avait été dans l’attente de ce mariage et que les commères avaient été désappointées qu’il n’eût pas lieu.

Michel lui-même y avait fait devant sa mère quelques allusions obliques. Hélène n’avait point paru comprendre. Tout au plus lorsque la pensée de son fils s’était faite inévitablement perceptible avait-elle eu un léger froncement de sourcils, un demi-sourire un peu amusé et, en même temps, peut-être légèrement gêné. Elle n’avait pas autrement répondu et Michel n’avait eu garde d’insister. D’ailleurs, il ne lui déplaisait pas, au fond, que sa mère restât ainsi toute entière à lui, sans partage. Il s’était aisément fait à cette petite et douce existence à deux, pareille à un mollissant après-midi d’été après une matinée d’orage.

Pour ce qui était de lui, pourtant, et bien qu’il ne se le fût jamais avoué, il lui eût été agréable d’avoir avec les camarades de son âge, filles et garçons, un peu plus de contact. Car il avait atteint cette époque de la vie où la camaraderie est un besoin normal. Tout en adorant sa mère, maintenant qu’il était un homme il commençait de sentir s’accentuer tout ce qui le pouvait séparer d’elle. Tout d’abord la conscience lui était venue, avec l’épanouissement de sa chair et les changements invisibles et profonds que la puberté apporte dans l’esprit, de la troublante barrière qui sépare et attire les sexes et qui ne cesse de croître en importance à mesure que s’éteint l’enfance. Pour Michel, Hélène était de plus en plus une femme qui, tout en ne cessant point d’être la mère, était de moins en moins la maman. Dans leurs vies plus que jamais mêlées, le contact n’était plus désormais le même. Il y avait maintenant en lui des choses que sa mère ne connaissait point ; et d’autres qu’elle ne devait point savoir. Il se rendait compte aussi qu’à certains moments les pensées de sa mère lui étaient indéchiffrables.

Il n’avait pas d’amis. Certes il connaissait tout le monde. Tout le monde lui disait bonjour et échangeait avec lui quelques mots au hasard du trottoir. La plupart des clients de la banque le tutoyaient. Les jeunes gens de l’endroit, il les avait tous connus sur les bancs de l’école et dans les jeux d’après la classe, à cet âge où l’on n’a pas encore conscience des murs que créent entre les familles la fortune, la situation ou les préjugés. Aux petites filles, il avait fait des niches avec les autres. Et si pour plusieurs il avait eu des penchants temporaires de petit garçon, pour l’une d’entre elles, pour Marie-Claire Froment, il avait ressenti cet élan de tendresse obscure que l’enfant, s’essayant déjà à être homme, tâche de se point avouer tout en se sentant grandi par leur existence même. Mais de tout cela, de cette promiscuité de dix ans il ne lui était resté, chose curieuse, aucun camarade, encore moins aucun dont il put dire : « Mon ami ». Un peu sauvage et naturellement distant, orgueilleux comme tous les sensibles, maladroit dans la camaraderie comme tous les fils uniques, il n’avait point d’aise avec les autres. Si bien qu’il restait isolé, n’en souffrant pas, tout en ne laissant pas de se sentir quelque peu singulier.

— Pourquoi donc n’as-tu pas d’amis ? demandait parfois Hélène.

— Mais, maman, je connais tout le monde.

— Ce n’est pas ce que je veux dire. Mais tu ne sors jamais avec les autres.

— Tu aimerais peut-être mieux me voir passer mes soirées au restaurant plutôt que de rester avec toi ?

— Mais non, Michel, tu sais bien. Mais de temps en temps. C’est comme pour les jeunes filles. Il serait naturel que tu sortes avec elles de temps en temps. Marie-Claire…

— Ah, non…

— Bon, si tu veux !… Augusta Gravel ?… Elle est gentille, et pas laide. L’as-tu vue avec le petit chapeau bleu que sa mère lui a acheté ici ? C’est même un peu ta cousine. Tu serais invité dans les soirées.

— Ça ne me dit rien, maman. Je suis très bien comme ça. Après mon travail, je suis bien content de rentrer à la maison.

— Comme tu voudras. Tu sais, je ne me plains pas de t’avoir avec moi.

Elle n’insistait pas. Cela d’ailleurs eût été contraire à son tempérament. Pourquoi se fatiguer à vouloir violemment les choses ? Elle se contentait d’ajouter parfois, plaidant mollement contre son propre sentiment :

— C’est que… il faut penser à plus tard. Tu te marieras. Je ne serai pas toujours là.

— Ne dis pas cela, maman ! Je te le défends.

Il parlait alors avec une autorité subite et dure, rejetant la tête en arrière d’un mouvement volontaire qu’elle connaissait bien ; Ludovic Garneau avait jadis ce même geste brusque et cette même voix impérieuse. Mais cela, elle ne l’avait jamais dit à Michel.

Il était de fait que les jeunes filles ne semblaient point s’intéresser au jeune Garneau. Non pourtant qu’il fût laid. Sans être grand, il était d’épaules assez droites et portait la tête haute. De ses cheveux châtains, entre le noir de son père et le blond de sa mère, et qu’il portait un peu longs, une mèche retombait devant l’œil, une mèche trop longue qu’il relevait d’un geste fréquent de la main. Les yeux étaient clairs et nets, d’une indéfinissable couleur : un peu plus foncés que pers mais virant au noir brutal lorsqu’une colère subite faisait pâlir le visage. Le menton un peu avancé, la bouche plutôt mince avouaient plus de volonté que de jugement.

À la fin de l’année monsieur Jodoin, devant son insistance et sans doute grâce à l’intervention de monsieur Lacerte qui de loin ne l’oubliait point, monsieur Jodoin consentit à porter son salaire à dix dollars par semaine. Il avait d’ailleurs pris des responsabilités à mesure qu’il se faisait plus au courant des affaires de la banque.

Au printemps, le jeune Langlois fut engagé comme messager et dernier commis. Michel eut désormais quelqu’un à qui donner des ordres.

Pour les étrennes de sa mère, il lui acheta des boucles d’oreilles en or.

CHAPITRE

XI


À  MESURE qu’il avançait en âge, Michel prenait du monde une conscience plus précise. Mais ce monde ne pouvait être pour lui que la somme des êtres et des objets qui l’entouraient immédiatement ; de ces choses qui lui étaient d’autant plus réelles, avaient d’autant plus de substance, qu’elles étaient plus près de lui et qu’il les pouvait plus facilement toucher au cours de sa vie restreinte dont chaque jour ne faisait que répéter le précédent.

Il songeait peu au passé, ce qui est commun à tous ceux de son âge. Bien plus, mais pour des raisons qui ne sont point communes à tous les jeunes gens, il se défendait de rappeler à son esprit les années de son enfance. Maintenant qu’il s’était fait à cette demi-solitude à deux — sa mère et lui — qui lui tissait doucement un bonheur paisible, il lui répugnait de revenir en arrière et d’évoquer un passé que ni la maison, qui n’était plus la même, ni son travail, qu’il n’avait point autrefois prévu, ne pouvaient faire revivre dans sa mémoire volontairement oublieuse.

Hélène elle-même ne parlait jamais de l’époque d’avant son veuvage. Comme, sans néanmoins visiblement vieillir, elle s’éloignait de son bel âge, elle cherchait inconsciemment à effacer cette époque déplaisante. Ce qui lui revenait plutôt et qu’elle accueillait en souriant, c’était sa jeunesse à elle, le temps où, pieds nus et cheveux flottants, en tablier et robe d’indienne à fleurs, elle courait sur la nappe des champs étalés autour de Maskinongé ; et les hivers où, emmitouflée de lainages multicolores, elle glissait sur le miroir de l’étang formé par le barrage juste au-dessus du moulin. Elle aimait revenir sur ses amours de fillette, sur ces passions petitement violentes qu’elle avait inspirées nombreuses, et plus rarement ressenties. Elle riait en racontant ses désespoirs tragiques et passagers. Elle retrouvait la saveur agréable des jalousies qu’elle avait fait naître chez les galopins de son entourage. Sa bouche se mouillait voluptueusement au rappel de ses remords lorsque, à quatorze ans, elle s’était laissée embrasser par un séminariste en vacances ; ou qu’elle avait accordé à un cousin des libertés premières dont elle ne parlait point mais dont elle savourait en cachette le souvenir véniel. À son fils, elle parlait volontiers de ses douze ans, de ses quinze ans, et tout cela était singulièrement frais et vivant pour elle. Pour Michel cela se perdait dans les ténèbres des âges révolus et lui donnait l’impression d’images figées dans un livre et sans rapport avec la vie réelle.

Mais ce que tous deux, d’un tacite accord, supprimaient de leurs conversations était toute allusion aux années tourmentées qu’avait habitées Ludovic. On eût dit que Michel n’avait pas eu de père ni Hélène de mari.

S’il arrivait que par inadvertance cette ombre apparût entre eux, une certaine gêne les saisissait. Michel souffrait, pour sa mère, des torts que Ludovic Garneau avait eus à son égard et que le fils connaissait bien, encore qu’Hélène n’en fît jamais mention. Et de cela aussi il lui était reconnaissant. Il l’aimait et estimait davantage de ce qu’elle ne se laissât point entraîner à une amertume rétrospective. Un tel pardon de tant d’années blessantes lui inspirait même une certaine fierté filiale ; et par réversion, il en haïssait encore plus la mémoire de son misérable père.

Aussi bien cela lui était-il facile. Il n’avait jamais compris que ses livres d’enfant appelassent « sentiment naturel » un amour qui lui paraissait devoir toujours être mérité. La justice même lui imposait d’exécrer son parâtre ; toute indulgence lui eût paru une insulte à sa mère, un détournement de tendresse.

Inconsciemment, car elle était incapable de calcul, Hélène l’affermissait dans cette dureté. Car elle avait désormais envers son fils des élans que du vivant de son mari elle avait toujours contenus ; de sorte que Michel gardait rancune à son père de toutes les caresses dont il avait été privé à l’époque où, enfant, elles lui eussent été si délectables.

Mais la rancœur envers cet homme, dont il n’avait rien connu que de malfaisant, coulait surtout de la blessure profonde que les années avaient cicatrisée sans l’effacer ni la rendre moins sensible. De sa passion pour la musique il ne restait à Michel, du fait de son père, que le souvenir des souffrances qu’elle lui avait values et des violences qu’elle avait suscitées chez Ludovic Garneau. Les deux souvenirs étaient désormais inséparables. C’est pourquoi son esprit écartait aujourd’hui toute idée de cette musique dont pourtant autrefois il avait été si enthousiaste. Il n’y était certes pas indifférent ; au contraire, et par une extraordinaire perversion de son sentiment, il en était arrivé à éprouver de la répulsion pour ce qui avait été son espérance et sa joie.

À part ce tourment dont il avait peu conscience tant il mettait de soin instinctif à le refouler, le passé n’existait que peu pour sa jeunesse. À vingt ans, il sortait à peine de ces années insouciantes où le présent seul est réalité ; où l’aujourd’hui n’est point inéluctablement lié à un demain. Il goûtait même le présent. Il le goûtait d’autant plus que durant les années douloureuses qu’il avait vécues dans l’orageuse atmosphère familiale, il avait essayé d’écarter un présent alors trop pénible à percevoir. La musique avait été son refuge et son évasion. Aujourd’hui, à l’âge où la plupart des adolescents et des jeunes hommes commencent à vivre dans l’avenir, à escompter les joies qu’ils voient se rapprocher d’eux, il reprenait le temps perdu et en était encore à savourer les heures actuelles ; car elles lui étaient douces comme pour d’autres l’avaient été les jours émerveillés de l’enfance.

Il changeait pourtant. Maintenant qu’il était en son pouvoir de conditionner son destin, de le modeler au gré de son désir, maintenant qu’il était le maître de son propre labeur et qu’il en touchait le salaire, il commençait un peu à songer au lendemain. Mais ce lendemain pour lui n’était que l’aujourd’hui en plus large et en meilleur ; d’une durée indéfinie, sans révolution ni cassure. Son ambition actuelle se bornait à une augmentation de salaire. Puis, bientôt, il monterait un échelon dans l’échelle des situations bancaires. Le prochain pas, et d’importance, serait sa nomination éventuelle comme gérant de quelque succursale avant que de toucher, au bout de quelques années, un poste plus important, peut-être dans une ville ; aux Trois-Rivières, par exemple. Telle était son ambition et telle était sa certitude. Il se voyait déjà dirigeant un personnel nombreux, régissant des crédits de milliers, de centaines de mille dollars, traitant avec les compagnies qui commençaient à se développer et à secouer la torpeur aimable des villes du Québec. Il se sentait capable et désireux de travailler, de lutter. Capable de vaincre.

Ce qu’il y avait de permanent dans tout cela c’était l’image de sa mère. Sa présence indéfinie ne faisait point de doute. Il l’imaginait vieillissant à côté de lui, toujours jeune de sourire et d’insouciance.

Certes, Michel la voyait maintenant avec d’autres yeux. Il ne l’aimait pas moins intégralement, bien que sa tendresse à lui ne se manifestât que rarement et sans jamais de chaleur sensible. Il avait vieilli double comme il est normal de dix à vingt ans. Il ne se sentait de commun avec le petit Michel Garneau d’autrefois que des souvenirs et le fait qu’il n’y avait point eu entre eux de césure. Mais il se sentait homme désormais et beaucoup moins enfant que l’on ne se sent plus tard, à quarante ou à cinquante ans ; car il était encore trop jeune pour admettre ce qui, inévitablement, lui restait encore de puéril.

Hélène au contraire était restée la même. Elle était d’une pâte sans levain. Si à Michel elle paraissait quelque peu différente, cela tenait au fait que plus que les siens, les yeux de son fils avaient changé de même que sa compréhension. Il s’était, peu à peu rendu compte de ce qu’était sa mère. Il la jugeait de plus en plus en homme, tout en ne cessant point de l’aimer en enfant. Il avait pris conscience de son charme réel, de sa joliveté. Hélène Garneau était encore, à trente-neuf ans, la femme la plus séduisante de la ville. Les hommes se retournaient sur son passage. Et s’ils étaient deux, il échangeaient encore à mi-voix quelque polissonnerie. C’est à peine si les années avaient alourdi ses paupières et ombré la bouche d’un pli léger. Mais son teint gardait la fraîcheur du jour et sa taille était celle d’une jeune fille.

Il n’en allait pas autrement de son esprit que rien ne parvenait à rider. Si la boutique de chapeaux donnait un peu, elle en dansait presque de joie ; si de la journée aucune cliente ne s’était montrée elle disait naïvement :

— Mon Dieu, que l’on est bien quand on est tranquille. Je n’ai pas été dérangée une seule fois.

Elle ne montrait d’excitation réelle que lorsque, revenue de Montréal, elle déballait ses colis de rubans, de fleurs et de formes fantaisistes qu’elle voyait déjà transformées en « bijoux de chapeaux ». Pourtant ces voyages commençaient à la fatiguer un peu ; elle en revenait les yeux tirés et les pieds brûlés par l’asphalte des trottoirs.

— Je ne peux plus aller à Montréal et revenir la même journée. Cela me met à terre pour une semaine. Je crois que maintenant lorsque je serai fatiguée, je passerai la nuit à Montréal. J’ai trouvé une maison de pension très bien près de la gare ; chez une dame Mallette. Elle est bien gentille. J’espère que cela ne t’ennuie pas si une fois de temps à autre tu couches seul à la maison ?

— Mais jamais de la vie, maman. J’aime bien mieux que tu ne te fatigues pas. Si tu passes la soirée à Montréal, tu pourras aller au théâtre. Peut-être monsieur Lacerte serait-il bien content de pouvoir se montrer avec une belle femme comme toi. À moins que son amie ne soit trop jalouse.

— Monsieur Lacerte ! Oh ! tu sais, je ne le vois pas chaque fois que je vais à Montréal. Il est trop occupé. Je ne voudrais pas le déranger.

Depuis lors, il arrivait que ses achats tinssent Hélène absente du foyer deux pleines journées. À son retour, elle trouvait toujours la maison en bon ordre, la vaisselle lavée et rangée par Michel et même, maintenant que c’était le printemps, la petite maison fleurie d’anémones et de violettes qu’il avait mises dans les deux petits vases, de chaque côté de la grande glace de modiste.

Elle lui faisait alors des joies d’enfant inespérément gâtée. Michel en était touché. Cela lui inspirait en même temps vis-à-vis de sa mère une tendresse particulière. Ce qu’il ressentait alors et de plus en plus, ce n’était point un amour filial mais bien un sentiment presque paternel qui lui était venu peu à peu, à mesure que plus mûr, mieux capable de juger, il s’était rendu compte que la douceur et le charme de sa mère étaient surtout faits d’indécision et d’imprévoyance. Étranger, il eût deviné que chez Hélène la sensibilité n’était que de surface. Elle avait une façon confiante, touchante et dangereuse, de se laisser aller au cours des choses, de chercher la voie facile, d’éviter les montées qui s’offraient un peu dures ; préférant faire un détour, pourvu que ce chemin de côté eût un peu de soleil, qu’il fût en même temps ombragé et qu’elle pût s’arrêter à cueillir un brin de foin d’odeur ou à regarder un écureuil faire de l’équilibre sur une branche de frêne. Au vrai, elle adorait les fleurs champêtres. Et c’est bien ainsi que son Michel la voyait, la tête couronnée de marguerites comme une petite fille, ne faisant d’ailleurs pas de frais d’imagination, ne jouant ni à la reine ni à la bergère, mais contente de sourire simplement au soleil souriant, sans songer que bientôt viendrait le soir puis la nuit.

Néanmoins, les absences relativement fréquentes de sa mère avaient fait sentir à Michel le poids de la solitude. Il se trouvait esseulé dans ce petit univers calme, cohérent et étroit de Louiseville, où personne n’était étranger et chacun mieux que cousin. Il se sentait anormalement isolé. On ne semblait point rechercher sa compagnie. Il ne laissait pas de le deviner, et qu’il n’était pas traité comme les autres jeunes gens de son âge et de sa condition. Il savait aussi pourquoi : on n’oubliait pas de qui il était le fils. Son père avait été la risée, presque la honte du bourg. Monsieur Jodoin avait une façon de le présenter :

— Mon comptable… disait-il à voix haute ; puis il ajoutait précipitamment, d’une voix indistincte :

— … Michel Garneau.

C’est un peu par orgueil qu’il décida que lui aussi aurait une amie.

Il l’avait d’abord remarquée à l’office du mois de Marie où elle était apparue un beau soir dans le banc de mademoiselle Béland. Il l’avait vue ainsi obliquement, à quelques pieds en avant et de côté. Ses yeux s’étaient arrêtés sur un chapeau à grande boucle de ruban bleu qu’il ne connaissait pas, puis sur la nuque que les cheveux tirés en un haut chignon laissaient dégagée. Elle avait tourné la tête vaguement et il l’avait trouvée plutôt gentille.

La surprise avait été de la retrouver le lendemain au bureau de poste, encadrée dans le guichet de la Livraison Générale. Il avait appris qu’elle était des Trois-Rivières, nièce de mademoiselle Béland et que sa mère étant morte, elle habiterait désormais chez sa tante.

Il lui parlait forcément lorsqu’il allait faire les expéditions de la banque. Ce qui attira son regard, ce ne fut ni ses yeux, ni sa bouche, ni les traits d’un visage qui pourtant n’était pas sans charme. Le nez était simple, un peu impertinent du bout où il se relevait juste assez pour rompre la monotonie et ajouter du piquant. Les yeux étaient sombres, d’un brun banal ; mais les cils très longs alourdissaient et cernaient les paupières. La peau était à la fois fraîche et chaude, fraîche de grain et chaude de couleur. Ce qui surtout avait saisi Michel était la beauté des cheveux châtains visiblement très soignés. Elle y portait constamment la main en un geste précis et machinal, les lissant distraitement sur les tempes pour les remonter vers le sommet de la tête où ils étaient roulés en une longue coque suivant la mode du jour. Les yeux de Michel restaient fixés sur ce casque soyeux où chaque mouvement de la tête faisait courir des reflets mordorés.

La jeune fille le regardait, le sourcil gauche relevé de façon bizarre et interrogative, attendant qu’il se décidât à parler. Michel se rendit compte de sa distraction et rougit.

Il rougit et se sentit gêné. Son secret avait été surpris en même temps que lui-même l’avait connu. Pourquoi n’avait-il pas comme tout le monde regardé les yeux et le visage ? Ou la poitrine ? C’est que pour lui, il s’en rendait compte, rien n’était plus attrayant chez une femme, rien de plus capiteux que la beauté de la chevelure, couronne de reflets magiques et brûlants que ses yeux cherchaient d’abord.

Il fut en quelque sorte reconnaissant à cette étrangère de la révélation d’un instinct dont il eût ressenti de la honte, car il sentait là quelque chose d’anormal. Pour la première fois il devina ce que l’idée de péché pouvait avoir de terrifiant et de savoureux en même temps. Ces cheveux, il eût voulu les toucher, y poser ses lèvres, les caresser longuement.

— Qu’est-ce que j’ai d’extraordinaire, monsieur Garneau ? Est-ce que je suis décoiffée ?

Il se mit à rire.

— Pas du tout. Au contraire. C’est bien joli, cette coiffure.

— Ça vous plaît ?

— Beaucoup…

Elle avait pesé le paquet qu’il avait apporté.

— Ce sera quatorze sous.

— Merci. Bonjour.

Il vint désormais chercher le courrier deux fois par jour, au lieu du messager. Et chaque fois la conversation était plus longue et plus plaisante.

Si bien qu’un jour il se décida.

De son bureau à lui, il apercevait par la fenêtre la porte latérale du bureau de poste, justement celle des employés. Il la voyait sortir chaque soir.

Le mercredi il prolongea exprès son travail et à cinq heures moins sept, il sortait de la banque. Le temps de traverser la rue, de regarder les cravates dans la vitrine du magasin Grosbois et il entendit claquer la porte puis le martèlement léger de ses souliers sur les madriers du trottoir.

— Bonjour, mademoiselle Georgette.

Il avait su qu’elle s’appelait Georgette, Georgette Paquin. Il n’avait cependant point osé l’appeler Georgette, tout court, comme il l’eût fait pour quelqu’une de l’endroit. Mademoiselle Paquin ? Trop impressionnant, trop cérémonieux. C’est tout cela qu’il avait calculé, pendant qu’il contemplait les cravates et les chemises et la guettait, fouettant son courage pour cet abord qui l’effrayait quelque peu. Non qu’il fut timide ; mais l’idée d’un refus possible, en plein jour et en pleine grande rue, faisait se cabrer son amour-propre.

— Tiens bonjour, Michel, dit-elle tout uniment.

Encouragé, il se plaça de façon à ce qu’elle dût s’arrêter. Elle enchaîna :

— … Pensez-vous qu’il fait beau !

— Oui. Vous vous en allez chez vous ?

— Oui… J’ai fini pour aujourd’hui.

— Si j’allais vous reconduire ? Je voulais justement prendre une marche.

— Si vous voulez.

Elle habitait rue Saint-Jean. Mais d’un commun accord ils décidèrent de continuer un peu plus loin. Vers la rivière.

Arrivés au pont, ils tournèrent à droite et s’engagèrent dans le chemin qui conduisait au moulin des Tourville.

De grands ormes groupés en bouquets inclinaient au-dessus de l’eau leur couronne de jeunes feuilles. Ils s’assirent un moment sur l’herbe courte encore et dont chaque brin luisait comme du métal dans la claire lumière de cette longue journée de juin. Ils tournaient le dos au village et n’avaient devant eux que le fossé profond où la rivière du Loup coulait ses eaux alourdies de glaise ; et à perte de vue, au delà, l’aire des champs avec ses avoines et ses blés qui, brefs encore, formaient un tapis ras d’un vert tendre. S’il se tournait vers sa compagne, Michel apercevait, plus loin, le cimetière du village : un champ plus petit que les autres, sans un arbre, et où parmi les stèles peu nombreuses et la floraison des croix de bois, les rares monuments de pierre avaient l’air de grosses bornes.

Georgette se tenait un peu penchée, montrant un profil agréable où la bouche très rouge et un peu grande faisait une tache luxueuse. Elle avait soigneusement relevé sa jupe de drap et laissait ainsi voir la cheville et l’amorce d’un mollet charnu.

De temps à autre et sans se retourner, elle regardait obliquement, du coin de l’œil et avec une coquetterie évidente, Michel qui, d’abord assis, avait fini par se coucher à plat ventre dans l’herbe. Lui, regardait avec délices le soleil allumer les cheveux de sa nouvelle amie. Ils parlaient de tout et de rien, des gens du village, de leur travail, des Trois-Rivières où Georgette avait grandi, de Montréal où Michel avait l’ambition d’aller. Elle écoutait plus qu’elle ne parlait, tandis que lui, tout au plaisir de cette heure complaisante, sentait monter en son cœur une force et des ambitions nouvelles.

Un tourbillon d’ailes hésita puis s’abattit sur une branche.

— Tiens, un mariage d’oiseaux, dit-il.

— Et… où sont les mariés ?

— À cette heure-ci… ils sont… partis en voyages de noces.

Ils se mirent à rire tous les deux, devinant ce qu’il n’avait pas osé dire.

Michel pensa qu’il serait bon de poser un baiser derrière l’oreille, dans la mousse des cheveux dont, en fermant les yeux, il crut deviner l’odeur lourde, entêtante et sensuelle. Mais ce désir en même temps lui était doux et paisible. Un émoi subtil fleurissait en lui sans qu’il pût reconnaître un sentiment encore imprécis et si nouveau pour lui.

Les notes de l’angelus passèrent au-dessus de leurs têtes, très haut dans le ciel, comme un vol d’hirondelles. Trois fois trois. Instinctivement, ils levèrent les yeux.

— Il faut que je rentre, dit Georgette calmement. Ma tante doit se demander dans le monde ce que je suis devenue.

Pour l’aider à se relever, il lui tendit les deux mains. Elle se fit tirer paresseusement, ne s’aidant point, laissant tout son poids porter sur les bras de Michel. D’un mouvement glorieux, il la mit debout.

Ils reprirent le chemin du village, suivant la rue principale que la fin de la journée animait un peu. Ils rencontrèrent tout le monde et Michel en fut heureux.

Comme elle montait le perron de sa demeure :

— Bonjour, Michel. Merci.

— Bonjour, Georgette… Merci !

Elle eut un sourire bref puis se mordilla la lèvre d’un geste dont il avait remarqué qu’il lui était coutumier. Elle avait ainsi l’air de goûter une cerise.

— Vous voulez que j’aille vous chercher des fois comme ça ? Il ajouta, en façon d’excuse :

— … Nous finissons de travailler en même temps. Et puis, il fait beau. C’est l’été.

— Bien sûr.

Il se hâta de rentrer chez lui en chantonnant et de la porte cria à tue-tête.

— Bonjour maman, bonjour !

Du fond de la cuisine, Hélène lui répondit doucement :

— Bonjour, Michel.

Mais elle ne posa pas de questions.

Elle l’avait vu passer tout à l’heure.

CHAPITRE

XII


LA  buraliste des postes et le secrétaire de la municipalité seuls connaissaient Zéphirin Legendre. Pour le reste du village, c’était tout simplement Bébé, et cela depuis trente et quelques années.

Sans lui, la vie eût été hérissée de petits problèmes insolubles. Pour la plomberie, il y avait un plombier ; pour la construction, des menuisiers ; pour les meubles, un tapissier. Pour tout le reste, pour tout ce qui n’a pas de nom, il y avait Bébé.

Il tenait, près du pont de la Petite Rivière, une boutique que feu son père avait occupée avant lui et où tout le village passait deux ou trois fois l’an.

De métier, Bébé n’en avait point ; car il les avait tous. Il était né adroit et débrouillard comme un carcajou. Le docteur, pour affûter ses lancettes ; le père Calaouine, pour rafistoler son vieux fusil de braconnier ; la mairie, pour débrouiller la serrure du coffre-fort ; mademoiselle Laplante, pour sa machine à coudre ; tout le monde venait voir Bébé.

Sa boutique faisait le rez-de-chaussée d’une baraque carrée dont il habitait l’étage avec sa femme et ceux qui avaient survécu des onze enfants qu’elle lui avait donnés. Y habitaient en outre sa vieille mère, une nièce et un écureuil apprivoisé qui était le sixième à s’appeler Jérémie. Il y avait peu de temps que « le père ’Phirin » avait quitté cette boutique que pendant si longtemps il avait orné de sa barbe en collier et de ses oreilles à boucles d’or, souvenir des temps où il naviguait sur la grande mer. L’atelier avait jadis été éclairé par une fenêtre unique, avant que les araignées y eussent tissé des rideaux à peu près impénétrables au jour. À présent il n’y avait de lumière que celle, intermittente et falote, de la forge, et celle surtout, variable suivant jour et saison, de la porte ouverte à double battant. Bébé quittait l’établi quand le jour s’éteignait. De sorte qu’il faisait, l’été, des journées longues et l’hiver, de courtes sessions où il devait garder son pardessus plus une couple de vieilles vestes de laine pour ne pas geler tout vif. C’est là que chacun venait apporter le fruit de la dernière catastrophe domestique.

— Bébé !

— Tiens ! Bonjour, mademoiselle Léger !

— Bébé, je ne sais pas comment j’ai fait, mais j’ai cassé la pédale de mon bicycle. Je pense que ça n’est pas réparable. Papa va être fâché.

— Bon. On peut toujours essayer. Mettez-le là.

— Et… quand est-ce que ce sera prêt ? Bébé n’hésitait pas un instant :

— Vendredi midi.

— Vendredi, certain ?

— Certain.

— Bon alors, je viendrai voir lundi si c’est prêt. Elle connaissait Bébé.

— Bébé !…

— Tiens ! Bonjour Monsieur Grosbois.

— As-tu réparé mon moulin à café ?

— J’étais justement pour m’y mettre. Ça va être prêt betôt.

— Mais tu me l’avais promis pour la semaine dernière.

— Si vous voulez attendre, dans cinq minutes ça va être prêt.

Sans se presser Bébé finissait de limer la pièce qu’attendait Élisée Lafleur, le maigre bedeau. Tandis que, surgi on ne savait d’où, Jérémie s’était penché sur l’épaule de son maître et mangeait précipitamment une cacahuète.

— C’est com… com… combien, Bééé… bé.

— Quinze cents. C’est pas trop ?

Avec des mouvements mesurés de somnambule, il posait la pièce terminée sur l’établi, suivant sa curieuse habitude qui était de ne jamais remettre l’objet en main, glissait les quinze sous dans sa poche et s’arrêtait un instant les yeux clos. Puis il montait vers le fond de l’atelier, repoussait une voiturette d’enfant, une roue de faucheuse, un pédalier de meule, plongeait le bras sans hésiter dans un invraisemblable écheveau d’objets divers et l’en sortait tenant le moulin à café.

— Je ne sais pas comment tu fais, Bébé, pour te retrouver dans tes affaires !

— C’est bien simple, monsieur Grosbois ; je ne vois pas clair. Je suis myope. Alors ça ne me sert à rien de regarder. Comme ça, c’est moins compliqué.

En un tour de main, le moulin était en pièces, les morceaux épars parmi le fouillis de l’établi. La manivelle tombé par terre, il la poussa simplement du pied. Il saurait ainsi où elle était. D’un bond Jérémie s’était envolé sur le soufflet de la forge.

— Bonjour, bonjour Bébé ! Tiens, bonjour Édouard !

— Bonjour, monsieur Bigras ! dit Bébé au chef de gare.

— Bonjour, Casimir, dit en même temps Édouard Grosbois.

— Est-ce que mon moteur est prêt ?

— Dans cinq minutes, monsieur Bigras. J’allais justement commencer.

— Bon je vais attendre, j’ai soupé.

Il savait que c’était le plus sûr moyen.

Penché sur l’établi, Grosbois, chauve et bedonnant, et Bigras, hirsute et mince comme un clou, suivaient machinalement des yeux les mains agiles dont les doigts fins étaient éternellement gantés d’une croûte de cambouis.

— Tiens ? C’est une dent d’alluchon qui est cassée.

— Ah… Et qu’est-ce qu’on peut faire, Bébé ?

— On peut peut-être en trouver une autre.

Il fermait les yeux, hésitait un moment, puis plongeait sous l’établi et en sortait une boîte pleine de roues dentées.

— Dis donc, Bébé, qu’est-ce que tu penses de l’affaire de l’église ?

Le marchand avait posé la question ; et le chef de gare avait cligné de l’œil d’un air entendu.

— Quelle affaire de l’église ?

— Ne fais pas l’innocent. Tu n’aimerais pas ça que nous ayons une belle grande église toute neuve à la place de la vieille ?

— Il y a des vieilles choses qui sont bonnes et belles, monsieur Grosbois. Il y a aussi des choses neuves qui sont ni belles ni bonnes.

— Moi je suis pour le progrès. Du nouveau, du moderne, il faut du changement.

— C’est ce qu’ont dit les protestants ; et ceux qui virent capot comme les suisses de Maskinongé. Ils ont laissé le vieux pour du neuf. Moi je suis habitué à notre vieille église. J’ai pas besoin de changer.

— Toi, tu es comme le Sénateur. Parce que la chaire a été sculptée au couteau par les vieux, il ne veut pas qu’on y touche. À ce compte-là, on ne ferait jamais rien. On garderait toujours les mêmes habits, les mêmes maisons.

— … Et le même maire !… glissa doucement Bébé qui connaissait les ambitions du marchand.

— Certain ! T’as frappé juste sur le clou. Ça fait assez longtemps que Sévère Latour est maire ; si c’était pas de lui il y a belle lurette que Louiseville aurait grandi, aurait dépassé Trois-Rivières…

— Pas tant que ça, pas tant que ça ! insinua le chef de gare qui se hâta pourtant de balancer son opinion : Mais il y a du vrai là dedans.

— Voyez-vous, dit le gros Édouard en donnant de la voix comme s’il se fut trouvé en pleine réunion électorale, il faudrait qu’un bon homme se présente. Ça fait assez longtemps que ça dure. Par exemple, on n’est plus chez nous. Il y avait déjà un restaurant grec et une buanderie chinoise. Il y a maintenant un Syrien qui veut ouvrir un magasin. Il ne manquait plus que ça !

— Vous voyez bien que la ville grandit, insinua le chef de gare. Il est même question de faire une autre voie d’évitement. Ça, c’est une vraie preuve.

— Oui, mon Casimir, mais avec tout ça, on ne sera plus chez nous, à Louiseville. Franchement toi, Bébé, si tu avais à voter, entre Latour et… un bon homme ?…

— Oh ! moi, monsieur Édouard, je connais pas ça ! C’est pas que je suis tant que ça pour monsieur Latour. Mais c’est pas non plus que je suis contre. Il y a du bon et du mauvais, comme pour tout.

— Pourtant, il faudrait bien que tu décides pour qui voter ?

— Je voterais peut-être pas. Moi, j’ai pour mon dire que tout ça c’est du temps perdu. Mais surtout, ce que j’aimé pas c’est de voter contre quelqu’un…

— Mais tu n’as pas besoin de voter contre quelqu’un. Tu voteras pour quelqu’un.

— C’est la même chose, monsieur Édouard. C’est tout du même et du pareil, comme disait mon défunt père, puisqu’en votant pour un on empêche l’autre d’avoir son contentement. Au fond on devrait pas avoir besoin de maire, de député, d’échevins. Si chacun était à son affaire, on serait mieux. Si tout un chacun s’occupait de ses affaires à lui sans vouloir arranger les celles du voisin, qu’est-ce qu’on aurait besoin d’hôtel de ville, de prison, de parlement ? C’est tout ça qui monte les gens contre le voisin. S’il fallait croire tout le monde, tout le monde serait du pas bon. J’aime mieux rien écouter de tout ça. Je connais tout le monde ; et tout le monde me paraît du bon monde. C’est peut-être parce que tout ce que je leur demande, c’est de payer mon ouvrage quand ils m’en donnent.

— Sais-tu comment ça s’appelle des gens comme toi qui veulent pas de maire et de députés ; ça s’appelle des anarchisses et il paraît que c’est dangereux.

— Je sais pas ce que ça veut dire, monsieur Édouard. Mais si être narchisse, ça veut dire de vouloir de mal à personne, ben je suis peut-être un peu narchisse, comme vous dites. Pi j’en connais Un autre qui l’était peut-être aussi, de Son temps.

— Qui c’est que tu veux dire, Bébé ?

— Rien. Je me comprends.

Ce disant il donnait calmement un dernier tour de clé à la manivelle et posait sur l’établi le moulin à café.

— C’est combien, Bébé ?

— Oh !… quarante cents. C’est pas trop ?

Le marchand lui tendit une grosse pièce de cinquante sous.

— Tiens, ça vaut bien ça.

— Ça vaut quarante cents, monsieur Grosbois, quarante cents.

Et de sa poche il tira un dix sous qu’il mit sous les yeux du client.

Une ombre était apparue dans la tache du jour cru que faisait la porte béante.

— Tiens, bonjour Michel ! dit monsieur Bigras, qui attendait patiemment.

— Bonjour, tout le monde ! Bébé, peux-tu réparer le fer électrique de ma mère ?

D’un revers de main, Bébé remonta une longue mèche, blonde comme de la filasse de maïs, qui lui coulait devant les lunettes.

— Ah ! j’en ai jamais réparé ; mais il devrait y avoir moyen. Laisse-le-moi.

— C’est qu’elle en a besoin. J’aimerais mieux attendre.

Le jeune homme alluma une cigarette. Monsieur Bigras ne disait mot et attendait aussi que l’artisan eût trouvé ce qui n’allait pas dans son petit moteur. En cinq minutes ce fut fait ; un simple contact qui avait pris du jeu.

Monsieur Bigras partit à son tour.

Le soleil, qui s’en allait rejoindre les soleils passés dans la fosse du couchant, s’était abaissé au point qu’il entrait désormais tout droit dans l’atelier et le fouillait jusqu’au fond. Sur le terre-plein séparant la boutique de la route, étendue sur l’herbe grise et rase une chatte langoureuse prêtait son ventre maternel à ses chatons dont deux, après avoir foui la fourrure épaisse, avaient enfin trouvé les tétins et se gorgeaient goulûment ; tandis qu’un troisième, repu, jouait à avoir peur, caracolait de côté, le dos en arc, sa petite queue droite comme la hampe d’une bannière dont l’étoffe eût été arrachée par un coup de vent.

On entendait, glanés par le soir dans la campagne, les sons lointains qui jamais le jour ne se rendaient jusqu’ici mais qui à cette heure glissaient facilement sur les rayons obliques. Une vache meuglait longuement d’une voix caverneuse. Du bouquet de saule, de l’autre côté du ponceau, sortait tout un pépiement d’oiseaux pressés de se raconter le jour avant que la nuit n’eût mis son couvercle sur les nids.

Michel se sentait heureux de vivre, tièdement. Il songeait que la vie était bonne et Georgette, aimable.

— Tu travailles fort à la banque, Michel ?

Assis sur la poutre polie qui formait le large seuil de la boutique, le jeune homme répondit sans se retourner à Bébé qui éparpillait sur l’établi les pièces du fer à repasser :

— Pas trop. Et puis c’est un travail intéressant. On sait des choses sur les gens…

Il y eut un silence accordé à la lenteur du jour de plus en plus rose.

— Comment est-ce qu’elle est, ta mère ?

— Pas mal. Un peu fatiguée. Elle a le rhume aujourd’hui.

— …

— …

— C’est-il vrai que le notaire va laisser la banque et qu’on va ouvrir un nouveau bureau avec un gérant de Trois-Rivières ?

— Pour le nouveau bureau, c’est pas mal certain. Pour le gérant, il n’y a rien de décidé. C’est pas sûr qu’il vienne de Trois-Rivières.

— C’est un morceau qu’est dessoudé, dit Bébé. Je vais te souder ça tout de suite.

Il prit sa lampe, donna quelques coups de piston et mit son fer à chauffer.

— … Tu serais assez vieux pour être gérant, Michel. Tu connais assez les affaires.

— Oui… Ça fait maintenant cinq ans.

— Oui… oui…

Après avoir mis le mordant, Bébé d’une main saisit la baguette de soudure, de l’autre le fer rouge. D’un geste précis il fit couler une goutte de plomb sur la brisure. Il attendit un moment, puis rassemblant les pièces, remonta l’appareil. Après quoi il vint s’asseoir sur le seuil aux côtés de Michel. La lumière n’était plus ; sa journée était finie.

— Une cigarette ?

— Tu sais bien, Michel, que je ne fume pas. Ça encrasse les poumons.

Il se tailla une chique modeste.

Tout doucement la nuit avait avalé le jour dont il ne restait que des lambeaux accrochés au faite des arbres. Michel eut subitement le sentiment vague que quelque chose s’était assis auprès d’eux, quelque chose de bizarre et d’anormal qui n’était peut-être que le silence et la paix tiède qui ouataient l’air et enveloppaient le village. Les rares passants glissaient sur un tapis de soie grise.

— C’est curieux la vie, Michel, c’est curieux… Il y a des choses de même.

— Comme quoi ?…

— Des choses de même…

Il s’interrompit, pour reprendre après une pause :

— … Le monde est drôle. Quand on pense qu’ils sont bons, on voit qu’ils sont pas bons. Puis quand on pense qu’ils sont pas bons, on trouve qu’ils sont bons.

— À Louiseville en tout cas, c’est tous des bons catholiques.

— Ah !… ça va à la messe… Et ça fait ses Pâques sans manquer. Ça va à confesse ; y a pas à dire. Mais c’est pas toujours les ceusses qui se confessent le plus qui sont les meilleurs.

— C’est vrai, Bébé, ce qu’on dit ? Que t’as des drôles d’idées ?

— J’ai des idées. Oui… j’ai des idées. Ils disent ça.

— Des idées comme quoi ?

— Ben ! La religion, c’est nécessaire. On n’est pas des animaux, malgré que les animaux faut pas en dire du mal. Mais il y a tout le reste.

— Quoi encore ?

— Ben… tout le reste. Il y a les lois, puis il y a l’argent. Puis il y a la méfiance : et des fois la mauvaiseté. J’ai pour mon dire que sans tout ça, la religion serait peut-être pas aussi nécessaire. Mais comme les choses elles sont, il en faut. Ça fait un ballant.

— Moi, Bébé, je trouve que le monde, il est pas mal.

— Oui, tu trouves de même. Puis un jour tu trouveras autrement. Puis tu te souviendras de ce que je dis là. Je le dis pas souvent parce que les gens comprennent pas. Mais je le pense.

La marée silencieuse de la nuit était maintenant étale. Les lampes allumées aux fenêtres crevaient de taches jaunes les façades noyées. La chatte passa, portant dans sa gueule un de ses chatons, jambes et tête pendantes comme une loque.

— Mais pourquoi que tu dis tout ça, reprit Michel, vaguement ennuyé.

Il ne s’offensait point des idées émises par l’artisan, bien qu’elles le missent un peu mal à son aise. Tout le monde tolérait ces lubies qui ne faisaient de mal à personne et qu’il exprimait toujours de façon obscure.

— Je dis ça, parce que t’es un bon garçon, Michel. Mais il faut prendre les gens comme ils sont. Moi, je suis habitué. Mais toi, t’es jeune.

Il se tut et resta un long moment silencieux tandis que la paix immense du soir bourdonnait aux oreilles de Michel.

Puis l’homme dit simplement d’une voix qui semblait glisser sur les mots :

— Tu sais, ton père, mon Michel… ben… après tout, ton père… c’était pas un mauvais gars… pas un mauvais gars. Je t’assure.

Des grenouilles coassaient dans le bas-fond de la Petite Rivière où la vase étalait pour elles son tapis nuptial, tiède et doux. Cela faisait un bruit continu, quelque chose comme un scintillement musical, comme les voix innombrables et emmêlées des étoiles palpitantes.

— … Eh oui ! Michel… Il y a des choses de même… Seulement, Louiseville, c’est pas grand.

Le plus jeune des deux hommes, car il ne se sentait plus enfant, Michel, hésita à son tour avant que de parler. Il ne comprenait pas très bien. Et d’ailleurs il se sentait étrangement troublé par cette voix calme et amicale qui dans la nuit venue semblait ne sortir de personne en particulier. Ou peut-être de lui-même ; d’un lui-même inconnu.

À son tour il reprit :

— Évidemment. J’aurais plus d’avenir dans une grande ville.

— Ah oui ! Ça serait peut-être pas une si mauvaise idée… parce que, tu sais, Louiseville !…

Il poussa un soupir profond et ne dit plus rien ; mais se levant, il prit à l’aveuglette le fer électrique resté sur l’établi et le posa sur le seuil, à côté de Michel.

— C’est vingt cents, Michel. C’est pas trop ?

— Non. Bonsoir, Bébé.

CHAPITRE

XIII


IL  arrivait souvent à Michel, le soir, de promener sa solitude par les rues peu nombreuses de la ville ; rues si courtes qu’elles le jetaient presque aussitôt dans le lac indéfini de la campagne. Il errait ainsi pendant des heures d’un pas qui rythmait son humeur du moment.

Qu’il n’eût point d’ami, il l’attribuait à son naturel peu liant. C’est à peine s’il lui arrivait de causer, au magasin, avec les jeunes de son âge ; et, rarement, d’être invité à une soirée où l’on jouait à des jeux de société jusqu’à ce que fût arrivée l’heure des boissons gazeuses et de l’éternel gâteau des anges dont c’était la mode.

Mais le jeudi, le jeudi soir dont la coutume faisait ce qu’on appelait le bon soir, c’est-à-dire le soir important, le soir officiel, le soir sérieux, il passait quelques heures avec Georgette. Depuis un temps il la voyait même les dimanches. Il eût été volontiers plus souvent auprès d’elle, s’il n’eut eu de toujours l’habitude de tenir à sa mère une compagnie qui était la seule qu’elle connût.

Lorsqu’il voyait sa blonde, ils restaient tous deux assis sur la véranda dont une vigne grimpante, accrochée aux ajours de la boiserie, faisait une espèce d’alcôve où l’on était invisible. Théoriquement, la tante Béland les chaperonnait de la fenêtre du salon, gardée ouverte si le temps le permettait. Ainsi les convenances étaient sauves. En réalité, les deux amoureux s’installaient dans le coin bien à l’abri des indiscrets, tandis que le trottoir était si près qu’ils ne perdaient rien de ce que pouvaient se dire les passants.

Michel s’était enhardi petit à petit et y avait gagné quelques privautés. Georgette et lui passaient des heures l’un près de l’autre à se tenir la main en causant des choses et des gens quotidiens. Il avait un soir, avec une fausse négligence, posé son bras sur le dossier de la chaise de sa compagne ; la fois suivante il avait recommencé. Elle n’avait rien dit, si bien que, d’un geste qui faisait semblant d’être machinal, il avait touché du bout des doigts la nuque de la jeune fille, là où la chair est rendue encore plus douce par la soie fine des premiers frisons. Puis comme Georgette ne protestait pas, il s’était mis à caresser doucement ses cheveux en une caresse régulière et légère à laquelle il prenait un plaisir qui le bouleversait profondément. Enfin il était arrivé que le hasard d’un mouvement avait fait glisser la tête de la jeune fille sur son épaule. Il l’avait embrassée hâtivement et maladroitement sur le coin de la bouche. Là encore elle n’avait point bronché, n’avait eu geste de protestation ni de recul ; ni, à la vérité, de mouvement qui eût pu être un acquiescement ou un commencement d’abandon. Rien. Quand il l’embrassait ainsi, depuis, elle interrompait simplement sa phrase pour la reprendre aussitôt terminé le baiser.

Lorsqu’il pensait de la quitter, marchant vers la maison dans ce calme de la nuit qui le rendait plus conscient de la violence de ses désirs, il reprenait sa veillée à ce moment précis où son audace avait failli et où il n’avait point osé tenter d’aller plus avant. Il s’imaginait alors glissant ses mains fiévreuses le long de l’épaule ferme vers la mollesse souple de la poitrine, disant les choses qu’il eût voulu dire et qu’il ne savait comment aborder. La prochaine fois…

Elle aurait la tête sur son épaule. Il essaierait d’un baiser plus violent et dont entre jeunes gens on parlait bravement comme d’une chose connue et pratiquée. Certes, jamais encore il ne l’avait essayé. Cela lui paraissait le comble de l’audace. Mais si elle allait rester encore impassible :

— Georgette, dirait-il, tu es bien froide !

Sûrement elle protesterait :

— Mais non, Michel, je t’assure !

— Tu n’aimes pas quand je t’embrasse comme cela.

Et il l’embrasserait de nouveau, longuement, plus longuement encore, d’un baiser pénétrant tandis qu’il la serrerait sur lui et que sa main caresserait ses cheveux.

Il la sentirait alors qui se mettrait à trembler. À son tour elle l’entourerait de ses bras…

Comme la nuit était fraîche, il enlevait son pardessus. Laissant le vent de minuit calmer son front brûlant, hâtant le pas, il se perdait dans l’ombre des grands arbres sous lesquels les rues venaient se dissoudre.

Le jeudi suivant il se retrouvait près de Georgette, tremblant d’un désir qu’il tremblait encore plus de lui voir deviner.

Il avait pourtant vingt-deux ans. Mais tout ce qu’il connaissait de la femme était ces attouchements énervants qui ne faisaient que rendre plus aiguë sa faim charnelle ; et le souvenir de cette heure nocturne où il avait senti près du sien le corps provocant de la femme de son patron. Il songeait avec impatience au jour où sa situation enfin établie lui permettrait d’épouser une femme qui serait, assurément, Georgette. Et son imagination suppléant à une connaissance qui lui manquait, il se faisait du mariage une sorte de paradis matériel où rien ne comptait plus que des caresses jamais interrompues.

Quand cela arriverait-il ? Peut-être avant longtemps pourrait-il passer gérant ?

Par moments, il se sentait à l’étroit dans cette petite ville. Il lui venait des impatiences, presque des rébellions intérieures qui cependant n’éclataient point dans le vide relatif qui le baignait. Il avait des moments étranges où il regardait tout ce qui l’entourait avec des yeux inaccoutumés qu’il sentait pourtant être les siens. Moments où rien de tout cela ne lui semblait plus familier, bien qu’il y eût vécu toutes les années de sa vie, bien qu’il ne connût du monde extérieur rien que ce que lui en apportait le journal quotidien et les correspondances officielles de la banque. Il lui prenait parfois envie de jeter par-dessus bord — d’un coup — tout ce qui était lui et que par moment il sentait ne pas être le vrai lui-même mais bien quelque chose comme un vêtement taillé pour un autre et que les circonstances lui eussent imposé.

Ce qui lui manquait surtout était l’occasion d’exercer une force et une virilité qu’il sentait frémir en lui mais qui jamais ne trouvait à s’extérioriser. Il se savait capable de violence. Bien plus, il ressentait le besoin d’une explosion d’autant plus forte qu’elle était depuis plus longtemps contenue. Mais tous les jours le ramenaient à la même routine. Tous les matins il se mettait à tourner la même meule en suivant la même ornière avec sur les yeux le même bandeau.

Il s’en consolait en se sentant devenu un homme. Et c’est pour se prouver à lui-même sa maturité qu’il se forçait d’accepter délibérément cette vie courante sans combats et par conséquent sans défaites, si elle était sans victoires. Il sentait quelque fierté à n’être plus ce qu’il avait été autrefois : un enfant demi-sauvage vivant dans le royaume étrange des sons et des harmonies dont il ne voulait désormais plus rien connaître.

Sa vie aujourd’hui était canalisée. Il ne songeait point trop à l’avenir, tout en gardant en lui-même une confiance que l’analyse n’eût peut-être pas justifiée. S’il eut pris état de ce qui s’offrait à lui, peut-être eût-il été déçu. Mais il ne cherchait pas si loin.

Qu’il fût nommé gérant de la succursale de Louiseville lui paraissait chose possible, prochaine et désirable. Il lui semblait qu’il pourrait, lui, donner à cet établissement une impulsion dont il jugeait le notaire bien incapable. Il se voyait alors vivant entre la douceur de sa mère et le charme de Georgette.

Il était d’ailleurs encouragé par monsieur Lacerte dont les visites à Louiseville étaient cependant de moins en moins fréquentes.

Le vieil homme d’affaires semblait réussir à Montréal. Il était entré en association avec un autre brasseur de combines et ne venait à peu près plus jamais dans la petite ville. On n’en avait de nouvelles que lors des voyages d’Hélène à Montréal, voyages eux-mêmes de plus en plus rares. Monsieur Lacerte était néanmoins venu à l’époque des fêtes pour régler un certain nombre d’affaires et aussi « pour voir les vieux amis ». Il avait apporté à Hélène son cadeau habituel, cette fois une ménagère en argent avec les burettes pour sel, poivre, huile et vinaigre.

Michel avait eu un sentiment bizarre d’éloignement et de rapprochement à la fois. Maintenant qu’il n’était plus un enfant, et maintenant surtout qu’il était comptable à la banque, il lui semblait que la distance entre son parrain et lui avait singulièrement diminué. Il se rendait compte que cela tenait à un double fait : l’idée accrue de sa propre importance et celle, diminuée, de l’importance de son parrain. Pour peu que cela continuât, il ne sentirait plus en sa présence cette timidité qu’il avait eu autrefois. Mais il lui resterait toujours une gratitude émue envers celui qui avait été si bon pour la veuve et pour l’orphelin.

Il avait même été gêné cette année-là, par l’attitude de sa mère. Elle avait accepté le cadeau traditionnel de parrain avec reconnaissance, certes, mais avait paru presque… désappointée. Michel n’avait pas compris, jusqu’au moment, plusieurs jours plus tard, où examinant le cadeau, il s’était aperçu à son tour que la pièce n’était point neuve.

Mais monsieur Lacerte n’en avait pas moins grandi dans son estime, même si le changement de perspective avait quelque peu diminué sa stature. Car le vieil homme — il était désormais réellement vieux — lui avait parlé quelque peu de ses affaires et lui avait même demandé conseil touchant la liquidation de certains intérêts qu’il avait encore dans la région et dont il se voulait départir. Il lui avait expliqué les opérations dans lesquelles il allait s’engager avec ce partenaire trouvé à Montréal et qui se révélait un financier d’envergure.

— Mon petit Michel, avait-il dit en se frottant les mains, si je réussis à monter cette affaire de biscuits, je vais être riche ; mais riche pour vrai.

— Mais vous n’êtes pas pauvre, mon oncle. Vous êtes riche !

— Je trouvais ça, moi aussi autrefois, quand j’étais à Louiseville. Parce que je faisais les plus grosses affaires du canton, je me pensais millionnaire. Mais depuis ce temps j’ai connu MONTRÉAL.

Il avait une façon large de dire ce nom en appuyant instinctivement sur la première syllabe, sur ce MON emphatique qui était presque une prise de possession.

— À MONTréal, un homme qui fait cent mille piastres d’affaires, c’est un petit commerçant. Tu sais, à moins d’un million !…

Pour le million, sa voix s’était faite négligente comme si ce chiffre eut été sa pâture quotidienne.

— Un million, mon oncle, c’est beaucoup. Même à Trois-Rivières…

— Trois-Rivières ! Hé ! C’est rien… C’est pas comme Montréal et New York ! Si mon affaire de biscuits réussît…

— Mais il faut en vendre des biscuits, mon oncle, pour faire un million d’affaires.

— Mon Michel, c’est une question d’annonce, de réclame.

— De réclame ?

— Oui de réclame. Ici on ne sait pas ce que c’est. Comme le dit mon associé : « Il ne faut pas offrir aux gens ce qu’ils demandent. Non ! Il faut leur faire demander ce qu’on offre ». Leur entrer dans la tête qu’ils ne peuvent pas s’en passer. Des annonces partout, dans les journaux, sur les murs, sur les poteaux, dans les villes, les villages, les campagnes. « Le biscuit Parfait, le seul. » « Le biscuit Parfait.. » « Le biscuit Parfait… »

Il était devenu lyrique ; mais Michel ne reconnaissait plus les mots ni les intonations de son parrain. Il le regardait étonné, un peu inquiet, et soudain il comprit. C’était l’autre, l’associé, qui parlait ainsi par la bouche de monsieur Lace rte.

— C’est pour ça, mon Michel, que je veux ramasser tout ce que j’ai. Dans quelque temps nous allons lancer notre affaire.

— Mais pourquoi, mon oncle, vous donner tout ce mal ? Pourquoi ne pas jouir un peu de la vie. Vous avez de quoi vivre et personne à qui laisser votre argent.

— Tu penses, Michel !

En disant ceci le vieux l’avait regardé par-dessus son lorgnon, ce même vieux binocle qu’il avait toujours eu mais dont les verres maintenant étaient si épais que les yeux en paraissaient grossis démesurément.

Et Michel avait compris. C’est à eux, à lui, que son oncle songeait à laisser son bien lorsqu’il viendrait à mourir !

Évidemment ! Il n’avait neveu véritable ni nièce que l’on connût. À peine des cousins éloignés qu’il ne voyait jamais. Le jeune homme regarda son « oncle » avec des yeux que l’émotion brouillait presque. Il songea qu’il eût été doux d’avoir pour père ce parrain à qui ils devaient tant ; au lieu de celui auquel il s’interdisait de penser et de qui il ne tenait, à part la naissance, qu’un nom dont il avait à rougir. Il sentit que pour monsieur Lacerte il ferait tout, poussé par un sentiment filial qui ne pouvait exister et qui existait pourtant, vigoureux et purifiant.

Et voici qu’il se prit à songer que sans doute ils devaient à parrain plus qu’il n’avait jamais deviné. Il comprit que constamment le vieil homme les avait encouragés et aidés. Il ne dit rien mais regarda monsieur Lacerte un moment, les yeux dans les yeux, avec dans son regard une reconnaissance attendrie que l’autre devina.

— C’est bon, Michel, c’est bon ! dit-il brusquement, d’un ton bourru.

CHAPITRE

XIV


CET automne, Louiseville ne manqua pas d’une animation à laquelle Michel prit un intérêt qui ne lui était point ordinaire. Mais il lui semblait qu’il dût désormais participer à la vie collective de la ville plus qu’il ne l’avait fait jusqu’alors. Son âge l’y poussait — il avait désormais droit de vote — et surtout un sentiment accru de son importance ; car la banque lui semblait être une des plus nobles cellules de la vie commune. Monsieur Jodoin, à cause de son âge et de sa prostate qui ne lui laissait point de repos, s’intéressait de moins en moins aux affaires dont il était d’ailleurs visible qu’elles passeraient bientôt en d’autres mains. Les communications officielles du bureau-chef le laissaient clairement entendre. Depuis quelques mois, la direction de la Banque était pratiquement le fait de Michel qui y voyait un entraînement utile à sa gérance prochaine. Or le devoir d’un gérant de banque était assurément de se mêler activement à la vie de la région, d’une façon détachée toutefois, d’une façon quelque peu supérieure même et en se gardant bien de jamais prendre parti dans les querelles et les rivalités intestines.

Il y avait d’abord eu les élections municipales.

Monsieur Grosbois avait fini par satisfaire l’envie qui depuis des années le tenait de poser sa candidature à la mairie ; et comme personne ne le lui avait offert, il avait organisé une manifestation de sentiment populaire sous forme d’une délégation de citoyens — ses clients et ses fournisseurs — qui étaient venus le prier.

Marchand de son métier et progressivement enrichi dans le commerce de la quincaillerie à quoi il avait depuis peu ajouté la confection, il avait deux ambitions qui la nuit le tenaient parfois éveillé et le jour le faisait s’arrêter, les yeux vagues. D’abord, celle de diriger un grand bazar à l’instar de ceux de Montréal ou de Québec. En esprit il voyait l’affiche, en lettres hautes de deux pieds : LES MAGASINS GROSBOIS ET FILS. Il se voyait aussi photographié sur le seuil, en manches de chemise pour que l’on vît bien qu’il était le propriétaire.

Sa seconde aspiration était vers les honneurs. Il enrageait secrètement de voir monsieur Latour, de moitié moins riche que lui et qui ne vendait que de la vulgaire épicerie, avoir droit au titre de Son Honneur le Maire, et occuper la place d’honneur, à côté de monsieur le Curé, dans les distributions de prix et les réceptions de notables. Il souffrait surtout de se sentir définitivement arrêté au deuxième échelon social sinon au troisième. Il y avait au-dessus de lui tous les gens dits « de profession » : le notaire Jodoin, le vieux docteur Vincent et le jeune docteur Elphège Caron qui, avec les habitants du presbytère, formaient l’aristocratie de l’endroit. Du fait de ses fonctions, monsieur Latour avait le droit de les coudoyer. Il y avait le dentiste, ce docteur Langevin qui se donnait des airs et qui, chaque fois qu’il le rencontrait, traitait de « cher confrère » le docteur Caron. Ce dernier en pâlissait de colère. Il fallait enfin ajouter, comme habitant le même étage, monsieur Laganière qui n’était certes qu’agent d’assurances mais que son poste de député provincial faisait important. En outre, n’avait-il pas fait son cours classique ? Jusqu’en Belles-Lettres, du moins ! Tous ceux-là tenaient le haut du pavé en vertu de droits que personne ne pouvait leur contester. Ce qui manquait surtout à monsieur Grosbois, et il en avait conscience, était l’instruction qu’il affectait de mépriser ouvertement : « Je ne sais pas beaucoup lire », disait-il, « mais pour savoir compter, ôtez-vous de là » ! Il avait aussi, en parlant des gens « instruits » des façons de dire et des intonations qui montraient que pour lui « avoir fait son cours » était, sauf chez un prêtre, quelque chose d’aussi anormal que d’être venu au monde avec deux pouces à la même main.

Il n’en affectait pas moins, pour cacher son ignorance, d’employer des expressions sonores qu’il modifiait parfois curieusement. Ainsi, il disait à tout propos :

« Quel beau panama ! ». Il voulait dire panorama. Ou encore : « La voiture de la malle fait la lavette entre Louiseville et Yamachiche et versi-versa. »

Il ne perdait pas une occasion de dire combien il admirait le « maître d’autel » de l’église paroissiale.

Dans son premier discours de la campagne électorale, place du Marché, il s’était écrié :

— Si vous m’élisez à la mairerie, je serai ménager de votre argent. Je serai près du trésor de la ville comme un lion rougissant.

Évidemment, cela était resté ; à son insu on ne l’appelait plus dans Louiseville que « le Lion rougissant ». On riait ; mais Sévère Latour, maire sortant, riait de moins en moins. Il ne laissait même pas de commencer à s’inquiéter.

Car le Lion ne faisait pas que « rougir » ; il s’agitait fort. Il dépensait libéralement au lieu de se contenter d’être aimable pour tous et d’offrir un verre à quelques électeurs choisis, comme l’avait toujours fait monsieur Latour, assez près de ses sous, ce que chacun savait.

Michel avait été flatté qu’on lui demandât, après le refus du notaire il est vrai et avec une centaine d’autres, de signer en qualité d’électeur le bulletin de présentation de monsieur Grosbois. Pour la première fois on lui donnait l’impression qu’il était quelqu’un ; l’impression que l’on avait conscience de son existence et que dans le faisceau des volontés humaines, la sienne avait pris puissance. Mais d’un signe monsieur Jodoin lui avait intimé l’ordre de s’abstenir. Ce dont il avait été chagrin, jusqu’à l’explication :

— Mon garçon, tu n’as pas l’air de te rendre compte de ce que c’est que la banque. Quand on est de la banque, on ne se mêle pas de politique. On reste au-dessus de ces affaires-là. Comme monsieur le Curé, mon garçon, comme monsieur le Curé.

Il n’en avait pas moins suivi avec curiosité les événements.

Dès le lendemain de la mise en nomination, on avait vu un spectacle inouï. Une espèce de chariot avait passé et repassé par la demi-douzaine de rues de la ville, sous les yeux ébaubis des électeurs et escorté par tout ce que Louiseville comptait de va-nu-pieds. C’était tout simplement l’automobile, mais oui, l’automobile du Garage Central conduit par Bouteille en personne et sur quoi on avait bâti un énorme cube de calicot blanc surmonté à chaque coin de drapeaux du Sacré Cœur et de drapeaux du Pape. Sur chacune des parois on lisait en grosses lettres bleues et rouges :

COMME MAIRE VOTER POUR ÉDOUARD GROSBOIS
candidat du peuple — candidat honnête
Louiseville EN AVANT !

En vérité, personne ne doutait de l’honnêteté d’Édouard Grosbois. Ni du fait que Louiseville allait de l’avant, bien que cela ne fût pas très perceptible aux gens de l’extérieur. Quant à l’honnêteté de l’ambitieux marchand, on savait que pour rien au monde il n’eût triché d’une ligne sur la mesure du drap ou mis le pouce sur la balance, fut-ce par distraction ; que personne n’était plus généreux que lui quand passait la guignolée, la veille du jour de l’an.

Mais on n’ignorait pas non plus — ce qui n’enlevait rien à son prestige, au contraire — qu’il s’entendait fort bien avec le député et que cette association était profitable à tous deux. Dans la construction du pont métallique sur la rivière du Loup, le gros Édouard avait tout fourni. À la suite de quoi Alcide Laganière avait acheté, et payé comptant, la maison de Charles-Édouard Poirier et l’avait refaite au point qu’on disait maintenant « la résidence de monsieur Laganière » (ses ennemis l’appelaient « la Maison du Pont » ) ; les trois filles Laganière avaient eu chacune leur bicyclette et madame Laganière un manteau de rat musqué. Pour ce qui est de Grosbois, personne mieux que Michel ne savait la grosseur des dépôts bancaires qu’il avait faits à cette époque ; jusqu’au moment où il avait acheté d’un coup quatre mille dollars d’obligations.

Or après une campagne électorale de quelques jours, le scrutin eut lieu : Grosbois l’emportait, par une faible majorité, il est vrai, mais il l’emportait. Il serait désormais Monsieur le Maire ! Mais ce triomphe, il le devait à un trait d’astuce, à un trait de génie de Georges-Édouard Gendreau, propriétaire de l’hôtel Canada et son principal agent électoral.

Le vote devait avoir lieu un lundi. L’avant-veille, samedi, dans la soirée, Bouteille avait subrepticement fait le tour d’une trentaine de maisons choisies : celles des gens besogneux et qui, sur les listes secrètes, étaient pointés comme favorables à la candidature de monsieur Latour. Tout en leur recommandant le plus grand secret, l’émissaire leur avait donné des instructions précises sur l’heure où ils devraient se rendre au bureau de scrutin et sur la façon de faire leur croix. Et en partant, il avait glissé dans la main de chacun un billet de deux dollars en ajoutant :

« Prenez ça pour boire un coup à la santé de not’maire, monsieur Latour. Trompez-vous pas : sur le papier c’est pas le premier nom, c’est le second, celui d’en dessous. Prenez-ça. Comme ça, je suis certain que vous voterez du bon bord ! »

Jusque-là rien que d’ordinaire et de normal, sauf de voir chez monsieur Latour l’ambition triompher de l’avarice. Les gens avaient même trouvé amusant de voir ce damné Bouteille travailler en sous-main contre monsieur Grosbois.

Mais la suite de l’histoire, que l’on ne connut que plus tard, atteignit des sommets inimaginables.

Le lendemain matin, dimanche, veille du scrutin, une demi-heure avant la grand’messe, monsieur Grosbois se présentait en trépignant à la porte du presbytère. Les cheveux en tourbillon, le chapeau sens devant derrière, sans cravate, il insistait pour avoir avec monsieur le Curé une entrevue de la plus extrême urgence. En quelques mots furieux, il révélait au chanoine Desgroseilliers ce qu’il venait d’apprendre de source absolument sûre : voyant que lui, Grosbois, allait être élu, un agent de monsieur Latour était passé chez certains électeurs sans scrupules ou simplement dans le besoin et pour deux dollars avait acheté leur vote.

La réaction de monsieur le Curé était inévitable. Car il ne se faisait d’élection dans la paroisse que la chaire ne retentît d’une homélie sur l’honnêteté électorale et d’une mercuriale contre les pratiques déshonnêtes de certains candidats. Monsieur le chanoine Desgroseilliers, qui avait l’esprit civique, votait, faisait voter ses vicaires et tenait à ce que dans sa paroisse tout se passât dans l’ordre.

Dans le cas présent, son premier réflexe fut de douter ; pareille chose ne pouvaient survenir après tout ce qu’il avait prêché depuis vingt ans. Mais monsieur Grosbois, les yeux exorbités, insistait :

— J’ai les noms, monsieur le Curé, j’ai les noms ! Pas tous, évidemment, mais plusieurs !

— Vous allez me les nommer, monsieur Grosbois. Mais je ne peux pas vous croire, je vous le dis.

— Très bien, je vais vous en nommer un ; et on va voir si c’est vrai. Moi aussi, monsieur le Curé, j’espère que c’est une calomnie ; j’espère ! Ça serait trop déshonorifiant. On m’a dit que le ’Toine Gadoury…

Cela ne traîna pas. Mandé dare-dare au presbytère, le ’Toine Gadoury arrivait dix minutes après. Et là, dans le secret du bureau, après un terrible combat verbal et une promesse d’impunité, tout tremblant il avouait que Bouteille, en effet…

— Comment, c’est Bouteille, c’est lui ! Ça, c’est le comble ! soupira monsieur Grosbois.

… que Bouteille, trahissant son bienfaiteur, lui avait donné deux dollars en lui faisant promettre de voter sans faute pour monsieur Latour. Il avait d’abord refusé, mais Bouteille avait insisté :

« T’as pas à te gêner. Monsieur Latour a décidé qu’il gagnerait. Monsieur le Curé est pour lui… »

— Il a eu l’audace de dire ça, le misérable ! s’écria le chanoine, les mains levées vers un ciel qui n’était que le plafond où erraient quatre mouches.

— Fais pas l’imbécile, qu’il a dit, Bouteille. Tout le monde le prend, l’argent. T’es au moins le quinzième !

Vingt minutes plus tard, monsieur le Curé montait les marches de la chaire, deux à deux malgré son âge, et sa dignité ne lui permettant pas de les monter quatre à quatre.

« Mes chers frères, j’ai appris », dit-il d’une voix tonnante après les annonces ordinaires de messes mortuaires et de mariages, « j’ai appris que des gens de ma paroisse, de ma paroisse ! sont assez sans-cœur pour vendre leur vote à un candidat aux élections. Ce candidat, je ne le nommerai pas. Mais ce que je peux vous dire c’est que ce n’est pas un nouveau dans la politique. Jamais je n’aurais cru cela de mes paroissiens. Ce que je peux vous dire aussi, c’est que je les connais ceux qui ont accepté de l’argent. J’ai les noms. Et demain, jour d’élection, si seulement un de ces malhonnêtes se montre au bureau de votation, c’est à moi qu’il aura affaire ! »

Le lendemain soir, monsieur Grosbois battait monsieur Latour par sept voix. Il lui en avait coûté trente-huit fois deux dollars ; mais les trente-huit partisans de monsieur Latour, épouvantés, étaient restés chez eux et n’avaient point osé voter.

Ce fut un éclat de rire d’un bout à l’autre du comté ; pas trop fort cependant de peur que le bruit n’en vînt aux oreilles de monsieur le Curé.

Michel, lui, avait voté pour monsieur Grosbois qui était un des meilleurs clients de la banque.

Il y eut à part cela, pour la première fois en dix-huit ans, un meurtre.

Cela s’était passé dans un rang éloigné et sur une ferme isolée au pied des collines. Un valet de ferme avait étranglé la femme de son maître. Le crime à lui seul eut suffi à donner de l’importance aux gens de l’endroit ; Mais surtout l’on chuchotait certains détails scabreux qui faisaient plus extraordinaire encore un événement si rare. Chacun se montrait ouvertement scandalisé ; mais chez tous les Louisevillais, comme on disait d’habitude, — ou chez les Ludovicapolitains, disait monsieur le Premier vicaire — on sentait en même temps un orgueil secret du fait que pendant quatre jours leur ville eut la manchette dans les grands journaux de Montréal.

Toutefois, ce second événement qui, au début, avait passionné Michel comme tout le monde, perdit subitement pour lui de son importance. Car vers la fin de novembre Hélène tomba vraiment malade.

Cela avait commencé par des ennuis du ventre qu’elle avait tenus secrets, attribuant à son âge les incommodités dont elle souffrait. Pourtant Michel était devenu soupçonneux : il arrivait souvent que sa mère eût les yeux lourdement bistrés. Sa peau avait perdu de sa transparence et elle avait maigri du visage tout en paraissant prendre de l’embonpoint. Ses cheveux, si beaux jusque-là, ternissaient aux tempes. Bref, elle semblait engagée sur la pente de la vieillesse et y glisser rapidement, trop rapidement pour que cela fût normal.

Sur les instances de son fils, elle alla consulter. Mais elle choisit le vieux docteur Vincent, qui lui paraissait moins gênant à cause de ses cheveux blancs. Il la questionna, puis il lui recommanda un traitement sur lequel elle ne voulut donner à Michel aucune précision.

Mais comme au bout de quelques semaines, elle semblait ne pas aller mieux et que visiblement il lui était désormais pénible de se lever le matin, Michel, inquiet, proposa un voyage aux Trois-Rivières.

— Nous allons consulter un bon docteur, le docteur Normand. Tu sais, il a sauvé madame Gravel il y a deux ans.

— Mais, voyons donc, Michel, ce n’est pas si grave. Je t’assure que ça va mieux. Et puis je dois retourner voir le docteur Vincent, mardi.

— Mais, maman, il ne faut pas négliger ça, la maladie. Allons à Trois-Rivières. Je vais demander une journée de congé à monsieur Jodoin.

— Non, non. Ce docteur-là, c’est un chirurgien. Il va me proposer de m’opérer.

— Mais si c’est nécessaire, maman !

— Jamais je ne me laisserai opérer. Et puis tout ça, ça n’est rien, c’est mon âge. C’est des choses de femme. Tu ne connais pas ça.

Ce qu’elle ne dit pas mais qui l’inquiétait elle-même, c’était que ses pieds étaient le soir de plus en plus enflés.

CHAPITRE

XV


OUI    vraiment, cet automne apporta à Michel des soucis nouveaux.

Et pourtant, cette époque de ses vingt et un ans était celle qui, vue autrefois de ses quinze ans, semblait devoir être la plus belle.

Mais la santé de sa mère lui causait de plus en plus d’inquiétude. Le fils se rendait compte des efforts que faisait Hélène pour afficher ce qu’elle croyait être le même sourire, mais qui la trahissait. D’ailleurs, elle traînait maintenant des heures au lit, le matin. Elle y avait même ajouté la sieste, sous prétexte d’une fatigue qui ne lui était certes point habituelle.

— Je veux me reposer pour me refaire une santé et une beauté, disait-elle en riant. On ne sait jamais. Peut-être quelque veuf viendra-t-il me demander en mariage. C’est pour cela que je me couche tôt et me lève tard. Si toutes les femmes faisaient comme moi !…

Elle en était rendue à se mettre au lit sitôt fini le souper ; et Michel s’était aperçu, pour être revenu un jour à l’improviste, qu’elle se levait à peine une heure avant midi, juste à temps pour lui préparer son repas.

Mais même ce régime prudent ne lui allait guère. Elle fanait de semaine en semaine et assez pour que Michel se rendit compte d’un changement si rapide. Ses lèvres étaient appâlies. Sa peau devenait mollement transparente, un peu cireuse. Ses cheveux dont elle avait été si fière et qu’elle soignait moins désormais, dans un abandon progressif de sa coquetterie ancienne, ces cheveux que Michel caressait toujours en l’embrassant, s’étaient éteints ; aux tempes, ils avaient pris ce gris terne, cendreux et sans douceur, qui vient aux blondes avec la maturité. Pour comble, ses dents s’étaient mises à se carier rapidement si bien qu’elle les avaient fait enlever et portait désormais deux râteliers dont le docteur Langevin était très fier mais qui blessaient Hélène dans son orgueil et dans son sourire.

Les derniers vendredis qu’elle était passée par les rues pour se rendre au marché, les hommes s’étaient retournés à son passage comme ils le faisaient autrefois. Mais cette fois leurs regards avaient été de surprise et un peu aussi de regret. C’est un été vivant qu’ils voyaient ainsi se flétrir. Tous obscurément s’étaient sentis naguère rafraîchis quand leurs yeux, et leurs désirs inavoués, se posaient sur Hélène Garneau. Elle avait vraiment été la fleur de la petite ville. Et bien des jeunes gens avaient rêvé d’elle.

Cette fois monsieur Bigras avait dit à son ami Laferrière :

« As-tu vu cette pauvre Hélène Garneau. Elle est bien changée. Je crois qu’elle file un mauvais coton. Que c’est de valeur, elle qui était si jolie ! »

Jean Grosbois, le fils du maire, avait dit à Louis Laganière :

« As-tu vu madame Garneau, comme elle est changée ! Je pense qu’elle aurait besoin d’un homme. Tu sais, je n’aurais aucune objection à la soigner. » Et tous deux s’étaient mis à rire, d’un rire trouble et novice en même temps.

Quant à madame Léger, elle était exprès allée rendre visite à son amie mademoiselle Béland, la vieille tante de Georgette.

« Non ! mais avez-vous vu la Garneau, dernièrement. Non ? Ben, c’est pas beau. Elle est pas faraude, je vous le dis. »

Sur les instances de son fils, elle avait cessé de vendre des chapeaux. Depuis quelques mois d’ailleurs, depuis qu’elle se sentait ainsi lasse d’une lassitude qu’elle n’attribuait qu’aux changements profonds que l’âge lui apportait comme à toutes les femmes, elle n’avait plus goût à ce travail qui autrefois était pour elle un si agréable passe-temps. Il y avait des mois qu’elle n’était allée à Montréal. Les quelques chapeaux qui lui restaient avaient, sous la poussière, l’air de bouquets jetés en un coin après la fête. Dans les boites dormaient plumes et rubans. La glace ovale se voilait et ne reflétait plus que les fleurs bleues déteintes du papier tenture.

Les bénéfices évidemment n’avaient jamais été bien grands. Si petits qu’ils eussent été cependant, ils aidaient à boucler le maigre budget de la maison où par ailleurs la dépense n’était pas forte. En outre, dès que Michel avait commencé de gagner, il avait intégralement remis son salaire dans les mains de sa mère, se réservant à peine un dollar pour ses cigarettes et ses menus, bien menus plaisirs. Depuis qu’il fréquentait Georgette, cependant, il avait été plus dépensier ; sa toilette était plus soignée et il amenait de temps à autre son amie prendre chez Adamakis, le Grec, une glace compliquée de confitures et d’amandes. Son salaire était maintenant de seize dollars par semaine. Il pouvait faire le magnifique. Il suffisait d’autre part qu’Hélène vendit une couple de chapeaux pour que la maison connût une aisance qui jamais n’y avait régné, même du temps, si oublié, de Ludovic Garneau.

Mais aujourd’hui cela ne suffisait qu’à peine. Il fallait payer les visites du docteur Vincent et les toniques qu’il fabriquait à l’intention de sa malade. Il venait tous les lundis. Chaque fois, Michel s’arrangeait pour rentrer avant son départ, car le vieux praticien savait trouver les mots qui rassurent. Et pourtant, malgré ces affirmations réitérées, malgré ce visage calme et paternel, Michel retrouvait son inquiétude dès que le docteur les avait quittés.

Michel avait un autre souci. Depuis quelque temps, Georgette semblait moins accueillante. Il l’avait trouvée distraite, un soir, que comme tous les jeudis puisque c’était sa blonde et qu’il avait à son égard des intentions sérieuses, il allait passer la soirée avec elle. La semaine précédente il n’avait pu la voir que très peu, ayant eu à rester près de sa mère. Quand il avait revu son amie, elle lui avait paru singulièrement refroidie.

La questionner, il ne l’avait voulu ni osé. Sans doute s’agissait-il d’une saute d’humeur passagère et ce froid serait-il vite passé. Elle s’était laissée embrasser un peu, comme d’habitude, à l’abri de l’écran qui fermait un coin du salon. Mais quand il avait voulu prolonger son baiser, le faire plus tendre, plus amoureux, elle l’avait repoussé d’un geste presque impatient.

— Fais donc attention, Michel, ma tante est là, avait-elle dit à voix basse. Mais il avait semblé à Michel que sa voix sonnait faux.

— Voyons, Georgette, je l’ai entendue monter dans sa chambre tout à l’heure.

— Mais elle peut revenir. Laisse-moi !

— Georgette, rien qu’un autre. Encore un.

Il l’avait saisie par la taille et tâchait de rapprocher du sien le corps souple et plastique de la jeune fille. Ses lèvres cherchaient la nuque, goulûment, maladroitement. Elle le repoussa du coude et de la main.

— Laisse-moi tranquille. D’ailleurs tu ne pourras pas rester longtemps ce soir. Il faut que je me couche de bonne heure : j’ai mal à la tête.

Le ton de sa voix parut à Michel si étrangement glacé qu’il en fut transi. Il sentit sa gorge se serrer et pour la première fois il perçut qu’il l’aimait profondément. Ce qui au début n’avait été qu’un désir charnel à quoi s’ajoutait l’orgueil d’être l’ami en quelque sorte officiel de cette jeune fille jolie, s’était lentement sublimé, bien que, plus que jamais, il ressentît auprès d’elle, à son contact, le même émoi profond. Mais une douceur était passée en lui depuis quelque temps, un flot très doux qui venait battre son cœur de longues vagues mollissantes, une tendresse qui lui était d’autant plus délectable qu’elle ne lui était point naturelle ni coutumière.

Ce soir-là, il sentit que dans le bleu de son ciel intérieur un nuage se levait, lourd et chargé de menaces. Georgette de toute évidence n’était plus la même. Il dut la quitter tôt. Elle était nerveuse et semblait presque chercher querelle.

— À quelle heure reviendrais-je, dimanche soir ? dit-il comme d’habitude en la quittant.

— Je voulais justement te dire que dimanche soir je ne peux pas te voir. Ma tante a besoin de moi. Nous devons aller à Yamachiche voir mon oncle Paul qui est malade.

Or le dimanche soir, passant devant la maison, Michel aperçut de la lumière à la fenêtre du salon. Il s’arrêta subitement, surpris, torturé par le doute. Le store baissé empêchait qu’il ne vit à l’intérieur. Peut-être quelque voisine était-elle venue garder la maison et donner à manger au chat. D’un pied hésitant il monta les deux marches du perron et se trouva sur la véranda. La rue était déserte. Il fit un pas de côté et fut dans l’ombre de la vigne dont les noirs rameaux emmêlés le cachaient à la vue. Se penchant enfin, il regarda par l’interstice laissé entre le bas du store et le rebord de la fenêtre.

Georgette était assise sur le divan ; et tout près, un bras autour de sa taille, qui lui disait à l’oreille des mots qu’il ne pouvait entendre mais qu’il devinait… Jean-Marie Nodier !

Sous son poids une planche soudain craqua. Georgette leva brusquement les yeux. Oubliant qu’il était dans l’ombre, Michel se sentit regardé, fixement.

Il se jeta hors de la véranda et fuyant la lumière qui clignotait au coin de la rue, enfila une rue de traverse.

Il marcha longuement dans les rues noires que novembre gelait et où, le long des trottoirs, les flaques d’eau se croûtaient d’une glace que son pied rageusement faisait éclater. D’abord rapidement, comme pour fuir l’image torturante qui se collait pourtant à son souvenir, puis plus lentement à mesure que les bouillons de la colère s’apaisaient pour ne laisser surnager que la lie de sa haine et de son désir de vengeance. Il erra ainsi pendant un temps qui lui parut immense comme une nuit sans étoiles, parcourant les rues peu nombreuses les unes après les autres, cherchant dans la fatigue de son corps la guérison à tout le moins temporaire de son cœur.

Et voici que, sans l’avoir fui ni cherché, il se trouva près de la rivière du Loup, non pas en amont, là où il eût retrouvée, modifiée et repeinte, méconnaissable, une maison qui avait été autrefois la leur et qu’il n’avait jamais plus voulu revoir ; mais bien sur le petit chemin latéral qui conduisait au moulin des Tourville.

Le ciel s’était éclairci. Les clous d’or des étoiles apparues tendaient le drap noir du firmament invisible. Bas sur l’horizon, à l’ouest, une lune métallique comme un couperet luisait méchamment. Au-dessus de sa tête, c’est à peine s’il pouvait deviner les plus bas des membres nus que les ormes tordaient dans la nuit cruelle de l’hiver.

Michel reconnut l’endroit où, — il y avait si longtemps et si peu de temps — il avait passé près de Georgette une heure heureuse à regarder les oiseaux ivres de la lumière caressante du soir. Sur la terre glacée où les herbes étaient mortes, il se laissa tomber, cherchant à dégorger les sanglots qui refusaient de sortir et l’étouffaient. Il s’abandonna à la dérive de sa peine, oubliant pour un moment son orgueil blessé pour ne plus songer qu’à la douce figure de son amie, à la douceur de leurs simples caresses, à la volupté aiguë de leurs jeunes baisers.

Sortant de la terre comme une sève de mort, il sentit le froid qui lentement le gagnait. Son corps s’engourdissait de froid et de chagrin. Ses paupières étaient lourdes et dans ses veines courait un poison léthargique. Il songea un moment qu’il serait beau de mourir ainsi dans la nuit inhumaine. On le trouverait demain ; et parmi l’émoi qui secouerait la ville, l’infidèle sentirait dans le fond de son cœur que c’était pour elle et par elle qu’il était mort ainsi ; que c’était elle qui l’avait tué.

Puis il lui revint qu’ainsi il ne serait point vengé. Que son rival pourrait, tout à son aise,… Une vague de colère monta en lui dont le feu subit le brûla. Il se releva, serra les dents et les poings et partit vers la maison.

Mais avant d’entrer, il s’arrêta un moment pour se composer un visage. Il ne voulait point se trahir et qu’Hélène lui posât des questions.

Par-dessus tout, il craignait de subitement se mettre à sangloter sur les genoux de sa mère, comme un enfant qu’il n’était plus, qu’il ne voulait plus être.

CHAPITRE

XVI


LE  printemps de cette année fut hâtif ; et comme l’hiver avait été dur, l’air avait une douceur encore plus sensible. Le calendrier n’avait point perdu la page de février que déjà un soleil vigoureux, allié à un tiède vent du sud-ouest, s’attaquait aux neiges amoncelées.

— J’ai vu une corneille, hier, rapporta Gaspard Grosbois le soir du premier mars.

Tout le monde se moqua à qui mieux mieux ; mais il fallut se rendre à l’évidence. Et chaque matin on les aperçut plus nombreuses, croassant des salutations d’un arbre encore nu à un autre et, le long de la voie du chemin de fer, ponctuant de leur épais point noir l’I majuscule des poteaux télégraphiques.

Chaque soir un merle grave et confiant, installé sur le mât du bureau de poste, sifflait longuement pour appeler l’été.

Les paysans pouvaient se montrer inquiets et mécontents, à leur accoutumée, et parler sinistrement d’éveil prématuré de la végétation, du danger des gelées tardives dans un printemps hâtif, de la récolte de sucre d’érable qui serait ratée ; égoïstement, les gens de la ville ne songeaient qu’à la joie de remiser, au fond des caisses et des placards, caoutchoucs et pelisses et de fouler d’un pied allégé les briques nues des trottoirs. Les gamins avaient déjà presque passé l’époque de la toupie et commençaient sans plus attendre à lancer d’une pichenette leurs billes sur l’agate multicolore partout où ils trouvaient un carré de terre sèche. Les jeunes femmes songeaient un mois à l’avance à leur chapeau de Pâques et osaient rester un moment sur le seuil, joues et cheveux au vent. Et quand passait dans la rue une carriole à sonnailles, le cheval qui tirait obliquement du collier pour traverser les flaques de terre semblait anachronique.

Corinne Laganière et Josette Jodoin se promenaient bras dessus bras dessous avec Marthe Gendreau, la fille du propriétaire de l’hôtel Canada. Elle avait pris au couvent quelques leçons de dessin ; ce pourquoi elle affectait un genre artiste qui consistait à porter des écharpes aux couleurs violentes dont un bout était rejeté en arrière. Elles passaient par les rues, allant et revenant le soir après le souper, saluant d’un petit coup de tête condescendant les jeunes gens de l’endroit, pour pouffer de rire dès qu’elles les avaient dépassés ; réservant leurs œillades pour les richards qu’elles allaient voir passer dans le wagon-salon du rapide de Québec, à sept heures trente-trois.

Le seul que le printemps semblait laisser de glace était le notaire Jodoin ; et encore ! Maintenant que l’âge et l’expérience l’avait rendu plus clairvoyant, Michel avait cru lui voir subrepticement frôler au passage le derrière timide de la bonne. Mais son visage restait solennel.

À Michel lui-même, le retour des beaux jours apportait une vigueur nouvelle. L’automne le trouvait généralement prêt à consentir à son sort pour étriqué qu’il fût. Mais le réveil de la nature l’aiguillonnait.

De la maison à la banque ; de la banque à la maison. La vie de Michel était simple. Trop simple, se disait-il. Il sentait passer en lui des frissons de force, des velléités de lutte, un besoin de heurter et de vaincre, durement, glorieusement. Il lui semblait que sa tâche actuelle ne pouvait être qu’une préparation, qu’un entraînement à de plus riches destinées. À vingt-deux ans, il attendait des mois à venir un avancement rapide ; pour le moment, il comptait sur sa nomination au poste de gérant de la banque à Louiseville puisque depuis un an le notaire se désintéressait de plus en plus des affaires courantes. Au delà, l’avenir ne lui présentait pas d’image bien nette. Pourtant il se sentait fait pour autre chose que le maniement des registres et la discussion des prêts de deux cents dollars aux boutiquiers de l’endroit « contre billet dûment endossé par deux personnes responsables » ; et les commissions d’un quart de un pour cent sur la vente des obligations comme supplément à un trop maigre salaire.

Il n’en parlait point, d’abord parce qu’il était secret de son naturel et surtout parce qu’il n’avait personne à qui s’ouvrir. Depuis près de six mois monsieur Lacerte n’était pas venu à Louiseville. Un jour cependant, impatienté par la minutie du notaire il avait laissé échapper devant lui :

— La banque, c’est intéressant, mais les affaires… c’est autre chose ! Monsieur Jodoin avait haussé des sourcils broussailleux et scandalisés. Il avait même pour répondre enlevé sa visière et déposé sur le bord de l’encrier le petit cigare qu’il fumotait :

— La Banque, Michel, mais c’est ce qu’il y a de plus important ! Sans la banque, il n’y aurait pas d’affaires. Donc sans la banque, il n’y aurait rien.

Parfois, le soir, dans son lit avant que de s’endormir, Michel se laissait rêver de choses fantaisistes. Son imagination lâchée échafaudait les entreprises dont la réussite magique entraînait des affaires plus magnifiques encore. Il se voyait propriétaire de compagnie et finalement directeur du chemin de fer Canadian Pacific, sommet au-dessus duquel il ne pouvait y avoir rien au monde.

À Hélène, le printemps n’apporta rien de favorable.

Chaque mois du court hiver l’avait un peu plus étiolée. Elle n’avait encore que quarante-deux ans et pourtant elle vieillissait de semaine en semaine, de jour en jour et quasi d’heure en heure. Il arrivait à Michel de trouver le soir en sa mère une femme presque différente de celle qu’il avait embrassée le matin : les traits plus tirés, le regard moins vif, le sourire plus plombé. Elle semblait s’amenuiser, s’étrécir. Quelque chose sournoisement soutirait de ce corps un peu de sa vitalité. Toute fraîcheur l’avait quittée. Ses cheveux autrefois chatoyants s’étaient éteints. Dans son visage amaigri, sous les lèvres sans éclat, les râteliers trop blancs faisaient tache.

Elle n’avait jamais été grasse bien qu’elle eût toujours été de chair fleurie, mince de silhouette, ronde d’épaules et de poitrine ; mais elle était maintenant consumée. Michel la regardait par moments avec la surprise de la trouver si flétrie de corps et de mouvement. Du jour, elle passait la plupart des heures couchée. Elle vaquait pourtant encore aux travaux domestiques : ménage, repas, malgré les protestations de son fils qui pendant un temps lui avait même cherché de l’aide.

Et surtout, quand elle passait dans la cuisine, elle semblait à Michel douloureusement difforme. Car le visage était creux, les épaules caves, les jambes fondues ; alors que sous le peignoir défraîchi ou la robe de chambre en molleton rose, le ventre faisait une saillie perceptible. Elle paraissait enceinte, mais d’une grossesse anormale, comme si quelque sorcier eût jeté en elle le germe maléfique d’un monstre qui ne pouvait croître qu’en la dévorant.

Michel ne la quittait plus que pour aller à son travail. Il passait les longues heures du dimanche assis à ses pieds tandis qu’elle restait allongée sur un petit divan près de la fenêtre par où entrait l’or du soleil nouveau. Au début, elle avait mollement protesté, heureuse de l’avoir près d’elle et de ne pas être seule, mais craignant en même temps que ce sacrifice ne lui fût importun.

— Sors donc, mon Michel, sors donc un petit peu. Il fait si beau. Reste pas toujours à la maison. Je peux très bien m’arranger toute seule. Pourquoi est-ce que tu ne vas pas voir Georgette ? Elle va se plaindre que tu la négliges et être jalouse de moi.

— Laisse faire Georgette, maman. D’ailleurs il n’est pas nécessaire que je la voie tous les soirs ! Et puis j’ai toujours le temps de la voir après le bureau.

Il voulait rester près de sa mère. C’est qu’il sentait planer sur la maison le malheur que seule la présence constante d’un homme pouvait conjurer indéfiniment. Il avait l’impression, obscurément pénible, de voir sa tendre maman s’effacer graduellement du monde des choses tangibles. S’il était près d’elle et qu’elle s’endormît, il se sentait subitement étreint par une immense et terrifiante solitude comme si ce corps qu’il avait sous les yeux et dont seules les narines battaient légèrement, n’eût été que le reflet de son souvenir, la matérialisation trompeuse de sa tendresse au lieu d’être la personne vivante de sa mère, du seul être au monde qu’il aimât désormais.

Un peu pour ne pas la tracasser, et beaucoup pour ménager un amour-propre qu’il ne s’avouait pas, il lui avait caché que Georgette et lui ne se voyaient plus. Et puis, il sentait sa mère reconnaissante de ce qu’elle croyait être un sacrifice à elle offert par l’amour filial de son Michel. De son côté il ne demandait pas mieux que de lui laisser ce contentement. En outre, cela lui évitait une explication qu’il eût été fort embarrassé de fournir.

En effet, sans un mot, sans une dispute, la jeune fille avait brusquement cessé de lui être accueillante. Vainement avait-il guetté son départ du bureau de poste ; elle variait ses heures de sortie. Une fois même, il avait cru la voir regarder à la fenêtre et se retirer brusquement en l’apercevant. De son bureau à lui, il avait plusieurs fois vu Jean-Marie Nodier, abrité contre le vent dans l’encoignure du vestibule amovible que l’on montait chaque hiver, battre la semelle en attendant Georgette.

Pour éviter que sa mère le questionnât à ce sujet, il ne rentra plus directement à la maison mais fit chaque beau jour une promenade d’une demi-heure. Il marchait par les rues de la ville, parmi les flaques d’eau où flottaient de vieux journaux et des boîtes de cigarettes, évitant les coins ombreux où une neige crasseuse se figeait encore et s’attardait. Il se donnait à lui-même le prétexte de sa santé. Parfois avec inquiétude en pensant à sa mère, parfois avec élan s’il pensait à son travail et à son avenir, parfois avec une rage trouble en pensant à son amie ; mais prenant grand soin de ne jamais passer devant la fenêtre d’où sa mère eût pu l’apercevoir toujours seul.

Le soir il s’asseyait sur le pied du lit où reposait Hélène. Il lui faisait gaîment le récit des événements du jour, ceux de la banque et ceux de la petite ville, lui disant ainsi le journal de l’endroit comme il lui lisait celui de Montréal. Il y avait même une espèce de feuilleton qui était le récit potinier des prouesses du nouveau maire.

Bien qu’elle eût le sommeil difficile, il arrivait à Hélène de s’assoupir au son monotone de la voix de Michel.

Le fils alors laissait doucement filer sa voix jusqu’à s’éteindre insensiblement.

Il écoutait respirer — si légèrement — cet être cher dont il ne se souvenait pas qu’elle eût été absente de lui ; celle qu’il avait toujours sentie à ses côtés, plus soyeuse qu’une épouse et plus indulgente aussi, plus câline qu’une enfant, plus jolie que n’étaient les mères des autres ; celle qui de si longtemps n’avait eu d’ami et de compagnon que lui ; celle à qui il devait tout et qui ne lui devait rien, tant elle avait donné et si peu elle avait reçu.

Alors profitant de son sommeil, il se laissait doucement glisser ; sa tête brune se posait à côté de la tête blonde d’Hélène. De ses lèvres il frôlait doucement les mèches tristes de ces cheveux dont la soie désormais était fanée.

Au bout d’un long moment, elle ouvrait les yeux sans bouger et ses pupilles se tournaient vers lui. Dans le silence de la nuit :

— Je ne dors pas, disait-elle à voix basse, voyant que lui non plus ne dormait pas. Je ne dors pas, tu sais. Je t’écoutais. Tu peux continuer. Tu racontais que madame Gravel…

Il y avait de cela bien des minutes et il avait depuis parlé de bien des gens. Il disait simplement :

— Et moi qui te pensais endormie pour de bon. Je t’embrassais avant que d’aller me coucher. Il est tard ! Passé onze heures !

— Reste encore un moment, Michel. Reste comme cela.

Il demeurait ainsi sans bouger ni parler, attendant que la respiration de sa mère, redevenue perceptible et rythmée, lui apprit qu’elle s’était endormie réellement cette fois. Souvent, c’était lui qui s’endormait. Quand il reprenait conscience après cinq minutes ou une demi-heure :

— Je crois bien que je me suis assoupi, disait-il naïvement.

Ouvrant les yeux, il avait aperçu ceux de sa mère, fixés sur lui.

— Oui, tu as dormi quelques instants, reprenait Hélène sans sourire.

Depuis qu’elle était moins bien, il n’y avait pas que son visage qui se fût modifié.

Elle était devenue pieuse. Non qu’auparavant elle eût été négligente ou même tiède. Mais alors sa fidélité rituelle était inconsciente. Cela faisait partie de sa vie au même titre que le manger et le dormir, encore que cela fût, évidemment, sur un plan supérieur. Savoir que demain était vendredi rendait automatique l’achat du poisson. L’arrivée du dimanche fermait non moins automatiquement la boutique et entraînait la sortie de son meilleur manteau pour l’assistance à la messe, de préférence la grande. Tout comme elle ne se fût pas levée sans refaire sa coiffure et laver son visage, elle faisait en quelque sorte la toilette de son âme en disant, à genoux au pied de son lit, la prière du matin dans le délicieux engourdissement qui suit le réveil. Elle n’eût pu imaginer une vie d’où ces pratiques eussent été absentes. Pour elle, il y avait de par le monde d’une part les catholiques, tous pratiquants comme elle et à sa façon, avec les mêmes petites superstitions touchant les images, les agnus dei et les médailles de Notre Dame des Oliviers qu’elle invoquait contre les éclats de la foudre ; et d’autre part, hors du sanctuaire des élus, les gens qui ne croient à rien, payens, athées et protestants, qui se livrent à toutes les débauches et glissent sans recours droit en enfer.

Dernièrement, toutefois, sa religion était devenue plus active. Durant les heures qu’elle passait dans son lit et que de vagues douleurs faisaient si longues, elle s’était mise à dire des chapelets, puis des rosaires, et enfin des « neuvaines de rosaires » et des « guirlandes de chapelets ». Pour occuper son esprit, elle les offrait à l’intention de son fils, de ses connaissances dont elle apprenait qu’elles étaient malades, de ses parents et amis défunts et, en bonne catholique, aux « intentions du Saint-Père ». Désormais, et dès Michel parti, elle commençait sa journée et suivait un ordre qui peu à peu s’était établi. Sa Sainteté Pie X était le dernier sur la liste ; après quoi elle recommençait.

Mais lorsqu’elle ne se leva que quelques heures par jour, ces intentions ne lui suffirent plus ; c’est à peine si elle était ainsi conduite au début de l’après-midi. Il lui fallut donc s’ingénier à trouver de nouvelles intentions. De cette recherche elle s’était fait une espèce de jeu plaisant, chaque fois cherchant à se faire à elle-même une surprise par l’imprévu de ses propres trouvailles. Elle avait ainsi prié pour le Premier ministre du Canada, pour le Roi d’Angleterre dont elle avait demandé à Dieu la conversion, pour le chef de la Franc-maçonnerie (s’il n’était pas trop tard). Dernièrement elle avait encore trouvé mieux. Parmi les vieux livres de classe de Michel, en cherchant autre chose, elle avait déterré un atlas-manuel de géographie. Et tous les midis, désormais, alors que sa liste habituelle était épuisée, elle ouvrait le livre au hasard d’une carte. Elle fermait les yeux et mettait le doigt sur le point noir d’une ville inconnue :

— Le rosaire que je vais dire maintenant, annonçait-elle à voix haute, je vais le dire à l’intention d’un jeune homme qui s’appelle Michel et qui reste à…

Elle lisait le nom :

« … à Saint-Pétersbourg. »

Le suivant était —

« … pour une femme de quarante-deux ans qui s’appelle Hélène et qui reste à… »
des yeux elle épelait le nom étrange et difficile :

« … Santiago. »

Si bien que pour elle, désormais, sur le chapelet du monde était enfilée toute une série de villes dans chacune desquelles vivaient une Hélène et un Michel dont la conversion à la foi catholique était tout doucement et sans qu’ils le sussent en train de se faire.

Sur la recommandation du docteur Vincent, elle avait obtenu que monsieur le vicaire Laurendeau la vint voir tous les vendredis pour la confesser et lui donner à communier. Il lui apportait aussi des petits tracts édifiants. La lecture la fatiguait quelque peu. Elle n’avait jamais aimé les livres. Mais pour ne pas faire de peine à Monsieur l’abbé, et aussi pour que son dix sous ne fût pas complètement perdu, elle en lisait une page ou deux le jeudi afin qu’il pût croire qu’elle les avait parcourus.

De tous ces changements celui cependant qui surprit le plus Michel fut de la voir revenir au passé dans leurs conversations. À tout propos !

Michel racontait que :

« … avec cet argent-là, il a acheté le moulin à carde, près de la rivière aux Glaises. Ça fait que Hippolyte Jobin…

— Hippolyte Jobin ? Pas le garçon à Joséphine Garand ?

— Joséphine Garand ?

— Oui, la femme de Prime Jobin.

— Je ne sais pas, maman. Mais Hippolyte vient du rang des Petites-Terres.

— C’est bien ça. Joséphine était la fille de Louis-Joseph Garand. C’est elle qui, lorsqu’elle était petite…

Elle racontait alors des souvenirs, indéfiniment.

Or sur l’écran du passé apparut une ombre qui jamais jusque-là n’avait été évoquée : celle du père.

La première fois qu’Hélène prononça le nom de « Ludovic », le fils demanda machinalement :

— Ludovic qui, maman ?

— Mais… ton père !

Michel eut un sursaut tandis qu’en lui brusquement s’agitait quelque chose de mauvais.

Et voici que, depuis, l’ombre de ce père auquel il ne voulait jamais songer, dont il croyait avoir pour jamais tué le souvenir, qui jamais n’avait habité leur maison de la Grande Rue devenue récemment la rue Saint-Laurent, se précisa de plus en plus et revêtit à nouveau forme humaine. Au début, les allusions brèves d’Hélène n’avaient été que de fugitives conjurations du spectre dont même cette nébuleuse image provoquait chez Michel des frissons parricides. Puis, appelé par les évocations de la mère, le fantôme prit de plus en plus corps. Le fils sentit qu’ils n’étaient plus désormais, qu’ils ne seraient jamais plus seuls tous les deux, sa mère et lui, dans la petite maison ; que, par un sortilège imprévu, Ludovic Garneau avait repris sa place au foyer de ceux qui portaient son nom.

— Je t’en prie maman, ne me parle pas de lui.

Hélène ne répondait point. Mais ses allusions et bientôt ses anecdotes se firent plus fréquentes malgré la répugnance de son fils.

Or ce qui revenait ainsi à Hélène, après tant d’années, c’était l’époque de ses amours avec un Ludovic Garneau que jamais n’avait connu Michel ; et qui ne ressemblait en rien à l’ivrogne dont il gardait un souvenir si épineux.

— Sais-tu, Michel, que lorsqu’il venait me voir chez maman, à Maskinongé, il m’apportait presque toujours des fleurs, quand il pouvait en trouver ! La neige n’était pas fondue qu’il arrivait avec des chatons ; puis c’étaient des petites fleurs blanches et roses qui ne duraient pas mais qui étaient si jolies. Ensuite les violettes, puis plus tard les lilas. Et cela continuait ainsi tout au long de l’été jusqu’aux neiges. Cela faisait rire les autres de le voir arriver avec son bouquet ; mais il savait combien ça me faisait plaisir. Il en ramassait partout le long de la voie du chemin de fer. De sorte qu’à la fin je n’avais qu’à regarder ses fleurs et je savais s’il était allé à la jonction de Berthier ou au ruisseau Lapointe.

Michel ne disait rien, mais il serrait les lèvres et sentait durcir son cœur. Hélène continuait. Si bien qu’un jour le fils comprit, rien qu’à la façon que la mère eut de le regarder après une autre anecdote du temps des amours. Il sentit, bouleversé, qu’elle voulait corriger ce qu’il y avait d’amer dans le souvenir qu’il gardait de son père. Elle pardonnait, elle qui avait eu tant à souffrir !

Il lui en voulut un peu d’oublier si facilement.

CHAPITRE

XVII


LUCIEN   BIGRAS fit les choses de façon remarquablement soignée. La mère de Michel était sa première cliente depuis qu’il était revenu de Montréal où, pendant un an, il avait appris à la Mutuelle de Frais funéraires, le noble et digne métier d’entrepreneur de pompes funèbres. Hélène étrenna le corbillard de bois noir aux quatre angles duquel des anges, vernis comme des nègres, annonçaient aux populations le jour éternellement futur de la résurrection. Michel n’avait demandé un service que de quatrième classe ; mais Lucien lui en avait donné un de deuxième, conscient qu’il était de se faire une réclame opportune. De la maison à l’église, ganté de noir et le visage solennel, il avait précédé le cortège, les yeux obstinément fixés devant lui. Derrière le corbillard, tiré par deux chevaux à la grande admiration de la petite ville, suivait le bref défilé.

La mise en terre terminée, Michel quitta le cimetière et revint seul à la maison qu’il avait laissée une heure auparavant dans le brouhaha. Monsieur Lacerte, son parrain, avait dû aller à quelque affaire avant que la fosse ne fût comblée ; il s’en était excusé.

Le fils entra sans bruit. Par un geste dont il avait l’inconsciente habitude, il retint la porte de la main pour qu’elle ne claquât point. Il ôta sa casquette et l’accrocha à sa place ordinaire : la patère brisée du porte-chapeau de chêne, à gauche du miroir. Après quoi il passa dans le petit salon-boutique.

Pendant le service, comme on faisait maintenant à Montréal, tout avait été remis en place par Louis Barrette, l’employé de Bigras. Il avait enlevé les accessoires funèbres et poussé les meubles à l’endroit qu’ils occupaient depuis des années, le long du mur, et qui se reconnaissait à ce que les bouquets de violettes du papier-tenture y avaient gardé un peu de leur fraîcheur première.

Il restait encore au milieu du petit salon un espace libre où d’ordinaire était le comptoir de modiste. C’est là que tout à l’heure Hélène avait reposé sur les tréteaux masqués de noir, ses mains ivoirines croisées sur le crucifix avant que de passer pour la dernière fois ce seuil et de s’en aller dormir dans le calme d’une mort éternelle près de Ludovic Garneau et des grands-parents Garneau que Michel n’avait pas connus.

Michel recula, sortit de la pièce et en ferma la porte derrière lui. Dans la cuisine, madame Gravel et madame Lang avaient profité de son absence pour tout ranger. Sur la table voisine de l’évier, prévoyantes, elles avaient laissé, couvert d’une mousseline contre les mouches, un peu de jambon froid et des pommes de terre, pour son déjeuner du midi.

Il monta à l’étage, passa de la chambre de sa mère à la sienne. Il s’assit sur son lit puis se leva l’instant d’après pour jeter distraitement un regard dans le grenier, cherchant obscurément quelque chose, il ne savait quoi, quelque chose qui lui manquait et qui était simplement son chagrin.

Il redescendit dans la cuisine le cerveau vide, le cœur engourdi, la gorge serrée mais les yeux secs. Un filet d’eau courait sur le plancher. Michel s’aperçut qu’on avait oublié le plat de vidange sous la glacière. Il le vida soigneusement dans l’évier. En le replaçant, il aperçut une petite feuille de papier jaune tombée derrière le meuble. C’était une note pour le boulanger. Il lut :

« Pas de pain aujourd’hui, » écrit de la main de sa mère.

Alors il sentit subitement dans ses paupières la pression des larmes accumulées. Il coucha doucement sa tête sur son bras replié et, affalé sur la table de la cuisine, il se mit à sangloter violemment, durement, des sanglots cahoteux qui sortaient à gros bouillons de son cœur éclaté. Puis les secousses se firent moins aiguës. Il pleura simplement, en roulant la tête sur son bras :

« Maman, maman, maman, maman, maman, maman… »

Quand il se tut, ce fut le silence dans la petite maison. Il était seul désormais, seul en une solitude inimaginable, seul dans cette ville où personne ne lui était rien. Renversé sur sa chaise, la tête au mur, les yeux fermés, il songea qu’il eût été doux d’avoir comme les autres des frères et des sœurs qui eussent porté leur part du fardeau commun de leur deuil. Il se souvenait pourtant d’avoir été égoïstement heureux de n’avoir pas à partager cette maman adorée dont la mort donnait subitement au monde entier une couleur différente et lugubre. Il ouvrit les yeux et vit le soleil de midi qui entrait par la fenêtre. Il sentit alors qu’il haïssait ce soleil.

Tout à l’heure il n’était point seul. Quelques personnes avaient marché avec lui derrière le corbillard neuf : monsieur Jodoin, son patron, allant à pas somptueux en tenant son melon d’une main gantée de gris dont il gardait le pouce soigneusement caché pour qu’on ne vît point qu’il était usé. Monsieur Grosbois, le maire, s’était montré au moment du départ ; il avait même pris place dans le cortège mais pour s’esquiver après quelques pas lorsque Michel ne pouvait plus le voir. Le docteur Vincent était venu à l’église, près de la porte pour la levée du corps, comme il faisait toujours pour ses clients peu riches, n’assistant à tout le service que pour les gens d’importance. Il y avait eu aussi quelques connaissances de Michel dont l’un des fils Grosbois : Gaspard, Bernard Laferrière et le jeune Langlois, junior à la banque. Le hasard ayant voulu que ce jour-là fut le dernier d’une inspection, deux inspecteurs de Montréal, avaient fait acte de présence en attendant le train de dix heures vingt. Dans l’église, Michel avait aperçu parmi les femmes, à qui l’usage interdit le cortège, madame Hermas Lafrenière, la femme de Bouteille, celle qui avait été Marie-Claire Froment, son premier amour. Elle l’avait regardé doucement ; mais il l’avait à peine vue ; il cherchait des yeux Georgette Paquin et ne l’avait point trouvée. Son chagrin s’en était alourdi.

Quant à monsieur Lacerte, il était naturellement arrivé dès la mort d’Hélène que Michel lui avait appris par téléphone. Il s’était occupé de tous les détails attristants mais inévitables tandis qu’à la maison Michel recevait les rares visiteurs et les visiteuses que poussait la coutume et un peu aussi cette curiosité qui toujours entoure les morts.

Tel était le désarroi du fils que tout cela, tout ce remue-ménage, ne l’avait point distrait de sa douleur mais lui avait rendu plus épineuse sa solitude et sa détresse.

En ce moment assis dans la cuisine, il songeait aux heures heureuses de son enfance et surtout à cette étroite intimité filiale que lui avait apporté la disparition de son père. Il se sentait subitement devenu différent, tendu contre le monde entier et contre cet avenir dont il ne pouvait rien deviner mais où il se savait devoir être seul désormais. Après les heures douloureuses qu’il venait de passer, après la passion et les larmes, il sentait monter en lui une révolte dure et cruelle.

Il lui semblait qu’en le quittant sa mère avait arraché de lui toute douceur, une douceur qu’il ne tenait que d’elle et qui jamais, chez lui, n’avait été normale. Le rappel de l’ombre paternelle le fit roidir, comme toujours. Une fois de plus, la comparaison entre ce père honteux et la plus parfaite des mères s’imposa à son esprit. Il en voulut à Ludovic Garneau du fait qu’il portait et porterait toujours son nom détesté, quand aux yeux des gens qui ne les avaient point connus, rien de matériel ne rappellerait le souvenir de celle à qui il devait tout. Pour le monde, il serait toujours un Garneau, le fils de Ludovic Garneau. De nouveau une gorgée de haine lui monta à la bouche.

— Ça va mieux, mon Michel ?

C’était monsieur Lacerte qui venait d’entrer.

— Oui.

Parrain leva des yeux surpris. Il s’attendait à une voix lourde de chagrin ; elle était dure et sèche. Ses yeux parurent interroger ceux de son filleul avec une espèce d’inquiétude. Il attendit et hésita avant que de continuer à parler. Se serait-il passé quelque chose pendant sa courte absence ? Mais Michel le regarda et sourit un peu, d’un sourire qui n’était pourtant que du coin des lèvres.

— Vous avez fini, mon oncle ?

— Oui. Je suis passé à l’église et chez Bigras, l’entrepreneur ; j’ai réglé.

— Merci, monsieur Lacerte. Je vous rembourserai ces jours-ci.

— Laisse faire Michel, ce n’est pas pressé.

La voix du vieil homme était morne et les mots tombaient de sa bouche lourdement, humides et gonflés de larmes inexprimées. Il avait beaucoup vieilli depuis peu.

La mont d’Hélène, à qui il avait toujours, depuis qu’elle était enfant, témoigné tant d’affection calme, semblait l’avoir vieilli plus encore. Michel, pour qui le monde entier avait changé de visage maintenant qu’il avait perdu sa mère, Michel fut reconnaissant à cet homme qui lui, au moins, était modifié dans son être par une telle catastrophe quand tout, par ailleurs, restait apparemment indifférent et inchangé. Tant que parrain serait là, il se sentirait un peu moins seul. Ils seraient deux à entretenir le feu sacré du souvenir.

En maigrissant et vieillissant, il était venu à monsieur Lacerte des bajoues qui tremblaient mollement quand il parlait. Ce qui autrefois semblait une tonsure s’était fait calvitie. Il ne lui restait plus de cheveux qu’une couronne franciscaine sur les tempes et la nuque. Les sourcils, eux, avaient démesurément poussé par compensation, plus noirs que jamais, avec de longs poils raides comme des soies, tandis que la moustache avait blanchi et prenait même par endroits une teinte jaunâtre. Il marchait courbé et traînait un peu ses larges pieds.

Le jeune homme, sans bouger réellement, se rapprocha intérieurement de son parrain. Il sentit qu’appuyés ainsi, s’étayant l’un l’autre, ils pourraient plus facilement soutenir le poids de leur chagrin.

Il dut avoir un geste qui laissait deviner sa pensée car monsieur Lacerte lui dit simplement :

— Tu sais, Michel, que tu peux compter sur moi. Je continuerai à faire pour toi ce que je pourrai. Tu vas rester à la banque, évidemment…

— Merci, monsieur Lacerte, merci !

Et pour voiler un peu leur commune douleur, il fit lui aussi l’effort de revenir au monde des vivants et des soucis quotidiens.

— La banque… vous savez, la banque, c’est bon pour apprendre les affaires. Mais je peux faire mieux que ça.

— Tiens, je pensais que tu serais resté à Louiseville comme gérant. Michel ne répondit pas directement. Il tenait de l’un des inspecteurs que le gérant était nommé ou à peu près : un homme des Trois-Rivières, autrefois de Louiseville, il était vrai.

— Oh ! maintenant que… je suis seul, je ne laisserai pas passer une occasion si elle se présente. Je veux faire des affaires. Pas celles des autres, mais les miennes. La banque, c’est un apprentissage ; ce n’est pas un avenir.

— Alors tu ne penses jamais plus… à la musique ?

Michel se leva brusquement ; il sourit durement d’un sourire aigre et tordu :

— Monsieur Lacerte, je ne veux plus entendre parler de cela, jamais, vous m’entendez…

Il se rendit compte que sa voix tremblait de violence et il ajouta :

— … sauf le respect que je vous dois. Mais jamais, au grand jamais ! Rappeler ça ; c’est rappeler… mon… père. Et celui-là !…

— Bon, bon ! Ne te fâche pas. Malgré que…

Il y eut un silence. Puis il demanda à son parrain des nouvelles de ses affaires à lui.

Lacerte s’était lancé dans cette histoire de confiserie, biscuits et bonbons, dont il avait parlé naguère. Il espérait beaucoup de cette entreprise où il avait engagé tout ce qu’il avait pu réunir de son capital.

Mais une fois l’affaire sur pied, il se présentait quelques difficultés imprévues. La mise en train avait été plus coûteuse que son associé et lui n’avaient escompté. Si bien qu’il leur restait peu de disponible pour assurer le roulement. Le succès était assuré, les commandes étaient même passées ; mais tout pouvait s’effondrer si l’on ne parvenait à trouver les fonds nécessaires.

— Sais-tu Michel que tu pourrais m’aider. Je me suis adressé au bureau-chef de la Banque des Marchands. Ils étaient prêts à me consentir des avances, car mon affaire est excellente. Ils s’en rendent compte. Mais le gérant des Prêts me connaît peu ou pas.

— Vous savez, mon oncle, je ne demande pas mieux que de vous aider. Évidemment, je n’ai pas grand’chose. Maman avait un peu d’argent a la banque ; assez même. Mais les frais de maladie… Et quand j’aurai payé le service et l’enterrement, il me restera peut-être trois cents piastres, pas beaucoup plus.

— Non, non, Michel ! D’ailleurs tu penses bien qu’il s’agit d’un assez gros montant. Trois ou quatre mille piastres. Mais si tu allais à Montréal, par hasard, et que tu voyais les gens du département des emprunts, au bureau-chef, tu pourrais parler en ma faveur, et je crois que ça suffirait à emporter l’affaire.

— Justement, je pensais aller à Montréal. J’ai droit à deux semaines de vacances. J’y ai même à faire, au bureau-chef.

— Et qu’est-ce que tu vas faire de cela, ici, les meubles et tout ?

— Les vendre, je pense. Je ne peux pas tenir maison. D’ailleurs, j’ai averti monsieur Desjarlais, le propriétaire.

CHAPITRE

XVIII


IL  y avait longtemps que Michel rêvait de ce voyage à Montréal. Jamais pourtant il n’eût songé que son désir dût se réaliser en pareilles circonstances ; et qu’au lieu de s’y rendre en compagnie de sa mère, comme il l’avait souvent imaginé, il s’y trouverait seul.

Lorsqu’il avait parlé à son patron de son idée : prendre deux semaines de repos et les passer à Montréal, le notaire l’avait regardé d’un air stupéfait : « Mais tu ne peux pas partir, Michel ! Qui est-ce qui va faire ton travail ? »

— Voyons donc, monsieur Jodoin, depuis trois ans que je suis à la banque, je n’ai pas eu une seule fois des vacances, des vraies vacances, comme tout le monde.

— Comment, des vacances ? Pourquoi faire, des vacances ? Est-ce que j’en prends, moi, des vacances ? Est-ce que les affaires en prennent, des vacances ?

Il haussait les sourcils avec une violence inaccoutumée qui dressait vers le ciel les trois grands poils menaçants de son sourcil gauche ; et il suçotait son caramel avec un bruit impatient.

Michel était néanmoins d’humeur à ne point se laisser intimider. Aussi bien sa religion à l’égard de la banque avait-elle subi quelque dommage depuis qu’il avait appris la nomination et la venue prochaine d’un nouveau gérant ; tandis qu’il se voyait apparemment condamné à rester encore simple comptable et pour combien d’années !

Il consentit cependant à quelque délai. D’ailleurs ses affaires, et celles de sa mère, avaient besoin d’être ordonnées, pour minces qu’elles fussent.

Il remit le logement, cette petite maison dont sa solitude de célibataire n’avait désormais que faire. La séparation pourtant lui fut douloureuse. Avec Hélène, dont le souvenir restait accroché à ces murs défraîchis, il avait connu là un bonheur qu’il savait ne devoir jamais retrouver aussi plein, aussi calme, aussi velouté. Pour lui désormais, et jusqu’à ce que plus tard s’édifiât son propre foyer, ce serait la simple chambre garnie : un lit, une commode, une petite table, deux chaises ; le cabinet de toilette et le lavabo en commun avec les autres logeurs étrangers ; et le sentiment d’un lieu de passage où l’on n’entre que pour s’en évader le plus tôt possible.

L’hôtel eût flatté son orgueil ; mais la modicité de son salaire lui interdisait un luxe réservé aux voyageurs de commerce des grandes maisons de Québec et Montréal. Ses meubles vendus en vrac à Bernard Laferrière qui se mariait, il prit chambre et pension chez madame Lang.

Une fois payés les frais et les dettes courantes, quelques-unes inattendues, Michel se trouva devant moins de deux cents dollars. Pendant la maladie de sa mère le loyer avait couru, tandis que la boutique de modes ne rapportait rien. Bien plus, les factures s’étaient mises à pleuvoir : notes de fournisseurs et de modistes en gros, comptes en souffrances depuis des mois, des années même et qu’Hélène avait réussi à lui cacher. Pauvre Hélène, pauvre maman, si peu faite pour tout cela !

Il ne pouvait penser à sa mère qu’avec ce sourire intérieur que fait naître l’évocation de quelque chose de doux et de joli : un rouge-gorge sur une branche de prunier en fleur, un chaton dans un rai de soleil, la première violette dans les bois que mai vient de peindre de frais. Il n’avait de souvenirs d’elle que délicats et riants ; et les images plaisantes qui de ce passé mutuel sourdaient en lui ne l’attristaient point.

Le soir, il errait par les rues de la ville, cherchant partout des souvenirs. Les retrouvant parfois, il recréait autour de l’ombre fugace et chérie de sa mère un guignol singulier et charmant où ils revivaient tous les deux et dont il était le seul maître et le seul animateur.

Fin juin, il prit le train pour Montréal avec l’intention bien arrêtée d’y passer deux semaines.

En sortant de la gare Viger, son sac de voyage au bout du bras, le chapeau melon tout neuf sur la tête et une pochette de couleur bien en vue sur le cœur, il s’arrêta un moment, déçu. La gare débouchait sur une rue latérale, au fond d’une espèce de fosse. Il crut vaguement s’être trompé ; une ville de l’importance de la métropole, « la quatrième ville française de l’univers », disaient les journaux, ne pouvait ainsi accueillir les visiteurs ! De ce Montréal qu’il attendait, de ses rues larges, de ses édifices étonnants, de la foule houleuse, il ne voyait rien. Il cherchait son mirage et n’en trouvait même pas les matériaux épars. Tout ce qu’il découvrait c’était, au haut d’une butte presque verticale, un amas de vieilles constructions.

Mais des percherons aux jambes barbues tiraient hors de la gare d’immenses voitures où les caisses s’équilibraient miraculeusement. Les roues bandées de fer roulaient des tonnerres continus sur les pavés de pierre inégaux. Des autos passaient en cornant avec impatience ; à quoi les charretiers répondaient par des jurons insouciants et des injures de bonne humeur. Tout ce fracas laissait deviner la Ville.

Ce que Michel subitement saisit, au travers de cela et malgré cela, ce fut une vibration sourde et profonde qui était la respiration dure de la Cité. Une rumeur immense, partout autour de lui, venant des quatre points cardinaux. Flottant au-dessus de lui, mêlée à la fumée lourde du ciel. Et même, sous ses pieds ; en grondement souterrain, comme annonciateur de quelque séisme. Tout cela et l’air vicié de la Ville, Michel l’absorba d’un coup. Ses épaules s’ouvrirent et ses côtes se soulevèrent à plein effort pour faire pénétrer en lui cette haleine âcre et puissante, tout comme, dans l’immensité des champs campagnards, l’homme des villes dilate ses poumons pour les imprégner de l’air frais et généreux qui le vivifie.

Le jeune homme resta là encore un moment, à regarder les gens apparemment tous pressés, tous courants, et les choses pour lui curieusement heurtées. En tout cela il se sentit profondément isolé, mais d’un isolement combien différent de celui, bizarre et familier, qui ne l’avait jamais quitté pendant les années de Louiseville et auquel il s’était fait au point de ne le plus ressentir. Là-bas, dans ce bourg, chez lui, où jamais il n’avait été tout à fait à l’aise, où il se sentait effacé et diminué, les gens certes le connaissaient et le reconnaissaient. Mais ils n’étaient liés à lui que par les fils ténus de la trame quotidienne et commune et non par les attaches aimables de la camaraderie. Dans la rue principale, rencontrer un visage inconnu lui était un sujet d’étonnement ; et le salut, de la main envers les hommes, du chapeau envers les femmes, n’y était qu’un signe de reconnaissance vide de toute intimité.

Tandis qu’ici, dans ce tourbillon qui l’avait désorienté au premier abord mais auquel il lui semblait, — il en sentait un sourd orgueil — se faire déjà, il cherchait vainement un visage qui ne lui fût pas étranger ; une image, chose ou personne, qui le reliât à tout ce qui avait été sa vie jusque-là. Plusieurs fois, en ces quelques minutes, soit dans la volée de ceux qui sortaient de la gare, soit dans la procession de ceux qui, indifférents, passaient rapidement sur le trottoir, il avait cru reconnaître une silhouette connue. De plus près, chaque fois, il avait constaté son erreur. Tout ici lui était pleinement étranger, décor et acteurs. Et cette solitude lui fut bonne. Il en ressentit une espèce de détente que jamais il n’avait goûtée.

Il était sans but immédiat ; et cela aussi lui était bon. Demain, après demain, le plus tard possible et quand l’envie lui en prendrait, il verrait à ses affaires. Il rendrait visite à monsieur Lacerte et il irait au bureau-chef de la banque. Mais pour quelques heures, pour quelques jours encore il se laisserait bercer par le flot mouvant de la grande ville, il se fondrait en elle et se donnerait l’illusion d’être une des gouttes d’eau de cette mer bruissante.

Une pointe de faim le remit en marche. Descendant la courte pente, il déboucha dans une rue large et houleuse au delà de laquelle s’étendait un parc qui lui parut immense. Il se sentit en pleine ville. Deux jeunes filles, aguichantes dans leur jupe noire et leur blouse claire, le dépassèrent et en le frôlant du coude, lui jetèrent un regard en dessous ; puis elles se mirent à rire d’un rire frais et provocant à la fois. Elles lui parurent d’autant plus jolies qu’il se sentait plus heureux ; et l’une d’elles avait ce qui pouvait le plus le troubler : des cheveux admirables d’un blond brûlé qui lui rappelèrent ceux de sa mère. Elles étaient déjà loin et se retournaient une dernière fois lorsqu’il songea qu’il eût pu, peut-être, tenter de les aborder.

Après s’être restauré dans une petite crémerie voisine de la gare, il chercha et trouva, quelques rues plus loin, une chambre meublée convenable et bon marché. C’était dans une venelle brève et calme, derrière un grand édifice de pierre noircie par la fumée et qui était l’Université ; à deux pas de ce carrefour prestigieux dont il avait si souvent entendu parler : le coin des rues Saint-Denis et Sainte-Catherine. Sa valise et ses paquets défaits, où il avait entassé toute sa mince garde-robe, il crut avoir oublié à Louiseville le portrait de sa mère. Il lui en vint un remords aigu ; intérieurement il demanda pardon à la morte d’avoir été, même involontairement, un fils oublieux.

Les deux jours qui suivirent passèrent rapidement. Il était constamment dehors, en longues promenades qui chaque jour lui révélaient un peu plus de ce monde nouveau. Il finissait presque chaque fois par se perdre et par demander son chemin à quelque passant. Il fut encore plus gêné la première fois qu’il prit le tram car il dut s’enquérir : « Combien ? ». Il y avait foule à l’arrière du véhicule encombré et il sentit que tout le monde devinait le provincial qu’il était. Pourtant il aimait déjà cette ville énorme qui l’écrasait de sa masse, qui l’avait avalé sans un frémissement. Il s’y perdait, comme ses yeux dans l’infini du ciel. Il lui semblait avoir trouvé enfin ce qu’inconsciemment il cherchait depuis toujours : une lice à sa taille pour les combats auxquels aspirait son ambition. Des voitures passaient, autos luxueuses ou victorias traînées par deux chevaux de race soigneusement appariés ; à l’arrière un homme à cheveux gris, le front ridé, sans doute par les calculs. Des femmes en chapeaux ruisselants de plumes : épouses ou filles des rois du monde ; des grands commerçants, des industriels, des banquiers. Michel les regardait sans envie ; car une voix secrète à laquelle il prêtait une oreille complaisante l’assurait qu’un jour viendrait où il aurait son tour ; qu’un jour, lui aussi vaincrait la Ville.

En attendant, il vivait une vie pleine de découvertes anodines : les cinémas à dix sous, où toute une vie sautillante et curieuse passait sur l’écran ; les restaurants Northeastern, avec leurs aboyeurs en toque blanche qui lançaient des ordres tonitruants à d’invisibles cuisiniers, les étalages gênants et capiteux du corsetier, et tant d’autres choses nouvelles pour lui.

CHAPITRE

XIX


CHEZ un marchand de confection, il commanda un complet, fit l’achat de chemises, cravates et chaussettes, bref, s’habilla des pieds à la tête afin que le gérant du personnel, à la banque, eût de lui une impression favorable ; ainsi que monsieur Lacerte. Et aussi afin que, à son retour à Louiseville, la semaine prochaine, on vît que ce voyage avait fait de lui un autre homme. Mais plus que tout il désirait passer inaperçu dans cette foule montréalaise, se fondre en elle, n’y être plus qu’une cellule sans identité personnelle, sans rien qui le distinguât des autres Montréalais.

Il passa ainsi près d’une semaine à goûter la nouveauté de tout cela, à se rendre familiers les édifices et les trams, heureux de se sentir seul en ce monde étonnant, heureux de ne plus attirer l’attention. Il commençait déjà à distinguer, avec un mépris amusé, les couples campagnards venus en voyage de noces et qui déambulaient rue Sainte-Catherine : le marié en cravate blanche et bottines à tige de drap gris ; la mariée en robe à encolure de dentelles, avec deux petites baleines qui soutenaient le col et lui faisaient la tête raide ; tous deux solidement accrochés par la main de peur de se perdre.

Michel ne parlait qu’aux heures des repas pris à cette même crémerie qu’il avait découverte le premier jour près de la gare. Pour vingt sous on avait, et dans un décor étonnamment propre malgré son inévitable mesquinerie, un potage, deux œufs ou un plat de viande, un dessert et « un breuvage » : thé, café ou lait. Tout cela sucré par le sourire des filles du patron qui, toutes les cinq, servaient les tables. Cette combinaison familiale, et le fait que les œufs montaient de la cave où était le poulailler, rendaient possible un tel bon marché. Michel tâchait de toujours trouver place aux tables que servait Annette. Elle avait les lèvres rouges et des cheveux de soie. Cela suffisait à Michel qui s’essayait à plaisanter avec elle, ce à quoi elle répondait gentiment. Il se promettait chaque jour de l’inviter au cinéma ou même au parc Sohmer et n’osait rien en faire.

Ce n’est qu’au début de sa seconde et dernière semaine qu’il se décida à rendre enfin visite à la banque d’abord, puis à parrain.

Au bureau-chef, rue Notre-Dame, le Chef du personnel ne le reçut qu’un moment et lui donna rendez-vous pour le surlendemain, mercredi. Michel comprit que dans l’intervalle on compulserait son dossier et il partit sans inquiétude. Il se rendit sans tarder chez monsieur Lacerte à qui il avait téléphoné.

Le vieil homme d’affaires habitait rue Saint-Hubert, entre Ontario et Demontigny, une de ces maisons à perron monstrueux construites naguère par des commerçants à l’aise alors que le quartier était encore bien vu. Il avait loué d’une vieille fille le salon double de l’ancienne maison bourgeoise. De la moitié sur rue, il avait fait une sorte d’étude remplie de papiers et de journaux épars et dont on reconnaissait la destination à l’énorme bureau à cylindre, près de la fenêtre. Un paravent de soie, vaguement chinois, cachait à demi la seconde moitié, côté cour, où était le lit, la commode et la table de nuit sur laquelle traînaient des faux cols souillés à côté d’un verre où le lait avait marqué.

Tout cela recevait des fenêtres de la façade une lumière grisâtre, en grande partie dévorée par la couche de poussière grasse qui dépolissait les vitres et par les rideaux de damas où les trous faisaient des motifs imprévus.

Monsieur Lacerte, qui ne l’attendait pas si tôt, parut gêné que Michel le surprît à onze heures, encore en chemise de nuit et en pantoufles.

— Je me suis couché tard, hier soir. Nous avons discuté d’affaires jusqu’à des deux heures du matin. Excuse le désordre ; je suis sur le point de déménager. Un appartement neuf rue Rachel, près de la rue Saint-Denis. Beaucoup mieux. C’est plus dans l’Ouest. Tu verras.

Il enleva de sur une chaise un paquet de buanderie encore ficelé, chercha des yeux où le poser et le glissa tout simplement sous le lit.

— Et alors, Michel, te voilà à Montréal !

— Eh oui !

— Tu n’as pas trop de peine à te retrouver.

— Mais non. Je vous assure que je commence à m’y reconnaître pas mal. Vous auriez peine à m’écarter.

— Et… tu es allé à la banque.

— Bien sûr. C’est d’ailleurs pour mes affaires que je suis venu à Montréal. J’ai vu le Chef du personnel quelques minutes. Je dois retourner le voir demain. Et aussi le Gérant général, probablement. Il a paru bien disposé. Je ne sais pas encore ce qu’ils vont m’offrir, mais je suis bien décidé…

— As-tu parlé… ?

— … à obtenir ma nomination comme gérant ?

— Bon. Mais as-tu parlé au Chef du département des prêts ?

— Je n’ai pas eu affaire à lui.

Monsieur Lacerte parut ennuyé. Il passa plusieurs fois la main sur son menton où la barbe non rasée faisait une espèce de moisissure grise et courte qui crissait sous les doigts.

— J’aimerais bien si tu le voyais, si tu le voyais pour moi.

Il s’agissait encore de ce prêt de quatre mille dollars pour lancer définitivement, pour mettre sérieusement en marche la « East End Confectionery Company, Limited », dont le vieil homme faisait sonner le nom avec une satisfaction quelque peu enfantine. Visiblement, il voulait se donner des allures de grand brasseur d’affaires.

— Et ça presse un peu, mon Michel, ça presse, tu sais. On a une belle affaire en main, mon associé et moi. On ne sait jamais, peut-être… dans les cent mille, peut-être plus. Il y a des millionnaires qui ont commencé avec moins que ça, avec moins que ça. Mais il nous faut juste un peu d’argent pour nous mettre en train. Sans ça on perdrait tout, au moment de tout gagner.

Il paraissait soucieux et Michel le comprit. Monsieur Lacerte avait mis dans cette affaire tout son avoir et tout son crédit. Le jeune homme se sentit pitoyable envers ce quasi vieillard qui se jetait ainsi contre le sort tête baissée, courageusement, dangereusement, pile ou face, tout ou rien ; au lieu de vivoter tranquille en tricotant ses petites affaires. Il songea aussi que si le coup de dé réussissait, lui, Michel, y gagnerait quelque chose puisque cet héritage lui était destiné ; ou que, à tout le moins, il y trouverait au besoin une situation majeure. Le point de départ peut-être de son succès à venir.

Le lendemain, le jeune homme ne put voir le Gérant du département des prêts qui n’était pas revenu d’une excursion de pêche. Mais il fut reçu par le Chef du personnel. Son affaire marchait. Sans doute ne serait-il pas immédiatement promu ; mais on le lui promettait et dans un délai de six mois au maximum. En attendant, il retournerait à Louiseville avec une prochaine augmentation de salaire sous un nouveau gérant qui serait là dans deux semaines. Et au printemps il y aurait pour lui une promotion assurée.

Au téléphone parrain lui avait dit :

« Viens vers quatre heures. Si je ne suis pas à ma chambre, attends-moi. Nous irons souper ensemble ce soir. »

La logeuse, avertie, le laissa entrer chez monsieur Lacerte qui, en effet, était en retard. Michel s’installa pour attendre.

Il regarda dans la rue qu’une pluie intermittente vidait de passants. C’est à peine si de temps à autre filait sous ses yeux le dôme noir d’un parapluie. Dans la maison d’en face, un léger mouvement de tenture attira son attention. Par intervalle, une tête de femme apparaissait, cherchant dans la rue. Il s’amusa à imaginer une aventure ; mais au bout de dix minutes il en eut assez. Il bâilla longuement, s’étira et se laissa tomber dans un fauteuil de velours dont les bras pelés montraient la trame.

Un guéridon se trouvait à côté. Dessus, une liasse de papiers divers, des factures apparemment. Un registre mince. Deux bouts de crayon. Une bouteille d’encre vide. Un catalogue de machineries.

Sur la tablette de dessous, un journal vieux de deux semaines. Une plaquette : Le Naturaliste Canadien, que Michel feuilleta d’un doigt distrait. On n’y parlait que d’insectes et de plantes et les pages n’étaient point coupées. Le remettant en place, il aperçut un album de photographies.

C’était un vieux livre lourd et dur, à dessus de carton-pâte moulé en haut relief : un de ces albums de famille dont on voyait autrefois partout, dans chaque salon, les tranches dorées. Michel le tira à lui, le posa sur ses genoux et l’ouvrit.

D’abord de vieux portraits sur zinc, montrant des enfants aux cheveux laqués, aux yeux ronds, le cou raidi par l’appui invisible qui les empêchait de bouger et leur faisait garder la pose. Ils guettaient « le petit oiseau ».

Puis des nouveaux mariés souriants et timides. Et des vieux un peu étonnés, presque défiants ; sauf un qui sourit angéliquement dans son collier de barbe blanche.

Michel tourne les lourdes pages où courent des guirlandes de roses et des grappes de lilas. C’est un défilé rapide de visages inconnus et périmés qu’il regarde machinalement, sans s’y arrêter plus qu’un instant pour s’étonner des toilettes bizarres, des jupes cloche, des fichus de dentelles, des coiffures en bandeaux lisses sur les tempes avec parfois sur le front une frange qui vient à l’instant de passer au coup de peigne.

Encore un couple, l’homme assis sur un fauteuil, la femme debout, une main sur l’épaule de son mari. Lui a une cravate blanche. Et une moustache fine. Elle, a une masse de cheveux pâles…

Mais oui ! c’est… son père et sa mère ! De Ludovic Garneau, c’est bien là le front droit ; et le nez accentué, qui serait agressif sans le bout tout rond comme une petite pelote.

Et surtout, c’est bien là Hélène. Son demi-sourire un peu triste, un peu distrait. Même le jour de ses noces. Elle regarde droit devant elle, si bien que Michel a l’impression qu’elle le regarde.

Comme la photo a glissé dans son cadre de carton il n’a qu’à tirer sur le bout qui dépasse. Au dos, une date : 3 juin 1889. Il y a 25 ans. Son âge à lui, Michel. En diagonale, monsieur Lacerte a écrit : « Mariage de Ludovic Garneau et d’Hélène ».

Page suivante, au verso, un bébé, un bébé joufflu perché sur une table devant un décor qui représente une colonnade dans des roseaux. Le poupon a un visage qui tourne aux larmes. Le photographe a dû se hâter avant l’explosion.

Mais c’est… c’est monsieur Lacerte ! Cela est trop drôle, mais c’est bien monsieur Lacerte. Plus il le regarde et plus cela s’affirme. Michel évoque le visage de parrain, l’imagine sans bajoues mais avec des cheveux. De sa main, il supprime presque tout de la photo pour que rien ne distraie plus de ce visage qui subitement, par la seule magie de ce geste simple, sort du temps passé. Le bébé qu’il voyait tout à l’heure n’a rien du vieil homme qu’il connaît de si longtemps ; mais le vieil homme qui émerge dans son esprit a les traits d’un vieil enfant. Après tant d’années. Au fait… combien ?

Michel soulève le papier que le temps a décollé. Il y a au dos de la photo le nom du photographe. Et dans une banderole, écrit d’une écriture qu’il connaît, pourtant :

« Michel, 7 décembre 1889. »

Surpris, il retourne la photo face au jour. C’est donc lui-même.

Puis brusquement il reprend celle de ses parents, leur photo de mariés : 3 juin 1889.’89 ? C’est un 8, 1888 ? Mais non c’est bien un 9, avec son trait tiré sous le huit, assez loin, de la façon particulière qu’a parrain pour faire ce chiffre.

Et sa date de naissance c’est bien cela : le 7 décembre 1889.

Machinalement il a repris la photo du bébé, du bébé qui a ses quelques cheveux soigneusement roulés au sommet de la tête, en un boudin que l’on devine édifié à force de salive maternelle ; et la tête sans cou posée sur les épaules maladroites, comme ces poupées à bascule des jeux de massacre. Qu’il est drôle ainsi, monsieur Lacerte. Mais non, c’est lui, Michel. Monsieur Lacerte, Michel. Monsieur Lacerte. Parrain.

Et soudain il regarde les deux dates et se met à compter sur ses doigts tremblants. Juillet, août, septembre, octobre, novembre, décembre. Six mois. Six mois entre le jour de leur mariage et celui de sa naissance. Et cette autre photo. PARRAIN !

Il sent une étrange chaleur, une vague brûlante qui lui monte au visage. Un éclair fulgurant…

Ainsi donc, tout le monde, tout le monde savait, tout le monde, sauf lui.

Et quand on le voyait auprès de monsieur Lacerte…

Les éclats de colère de Ludovic Garneau, son père… De son père ?…

Soudain il jette par terre le lourd album qui tombe avec bruit. Il glisse machinalement dans sa poche les deux photos, furtivement, fiévreusement, comme un voleur. Ouvrant la porte de la chambre il tend l’oreille vers les profondeurs de la maison. Rien.

Il se glisse dans le corridor, les oreilles bourdonnantes, le cœur lui donnant comme des coups de poings dans la poitrine trop étroite pour contenir ce qui vient d’y éclater. Il lui semble que s’il était surpris, ce serait… il ne sait quelle épouvantable catastrophe. L’idée d’avoir à dire quelques mots, d’avoir à expliquer, l’épouvante. Car il lui semble que rien autre chose que son secret, son misérable secret que tout Louiseville connaît, ne pourrait jaillir de ses lèvres.

Il ouvre avec une lenteur précipitée la porte extérieure qui grince aigrement.

— Monsieur Garneau, monsieur Garneau. Est-ce que je vais dire à…

Mais il s’est jeté dehors. Il ferme violemment la porte. Il descend en courant, en deux bonds, les huit marches du perron comme un enfant après quelque méfait. À pas trébuchants et précipités, il s’enfuit, tournant le dos à tout ce qu’il connaît, à tout ce qui peut le connaître. Il fuit, du pas inhumain de celui qu’en rêve un spectre monstrueux poursuit.

D’un coup il a tout compris, d’un coup le monde s’est ouvert à ses yeux.

La bienveillance protectrice, depuis toujours, de celui qu’il appelait « parrain » !

La patience étonnante de celle en qui il voyait la plus parfaite des mères !

Les colères et le martyre, oui, le martyre de celui qu’il appelait à regret son « père » !

Une seule chose désormais emplit le monde : sa honte.

CHAPITRE

XX


UNE  accablante moiteur suintait de partout. Cela semblait descendre du ciel comme une averse, ruisseler le long des murs pour imbiber l’asphalte poudreux des trottoirs et de la chaussée où le pied des passants faisait une marque grasse. La ville entière nageait dans un bain de vapeur invisible. Dans le carré Viger où, sous les arbres, l’on eût pu espérer quelque fraîcheur, l’ombre même était lourde et chaude comme une couverture.

Michel chercha une place libre sur l’un des bancs de bois qui tournaient le dos aux pelouses miteuses. Mais sur chacun se serrait une grappe de flâneurs. Il finit par remplacer un partant près de la fontaine à trois vasques au sommet de laquelle une cigogne de fonte, dont la peinture verte se déplumait, crachait en l’air un maigre jet d’eau qui dégoulinait ensuite d’étage en étage jusqu’au bassin inférieur où s’ébrouaient des pierrots.

Il n’y avait là que des hommes. Point de femmes ni d’enfants dans ce parc étriqué et bizarre qui, dans Montréal, ne ressemble à aucun autre. Aussi bien les parcs prennent-ils partout la couleur du quartier qu’ils desservent et des gens qui l’habitent. Ils en sont l’illustration et le résumé. Pour ce qui était de celui-ci, depuis longtemps les grands bourgeois, puis plus tard les petits, évitaient ce qui avait été naguère les Jardins Viger, au temps où le quartier logeait des juges et où les commerçants de gros y discutaient l’importation des draps et des flanelles. Une humanité différente et singulière l’habitait désormais, de l’heure où la rue Saint-Denis s’éveillait au travail jusqu’à celle où se vidaient les tramways. Les dernières ombres errantes disparaissaient alors des allées profondes.

C’étaient maintenant des contremaîtres à la retraite, des sans-travail chroniques, des infirmes chichement pensionnés, des pères impotents à qui les enfants grandis ne pouvaient, jusqu’à leur mort prochaine, refuser le gîte, un peu de tabac et une part du hachis quotidien.

Dans l’air visqueux du jour la plupart dormaient affalés, bouche ouverte et jambes en V, les pieds dans des pantoufles éculées. Les premiers boutons de la braguette, détachés pour libérer un peu le ventre hydropique, montraient des pans de linge sordide.

Un béquillard s’approcha. Il salua de la main des copains qu’il retrouvait, comme chaque jour de beau temps, au même endroit et sur le même banc. Il eut pour Michel un regard de côté qui voulait lui faire sentir son usurpation. Un des hommes tendit à l’infirme sa blague à tabac où il prit de quoi bourrer son brûlot.

— Merci. Merci ben, monsieur Bisson… Non, mais croyez-vous qu’il fait chaud ! On n’a pas eu chaud de même depuis ça fait longtemps.

— Et puis ? Quelles nouvelles de la guerre ?

La guerre, celle de 1914, en était à ce mois où les vagues allemandes, ayant rompu facilement les faibles digues de Belgique, gagnaient sur les plaines des Flandres françaises. Pourtant les bulletins, chaque jour, ne donnaient que d’encourageantes nouvelles.

Mais Michel n’écoutait point, ne regardait point, ne s’intéressait point, indifférent à toute défaite qui n’était pas sa propre défaite, à toute catastrophe qui n’était pas celle de sa vie. Le bouleversement d’un monde lointain ne lui était rien à côté de la blessure qui lui avait ouvert le cœur. Ou, plutôt, ne prenait-il conscience de l’extérieur que pour se réjouir de ne plus voir dans le monde entier qu’une cuve immense et fétide où bouillonnait l’infernale potion des sorcières de Macbeth.

Une jeune femme passa, les traits tordus par une paralysie qu’accentuait au lieu de la cacher un coup de crayon rouge sur les lèvres obliques. Puis deux Chinois, les cheveux noués sur la nuque en un chignon dur. Tout au fond, la rue de la gare vomissait une gorgée de voyageurs.

Le jeune homme, machinalement, regardait cette ville dont en si peu de jours le visage avait changé pour lui ; dont l’aspect à ses yeux avait depuis trois semaines revêtu tant de dureté. Il regardait autour de lui ces hommes, tous vieux, vieillis par leur pauvreté, vieillis par leurs maladies, vieillis par leur lâcheté devant le travail et la vie : les manches trouées, le bas du pantalon effrangé, la chemise sans faux-col ouverte sur le cou gras qui affichait parfois un haillon de scapulaire en drap noir, le chapeau terreux sur les billes des calvities. Dans les sillons de leurs rides dormait la poussière de la rue. Et pourtant Michel se sentait pris d’envie pour leurs haillons miteux, et pour leur misère quand il la comparait à la sienne.

« Ils peuvent, eux, avouer leur naissance. Ils sont légitimes. Tandis que moi, je ne suis qu’un bâtard… oui, qu’un bâtard. »

Une fois de plus le mot explosait en lui, ce mot qu’il croyait voir affiché sur sa poitrine et qui lui baissait la tête comme le poids d’un carcan. Il se répétait le mot cruel, s’en flagellait avec fureur, le murmurait même entre ses dents serrées par une rage immonde qui le faisait se haïr à travers l’image de ceux qui l’avaient fait ainsi, au gré de leur plaisir égoïste.

« Je ne suis qu’un BATARD ! »

Cette fois, dans son emportement il avait parlé assez haut pour que l’on entendit sa voix. Il se sentit pâlir car le béquillard avait jeté sur lui un regard de côté. Mais on n’avait pas compris et Michel en fut quitte pour sa douleur. L’infirme s’était vigoureusement remis à l’analyse de la situation militaire.

— Moi, si j’étais à la place de Joffre, je laisserais passer les Allemands ; et puis tout d’un coup…

Une fois de plus Michel toucha dans sa poche, celle de gauche car celle de droite était déchirée, les quelques pièces qui lui restaient : quatre-vingt-quatorze sous. Une grande pièce de cinquante, trois de dix sous, deux piécettes de cinq sous. Puis quatre de un sou. Il refit l’addition chaque jour plus brève. Demain il serait censé payer à madame Galibert le loyer de cette chambre où, il y avait maintenant cinq semaines, un homme qui était pourtant le même, lui, s’était installé triomphant. Les premiers jours de la catastrophe, il les avait passés enfermé dans cette pièce étroite, banale, et si terriblement, si vertigineusement vide depuis qu’il avait anéanti dans une explosion de colère démoniaque, le portrait retrouvé de sa mère, seul lien qui le reliât à sa vie passée ; comme si cette destruction eut suffi à abolir son tourment.

Le soir, il avait erré dans les rues, les épaules voûtées et le regard bas, comme un malfaiteur, comme un réprouvé. D’un pas rapide et glissant il fuyait quelque chose d’innommable qui était son opprobre mais qui, il le sentait désormais, ne pouvait pas plus se détacher de lui que de ses os il eût pu arracher la chair. Son chapeau rabattu cachait ce front où chacun lui semblait chercher un stigmate.

Les miséreux ne l’étonnaient plus. Bien mieux, il se rapprochait d’eux, se laissait aller à leur ressembler. La barbe longue, les souliers gris de poussière, le faux-col de celluloïde déchiré au pli, la manche d’habit déjà hirsute, les semelles crevées et brûlées par l’asphalte des trottoirs.

— Tiens, voilà les gens de Louiseville ! Bonjour, dit une voix. Michel eut un sursaut.

Terrifié à l’idée d’être reconnu, il freina brutalement son premier mouvement qui avait été de se retourner. Il se leva sans oser regarder. Mais une autre voix inconnue :

— D’abord, je ne suis pas de Louiseville en toute, je suis de Sainte-Ursule, vous savez…

Il n’entendit point la suite car il était parti.

La rue Craig, poussiéreuse et populaire, s’offrit à lui comme un refuge. Il passa lentement devant les devantures des fripiers juifs où les instruments de musique voisinaient avec les bassines d’hôpital. Sur le pas de chacun de ces bazars de la misère, le dos à l’intérieur pour que le magasin ne restât pas sans surveillance, le ventre maigre dehors pour chercher un peu d’air mobile de la rue, un Juif, à lévite et à calotte noire d’où dégoulinaient deux petits tire-bouchons de cheveux, se retrouvait chaque fois le même, de porte en porte comme en un cauchemar. Michel s’approchant, le boutiquier se penchait un peu, l’œil à l’affût de la bonne affaire, que ce fût un dépenaillé qui voulait vendre ou un mieux vêtu qui voulait acheter. Plus encore s’il se fût agi d’un jeune homme pâle cachant sous son veston un objet suspect. Mais en voyant Michel, l’œil expert du brocanteur se détournait : ni chaland, ni voleur.

Le souvenir de Louiseville, le nom même de ce lieu qui pourtant avait été toute sa vie, le faisait se crisper. Chaque fois qu’il en entendait l’écho, il lui en venait une bouffée de chaleur au front, un mouvement de haine dans le cœur. Et subitement en un éclat qui le figea sur le trottoir malgré les coups de coude des passants, il comprit la raison de sa solitude enfantine et pourquoi toujours il s’était senti, dans ce milieu pourtant si facilement grégaire, seul, abandonné, repoussé, rejeté, excommunié ; dans ce milieu étroit où tout ce qui ne se sait pas se devine, où tout ce qui se devine se chuchote et finit ainsi par être connu de tous sans que personne jamais n’ait eu à en parler.

Ainsi donc, pendant vingt-quatre ans il avait affiché cette tache originelle que lui seul ignorait. Dans la petite ville, il avait été pour tous le fils du péché. Sa mère ne l’en avait pas moins laissé vivre condamné sans le savoir pour un crime qui n’était pas le sien. Il devinait maintenant les sourires ; derrière son dos, les remarques et sans doute les quolibets. Son père savait ; et telle assurément avait été la raison qui lui avait fait chercher dans l’alcool l’oubli de sa dérision.

Sa mère ! sous quels traits lui apparaissait-elle maintenant ! Qu’était le reste des humains si sa mère elle-même n’avait été qu’une…

Il sentit monter à sa gorge des larmes que rageusement il ravala, honteux de son chagrin, honteux même des épaves de tendresse brisée qui tournoyaient lentement dans le remous de sa rancœur.

Jamais, jamais ! Dès le premier jour sa décision avait été prise : jamais il ne retournerait à Louiseville. Jamais plus désormais, maintenant qu’il savait, il ne se donnerait en spectacle. Descendre sur le quai de la gare sous les yeux de monsieur Bigras et des compagnons de travail de son père ! Passer rue Saint-Laurent entre les haies jumelles de ses concitoyens armés des verges de leur mépris ! Ne pouvoir regarder homme ni femme, sans se sentir souffleté au visage par le regard gouailleur des hommes, le regard offusqué des femmes.

Ainsi donc, les mots couverts dès l’école, l’interdiction à Marie-Claire Froment de l’aimer, l’abandon de Georgette ; et le mot du vicaire un jour, mot qui lui était toujours resté et que jusqu’ici il n’avait pas compris : « La faute des parents retombe parfois sur les enfants, » avait-il dit un jour au catéchisme. Et plusieurs s’étaient retournés. Et le refus de louer à sa mère le logement des Grenier. Et tant d’autres choses !

Il tourna, sans choisir, le coin d’une rue, la traversa distrait, ignorant les coups de gong d’un tram qui dut freiner brusquement. La montre d’un miroitier était tapissée de gravures aux couleurs vulgaires : des Sacrés-Cœurs, des Saintes-Vierges. Mais ce qu’il aperçut seulement, ce fut, dans une immense glace au cadre lourdement doré, un être lamentable, au vêtement défraîchi, au chapeau melon grisonné. Et cet homme aux épaules lourdes d’un poids invisible, aux yeux dont le regard hésitait à s’affirmer entre les paupières basses, c’était lui. Il se sentit gêné de sa propre image, et amer. Ses pieds instinctivement se remirent à la cadence de la marche.

Une foule bigarrée le coudoyait dans cette rue Saint-Laurent par laquelle, jadis, le haut commerce était monté de la rue Saint-Paul vers la rue Sainte-Catherine et l’Ouest, ne laissant plus que des boutiques hétéroclites. À un moment donné, il dut céder le trottoir à une chaîne de cinq marins en ribote qui descendaient en hurlant des refrains bachiques. Des filles à cheveux jaunes, les bas de coton blanc tirés sur les jambes torses, leur seize ans effacés par le maquillage, les regardaient venir d’un air engageant et leurs lançaient même au passage quelques mots aguichants et grossiers.

Un peu plus loin dans l’enfoncement d’une petite rue qui longeait un marché public, un attroupement s’était fait autour de la table d’un camelot.

— … Vous n’êtes pas riches, moi non plus. C’est justement…

Michel s’approcha instinctivement.

« … pour cela que vous ne pouvez pas vous passer de notre merveilleux, de notre extraordinaire nettoyeur américain… »

Une dizaine de curieux et de fainéants, à quoi se mêlaient un ou deux campagnards, faisaient cercle. De temps à autre l’un d’entre eux, ayant entendu jusqu’au bout le boniment, se glissait entre les autres et s’échappait du noyau qui par ailleurs, happant quelques passants, allait grossissant. Au bout de cinq minutes Michel se trouva près de l’éventaire.

Alors il reconnut l’homme. Il le reconnut à quelque chose qui n’était pas les traits, changés depuis l’enfance, évidemment ; mais à un air particulier fait de cynisme, d’assurance et de crapulerie et où il retrouva tout ce qui était autrefois Basile Croteau, son compagnon d’école, qui n’avait quitté Louiseville que pour une École que l’on appelait de Réforme mais dont tout le monde savait qu’elle était la miniature, l’antichambre du bagne. Basile n’avait pas l’air fort prospère. Visiblement ce n’était qu’un avatar temporaire, une forme de déguisement, peut-être.

Ses yeux, vairons comme autrefois, passèrent un instant sur Michel, allèrent ailleurs et revinrent le viser de nouveau.

« On nous a offert dix mille piastres, oui, dix mille piastres pour notre secret ; mais nous voulons que la population de Montréal… »

Michel déjà s’était enfui. À peine un remous dans la petite foule, tant il s’était fait mince et sournois pour disparaître, pour fuir cet individu hâve, à la peau suintant le vice, que l’on devinait à l’affût de quelque mauvais coup et derrière lequel on cherchait instinctivement l’ombre des barreaux auxquels il était irrévocablement destiné. Or même sous le regard de cette épave, de cette rognure de la société humaine, il s’était senti rougir et il avait craint d’être reconnu.

Par une ruelle il rejoignit la rue Sainte-Catherine. Une averse bruyante se mit à tomber dont il attendit la fin sous la marquise d’un ciné.

Il repartit. Les trottoirs lustrés par la pluie brillaient sous le soleil reparu tandis que, des toits sans gouttières, de grosses gouttes tombaient avec bruit sur les rares parapluies prudents. Au bout de quelques pas il sentit une fraîcheur poisseuse pénétrer ses bottines à travers la semelle percée. Il allait lentement, n’essayant même plus de fuir le tourment irrémédiablement accroché à ses épaules comme une défroque. Il sentait que, désormais, toujours il tournerait en rond, vainement, dans la prison de sa honte ; marchant toujours sans jamais s’échapper.

Et, surtout, sentant à ses côtés une ombre qui marchait quand il marchait, s’arrêtait quand il s’arrêtait, que tous les efforts de son être ne parvenaient qu’à tenir hors du contact immédiat. Ce fantôme il ne pouvait le reconnaître puisque son regard intérieur le fuyait. Mais il savait que ce fantôme était le fantôme jadis chéri de celle à qui il devait tout, même et surtout sa honte.

« L’ARMÉE A BESOIN DE VOUS ! »

Près de la rue Sanguinet, sur une façade éclatait une banderole rendue flasque par l’averse.

Dans la boutique vide transformée en bureau de recrutement, on avait installé quelques planches sur deux tréteaux. L’on avait recouvert le tout d’un drapeau anglais à quoi on avait ajouté, puisque l’on était dans l’Est français de la ville, un tricolore comme appeau supplémentaire.

Le passant hésita un instant, puis entra. Une bouteille à demi vidée disparut, escamotée sous la table. Derrière les deux drapeaux, ils étaient trois en kaki, dont l’un avait au bras les galons de sergent.

— Entrez, mon ami, entrez…

Sa voix rappelait, en plus insidieux, en moins épanoui, la voix du camelot, tout à l’heure, rue Saint-Laurent.

— … Enfin voilà quelqu’un de solide, et de jeune ; et qui a l’air dégourdi. Justement nous avons besoin pour notre régiment d’hommes comme vous. Nous manquons de sous-officiers. Vous ne pourriez pas tomber mieux.

L’homme ne disait rien. Il regardait sans la voir une affiche violemment colorée qui éclaboussait le mur. Elle montrait une femme, jeune, vêtue d’un drapeau belge et qu’un soldat à face verte, aux yeux exorbités, à la bouche baveuse, traînait par les cheveux. Au-dessus, le portrait de Sa Majesté le roi George en uniforme d’amiral.

— Mon vieux, continuait le sergent, tandis que les deux acolytes appuyaient de la tête, dans un mois vous pouvez être caporal. Par la large baie vitrée, le soleil entrait et illuminait sur le plancher la mare qui de minute en minute s’agrandissait sous les pieds de l’homme.

— En attendant, vous êtes logé, nourri, habillé et vous recevez par jour, juste pour les cigarettes et la bière, une piastre et dix, oui, une piastre et dix… Trente-trois piastres par mois. C’est pas croyable. En plus, si vous êtes…

Michel eut un mouvement du bras, un geste bref mais qui repoussait tout ce qui pouvait être devant et autour de lui.

« Où est-ce qu’on signe ? »

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE