Le Piccinino/Chapitre 21

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XXI.

FRA-ANGELO.

La bizarre sortie du capucin jeta Michel dans une confusion pénible ; mais, résolu de garder l’indépendance et la sincérité de son caractère, il affecta une tranquillité qu’il n’éprouvait point.

« Pourquoi me traitez-vous de prince et d’excellence, mon cher oncle ? dit-il en s’efforçant de sourire ; est-ce que je viens de parler comme un patricien ?

― Précisément, chacun pour soi ! te dis-je, répondit Fra-Angelo reprenant son sérieux mélancolique. Si c’est là l’esprit du siècle que tu as été étudier à Rome, si c’est la philosophie nouvelle dont les jeunes gens du dehors sont nourris, nous ne sommes pas au bout de nos malheurs, et nous pouvons bien encore égrener nos chapelets en silence. Hélas ! hélas ! voilà de belles choses ! les enfants de notre peuple ne voudront point remuer, de peur de sauver leurs anciens maîtres avec eux ; et les patriciens n’oseront pas bouger non plus, dans la crainte d’être dévorés par leurs anciens esclaves ! À la bonne heure ! Pendant ce temps, la tyrannie étrangère s’engraisse et rit sur nos dépouilles ; nos mères et nos sœurs demandent l’aumône ou se prostituent ; nos frères et nos amis meurent sur un fumier ou sur la potence. C’est un beau spectacle, et je suis étonné, Michel-Angelo, que vous soyez venu tout exprès de Rome, où vous n’aviez sous les yeux que les pompes du saint-siége ou les chefs-d’œuvre de l’art, pour contempler cette pauvre Sicile, avec son peuple de mendiants, ses nobles ruinés, ses moines fainéants et abrutis ! Que n’alliez-vous faire un voyage d’agrément à Naples ? vous y auriez vu des seigneurs plus riches et un gouvernement plus opulent, grâce aux impôts qui nous font mourir de faim ; un peuple fort tranquille qui se soucie fort peu du sort de ses voisins : « Que nous importe la Sicile ? c’est notre conquête, et ses habitants ne sont point nos frères. » Voilà ce qu’on dit à Naples. Allez à Palerme, on vous y dira que Catane n’est point à plaindre et peut se sauver toute seule avec ses vers à soie. Allez à Messine, on vous y dira que Palerme ne fait point partie de la Sicile, et qu’on n’a que faire de ses mauvais conseils et de son mauvais esprit. Allez en France, on y imprime tous les jours que les peuples dévots et lâches comme nous ont bien mérité leur sort. Allez en Irlande, on vous dira qu’on ne veut pas du concours des hérétiques de France. Allez partout, et vous serez partout à la hauteur des idées de votre temps, car on vous dira partout ce que vous venez de dire « Chacun pour soi ! »

Les paroles, l’accent et la physionomie de Fra-Angelo firent sur Michel une impression profonde, et il eut la bonne foi d’en convenir tout de suite avec lui-même. Il se sentit pris par la fibre artiste, et ce qui lui eût paru, de la part de tout autre, sophisme et déclamation, se montra à lui simple et grand dans la bouche de ce moine.

« Mon père, dit-il avec un abandon naïf, il se peut que vous ayez raison de me gourmander comme vous le faites. Je n’en sais rien, et j’aurais à vous fournir, pour la défense de mon scepticisme, beaucoup d’arguments qui sortent de ma mémoire pendant que je vous écoute. Il ne me semble pas que je sois aussi mauvais et aussi méprisable que vous le pensez. Mais, avec vous, je me sens plus pressé de m’améliorer que de me défendre. Parlez toujours.

― Oui, oui, j’entends, dit Fra-Angelo avec fierté, vous êtes peintre et vous m’étudiez, voilà tout. Ce langage vous paraît nouveau dans la bouche d’un moine, et vous ne pensez qu’au premier tableau que vous ferez de saint-Jean prêchant… dans le désert ?

― Ne me raillez pas, je vous en supplie, mon oncle ; cela est inutile pour me faire savoir que vous avez plus de finesse et d’esprit que moi. Vous avez voulu me questionner ; je vous ai dit sincèrement ma pensée. Je hais l’oppression, qu’elle se présente sous la forme du passé ou sous celle du présent. Je n’aimerais pas à être l’instrument des passions d’autrui et à sacrifier mon avenir d’artiste au rétablissement des honneurs et de la fortune de quelques grandes familles, naturellement ingrates et instinctivement despotiques. Je crois qu’une révolution, dans un pays comme le nôtre, n’aurait pas d’autre résultat. Je me sens de force à prendre un fusil pour défendre la vie de mon père et l’honneur de ma sœur. Mais, s’il est question de s’affilier à quelque société mystérieuse, dont les adeptes agissent les yeux fermés, et sans voir la main qui les pousse ni le but où ils marchent…, à moins que vous ne me prouviez éloquemment et victorieusement que c’est mon devoir, je ne le ferai point, dussiez-vous me maudire, mon cher oncle, ou vous moquer de moi, ce qui est encore pis.

― Et où prenez-vous que je veuille vous affilier à quoi que ce soit de ce genre ? dit Fra-Angelo levant les épaules. J’admire vos méfiances, et que le premier sentiment qui vous vienne envers le frère de votre père, soit la crainte d’être joué par lui. J’ai voulu vous connaître, jeune homme, et me voilà fort triste de ce que je sais de vous.

― Que savez-vous donc de moi ? s’écria Michel impatienté ; voyons, faites-moi mon procès en règle, et que je connaisse enfin mes torts.

― Tout votre tort est de n’être pas l’homme que vous devriez être, répondit Fra-Angelo, et cela est fâcheux pour nous.

― Je ne comprends pas mieux.

― Je sais que vous ne pouvez pas comprendre ce que je pense en ce moment-ci ! autrement vous n’auriez pas parlé ainsi devant moi.

― Au nom du ciel, expliquez-vous, dit Michel, incapable de supporter plus longtemps ces attaques. Il me semble que nous nous battons en duel dans les ténèbres. Je ne puis parer vos coups, et je vous frappe apparemment quand je crois me défendre. Que me reprochez-vous, ou que me demandez-vous ? Si je suis l’homme de mon temps et de ma caste, est-ce ma faute ? J’arrive pour la première fois sur cette terre vouée au culte du passé. Je ne suis pas athée, mais je ne suis pas dévot. Je ne crois pas à l’excellence de certaines races, ni à l’infériorité nécessaire de la mienne. Je ne me sens point le serviteur-né des vieux patriciens, des vieux préjugés et des vieilles institutions de mon pays. Je me mets au niveau des têtes les plus orgueilleuses et les plus révérées pour les juger, afin de savoir si je dois m’incliner devant un vrai mérite ou me préserver d’un vain prestige. Voilà tout, mon oncle ; je vous le jure. Maintenant, vous me connaissez. J’admire ce qui est beau, grand et sincère devant Dieu. Mon cœur est sensible à l’affection et mon esprit prosterné devant la vertu. J’aime l’art, et j’ambitionne la gloire, j’en conviens ; mais je veux l’art sérieux et la gloire pure. Je n’y sacrifierai aucun de mes devoirs, mais je n’accepterai pas de faux devoirs et je repousserai les faux principes. Suis-je donc un misérable ? et faut-il que, pour avoir l’honneur d’être un vrai Sicilien, je me fasse moine dans votre couvent ou bandit sur la montagne ?

L’accès de vivacité auquel Michel venait de s’abandonner, n’avait pas déplu au capucin. Il l’avait écouté avec intérêt, et sa figure s’était adoucie. Mais, les dernières paroles du jeune homme firent sur lui l’effet d’une décharge électrique. Il bondit sur son banc, et, saisissant le bras de Michel, avec cette force herculéenne dont il lui avait déjà donné un échantillon le matin : « Quelle est cette métaphore ? s’écria-t-il, et de qui voulez-vous parler ? »

Mais, voyant l’air stupéfait de Michel à cette nouvelle sortie, il se prit à rire : « Eh bien ! quand tu le saurais, quand ton père te l’aurait dit, ajouta-t-il, que m’importe ? D’autres le savent, et je n’en suis pas plus malheureux. Eh bien ! enfant, vous avez dit, sans y songer, une parole bien forte ; c’est ce qu’on pourrait appeler la moelle de la vérité. Tous les hommes ne sont pas faits pour s’en nourrir, il y a des vérités plus faciles et plus douces qui suffisent au grand nombre. Mais, pour ceux qui ont soif de la logique absolue dans leurs sentiments et dans leurs actions, ce qui vous paraît un paradoxe n’est ici qu’un lieu commun. Vous me regardez avec étonnement ? Je vous dis que vous avez, sans le savoir, parlé comme un oracle, en disant que, pour avoir l’honneur d’être un vrai Sicilien, il faudrait être moine dans mon couvent, ou bandit sur la montagne. J’aimerais mieux que vous fussiez l’un ou l’autre, qu’artiste cosmopolite comme vous aspirez à l’être. Écoutez une histoire, et tâchez de la comprendre :

« Il y avait en Sicile un homme, un pauvre diable, mais doué d’une imagination vive et d’un certain courage, qui ne pouvant supporter les malheurs dont son pays était la proie, prit, un beau matin, son fusil et s’en fut dans la montagne, résolu à se faire tuer, ou à détruire en détail le plus d’ennemis possible, en attendant le jour où il pourrait tomber dessus en masse, avec les partisans auxquels il se joignait. La bande était nombreuse et choisie. Elle était commandée par un noble, le dernier rejeton d’une des plus grandes familles du pays, le prince César de Castro-Reale. Souvenez-vous de ce nom-là : si vous ne l’avez jamais entendu prononcer, un temps viendra où il vous intéressera davantage.

« Dans les bois et dans la montagne, le prince avait pris le nom de Destatore [1], sous lequel on l’a connu, aimé et redouté dix ans, sans se douter qu’il fût le jeune et brillant seigneur qu’on avait vu à Palerme manger follement sa fortune et mener la plus joyeuse vie avec ses amis et ses maîtresses.

« Avant de vous parler du pauvre diable qui se fit brigand par désespoir patriotique, il faut que je vous parle du noble patricien qui s’était fait chef de brigands par la même raison. Ceci vous aidera à connaître votre pays et vos compatriotes. Il Destatore était un homme de trente ans, beau, instruit, aimable, brave et généreux, une nature de héros ; mais persécuté et accablé de vexations par le gouvernement napolitain, qui le haïssait particulièrement à cause de l’influence qu’il exerçait sur les gens du peuple. Il résolut d’en finir avec la vie qu’il menait, de manger le reste de sa fortune que l’impôt réduisait chaque jour au profit de l’ennemi ; enfin, de s’étourdir sur sa douleur, et de se tuer ou de s’abrutir dans la débauche.

« Il ne réussit qu’à se ruiner. Sa robuste santé résista à tous les excès, sa douleur survécut à ses égarements, et, quand il vit qu’au lieu de s’endormir, il s’exaltait dans l’ivresse, qu’une rage profonde s’emparait de lui, et qu’il lui fallait se passer une épée au travers du corps, ou, comme il disait, manger du Napolitain, il disparut et se fit bandit. On le crut noyé, et sa succession ne donna pas de grands embarras à ses neveux, ni de grands profits aux gens de loi.

« Ce fut alors un tigre, un lion terrible qui portait la terreur dans les campagnes et qui vengeait son pays d’une sanglante manière. Le pauvre diable que j’ai montré au commencement de mon histoire s’attacha passionnément à lui et le servit avec fanatisme. Il ne s’inquiéta pas de savoir si c’était rendre un culte au passé, plier le genou devant un homme qui se croyait plus que lui et qui n’était devant Dieu que son égal et son semblable ; s’il se battait et s’exposait au profit d’un maître qui pourrait bien devenir ingrat et despotique ; enfin, si, après avoir détruit la tyrannie étrangère, comme on s’en flattait, on retomberait sous le joug des vieux préjugés, des vieux abus, des nobles et des moines. Non, toutes ces méfiances étaient trop subtiles pour un esprit droit et simple comme était le sien. Mendier lui eût paru une bassesse dans ce temps-là ; travailler !… il n’avait fait que cela toute sa vie et avec ardeur, car il aimait le travail et ne redoutait point la peine. Mais je ne sais pas si vous vous êtes déjà aperçu qu’en Sicile ne travaille pas qui veut. Sur le sol le plus riche et le plus généreux de l’univers, les impôts exorbitants ont détruit le commerce, l’agriculture, toutes les industries et tous les arts. L’homme dont je vous parle avait cherché les travaux les plus ingrats et les plus rudes dans les salines, dans les mines, et jusque dans les entrailles de cette terre désolée et délaissée à la surface. L’ouvrage manquait partout, et toutes les entreprises successivement abandonnées, il lui fallait demander l’aumône à ses compatriotes aussi malheureux que lui, ou voler furtivement. Il aima mieux prendre ouvertement.

« Mais on prenait avec discernement et justice dans la bande du Destatore. On ne maltraitait ou on ne rançonnait que les ennemis du pays ou les traîtres. On liait des intelligences avec tout ce qui était brave ou malheureux. On espérait former un parti assez considérable pour tenter un coup de main sur quelqu’une des trois villes principales, Palerme, Catane ou Messine.

« Mais Palerme voulait, pour prendre confiance en nous, que nous fussions commandés par un noble, et le Destatore, passant pour un aventurier de bas étage, fut rejeté. S’il eût dit son véritable nom, c’eût été pis. Il était décrié dans son pays pour ses déportements, et là était le mal qu’il ne pouvait reprocher qu’à lui-même.

« À Messine, on repoussa nos offres sous prétexte que le gouvernement napolitain avait fait de grandes choses en faveur du commerce de cette ville, et que, tout bien considéré, la paix à tout prix valait mieux, avec l’industrie et l’espoir de s’enrichir, que la guerre patriotique avec le désordre et l’anarchie. À Catane, on nous répondit qu’on ne pouvait rien faire sans le concours de Messine, et qu’on ne voulait rien faire avec celui de Palerme. Que sais-je ? on nous refusa définitivement toute assistance ; et, après nous avoir remis d’année en année, on en vint à nous dire que le métier de bandit était passé de mode, et qu’il était de mauvais goût de s’y obstiner quand on pouvait se laisser acheter par le gouvernement et faire fortune à son service.

« On oubliait d’ajouter, il est vrai, que, pour reprendre sa place dans la société, il eût fallu que le prince de Castro-Reale devînt l’ennemi de son pays et acceptât quelque fonction militaire ou civile, consistant à disperser les émeutes à coups de canon ou à poursuivre, dénoncer et faire pendre ses anciens camarades.

« Le Destatore, voyant que sa mission était finie, et, que, pour vivre de son espingole, il faudrait désormais s’attaquer à ses propres compatriotes, tomba dans une profonde mélancolie. Errant dans les gorges les plus sauvages de l’intérieur de l’île, et poussant de hardies expéditions jusqu’aux portes des cités, il vécut quelque temps sur les voyageurs étrangers qui venaient imprudemment visiter le pays. Ce métier n’était pas digne de lui, car ces étrangers étaient, pour la plupart, innocents de nos maux, et si peu capables de se défendre que c’était pitié de les détrousser. Les braves qui le secondaient se dégoûtèrent d’un si pauvre métier, et chaque jour amena une désertion. Il est vrai que ces hommes scrupuleux firent encore pis en le quittant ; car les uns, repoussés de partout, tombèrent dans la paresse et dans la misère ; les autres furent forcés de se rallier au gouvernement, qui voyait en eux de bons soldats et en fit des gendarmes et des espions.

« Il ne resta donc auprès du Destatore que des malfaiteurs déterminés, qui tuaient et pillaient, sans examen, tout ce qui se rencontrait devant eux. Un seul était encore honnête et ne voulait pas tremper dans ce métier de voleur de grands chemins. C’était le pauvre diable dont je vous raconte l’histoire. Il ne voulait pourtant pas non plus quitter son malheureux capitaine ; il l’aimait, et son cœur se brisait à l’idée de l’abandonner à des traîtres qui l’assassineraient un beau matin, n’ayant plus personne à voler, ou qui l’entraîneraient dans des crimes gratuits pour leur propre compte.

« Il Destatore rendait justice au dévoûment de son pauvre ami. Il l’avait nommé son lieutenant, titre dérisoire dans une troupe qui ne se composait plus que d’une poignée de misérables. Il lui permettait quelquefois encore de lui dire la vérité et de lui donner de bons conseils ; mais, le plus souvent, il le repoussait avec humeur, car le caractère de ce chef s’aigrissait de jour en jour, et les sauvages vertus qu’il avait acquises dans sa vie d’enthousiasme et de bravoure faisaient place aux vices du passé, enfants du désespoir, hôtes funestes qui revenaient prendre possession de son âme battue.

« L’ivrognerie et le libertinage s’emparèrent de lui, comme aux jours de son oisiveté et de son découragement. Il retomba au dessous de lui-même, et un jour… un jour maudit qui ne sortira jamais de ma mémoire, il commit un grand crime, un crime lâche, odieux ! Si j’en avais été témoin…, je l’aurais tué sur l’heure… Mais le dernier ami du Destatore ne l’apprit que le lendemain, et le lendemain, il le quitta après lui avoir durement reproché son infamie.

« Alors ce pauvre diable, n’ayant plus personne à aimer, et ne pouvant plus rien pour son malheureux pays, se demanda ce qu’il allait devenir. Son cœur, toujours ardent et jeune, se tourna vers la piété, et s’étant avisé qu’un bon moine, pénétré des idées de l’Évangile, pouvait encore faire du bien, prêcher la vertu aux puissants, donner de l’instruction et des secours aux ignorants et aux pauvres, il prit l’habit de capucin, reçut les ordres mineurs, et se retira dans le couvent que voici. Il accepta la mendicité imposée à son ordre, comme une expiation de ses fautes, et il la trouva meilleure que le pillage, en ce qu’elle s’adressait désormais aux riches en faveur des pauvres, sans violence et sans ruse. Elle est inférieure, dans un sens ; elle est moins sûre et moins expéditive. Mais, tout bien considéré, pour un homme qui veut faire le plus de bien possible, il fallait être bandit, dans ma jeunesse ; et, pour celui qui ne veut plus que faire le moins de mal possible, il faut être moine à présent : c’est toi qui l’as dit.

« Voilà mon histoire, la comprends-tu ?

― Très-bien, mon oncle ; elle m’intéresse beaucoup, et le principal héros de ce roman, ce n’est pas pour moi le prince de Castro-Reale, c’est le moine qui me parle. »

  1. Celui qui éveille.