Le Piège d’or/I

Traduction par Paul Gruyer et Louis Postif.
Hachette (p. 7-14).


CHAPITRE PREMIER

BRAM ET SES LOUPS


C’était, même pour le « Northland[1] », un être peu ordinaire que Bram Johnson.

Il était, avant toutes choses, une créature née du monde où il vivait, issue des fatalités qui pesaient sur lui. Il semblait, à certains moments, un homme ayant une âme et, à d’autres, une effroyable brute, vomie par l’enfer. Avait-il vraiment ce qu’on est convenu d’appeler une âme ? Si oui, celle-ci demeurait bien profondément cachée. Elle était enfouie jusqu’au cœur même des forêts farouches et des solitudes sauvages qui l’avaient formée. Aussi gardons-nous, au cœur du drame que nous allons conter, de jeter sur Bram un blâme inconsidéré. L’homme doit être prudent toujours en jugeant son semblable.

Il faut, pour se rendre compte de ce qu’était Bram Johnson, remonter, dans sa généalogie, à trois générations avant lui. Si l’on met une pirogue sur le lac Athabasca et si, par la rivière de la Paix, naviguant vers le Nord, on atteint le grand lac de l’Esclave ; puis, descendant le courant du fleuve Mackenzie, si l’on remonte jusqu’au cercle arctique[2], on remarque plusieurs variations ethniques, et les types d’hommes, peuplant le monde où l’on pénètre subissent d’importantes modifications. L’Indien Chippewa, au mince profil et à la face étroite, aux mouvements alertes et aux pirogues fortement recourbées, fait place au Cree, dont les gestes sont fortement lents, les joues plus larges, les yeux plus obliques, et dont le canot, plus bizarre, est fabriqué d’écorces de bambou. La race même du Cree n’est pas homogène et se transforme à mesure que l’on avance vers le Nord. Chaque nouvelle tribu diffère de celle qui la précède, jusqu’à ce que le Cree en arrive à ressembler au Japonais. Alors le Chippewa reparaît et prend à nouveau sa place. Il s’est, lui aussi, transformé avec la latitude. À mesure qu’il se rapproche du cercle arctique, sa pirogue devient un kayak de peau, sa figure s’épate, ses yeux se vrillent comme ceux du Chinois et les géographes le nomment Esquimau.

L’ancêtre des Johnson, dont la descendance devait aboutir à Bram, s’était mis en route, il y a quelque cent ans, d’un pays plus au Sud, pour monter vers le Nord. Le sang de ses enfants, puis des enfants de ses enfants, se mélangea d’abord avec celui des Chippewas, puis avec celui des Crees. Par échelons successifs, il se mêla avec le sang esquimau. Le plus curieux, c’est qu’à travers tous ces mariages ethniques le nom de Johnson eût surnagé. Mais si, sur la foi de ce nom, vous étiez entré dans le tepee qui momentanément abritait Bram, croyant y trouver un homme blanc, vous n’eussiez pas été peu surpris du type innommé qui s’offrait à vous.

Bram Johnson, au bout d’un siècle de ces croisements, avait la peau, les cheveux et les yeux d’un blanc. Pour le reste, il se rattachait au type physique de sa mère demi-esquimaude. De ce type il différait sur un point, cependant : il mesurait six pieds de haut.

C’était un colosse. Les os des pommettes saillaient sur sa large face ; il avait les lèvres épaisses et le nez aplati. Et pourtant la peau de son visage était blanche. C’était là ce qui déroutait. Au lieu des plats cheveux noirs de l’Esquimau, sa chevelure était d’un blond roux. Tignasse drue et hirsute, comme une crinière de lion. Quant à ses yeux, d’un bleu étrange, ils devenaient par moments, quand il se mettait en colère par exemple, d’un gris d’yeux de chat, où luisaient des fulgurations soudaines, comme des éclairs phosphorescents dans la nuit.

On ne connaissait à Bram ni compagnon ni ami. Le mystère l’enveloppait. Jamais, dans aucun poste, il ne demeurait plus qu’il n’était nécessaire pour échanger, contre d’autres marchandises, les fourrures qu’il apportait. Des mois passaient sans qu’on le vît reparaître au même endroit. Sans cesse il errait.

Plus ou moins, la police montée du « Royal North-West » le surveillait et suivait ses pistes. Dans de nombreux rapports, rédigés par les lointaines patrouilles, à leur retour au quartier général, on trouve des phrases laconiques de ce genre : « Nous avons vu Bram et ses loups, voyageant vers le Nord. » Ou bien encore : « Bram et ses loups ont passé devant nous. » Deux ans durant, la police perdit ses traces. Ce fut lorsque Bram s’aventura au cœur du « Pays du Soufre », à l’Est du lac du Grand-Ours. Lorsqu’on l’eut retrouvé, il fut surveillé plus étroitement que par le passé. Son allure inquiétait. Quelque chose, semblait-il, arriverait un jour.

Et ce quelque chose effectivement arriva. Bram tua un homme. Il le fit si dextrement, l’homme, brisé entre ses mains puissantes, comme un bâton qu’on casse, eut si peu le temps de faire ouf ! ni de jeter un appel de secours, que Bram était déjà loin avant qu’on eût seulement découvert que sa victime était morte.

La nouvelle tragédie suivit de près ; de quinze jours seulement. Le caporal Lee, accompagné d’un de ses hommes, était parti du Fort Churchill, pour arrêter Bram. Tous deux le rejoignirent sur la lisière du Barren[3]. Ils se trouvaient encore distants de lui d’un quart de mille et s’avancaient pour le rejoindre, lorsqu’ils entendirent éclater un grand rire étrange. Bram ne tira pas vers eux un seul coup de fusil. Il se contenta de lâcher ses loups. Par un miracle, le caporal Lee ne mourut pas immédiatement. Il put se traîner, Bram disparu, jusqu’à la case d’un métis. Il y expira peu après et le métis alla conter l’aventure au Fort Churchill.

Après ce coup, Bram disparut complètement et le monde humain ne le revit plus.

Ah ! si la couverture d’un livre pouvait enclore le récit de l’existence qui fut la sienne, si ses pages pouvaient exprimer toute l’horreur qu’il endura, pendant les quatre ou cinq ans qui suivirent, sans doute lui serait-il beaucoup pardonné. Bram et ses loups ! Cet accouplement de mots ne suffit-il pas à donner le frisson ? Seul, songez donc ! Seul avec eux. Jamais une voix pour lui parler. Ne jamais pouvoir s’approcher d’un poste quelconque, pour s’y procurer des vivres. Un frère de loups, un homme-bête. Un loup-garou[4].

Au bout de trois ans écoulés, tout ce qui pouvait encore demeurer du chien-loup, parmi ses loups, avait disparu. Il n’y avait plus là que des loups sauvages, le loup intégral. Bram avait soigneusement trié les portées et gardé seulement vingt des louveteaux les plus purs, qui étaient devenus des bêtes superbes et monstrueuses. Il avait dû tuer ceux des jeunes loups dont il ne voulait pas, car ils avaient refusé de lui la liberté. Instinctivement, ils reconnaissaient en lui la « sur-bête » et s’étaient faits ses esclaves.

Lui-même s’était penché vers eux, comme ils s’étaient penchés vers lui, et lui aussi les aimait. Ils lui tenaient lieu de famille, de frères, de sœurs, d’épouse et de toute la création. Avec eux il dormait, mangeait avec eux et, comme eux, souffrait de la faim, lorsque manquait la nourriture. Ils étaient sa compagnie et sa protection. Lorsque la provision de viande était épuisée, il lançait sa horde sur la piste d’un caribou[5] ou d’un élan, s’il s’en trouvait dans la région. Souvent les loups, au cours de la chasse, poussaient d’une douzaine de milles en avant. Mais il les rejoignait rapidement et il restait toujours, dans la curée, assez de viande sur les os lorsqu’il arrivait.

Quatre ans de cette existence ! Les policiers se refusaient à y croire. Et ils ricanaient, sceptiques, lorsque des rumeurs lointaines leur parvenaient que Bram avait été vu, toujours vivant, qu’on avait ouï sa grande voix dominant, durant les calmes nuits d’hiver, les hurlements de sa bande, et que des métis ou des Indiens avaient simultanément, aux quatre points cardinaux, trouvé et suivi ses traces.

Ces témoins compliquaient en effet leurs dépositions en y mêlant de l’histoire du chasse-galère[6], qui est une vieille superstition française, toujours vivace dans le Northland, et dont le populaire se garde bien de plaisanter. On y désigne, sous ce nom, des êtres fantastiques qui ont vendu leur âme au diable, en échange du pouvoir de naviguer dans l’air[7]. Et il se trouvait des gens pour affirmer très sérieusement, pour jurer même, les deux mains sur le crucifix, qu’ils avaient vu, de leurs propres yeux, Bram et ses loups poursuivant, à travers les cieux, les formes ombreuses des grandes bêtes auxquelles ils donnaient la chasse.

Bref, la police demeura convaincue que Bram était mort. Et Bram, durant ce temps, fuyant le regard des hommes, se rapprochait, de plus en plus, de ses frères loups.

Le sang blanc est cependant, dans les veines où il coule, une sève vivace, et toujours vacillait, dans la large poitrine de Bram, un désir ardent. Désir, pire parfois que la mort, d’entendre la voix de ses semblables. Et pourtant il n’avait jamais aimé homme ou femme.

De ce désir devait naître la crise formidable qui introduirait deux autres êtres humains, un homme et une femme, dans l’existence de Bram.



  1. Le « Northland » est l’extrême Nord de l’Amérique, vaste région demi-désertique, qui avoisine le cercle arctique. Ce n’est plus déjà la terre civilisée et ce n’est pas encore complètement le désert polaire. (Note des Traducteurs.)
  2. Le lac Athabasca est situé au Nord-Ouest du Canada, sous le 60° degré de latitude Nord. Il y a 300 kilomètres de l’Athabasca au lac de l’Esclave et 1 000 kilomètres environ de ce dernier au cercle arctique, par le cours du Mackenzie. (Note des Traducteurs.)
  3. Le Barren est, comme le Causse, la Brousse, la Pampa, la Steppe, le Maquis, un nom générique, intraduisible. Ce sont les régions les plus stériles du Northland. (Note des Traducteurs.)
  4. En français dans le texte. (Note des Traducteurs.)
  5. Le cariboo ou caribou est une variété de renne de l’Amérique du Nord. (Note des Traducteurs.)
  6. En français dans le texte. (Note des Traducteurs.)
  7. Il est curieux de retrouver encore sur ces terres perdues nos anciennes légendes, importées jadis au Canada par la colonisation française et chez nous-mêmes oubliées. (Note des Traducteurs.)