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Le Pasquil du rencontre des cocus à Fontainebleau

Le Pasquil du rencontre des Cocus à Fontainebleau.

1623



Le Pasquil du rencontre1 des Cocus
à Fontainebleau
2.
In-8.

En m’acheminant l’autre jour
À Fontainebleau, beau sejour,
Pensant mon voyage parfaire
Et consulter un mien affaire,
Je rencontray en mon chemin
Un subject de rire tout plein :
Ce fut grand nombre de cocus
De diverses plumes vestus,
Les uns grands, les autres bien gros,
Autres à voler bien dispos ;
Les uns, vestus à la legère,
Tenoiont la place de derrière :
Comme les grues, sans desordre
Ils y voloient tous en bel ordre,
Faisant, ainsy que fait la foudre,
De tous cotez voler la poudre.
D’airondelles si grand ensemble,
Aucun n’a point veu, ce me semble,
Soit qu’en voulant la mer passer
Et nostre climat delaisser,
Elles aillent en autre contrée
Eviter les coups de Borée,
Ou soit qu’arrière retournans
En nostre saison au printemps ;
Au dedans de nos cheminées,
Qui du feu ne sont enfumées,
Ou bien en quelque autre endroict
Elles se logent plus à droict.

Egarez furent mes esprits,
Me voyant tout à coup surpris
Et partout d’eux environné ;
Cela me rendit estonné.
Lors tout pensif je m’arrestay,
Et les comptemplant m’apprestay
Pour entendre ce qu’ils vouloyent
Et pour quelle fin ils m’avoyent
Ainsy de tout point entouré.
L’un, plus que les autres avancé,
D’un rouge plumage vestu,
Commença à chanter : Cocu !
Je suis vray cocu cocué,
Car la huppe3 quy m’a couvé
S’est posé en mon nid le jour,
Y faisant son plaisant sejour.
Las ! j’ay fait tout ce que j’ai peu
Pour chasser du nid ce Peu-Peu4,
Et, n’en pouvant avoir raison,
Ce m’a esté occasion
Qu’à la justice me suis plainct ;
Mais j’ay esté enfin contrainct
Me contenter de cent escus
Pour estre du rend des cocus,
Par la prière des amis
Qui pour ce en peine se sont mis,
Et ce quy m’a plus attristé,
C’est que par après j’ay esté
Contrainct de recognoistre un faict
Qu’en verité je n’ay pas faict.
Mais, comme font les malheureux,
Je me conforte que plusieurs
Sont en ce monde recogneus
(Comme je suis) pour vrais cocus.
Les cocus, se sentant picquez
De ce chant, se sont ecriez
Après luy de confuse voix :
Pourquoy est-ce qu’avec abois
Tu nous chante telle chanson ?
Ce n’est maintenant la saison
Que les cocus doivent chanter.
Laisse le printemps retourner,
Car, bien que cocus en tout temps
Chantent ès maisons doucement,
Chacun sçait bien, non par abus,
Que nous sommes hommes cocus,
Et si l’on ne le diroit pas :
Car le cocus a tant d’appas,
Que, comme dit le bon Pasquin,
Mieux vaut le cocu que coquin.
L’un, de la goutte se plaignant,
S’attristoit d’un aveuglement ;
Mais que pas ne se soucioit
Si pour cocu l’on le tenoit.
Un autre, qui est vrai badin,
Pensant à ses chants mettre fin,
Chanta : Que pensez-vous, cocus ?
Nul aujourd’hui n’a des escus
S’il ne donne consentement
À sa femelle doucement,
Afin qu’ils soient tous recogneus
Estre comme moy vrais cocus ;
Pour estre bientost en credit
Et en tirer un bon profit ;
Pour acquerir un heritage
Quy entretiendra le mesnage.
Sus donc, point ne nous soucions,
Quoy que vrais cocus nous soyons,
Pourveu que nostre douce mille
Nous face foncer de la bille5,
De rien il ne nous faut challoir6 ;
Il fait toujours bon en avoir.
Il faut aussy que Landrumelle7
Soit comme la maistresse belle,
Et que du marpaut8 le courrier
Entendent fort bien le mestier ;
Mais il nous faut bien engarder
Dessus l’endosse les ripper9
Pour n’offencer point le marpaut,
Afin qu’il ne face deffaut
De foncer à l’appointement
En jouissant de leur devant,
Et pour ne point avoir du riffle10
Sur le timbre11 ou sur le niffle12,
Il nous faut bientost embier13,
Et en la taude14 le laisser,
En rivant fermement le bis15
À la personne du taudis.
Si vous n’entendez le narquois16
Et le vray jargon du matois17,
Il ne faut pas aller bien loing,
Mais seullement au port au foing :
En peu de temps vous l’apprendrez,
Et vrai narquoy en retiendrez.

Je fus là longtemps arresté
Et par ces chansons retardé
De continuer mon chemin,
Jusques à ce qu’un mien voisin,
Quy avoit ouy tous ces desbats,
Me dit : Eh bien ! n’es-tu pas las
De tous ces cocus escouter
Et leur verité raconter ?
Un vray cocu en cocuage
Se dit maintenant le plus sage ;
C’est le jouet de maintenant
Et de plusieurs le passe-avant18.
Tu les vois souvent par les rues
Cheminer hault comme des grues,
Contrefaisant les gens de bien,
Car toutes fois ce n’en est rien.

Lors les cocus, sans plus rien dire,
Chacun en son nid se retire,
Se sentant par ces mots taxés,
Et de mon voisin offensés.
Pour moy, estant delivré d’eux,
Je continuray fort joyeux
Mon chemin à Fontainebleau,
Pour là apprendre de nouveau
D’autres cocus que je sçauray,
Et tous leurs noms je vous diray ;
Mais durant ce voyage court,
Ce bon fripon, ce frippetourt,
Vous prie boire du matin
Soit blanc ou cleret de bon vin.

Toutefois, devant que partir,
Nouvelles je veux departir,
Si vos oreilles debouchées
À les ouïr sont disposées ;
Ce qu’en bref à vous je veux dire,
Ce sera pour vous faire rire :
C’est que j’ay veu force corneilles
Quy parloient et disoient merveilles,
Et, comme apprises elles estoient
De jeunesse à parler, disoient
Que, s’estant sur arbres posées
Et assez longtemps reposées,
Elles avoient veu par un matin,
Dessous la treille d’un jardin,
Donner un barbarin clystère
Par devant, et non par derrière,
À quelqu’une que le cujus19
Avoit pris cueillant du vert-jus ;
Mais que, la porte ouverte estant,
Cela feut sceu tout promptement
Par une femme de peu de prix
Qui tiroit de l’eau à un puits,
Quy dist : Pour moy ne vous ostez,
Mais vostre besongne achevez.
Deux bons compagnons rubaniers
Qui travailloient à leurs mestiers,
Par la fenestre regardant,
Veirent bien tout ce mouvement,
Et d’une très bonne manière
Branler les quartiers de derrière,
Et la femme du loup les branles
Danser, la queue entre les jambes,
Faisant à son homme porter
Les cornes pour son front orner.
Bien souvent à telle pratique
Les femmes ouvrent leur boutique
Pour acquerir à leurs cocus
Un tresor infini d’escus.
Bien peu de cocus ont souffrance ;
Cocus ont toujours abondance,
Jamais ils ne manquent de rien,
Et si, par un subtil moyen,
Ils accumulent leurs richesses
Par le doux mouvement des fesses
De leurs femmes, quy, en branlant,
Vont toujours tresors amassant.
Ce n’est donc pas petite gloire,
À ces cocus de plume noire,
D’estre cocus sans s’irriter.
Puis que nous voyons Jupiter
En son front des cornes paroistre20.
Ne faut-il pas suivre son maistre ?
Ce dieu, qui regit les humains,
Fait tout par de puissans desseins,
Et rien de mortel ne respire
Qui ne cognoisse son empire.
Vulcain, par Mars rendu cocu,
S’en est-il pas bien aperceu,
Et, par sa plus forte vengeance,
Forgeant des chesnes en diligence,
Se pleust lui-mesme d’avoir pris
En ses lacs Mars avec Cypris.
Ce n’est donc pas sans un subject,
Si l’amour estendit son traict
Aux femmes quy font residence
En la celeste demeurance
Du fameux sejour de nos roys,
(Où tout ploie sous leurs lois)
À Fontainebleau, le village
Où l’on ouyt souvent le ramage
Des cocus, cornards habitans,
De quy les femmes aux courtisans
Servent bien souvent de monture,
Picquées d’esperons de nature.
Ne soyez donc pas trop marris,
Marchands et bourgeois de Paris,
Si la court fait sa quarantaine
En ces bois où la douce haleine
Des nymphes de Fontainebleau
Captive les esprits plus beaux.
Soyez donc cocus volontaires,
Fort doux à vos bonnes commères,
Et, lors que vous les trouverez
Avec leurs amis accouplez,
Feignez d’avoir, comme escarboucle21,
De l’air mauvais la veue trouble.
C’est un honneur que d’endurer
Des cornes sur son front germer :
Rien n’est aussi beau que des cornes.
Souvent on voit le capricorne
Toujours quelque bien presager.
Un autre signe mensonger
Ne nous predit jamais merveille,
Et jamais teste sans cervelle
N’eust la patience de Job.
C’est trop courre et aller au trot ;
Arrestons-nous vers la demeure
D’un beau chef-d’œuvre de nature
Quy veut donner à son païsant
Un très agreable present :
C’est ceste corne d’abondance
Qui fait que mon dessein s’avance
À vous deduire à petit bruict
Que les clairs astres de la nuict
Sont obscurcis par la chandelle
Qu’on offre au temple d’une belle
Et sur l’autel ores vanté
De la nouvelle deité.
Mais je veux finir mon voyage,
Vous apprenant, en homme sage,
Qu’en ce lieu de Fontainebleau
On entend partout l’air nouveau
Du plaisant oiseau le ramage,
Qui dit Coucou en son langage.
Je n’ay pas maintenant loisir
De davantage en discourir.




1. Ce mot, comme doute et quelques autres, fut du masculin jusqu’à La Fontaine, qui a dit dans son conte de Richard Minutolo :

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  Et les dieux
En ce rencontre ont tout fait pour le mieux.

2. Dans le Catalogue de l’histoire de France (t. 1er, p. 544), cette pièce est mise sous le nº 2165, avec la date de 1623, et se trouve ainsi rangée dans la catégorie de celles qui furent faites cette année-là au sujet d’un assez long séjour de Louis XIII à Fontainebleau. V. notre tome 2, p. 134, note.

3. On croyoit, d’après Aristote, que la huppe ne faisoit pas de nid et alloit pondre dans celui des autres oiseaux. Pline avoit fait au coucou la même réputation, et de là étoit venu le mot de cocu, pris, bien entendu, dans l’acception active, et non dans le sens passif, qui lui est indûment resté. Du temps de Henri Estienne, le cocuant, aussi bien que le cocufié, étoit appelé cocu. Le dernier même ne prenoit ce nom que par pure antiphrase. V. Dial. du nouv. lang. franç. italianisé, 1579, in-8, p. 93 ; les Epithètes de De La Porte, Paris, 1571, p. 69 ; et la brochure de M. de Pétigny, Dissertation étymologique, historique et critique, sur les diverseï origines du mot cocu… Blois, 1835, in-18.

4. Puput est le nom onomatopique de la huppe. V. Dict. de Trévoux.

5. Argent, en argot. Il ne se trouve pas dans le dictionnaire argot-françois mis à la suite du poème de Grandval, le Vice puni, 1725, in-8, p. 106. — Foncer pour donner s’y trouve.

6. Il ne faut nous soucier de rien. L’expression il ne m’en chaut est long-temps restée dans le peuple.

7. Nous ne savons quel est ce mot, qui désigne certainement ici une soubrette complaisante, une dariolette.

8. Monsieur, maître. Il se trouve dans le Dictionnaire de Grandval. Sorel s’en est servi une fois dans Francion, édit. de 1663, in-8, p. 490.

9. C’est-à-dire les étriller, les gronder pour leur peine. Avoir l’endosse, jeter l’endosse sur quelqu’un, pour dire qu’on le fait responsable d’une chose, sont des locutions qui restèrent dans la langue populaire. Marivaux s’est servi de la dernière à la scène 15 de l’Épreuve.

10. Dans l’argot moderne, riffle signifie feu ; mais, dans celui du XVIIe siècle, il avoit un sens plus étendu, comme on le voit ici. Il s’entendoit pour rebuffade, coup, etc.

11. La tête. D’où le mot timbré, dans le sens de fou. V., dans le Th. italien de Gherardi, la Précaution inutile.

12. Nez. — Renifler est un dérivé de ce mot, plus populaire encore qu’argotique. La mornifle étoit un revers de main sur le niffle.

13. S’en aller. Dans le petit glossaire de Grandval, bier signifie aller.

14. Le taudis, la maison.

15. Far l’atto venereo.

16. On appeloit ainsi l’argot ou jargon des voleurs. « Un jour qu’on disoit à feu Armentières que M. d’Angoulême savoit je ne sais combien de langues : « Ma foi, dit-il, je croyois qu’il ne savoit que le narquois. » (Tallemant, Historiettes, édit. in-12, t. 1er, p. 220.)

17. Matois s’entendoit alors pour mauvais garnement, filou, enfant perdu. « Mais, lit-on dans les Contes d’Eutrapel (Disputes entre Leupolde et Eutrapel), depuis que j’eus hanté les lieux d’honneur, la place Maubert, les Hales…, couru tous les basteleurs de la ville et assemblées des enfants perdus et Matois, je fus un maistre galant. » V. encore L’Estoille, Journal de Henri IV, 4 juin 1596. Une pièce publiée par notre ami M. de Montaiglon, dans son recueil de Poésies du XVe et du XVIe siècle, sous le titre de le Valet à tout faire, est intitulée, dans une autre édition, le Mathois ou marchand meslé. V. Ch. Nodier, Nouv. mélanges d’une petite biblothèque, nº 583. — On appeloit aussi les matois enfants de la mate. V. Cotgrave, Moizant de Brieux, Origine de quelques coutumes et façons de parler, p. 15, et les Aventures dn baron de Fæneste, liv. 3, ch. 1er.

18. Laissez-passer que les douaniers donnent aux marchands et voituriers.

19. Pour le quidam.

20. Le Jupiter Amoun étoit, en effet, représenté sous la forme d’un homme criocéphale, ou à tête de bélier. V. Jacobi, Dict. mythologique.

21. Entre autres faits racontés d’après Pline au sujet de l’escarboucle, on disoit que cette pierre lumineuse se ternissoit à l’air malsain.