Le Parc de Mansfield/XVII

Le Parc de Mansfield, ou les Trois cousines
Traduction par Henri Villemain.
J. G. Dentu (Tome I et IIp. 35-47).

CHAPITRE XVII.

Ce fut, en effet, un jour de triomphe pour M. Bertram et pour Maria, que celui où Edmond leur fit part de sa résolution. Une telle victoire remportée sur la discrétion d’Edmond, surpassait leurs espérances, et était véritablement une chose on ne peut plus agréable. Rien ne pouvait plus les troubler dans leur plan, et ils se félicitèrent mutuellement de la faiblesse jalouse à laquelle ils attribuaient ce changement dans les opinions de leur frère. Edmond pouvait paraître grave à son aise ; il pouvait blâmer la pièce tant qu’il voudrait ; le point principal était gagné. Il devait jouer, et il n’y était déterminé que par ses propres inclinations. Edmond était descendu de cette élévation morale dans laquelle il s’était maintenu auparavant. Maria et M. Bertram se conduisirent très-bien avec lui. Cependant, dans cette circonstance, ils ne témoignèrent d’autre contentement que celui de n’avoir pas besoin de M. Charles Maddox. Un étranger parmi eux, dirent-ils, aurait détruit tout l’agrément de la représentation. Et quand Edmond, s’emparant de cette idée, fit entrevoir qu’il espérait que les spectateurs seraient réduits au nombre qu’il désirait, ils lui promirent dans le moment tout ce qu’il voulut. Tout devint gai et facile. Madame Norris s’offrit pour arranger l’habillement d’Edmond. M. Yates l’assura qu’il y avait une scène dans le rôle d’Anhalt qui demandait beaucoup de talent, et M. Rushworth se mit à compter ses versets.

« Peut-être Fanny sera plus disposée à nous obliger maintenant, dit Thomas ; vous pourrez peut-être la persuader ? »

« Non, elle est tout à fait déterminée à ne pas jouer. »

« Oh ! très-bien ; » et il ne fut plus question de cela. »

Le changement d’Edmond ne causa pas moins de contentement au presbytère qu’à Mansfield. Miss Crawford reprit tout à coup toute sa gaîté, comme s’il n’y eût eu que cette résolution d’Edmond qui pût lui faire trouver du plaisir à jouer. La matinée s’écoula dans une satisfaction mutuelle. Il en résulta un avantage pour Fanny. À la vive demande de miss Crawford, madame Grant consentit à se charger du rôle qui avait été offert à Fanny. Celle-ci fut en sûreté ; mais la tranquillité de son cœur était troublée. Elle croyait avoir bien agi ; mais toute autre chose l’agitait. Son cœur et son jugement étaient également contre la décision d’Edmond : elle ne pouvait approuver son inconséquence, et la joie qu’il paraissait éprouver l’affligeait. Elle était agitée par la jalousie et le mécontentement. Miss Crawford vint à Mansfield avec des regards d’allégresse qui lui semblaient une insulte ; elle lui adressa des expressions amicales auxquelles elle ne put répondre que difficilement. Chacun autour de Fanny était joyeux, affairé ; chacun s’occupait de son rôle, de son habillement, de sa scène favorite, de la personne avec laquelle la scène avait lieu ; chacun était empressé à consulter, à comparer, à faire des observations ; Fanny seule était triste et sans emploi : elle n’avait part à rien. Elle pouvait sortir ou rester, se placer parmi le joyeux tumulte des acteurs, ou se retirer dans la solitude de la chambre de l’Est, sans que l’on s’aperçût de sa présence ou de son absence. Elle était presque disposée à penser que toute autre chose était préférable à cette position. Madame Grant, au contraire, avait acquis de l’importance ; sa complaisance était comblée d’éloges : on allait la chercher, on l’attendait ; Fanny était en danger d’envier à madame Grant le rôle qu’elle avait accepté. Mais à la réflexion, elle eut de meilleurs sentimens, et elle reconnut que madame Grant avait droit à un respect auquel elle ne pouvait prétendre ; et qu’elle n’aurait pu se réjouir de s’être jointe à un projet qu’elle devait condamner, d’après le mécontentement qu’elle présumait qu’il causerait à son oncle.

Fanny n’était pas la seule personne attristée à Mansfield. Julia souffrait aussi.

Henri Crawford s’était joué des sentimens de Julia ; mais elle avait à se reprocher d’avoir cherché à le captiver par un motif de jalousie contre sa sœur. Depuis que la conviction de la préférence accordée à Maria lui était démontrée, elle restait dans un silence sombre, renfermée dans une gravité que ni la curiosité ni aucune saillie ne pouvaient vaincre ; ou, si elle se prêtait aux attentions que M. Yates avait pour elle, elle ne parlait qu’à lui seul avec une gaîté forcée, et en ridiculisant les autres acteurs.

Pendant un jour ou deux, après l’affront que Julia trouvait avoir reçu, Henri Crawford avait essayé, par ses galanteries et ses complimens ordinaires, de se remettre en grâce auprès d’elle ; mais il n’avait pas assez persévéré pour triompher du courroux qu’il avait excité ; et comme il était trop occupé de la pièce que l’on allait jouer, il devint indifférent à la querelle, ou plutôt il crut que c’était une heureuse occasion pour mettre fin à des espérances que d’autres personnes que madame Grant avaient formées. Madame Grant n’était pas contente de voir Julia exclue de la pièce ; mais comme dans la liaison qu’elle avait projetée, Henri devait être le meilleur juge du bonheur qu’il y pouvait trouver, et que celui-ci l’assurait que ni lui ni Julia n’avaient jamais pensé sérieusement l’un à l’autre, elle se bornait à lui recommander de veiller sur son admiration pour Maria, et à ne pas compromettre sa tranquillité.

« Je suis bien surprise si Julia n’a pas de l’amour pour Henri, » dit-elle à Marie Crawford.

« J’ose vous assurer qu’elle en a, répondit froidement Marie ; et je crois que les deux sœurs sont amoureuses de lui. »

« Toutes deux ! cela ne doit pas être ; non, non. Ne lui dites pas un mot de cela ; pensez à Rushworth. »

« Vous feriez mieux de dire à miss Bertram de penser à M. Rushworth. Cela pourrait lui être utile. »

« Je vous assure que M. Rushworth sera bientôt au parlement. Lorsque sir Thomas sera arrivé, il l’y fera nommer ; mais il n’y a eu encore personne pour le mettre sur la voie. »

« Sir Thomas aura à achever des choses graves à son retour ; tout semble dépendre de lui. »

« Vous en jugerez ainsi quand vous le connaîtrez. Il a une dignité dans sa conduite qui tient chacun à sa place. Lady Bertram gagne dix fois plus d’importance quand il est à Mansfield, et il n’y a que lui qui puisse assujétir madame Norris ; mais Marie, ne vous imaginez pas que Maria Bertram soit attachée à Henri. Je suis sûre que Julia ne l’est pas ; autrement elle ne recevrait pas les attentions de M. Yates avec autant de complaisance qu’elle le faisait hier au soir. Quoique Maria et Henri soient amis, je pense qu’elle aime trop Sotherton pour être inconstante. »

« Je ne parierais pas pour M. Rushworth, si Henri reste ici jusqu’à ce que les articles du contrat soient signés. »

« Si vous avez ce soupçon, aussitôt que la pièce aura été représentée, il faudra que nous lui parlions sérieusement ; et s’il n’a aucune prétention à la main de Maria, nous le ferons s’éloigner pendant quelque temps. »

Julia souffrait, toutefois, malgré les raisonnemens de madame Grant. Elle avait aimé Henri Crawford, elle l’aimait encore, et elle éprouvait tous les tourmens qu’une sensibilité vive et beaucoup d’orgueil pouvaient lui faire ressentir, en se voyant enlever une espérance qu’elle avait chérie. Son cœur irrité ne pouvait recevoir des consolations que de son courroux. Sa sœur, avec laquelle elle avait été liée tendrement, était devenue sa plus grande ennemie ; Julia ne se défendait point d’espérer que les attentions de M. Crawford pour Maria finiraient d’une manière aussi fâcheuse pour elle que pour M. Rushworth. Tant que les deux sœurs avaient eu les mêmes intérêts, elles avaient été amies ; mais devenues rivales, elles n’avaient point trouvé dans leurs cœurs assez d’affection et assez de bons principes pour leur faire écouter l’honneur ou la pitié. Maria jouissait de son triomphe, et le poursuivait sans se soucier de Julia ; et celle-ci ne pouvait voir Maria distinguée par Henri Crawford, sans espérer qu’il en résulterait une jalousie qui finirait par un scandale public.

Fanny avait deviné les peines de Julia, et en avait compassion ; mais il n’y avait point d’amitié entr’elles. Julia ne faisait aucune communication ; Fanny ne prenait aucune liberté : toutes deux souffraient en secret.

Les deux frères étaient tellement préoccupés, qu’ils ne faisaient aucune attention à Julia. Thomas ne voyait que ce qui avait rapport à son théâtre. Edmond, partagé entre son amour pour miss Crawford et la convenance qu’il voulait garder dans sa conduite, ne faisait aucune remarque ; et madame Norris elle-même était trop occupée des habits des acteurs et des autres intérêts de la troupe, pour faire attention à la conduite des filles de sir Thomas et veiller à leur bonheur.