Le Parc de Mansfield/XV

Le Parc de Mansfield, ou les Trois cousines
Traduction par Henri Villemain.
J. G. Dentu (Tome I et IIp. 1-22).

CHAPITRE XV.

Miss Crawford accepta le rôle avec empressement, et miss Bertram revint bientôt après à Mansfield. M. Rushworth arriva, et un autre rôle fut encore accepté. Miss Bertram le détermina à se charger de celui du comte Cassel, en lui représentant la nécessité de paraître avec un habit élégant, ce qui flattait sa vanité.

Tout cela avait été arrangé dans la matinée, sans qu’Edmond en eût connaissance. Lorsqu’il entra dans le salon avant le dîner, la discussion entre Thomas, Maria et M. Yates, était très-animée ; et M. Rushworth s’avança vivement vers lui pour lui annoncer les bonnes nouvelles.

« Nous avons trouvé une pièce, dit-il ; elle s’appelle les Vœux d’un amant : je remplis le rôle du comte Cassel. Je parais la première fois avec un habillement de satin bleu et blanc, et ensuite je dois avoir un joli habit de chasse. Je ne sais pas comment le choisir ? »

Les yeux de Fanny étaient attachés sur Edmond, et son cœur battit par sympathie de ce qu’il devait éprouver.

« Les Vœux d’un amant ! » dit Edmond d’un ton de surprise ; et il se tourna vers son frère et ses sœurs.

« Oui, dit M. Yates ; après tous nos débats, nous n’avons rien trouvé qui nous convînt mieux. »

« Mais qui remplira les rôles de femme ? » dit Edmond gravement, et en regardant Maria.

Maria rougit malgré elle, et répondit : « Je prends le rôle que lady Ravenshaw devait jouer à Ecclesford ; et miss Crawford, ajouta-t-elle avec plus de hardiesse, doit remplir celui d’Amélie. »

« Je n’aurais pas cru qu’une pareille pièce eût été si facilement adoptée parmi nous, » répliqua Edmond, il alla près du feu, et s’assit auprès de sa mère, en paraissant vivement contrarié.

M. Rushworth le suivit pour lui dire : « Je parais trois fois, et j’ai quarante-deux versets. C’est quelque chose, n’est-ce pas ? »

Edmond ne put lui répondre. Peu de minutes après, M. Bertram fut appelé pour expliquer quelques détails au charpentier. M. Yates et M. Rushworth l’ayant suivi, Edmond s’adressa aussitôt à Maria, et lui dit : « Je n’ai pu, devant M. Yates, m’expliquer librement ; mais je dois vous dire maintenant, ma chère Maria, que je regarde la pièce que vous avez adoptée, comme extrêmement inconvenante pour une représentation en famille, et que j’espère que vous l’abandonnerez : lisez seulement le premier acte à votre mère ou à votre tante, et vous verrez ce qu’elles en penseront. Il n’y aura pas besoin de vous renvoyer au jugement de votre père. »

« Nous voyons très-différemment, répondit Maria. Je connais très-bien la pièce, et avec quelques omissions, je ne vois rien à y reprendre ; et je ne suis pas la seule jeune personne, comme vous le savez, qui la trouve propre à être représentée. »

« J’en suis fâché ; mais dans cette matière, c’est vous qui donnez l’impulsion. Si les autres se trompent, c’est à vous à les redresser dans tout ce qui tient à la délicatesse et aux bienséances ; votre conduite doit être la loi du reste de la société. »

Maria reçut avec assez de complaisance cette observation ; car personne n’aimait plus qu’elle à donner l’impulsion. « Je vous remercie, Edmond, répondit-elle à celui-ci d’un ton plus doux. Vos intentions sont très-bonnes, j’en suis sûre ; mais je persiste à penser que vous voyez la chose trop sérieusement, et réellement je ne puis entreprendre de haranguer le reste de la société sur ce sujet ; je crois que ce serait là manquer tout à fait aux bienséances. »

« Ce n’est pas là mon idée, Maria ! que votre conduite soit votre seule harangue. Dites qu’en examinant votre rôle, vous l’avez trouvé trop difficile : dites cela avec fermeté, et il n’en faudra pas davantage ; on vous comprendra. La pièce sera abandonnée, et votre délicatesse sera estimée comme elle doit l’être. »

« Ne représentez rien qui ne soit pas convenable, ma chère, dit lady Bertram ! Sir Thomas vous blâmerait. Fanny, sonnez pour que l’on serve le dîner. Julia doit sans doute être habillée maintenant. »

« Je suis convaincu, madame, dit Edmond en empêchant Fanny de sonner, que sir Thomas serait mécontent. »

« Ma chère, entendez-vous ce que dit Edmond ? »

« Si je refusais le rôle, répondit Maria avec un nouveau zèle, Julia le prendrait certainement. Elle alléguerait la différence qu’il y a dans nos situations ; différence qui peut la rendre moins scrupuleuse que je pourrais le trouver nécessaire. Je ne puis rétracter mon consentement. Thomas en serait fâché ; et si nous sommes si difficiles, nous ne jouerons jamais rien. »

« C’est précisément ce que j’allais dire, répondit madame Norris. Si on fait des objections contre toutes les pièces, on ne jouera rien ; et les préparatifs que l’on a faits et qui ont déjà coûté tant d’argent, seraient en pure perte. Je ne connais pas la pièces ; mais, comme le dit Maria, on peut, aisément supprimer quelques mots ; et comme M. Rushworth est un des acteurs, il ne peut y avoir aucun mal. »

Les autres personnes de la société étant entrées, Edmond ne dit plus rien, et pensa qu’il devait se contenter d’avoir voulu les remettre dans le droit chemin.

Le dîner fut triste. Thomas n’était pas insensible à la désapprobation de son frère. Maria, qui avait besoin de l’appui de M. Crawford, évitait de parler de la représentation ; M. Yates, qui cherchait à se rendre agréable à Julia, ne pouvait lui voir prendre un air moins sérieux qu’en parlant d’autre chose que de la pièce ; et M. Rushworth, qui n’avait que son rôle et son habit en tête, eut bientôt épuisé tout ce qu’il pouvait dire là-dessus.

Mais dans la soirée, le courage revint aux acteurs. Thomas, Maria et M. Yates se mirent dans le salon à une table séparée, la pièce ouverte devant eux, et ils en étaient profondément occupés, quand ils furent agréablement interrompus par l’entrée de M. et de miss Crawford, qui avaient bravé l’obscurité et les mauvais chemins pour venir se réunir à eux.

« Qu’avez-vous déterminé ? — Ah, nous ne pouvons rien faire sans vous ! » furent les mots qui suivirent les premières salutations. Henri Crawford fut bientôt assis à la même table que les trois autres, pendant que sa sœur faisait ses civilités à lady Bertram. « Je vous félicite vraiment, madame, lui dit-elle, de ce qu’une pièce ait été choisie ; quoique vous ayez montré jusqu’ici une patience exemplaire, vous devez être lassée de tant de bruit et de tant de difficultés. Je crois pouvoir vous en faire mon compliment, ainsi qu’à vous, madame Norris, et à toutes les personnes qui sont dans le même cas que vous. » En disant cela, ses yeux se tournaient d’un air moitié craintif, moitié malin, vers Edmond.

Lady Bertram répondit poliment, mais Edmond ne dit rien. Miss Crawford, quelques minutes après, rejoignit les personnes qui étaient assises autour de la table, et parut écouter leurs arrangemens, jusqu’à ce que, comme frappée d’une réflexion, elle leur dit : « Messieurs, vous êtes très-occupé des détails de la pièce, mais cependant faites-moi connaître mon sort, je vous prie : qui doit remplir le rôle d’Anhalt ? Auquel d’entre vous dois-je avoir le plaisir d’adresser des douceurs ? »

Pendant un moment personne ne répondit ; ensuite tous dirent ensemble qu’ils n’avaient encore personne pour remplir le rôle d’Anhalt. « J’avais le choix entre deux rôles, dit M. Rushworth, mais j’ai préféré celui du comte, quoique je ne sois pas très-satisfait de la belle toilette qu’il faut que je fasse. »

« Vous avez très-bien fait de choisir ainsi, répliqua miss Crawford avec un regard brillant de joie ; Anhalt est un rôle insignifiant. »

« Je serais trop heureux de m’en charger, dit Thomas ; mais le Sommelier et Anhalt se trouvent en scène ensemble. Cependant je n’y renonce pas entièrement ; je verrai cela de nouveau. »

« Votre frère devrait prendre ce rôle, » dit M. Yates à voix basse.

« Je ne le lui proposerai pas, » dit Thomas d’un air froid et résolu.

Miss Crawford parla d’autre chose, et un instant après, elle revint s’asseoir auprès des personnes qui étaient devant le feu. « Ils n’ont pas besoin de moi, dit-elle en s’asseyant. M. Edmond, comme vous ne jouez pas, vous serez un conseiller désintéressé. Dites-moi, comment ferons-nous pour trouver un Anhalt ? Peut-on joindre ce rôle à un autre ? Quel est votre avis ? »

« Mon avis, répondit Edmond froidement, est que vous changiez la pièce. »

« Je n’y ferais aucune objection ; mais comme à cette table ils ne veulent pas suivre votre avis, la pièce ne sera point changée. »

Edmond garda le silence.

« Si quelque rôle pouvait vous tenter, je suppose que ce serait celui d’Anhalt, dit miss Crawford finement après une courte pause ; car c’est un homme du clergé, comme vous savez ? »

« Cette circonstance ne me tenterait nullement ; je serais fâché de rendre ce caractère ridicule en jouant mal. Il doit être très-difficile de ne pas représenter Anhalt comme un prédicateur grave ; et l’homme qui se destine à la même profession, doit être le dernier à désirer de la représenter sur un théâtre. »

Miss Crawford garda le silence ; et avec quelque sentiment de déplaisir, elle éloigna sa chaise, et n’adressa plus la parole qu’à madame Norris.

« Fanny ! s’écria Thomas Bertram de la table où il était assis, et où la conversation était très-animée, nous avons besoin de vos services. »

Fanny se leva aussitôt.

« Oh, ne vous levez pas ! nous n’avons pas besoin de vos services présentement. Nous n’avons besoin de vous que dans notre pièce. Vous ferez la femme du fermier. »

« Moi ! dit Fanny en retombant sur sa chaise avec un air effrayé ; je vous prie de m’excuser : je ne pourrais jouer un rôle, quand bien même vous me donneriez le monde entier. Non, en vérité, je ne puis jouer. »

« En vérité, il faut que vous jouiez ; car nous ne pouvons admettre votre excuse. Vous ne devez pas vous effrayer ; vous n’avez pas à parler dix fois, et peu importe que l’on entende ce que vous direz, pourvu que l’on vous voie paraître. »

« Si vous êtes effrayée d’une demi-douzaine de mots, dit M. Rushworth, comment ferai-je donc moi qui prends la parole quarante-deux fois ? »

« Ce n’est pas ma mémoire qui m’effraie, dit Fanny toute choquée de se trouver parler seule dans le salon, et de voir tous les yeux dirigés sur elle. Mais réellement je ne puis jouer. »

« Vous jouerez très-bien pour nous. Apprenez votre rôle, et nous vous apprendrons le reste. Vous n’avez que deux scènes : je ferai le rôle du fermier, je vous soutiendrai, et tout ira bien. »

« Non, en vérité, M. Bertram ; je vous prie de m’excuser. Cela m’est absolument impossible. Si je l’entreprenais, je ne pourrais que vous nuire. »

« Allons ! allons ! ne soyez pas si honteuse. Nous aurons toute l’indulgence nécessaire. Vous mettrez une robe brune, un tablier blanc, une cornette. Nous vous peindrons quelques rides sur le front et au coin des yeux, et vous aurez tout l’air d’une bonne petite vieille. »

« Je vous prie de m’excuser ; il faut, en vérité, que vous m’excusiez, » disait Fanny, rougissant toujours davantage, et regardant Edmond comme pour demander son appui ; mais celui-ci ne voulant pas fâcher son frère, se bornait à l’encourager par un sourire. Bientôt Maria, M. Crawford et M. Yates se joignirent à Thomas pour accabler Fanny de leurs instances ; et avant qu’elle pût respirer, madame Norris compléta la persécution, en lui disant à demi-voix, mais assez haut pour être entendue : « Qu’est-ce que cela signifie ? j’ai honte pour vous, Fanny, de ce que vous fassiez tant de difficultés d’obliger vos cousines pour une telle bagatelle ? Rappelez-vous leur bonté à votre égard : prenez le rôle avec bonne grâce, et qu’il ne soit plus question de cela. »

« Ne la pressez pas d’agir ainsi, madame, dit Edmond ; vous voyez qu’elle ne se soucie pas de jouer ; laissez-lui la liberté d’agir suivant son goût. On peut se fier à son jugement : ne la pressez pas davantage. »

« Je ne la presse point non plus, répliqua madame Norris d’un ton courroucé ; mais si elle ne fait pas ce que sa tante et ses cousines désirent, je la regarderai comme une fille très-obstinée et très-ingrate, sur-tout en considérant qui elle est et ce qu’elle est. »

Edmond fut trop irrité pour parler. Miss Crawford regardant un moment madame Norris avec un air étonné et ensuite Fanny, dont les larmes commençaient à couler, dit avec un peu de vivacité : « Je n’aime pas ma position ; cette place-ci est trop près du feu pour moi ; » et plaçant sa chaise de l’autre coté de la table à thé, elle vint s’asseoir auprès de Fanny, et en lui parlant avec amitié, elle s’efforça de dissiper la peine que celle-ci éprouvait.

Fanny n’aimait pas miss Crawford ; mais elle sentit de la reconnaissance pour elle, à cause de la bonté qu’elle lui témoignait en ce moment. Miss Crawford lui demanda des nouvelles de William, et dit qu’elle était curieuse de le voir, qu’elle imaginait que ce devait être un très-beau jeune homme, et qu’elle conseillait à Fanny d’avoir son portrait avant qu’il retournât en mer. Fanny ne put se défendre de trouver cette flatterie agréable, ni s’empêcher d’écouter et de répondre avec plus de vivacité qu’elle n’en avait l’intention.

La consultation relative à la pièce continua, et miss Crawford fut enlevée d’auprès de Fanny par Thomas, qui lui dit qu’il était impossible qu’il jouât à la fois le Sommelier et Anhalt. « Mais, ajouta-t-il, il n’y a pas la moindre difficulté à faire remplir ce rôle. Nous n’avons que l’embarras du choix. Je puis nommer six jeunes gens pour le moins, dans nos environs, qui seront charmés d’être introduits dans notre société, et il y en a plus d’un qui ne nous nuiraient pas. Les deux frères Olivier et Charles Maddox nous conviendraient à merveille. Olivier est un garçon d’esprit, et, Charles Maddox est un jeune homme aussi accompli que l’on puisse le désirer. Demain matin je monterai à cheval, et j’irai à Stoke pour arranger cela avec eux. »

Pendant qu’il parlait. Maria regardait Edmond, s’attendant à ce qu’il s’opposerait à ce projet, qui était si contraire à leurs premières conventions. Mais Edmond ne dit rien. Après un moment, miss Crawford dit avec tranquillité : « Quant à ce qui me regarde, je n’ai aucune objection à faire à tout ce que vous adopterez. M. Charles Maddox n’a-t-il pas dîné un jour avec nous chez ma sœur, Henri ? Oui, je me le rappelle : c’est un jeune homme qui a l’air fort paisible. Adressons-nous à lui si cela vous convient ; il sera moins désagréable de l’avoir que si nous adoptions quelqu’un qui nous fût tout à fait étranger. »

Charles Maddox fut donc l’acteur adopté.

Thomas répéta sa résolution de monter à cheval le lendemain ; et quoique Julia, qui avait à peine dit un mot auparavant, observât d’un ton de sarcasme, en donnant un coup-d’œil à Maria et ensuite à Edmond, que le théâtre de Mansfield animerait singulièrement le voisinage, Edmond garda toujours le silence, et ne manifesta ses sentimens que par sa gravité.

« Je ne suis pas très-portée pour notre pièce, dit miss Crawford à demi-voix à Fanny, après quelques momens de réflexion ; et je dirai à M. Maddox qu’il faudra qu’il supprime quelques-uns des passages de son rôle, et que j’en supprime aussi du mien, avant que nous répétions ensemble. Ce sera très-désagréable, et ce ne sera nullement ce à quoi je m’étais attendue. »