Le Parc de Mansfield/XIV

Le Parc de Mansfield, ou les Trois cousines
Traduction par Henri Villemain.
J. G. Dentu (Tome I et IIp. 217-227).


CHAPITRE XIV.

Fanny parut avoir mieux deviné qu’Edmond ne l’avait supposé. La pièce qui pouvait convenir à toute la troupe ne fut point facile à découvrir. Le charpentier, après avoir pris ses mesures, était déjà entré en besogne, que la pièce était encore à trouver. D’autres préparatifs avaient lieu. Un énorme rouleau de toile verte était arrivé de Northampton. Madame Norris en avait formé un rideau, que les femmes de chambre étaient occupées à coudre, et la pièce était encore à trouver ; Edmond commençait presque à espérer que l’on ne parviendrait pas à la rencontrer.

Les demoiselles Bertram, Henri Crawford et M. Yates étaient pour le genre tragique ; Thomas Bertram était pour le comique, et avait pour appui miss Crawford, quoiqu’elle n’exprimât son sentiment qu’avec beaucoup de politesse. Indépendamment de cette différence de goût, il fallait trouver une pièce contenant en tout peu de rôles, mais chaque rôle de première importance et trois femmes principales. Toutes les meilleures pièces furent feuilletées en vain. Hamlet, Macbeth, Othello, Douglas, le Joueur, ne présentaient rien qui pût satisfaire les partisans de la tragédie. Et les Rivaux, l’École du scandale, la Roue de fortune, l’Héritier légitime, ainsi qu’une longue suite d’autres pièces, étaient successivement rejetées par le parti de la comédie.

Fanny écoutait, observait, et ne pouvait s’empêcher de s’amuser en remarquant l’égoïsme qui, plus ou moins déguisé, paraissait les gouverner tous. Pour sa propre satisfaction, elle aurait désiré que quelque pièce eût été jouée, car elle n’avait jamais vu représenter une pièce de sa vie.

« Cela n’ira jamais, dit Thomas Bertram à la fin ; nous perdons un temps énorme. Il faut enfin nous arrêter à quelque chose. Peu importe la pièce, pourvu que nous en choisissions une. » Et reprenant les volumes les uns après les autres, il se mit de nouveau à les parcourir, quand tout à coup il s’écria : « Les Vœux d’un amant ! Pourquoi cette pièce ne nous conviendrait-elle pas aussi bien qu’aux habitans d’Ecclesford ? Je suis étonné que nous n’y ayons pas pensé plutôt. Il y a deux rôles principaux pour Yates et Crawford, et moi je prendrai volontiers celui du Sommelier. Quant aux autres rôles du comte Cassel et d’Anhalt, il peuvent être remplis facilement. »

Cette idée fut généralement approuvée. Trois des rôles étaient pris, et de plus, Maria répondait de la bonne volonté de M. Rushworth pour se charger d’un quatrième. Il y avait deux rôles principaux de femme, celui d’Agathe et celui d’Amélie. Julia, qui désirait, ainsi que sa sœur, faire celui d’Agathe, commença à montrer des scrupules à cause de miss Crawford. « Nous ne nous conduisons pas bien avec les absens, dit-elle ; il n’y a pas assez de rôles principaux. Amélie et Agathe sont des rôles bons pour Maria et pour moi ; mais il n’y a rien pour votre sœur, M. Crawford ? »

Celui-ci répliqua que sa sœur n’avait le désir de jouer qu’autant qu’elle serait utile, et qu’il ne fallait pas s’occuper d’elle. Mais Thomas repartit que le rôle d’Amélie devait absolument appartenir à miss Crawford, si elle voulait l’accepter. « Il lui convient absolument, dit-il, comme le rôle d’Agathe convient à l’une ou l’autre de mes sœurs. »

Un court silence eut lieu. Chaque sœur paraissait également inquiète, et semblait attendre qu’on la priât de prendre le rôle d’Agathe. Henri Crawford, qui pendant ce temps-là avait parcouru le premier acte de la pièce, détermina la chose. « Je dois prier miss Julia Bertram, dit-il, de ne pas se charger du rôle d’Agathe, autrement je ne pourrais conserver ma gravité. » Il ajouta beaucoup d’autres choses mêlées d’une grande politesse, mais qui ne firent aucun effet sur Julia. Un coup-d’œil que M. Crawford adressait à Maria dans ce moment, fut aperçu par elle, et confirma l’offense qu’elle trouvait lui être faite. C’était un projet arrêté, c’était un tour qu’on lui jouait, pensait-elle. Elle était dédaignée ; Maria était préférée. Le sourire du triomphe que Maria essayait de dissimuler, montrait combien elle jouissait de cette préférence, et avant que Julia pût commander assez à son agitation intérieure pour parler, son frère vint ajouter au sentiment de M. Crawford tout le poids de sa décision contre elle. « Oui, dit-il, Maria doit prendre le rôle d’Agathe ; Maria convient bien mieux pour ce rôle, quoique Julia s’imagine qu’elle ait du goût pour la tragédie. Julia parle trop vite, marche trop vite. Elle ferait mieux le rôle de la femme du fermier. »

« La femme du fermier ! s’écria M. Yates. Y pensez-vous ? C’est le rôle le plus trivial, le plus insignifiant de toute la pièce. Ce serait offenser votre sœur, M. Bertram, que de le lui proposer. À Ecclesford, c’était la gouvernante qui devait le jouer. »

« Miss Julia, dit Henri Crawford, doit prendre le rôle d’Amélie, c’est un rôle plus difficile à jouer même que celui d’Agathe ; j’ai vu de très bonnes actrices y échouer. »

« Non, non, s’écria Thomas, défendant les droits de miss Crawford ; Julia ne peut faire le personnage d’Amélie ; elle ne le remplirait pas bien ; elle est trop grande, trop robuste. Amélie demande une personne petite, vive, légère. C’est un rôle tout à fait convenable à miss Crawford, et à miss Crawford seulement. Je suis convaincu qu’elle le remplira à merveille. Il faut que miss Crawford joue le rôle d’Amélie. »

« Ne craignez pas que je veuille m’en charger, dit Julia avec un ton de voix irritée ; puisque je ne dois point jouer le rôle d’Agathe, je n’en jouerai point d’autre ; et quant à celui d’Amélie, c’est celui qui me déplait davantage. C’est une jeune fille haïssable, impertinente, désagréable. J’ai toujours protesté contre la comédie, et ce rôle appartient à la plus basse comédie. » En parlant ainsi, elle sortit vivement de l’appartement en excitant des sentimens peu agréables parmi les différens membres de la société, mais n’inspirant qu’un léger intérêt, à l’exception de Fanny, qui avait écouté tranquillement tout ce qui s’était dit, et qui ne pouvait voir sa cousine Julia en proie aux tourmens de la jalousie, sans ressentir de la compassion.

Il se fit un court silence après le départ de Julia ; mais son frère revint bientôt à la pièce, et s’occupa avec M. Yates d’examiner quelles décorations seraient nécessaires, pendant que Maria et Henri Crawford s’entretenaient à voix basse.

M. Yates sortit bientôt pour aller examiner la chambre que l’on commençait à appeler le théâtre. Miss Bertram prit la résolution de se rendre au presbytère pour aller offrir le rôle d’Amélie à miss Crawford, et Fanny resta seule.

Le premier usage qu’elle fit de sa solitude, fut de prendre le volume qui était resté sur la table, et de connaître la pièce dont elle venait d’entendre parler. Sa curiosité était vivement excitée, et elle la lut avec un empressement qui ne fut suspendu par intervalle que par son étonnement de ce qu’on eût choisi une pareille pièce. Les rôles d’Agathe et d’Amélie lui paraissaient tout à fait blesser les bienséances pour une représentation de famille, et il lui tardait d’en parler à Edmond, qui, suivant elle, ne pouvait manquer de faire des remontrances contre le choix de la pièce adoptée.


FIN DU PREMIER VOLUME.