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Calman-Lévy (2p. 135-148).



XXXIV.

RÉSURRECTION.


« C’est toi, Jean, dit M. de Boisguilbault, qui as apporté ici ce paquet et cette lettre ?

— Non, monsieur, je n’ai rien apporté du tout, et je ne sais pas ce que c’est, répondit le charpentier avec l’accent de la vérité.

— Comment te croire, reprit le marquis, lorsque avant-hier tu me mentais avec tant d’aplomb, en me présentant une personne sous le nom d’une autre ?

— Avant-hier je mentais, mais je n’en aurais pas juré ; aujourd’hui j’en jure : je n’ai vu entrer personne, je ne sais qui a apporté cela. Mais puisque vous parlez le premier de ce qui s’est passé avant-hier, je ne l’aurais pas osé, moi… Laissez-moi donc vous dire que cette pauvre enfant a pleuré tout le long du chemin en pensant à vous, et que…

— Je t’en supplie, Jean, ne me parle pas de cette demoiselle, ni de son père ! Je t’ai promis que je t’en parlerais, moi, quand cela serait nécessaire, et, à cette condition, tu t’es engagé à ne pas me tourmenter. Attends que je t’interroge !

— Soit ! mais si pourtant vous me faites attendre trop longtemps, et que je perde patience ?

— Je ne t’en parlerai peut-être jamais, et tu te tairas toujours, dit le marquis d’un ton d’humeur bien marqué.

— À savoir ! reprit le charpentier ; ce ne sont pas là nos conventions !

— Allons, va-t-en, dit M. de Boisguilbault sèchement. Ta journée est finie, tu refuses de souper ici, et sans doute Émile t’attend avec impatience. Dis-lui de prendre courage et que j’irai le voir bientôt… demain, peut-être.

— Si vous le traitez comme moi, si vous refusez de lui parler et de l’entendre parler de

Gilberte, quel bien voulez-vous que lui fasse votre visite ? Ce n’est pas là ce qui le guérira.

— Jean, tu m’impatientes, tu me fais mal ! Va-t-en donc !

— Allons ! le vent a tourné ! pensa le charpentier. Attendons que le soleil revienne ! »

Il passa sa veste et descendit le parc. M. de Boisguilbault le suivit pour fermer lui-même cette dernière porte après lui. Le jour durait encore. Le marquis remarqua sur le sable, fraîchement passé au râteau, la double trace d’un petit pied de femme tourné dans les directions opposées que Gilberte avait suivies pour aller au chalet et en revenir. Il ne fit point part de cette observation au charpentier, et elle échappa à celui-ci.

Cependant Gilberte avait attendu plus qu’elle n’y comptait. Le soleil était couché depuis dix minutes, et le temps lui paraissait mortellement long. L’approche de la nuit et la crainte de rencontrer quelqu’un du château qui pût la connaître, augmentant son inquiétude et son impatience, elle se hasarda à sortir du lieu où elle se tenait cachée et à descendre un peu le cours de la rivière, afin de se trouver encore à portée de voir venir le charpentier. Mais elle n’eut pas fait trois pas à découvert qu’elle entendit marcher derrière elle, et se tournant avec précipitation, elle vit Constant Galuchet, armé de sa ligne, qui regagnait le chemin de Gargilesse.

Elle rabattit son capuchon sur son visage, mais pas assez vite pour que le pêcheur de goujons n’eût aperçu une mèche de cheveux blonds, un œil bleu, une joue rose. D’ailleurs, à être suivie d’aussi près, il était difficile que Gilberte pût faire illusion. Elle n’avait rien de la démarche d’une paysanne, et la mante de bure n’était pas assez longue pour cacher le bord d’une robe légère et un pied charmant, chaussé d’une petite guêtre solide et bien prise. La curiosité de Constant Galuchet fut vivement éveillée par cette rencontre. Il méprisait trop les paysannes pour leur conter fleurettes dans ses promenades ; mais la vue d’une demoiselle déguisée piqua sa curiosité aristocratique, et un vague instinct que ces cheveux blonds si difficiles à cacher étaient ceux de Gilberte, lui persuada de la suivre et de l’inquiéter.

Il s’acharna donc sur ses traces, marchant tantôt immédiatement derrière elle, tantôt à ses côtés, ralentissant ou doublant le pas pour déjouer les petites ruses dont elle usa pour rester en arrière ou se faire dépasser, s’arrêtant lorsqu’elle s’arrêtait, se penchant vers elle en l’effleurant, et plongeant un œil insolent et curieux sous son capuchon.

Gilberte, effrayée, chercha des yeux quelque maison où elle pût se réfugier ; n’en voyant aucune, elle continua à s’avancer dans la direction de Gargilesse, espérant que le charpentier allait la rejoindre et la délivrer de cette importune escorte.

Mais n’entendant venir personne, et ne pouvant supporter d’être plus longtemps suivie, elle se baissa comme pour regarder dans son panier afin de faire croire qu’elle avait oublié ou perdu quelque chose, et se retournant ensuite, elle reprit la direction du parc, pensant que Galuchet, n’ayant aucun prétexte pour la suivre de ce côté, n’en aurait pas l’audace.

Il était trop tard : Constant l’avait reconnue et un sentiment de basse vengeance le transportait.

« Ohé, la belle villageoise ! lui dit-il en s’élançant auprès d’elle, que cherchez-vous avec tant de mystère ? Ne pourrait-on vous aider à le trouver ?… Vous ne répondez pas ! Je comprends : vous avez par ici un joli petit rendez-vous, et je vous dérange ! Mais tant pis pour les jeunes filles qui courent seules le soir ! elles sont exposées à rencontrer un galant pour un autre, et les absents ont tort. Allons, n’y regardez pas de si près ; à la nuit tous chats sont gris, et prenez mon bras. Si nous ne trouvons pas celui qu’il vous faut, on tâchera de le remplacer sans trop de désavantage ! »

Gilberte, effrayée de ces propos grossiers, se mit à courir. Plus adroite et plus mince que Galuchet, elle s’enfonça dans les arbres, passa dans le plus serré, et se crut bientôt hors de portée ; mais une sorte de rage s’était emparée de lui, en la voyant s’échapper avec tant d’agilité. En trois bonds, et après s’être un peu heurté et déchiré aux branches, il se trouva de nouveau près d’elle, en face de la grille du parc de Boisguilbault.

Alors saisissant sa mante : « Je veux voir, dit-il en jurant, si vous valez la peine de vous faire poursuivre de la sorte ! Si vous êtes laide, vous n’avez pas besoin de courir, ma mie, et je ne m’échaufferai point pour vous ; mais si vous êtes jeune et gentille, vous serez joliment embarrassée, ma très chère ! »

Gilberte se débattit avec courage, en frappant la figure et les mains de Galuchet avec son panier ; mais les forces étaient trop inégales : au risque de la blesser avec l’agrafe de son manteau, il tirait le capuchon avec fureur.

En ce moment deux hommes parurent à la grille du parc, et Gilberte, se dégageant par un effort désespéré, s’élança vers eux et alla chercher refuge auprès de celui qui se présenta le premier à sa rencontre. Elle fut reçue dans les bras de M. de Boisguilbault.

Comme elle était défaillante de peur et d’indignation, elle cacha son visage dans le sein du vieillard, et ni le marquis ni le charpentier n’avaient eu le temps de la reconnaître ; mais, en voyant Galuchet qui prenait la fuite, toute la rancune de Jean se réveilla, et il s’élança à sa poursuite.

Le commis de M. Cardonnet était gros et court, et malgré son âge, Jean avait sur lui l’avantage de la taille et de l’agilité.

Se voyant près d’être atteint, Galuchet compta sur sa force et se retourna.

Une lutte s’engagea alors entre eux, et Galuchet, qui était robuste, soutint assez bien le premier assaut ; mais Jean était un athlète, et il ne tarda pas à le renverser au bord de l’eau.

« Ah ! tu ne te contentes pas de faire le métier d’espion ! lui dit-il en lui mettant les genoux sur la poitrine et en lui serrant si fort la gorge que le vaincu fut forcé de lâcher prise, il faut encore, méchant valet, que tu insultes les femmes ! Je devrais écraser un animal aussi malfaisant que toi ; mais tu es si lâche, que tu me ferais un procès ! Eh bien ! tu n’auras pas ce plaisir-là : tu sortiras de mes mains sans une égratignure que tu puisses montrer ; je me contenterai de te faire la barbe avec un savon digne de toi. »

Et, ramassant de la vase noire au bord de la rivière, le charpentier en frotta la figure, la chemise et la cravate de Galuchet ; après quoi il le lâcha, et se tenant devant lui :

« Essaie de me toucher, lui dit-il, et tu verras si je ne t’en fais pas manger ! »

Galuchet venait d’éprouver trop durement la force du bras du charpentier, pour s’y exposer de nouveau. Il eut envie de lui jeter une pierre à la tête, en le voyant tourner tranquillement le dos. Mais il pensa que le cas pourrait devenir grave, et que, s’il ne l’étendait du premier coup, il faudrait le payer cher.

Il battit en retraite, non sans vomir des injures et des menaces contre lui et la drôlesse qu’il protégeait ; mais il n’osa nommer Gilberte, ni laisser voir qu’il l’eût reconnue. Il n’était pas bien sûr qu’elle ne finît pas par devenir la bru de son patron ; car depuis quelques jours qu’Émile était malade, M. Cardonnet paraissait horriblement soucieux et irrésolu.

Gilberte et le marquis ne virent pas cette scène. La jeune fille suffoquait, et, presque évanouie, se laissait traîner vers le chalet. M. de Boisguilbault, fort embarrassé de l’aventure, mais résolu à secourir loyalement une dame offensée, n’osait ni lui parler, ni lui faire comprendre qu’il l’avait reconnue. Sa méfiance lui revenait ; il se demandait si cette scène n’avait pas été arrangée pour jeter dans son sein la colombe palpitante ; mais lorsqu’elle tomba mourante au seuil du chalet, et qu’il vit sa pâleur, ses yeux éteints et ses lèvres décolorées, il fut saisi d’une tendre compassion, et d’une violente colère contre l’homme capable d’outrager une femme sans défense. Puis il se dit que cette noble enfant avait couru ce danger pour être venue faire acte de fierté et de désintéressement auprès de lui. Il la releva, la porta sur un fauteuil, et lui dit en frottant ses mains glacées :

« Remettez-vous, mademoiselle de Châteaubrun ; tranquillisez-vous, je vous en conjure ! vous êtes ici en sûreté, et vous y êtes la bienvenue.

— Gilberte ! s’écria le charpentier lorsqu’il reconnut, en entrant, la fille d’Antoine : ma Gilberte ! Dieu du ciel ! est-ce possible ! Ah ! si j’avais su cela, je ne l’aurais pas épargné, ce misérable ! mais il n’est pas bien loin, et il faut que je le tue ! »

Transporté de fureur, il allait retourner à la poursuite de Galuchet, lorsque le marquis et Gilberte, un peu ranimée, le retinrent. Ce ne fut pas sans peine, Jean était hors de lui. Enfin, le marquis lui fit comprendre que, dans l’intérêt de la réputation de mademoiselle de Châteaubrun, il ne devait pas pousser plus loin sa vengeance.

Cependant le marquis continuait à être fort embarrassé vis-à-vis de Gilberte. Elle voulait partir, il désirait, au fond du cœur, qu’elle restât plus longtemps, et il ne pouvait se résoudre à le lui dire, qu’en alléguant le besoin qu’elle avait de se reposer encore et de se remettre de son émotion. Mais Gilberte craignait d’inquiéter encore une fois ses parents, et assurait qu’elle se sentait la force de s’en aller. Le marquis offrait sa voiture ; il offrait de l’éther ; il cherchait un flacon et ne le trouvait pas ; il s’agitait autour d’elle ; il cherchait surtout ce qu’il pourrait lui dire pour répondre à sa lettre et à sa démarche ; et quoiqu’il ne manquât ni d’usage ni d’aisance lorsqu’une fois son parti était pris, il était plus gauche et plus embarrassé qu’un jeune écolier débutant dans le monde, lorsqu’il était en proie aux irrésolutions pénibles de son caractère.

Enfin, comme Gilberte se levait pour se retirer avec Jean, dont elle acceptait l’escorte jusqu’à Châteaubrun, il se leva aussi, prit son chapeau, et saisissant sa nouvelle canne d’un air délibéré qui fit sourire le charpentier :

« Vous me permettrez, dit-il, de vous accompagner aussi. Ce malotru peut être quelque part en embuscade, et deux chevaliers valent mieux qu’un.

— Laissez-le donc faire ! » dit tout bas Jean à Gilberte, qui essayait de refuser sa politesse.

Ils sortirent tous trois du parc, et d’abord, le marquis se tint derrière à quelque distance, ou marcha devant comme pour leur servir d’avant-garde. Enfin il se trouva à côté de Gilberte, et, remarquant qu’elle était comme brisée et marchait avec peine, il se décida à lui offrir son bras. Peu à peu il se mit à causer avec elle, et peu à peu aussi, il se sentit plus à l’aise. Il lui parla de choses générales d’abord, puis d’elle-même particulièrement. Il l’interrogea sur ses goûts, sur ses occupations, sur ses lectures ; et, bien qu’elle se tînt dans une réserve modeste, il s’aperçut bientôt qu’elle était douée d’une intelligence élevée et qu’elle avait un fonds d’instruction très solide.

Frappé de cette découverte, il voulut savoir où et comment elle avait appris tant de choses sérieuses, et elle lui avoua qu’elle avait puisé la meilleure partie de ses connaissances dans la bibliothèque de Boisguilbault.

« J’en suis fier et charmé ! dit le marquis, et je mets tous mes bons livres à votre disposition. J’espère que vous m’en ferez demander, à moins que vous ne consentiez à me charger de les choisir et de vous les envoyer chaque semaine. Jean voudra bien être notre commissionnaire, en attendant qu’Émile le redevienne. »

Gilberte soupira ; elle ne prévoyait guère, au silence effrayant d’Émile, que ce temps heureux pût lui être rendu.

« Mais appuyez-vous donc sur mon bras, lui dit le marquis ; vous paraissez souffrante et vous ne voulez pas que je vous aide ! »

Quand on fut au pied de la colline de Châteaubrun, M. de Boisguilbault, qui semblait s’être oublié jusque-là, commença à donner des signes d’agitation et d’inquiétude, comme un cheval ombrageux. Il s’arrêta tout à coup et dégagea doucement le bras de Gilberte du sien, pour le passer sous celui du charpentier.

« Je vous laisse à votre porte, dit-il, et avec un ami dévoué. Je ne vous suis plus nécessaire, mais j’emporte votre promesse d’user de mes livres.

— Que ne puis-je vous emmener plus loin ! dit Gilberte d’un ton suppliant ; je consentirais à n’ouvrir un livre de ma vie, quoique ce fût une grande privation pour moi !

— Cela m’est malheureusement impossible ! répondit-il avec un soupir : mais le temps et le hasard amènent des rencontres imprévues. J’espère, mademoiselle, que je ne vous dis pas adieu pour toujours ; car cette pensée me serait fort pénible. »

Il la salua et retourna s’enfermer dans son chalet, où il passa une partie de la nuit à écrire, à ranger des papiers, et à regarder le portrait de la marquise.

Le lendemain, à midi, M. de Boisguilbault mit son habit vert à la mode de l’empire, sa perruque la plus blonde, des gants et une culotte de peau de daim, des demi-bottes à l’écuyère armées de courts éperons d’argent en cou de cygne. Un domestique, en grande tenue d’écuyer, lui amena le plus beau cheval de ses écuries, et montant lui-même un cheval de suite presque aussi parfait, le suivit au petit trot, sur la route de Gargilesse, portant une cassette légère passée à son bras à l’aide d’une courroie.

Grande fut la surprise des habitants de l’endroit lorsqu’ils virent arriver dans leurs murs le marquis, droit et raide sur son cheval blanc, comme un professeur d’équitation du vieux temps, en tenue de cérémonie, avec des lunettes d’or, et une cravache à tête d’or, qu’il portait un peu comme un cierge. Il y avait au moins dix ans que M. de Boisguilbault n’était entré dans une ville ou dans un village. Les enfants le suivaient, éblouis de la magnificence de sa désinvolture, les femmes se pressaient sur le pas de leurs portes, et les hommes portant des fardeaux s’arrêtaient ébahis en travers de la rue.

Il gravit lentement le pavé en précipice, et descendit de même à côté de l’usine de Cardonnet, trop bon cavalier pour s’amuser à des imprudences, et, reprenant le trot à la française pour entrer dans les cours, il cadença si bien l’allure de son cheval, qu’on eût dit d’une pendule parfaitement réglée. Certes il avait encore bon air, et les femmes disaient : « Vous voyez bien qu’il est sorcier, car il n’a pas pris un jour depuis dix ans qu’on ne l’a vu ici ! »

Il demanda à être conduit auprès de M. Émile Cardonnet, et trouva le jeune homme dans sa chambre, assis sur un sofa, ayant son père à sa droite et son médecin à sa gauche. Madame

Cardonnet était assise vis-à-vis de lui, et l’examinait avec sollicitude.

Émile était fort pâle, mais sa situation n’avait plus rien d’inquiétant. Il se leva et vint à la rencontre de M. de Boisguilbault, qui, après l’avoir embrassé avec tendresse, salua profondément madame Cardonnet, et M. Cardonnet avec plus de modération. Pendant quelques instants, il ne fut question que de la santé du malade. Il avait eu un accès de fièvre assez violent, on l’avait saigné la veille ; la nuit avait été bonne, et, depuis le matin, la fièvre avait cessé entièrement. On l’engageait à faire une promenade en cabriolet, et il se proposait d’aller chez M. de Boisguilbault lorsque celui-ci était entré.

Le marquis avait su tous les détails de cette indisposition par le charpentier, qui l’avait cachée avec soin à Gilberte. Il n’y avait plus aucun sujet de crainte. Le médecin déclara qu’il fallait faire dîner son malade, et se retira en disant qu’il ne reviendrait le lendemain que pour l’acquit de sa conscience.

M. de Boisguilbault, pendant ces détails, observait attentivement la figure de M. Cardonnet. Il lui trouva un air de triomphe plutôt qu’un air de joie. Sans doute l’industriel avait tremblé à l’idée de perdre son fils, mais, cette crainte évanouie, la victoire était remportée : Émile pouvait supporter la douleur.

De son côté, M. Cardonnet observait la tournure bizarre du marquis et la trouvait souverainement ridicule. Sa gravité et sa lenteur à parler l’impatientaient d’autant plus que M. de Boisguilbault, plus embarrassé au fond qu’il ne voulait le paraître, ne fit que dire des lieux communs d’un ton sentencieux. L’industriel le salua, au bout de peu d’instants, et sortit pour retourner à ses affaires. Madame Cardonnet, devinant alors, à l’inquiétude d’Émile, qu’il désirait s’entretenir avec son vieil ami, les laissa ensemble, après avoir recommandé à son fils de ne pas trop parler.

« Eh bien, dit Émile au marquis lorsqu’ils furent seuls, vous pouvez m’apporter la couronne du martyre ! J’ai passé par l’épreuve du feu ; mais Dieu protège ceux qui l’invoquent, et j’en suis sorti net et sans brûlure apparente : un peu brisé, à la vérité, mais calme et plein de foi en l’avenir. Ce matin, j’ai déclaré à mon père, dans toute la plénitude de ma raison et de ma tranquillité d’esprit, ce que je lui avais déclaré dans l’agitation et peut-être dans le délire de la fièvre. Il sait maintenant que jamais je ne renoncerai à mon opinion, et qu’aucun jeu avec ma passion ne pourra lui procurer cette victoire. Il en paraît fort satisfait ; car il croit avoir réussi à me dégoûter d’un mariage qu’il redoutait plus que la ferveur de mes principes.

« Il parlait, ce matin encore, de me distraire, de me faire voyager, de m’envoyer en Italie. Je lui ai dit que je ne voulais pas quitter la France, ni même ce pays-ci, à moins qu’il ne me chassât de la maison paternelle.

« Il a souri, et, à cause de la saignée qu’on m’a faite hier, il n’a pas voulu me contredire ; mais demain, il parlera en ami sévère, après-demain en père irrité, et le jour suivant en maître impérieux. Ne vous inquiétez pas de moi, mon ami, j’aurai du courage, du calme et de la patience. Soit qu’il me condamne à l’exil, soit qu’il me garde auprès de lui pour me torturer, je lui montrerai que l’amour est bien fort quand il est inspiré par l’enthousiasme de la vérité et soutenu par l’idéal.

— Émile, dit le marquis, je sais, par votre ami Jean tout ce qui s’est passé entre votre père et vous, et aussi tout ce qui s’est opéré de grand et de victorieux dans votre âme. J’étais tranquille en venant ici.

— Ô mon ami ! je sais que vous vous êtes réconcilié avec cet homme simple, mais admirable. Il m’a dit que vous deviez venir me voir ; je vous attendais.

— Ne vous a-t-il rien dit de plus ? dit le marquis en examinant Émile attentivement.

— Non, rien de plus, je vous le jure, répondit Émile avec l’assurance de la sincérité.

— Il a bien fait de tenir sa promesse, reprit M. de Boisguilbault, vous étiez trop agité par la fièvre pour supporter de nouvelles émotions. J’en ai subi de violentes moi-même, depuis que nous ne nous sommes vus, mais je suis satisfait du résultat, et je vous le ferai connaître. Mais pas encore, Émile ; je vous trouve trop pâle, et moi, je ne suis pas assez sûr de moi encore. Ne venez pas me voir aujourd’hui ; j’ai d’autres courses à faire, et peut-être qu’en repassant par ici ce soir je vous reverrai. Me promettez-vous jusque-là de dîner, de vous soigner, et de guérir, en un mot ?

— Je vous le promets, mon ami. Que ne puis-je faire savoir à celle que j’aime, qu’en reprenant le libre exercice de ma vie et de mes facultés, j’ai retrouvé mon amour plus ardent et plus absolu que jamais au fond de mon cœur !

— Eh bien, Émile, écrivez-lui quelques lignes sans vous fatiguer, je reviendrai ce soir ; et, si elle ne demeure pas trop loin, je me chargerai de lui faire tenir votre lettre.

— Hélas ! mon ami, je ne puis vous dire son nom ! Mais si le charpentier voulait s’en charger… à présent qu’on ne m’observe plus à toute heure et que j’ai recouvré mes forces, je pourrais écrire.

— Écrivez donc, cachetez, et ne mettez pas d’adresse. Le charpentier travaille chez moi, et il aura votre lettre avant ce soir. »

Tandis que le jeune homme écrivait, M. de Boisguilbault sortit de sa chambre, et demanda à parler à M. Cardonnet. On lui répondit qu’il venait de sortir en cabriolet.

« Ne sait-on où je pourrais le rejoindre ? » demanda le marquis, à demi persuadé de cet alibi.

Il n’avait pas dit où il allait, mais on pensait que c’était à Châteaubrun, parce qu’il avait pris ce chemin-là, et qu’il y avait été déjà la semaine précédente.

À cette réponse, M. de Boisguilbault montra une vivacité surprenante ; il rentra chez Émile, prit sa lettre, lui tâta le pouls, trouva qu’il était redevenu un peu agité, remonta à cheval, sortit posément du village comme il y était entré ; mais il prit le petit galop quand il fut en plaine.