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Le Péché de Monsieur Antoine/Chapitre XVII

Calman-Lévy (1p. 210-226).


XVII.

DÉGEL.


Émile n’avait encore admiré le parc de Boisguilbault que par-dessus les haies et à travers les grilles. Il fut encore plus frappé de la beauté de ce lieu de plaisance, de la vigueur des plantes et de leur heureuse disposition.

La nature avait fait beaucoup, mais l’art l’avait secondée avec une grande intelligence. Le terrain en pente offrait mille incidents pittoresques, et une source abondante, s’échappant du milieu des rochers, courait dans tous les sens, entretenant la fraîcheur sous ces magnifiques ombrages.

Le fond et le revers du ravin, qui appartenaient aussi au marquis, étaient couverts d’une végétation serrée qui cachait une partie des murs et des buissons de clôture, si bien que, de toutes les hauteurs ménagées pour jouir de la vue d’un immense et splendide paysage, on pouvait croire que le parc s’étendait jusqu’à l’horizon.

« Voici un lieu enchanté, dit Émile, et il suffit de le voir pour être certain que vous êtes un grand poète.

— Il y a beaucoup de grands poètes de mon espèce, répondit le marquis, c’est-à-dire des gens qui sentent la poésie sans pouvoir la manifester.

— La parole parlée ou écrite est-elle donc la seule manifestation intéressante ? reprit Émile. Le peintre qui interprète grandement la nature n’est-il pas poète aussi ? Et si cela est incontestable, l’artiste qui crée sur la nature elle-même, et qui la modifie pour développer toute sa beauté, n’a-t-il pas produit une grande manifestation poétique ?

— Vous arrangez cela pour le mieux », dit M. de Boisguilbault d’un ton de complaisance paresseuse, qui n’était pourtant pas sans bienveillance. Mais Émile aurait mieux aimé la discussion que cette adhésion nonchalante à tout propos, et il craignait d’avoir manqué sa principale attaque. « Que trouverai-je donc pour l’impatienter et le faire sortir de lui-même ? se disait-il. Il n’est point de siège fameux dans l’histoire qui soit comparable à celui-ci. »

Le café était servi dans un joli chalet suisse, dont l’exactitude et la propreté charmèrent Émile un instant. Mais l’absence d’êtres humains et d’animaux domestiques, dans cette retraite champêtre, se fit trop vite remarquer pour qu’il fût possible d’entretenir la moindre illusion.

Rien n’y manquait pourtant : ni la colline couverte de mousse et plantée de sapins, ni le filet d’eau cristallin tombant à la porte dans une auge de pierre, et s’en échappant avec un doux murmure ; la maisonnette tout entière en bois résineux coquettement découpé en balustrades, et adossée à des blocs granitiques, le joli toit à grands rebords, l’intérieur meublé à l’allemande, et jusqu’au service en poterie bleue : tout cela neuf, propre, brillant, silencieux et désert, ressemblait à un beau joujou de Fribourg plus qu’à une habitation rustique.

Il n’y avait pas jusqu’aux figures ternes et raides du vieux marquis et de son vieux majordome qui ne donnassent l’idée de personnages en bois peint, adaptés là pour compléter la ressemblance.

« Vous avez été en Suisse, monsieur le marquis ? lui dit Émile, et ceci est un souvenir de prédilection.

— J’ai peu voyagé, répondit M. de Boisguilbault, quoique je fusse parti un jour avec l’intention de faire le tour du monde. La Suisse se trouva sur mon chemin ; le pays me plut, et je n’allai pas plus loin, me disant que je me donnerais sans doute beaucoup de peine pour ne rien trouver de mieux.

— Je vois que vous préférez ce pays-ci à tous les autres, et que vous y êtes revenu pour toujours ?

— Pour toujours, assurément.

— C’est la Suisse en petit, et si l’imagination y est moins excitée par des spectacles grandioses, les fatigues et les dangers de la promenade y sont moindres.

— J’avais d’autres raisons pour me fixer dans ma propriété.

— Est-ce une indiscrétion de vous les demander ?

— En seriez-vous vraiment curieux ? dit le marquis avec un sourire équivoque.

— Curieux ! non ; je ne le suis pas dans le sens impertinent et ridicule du mot ; mais à mon âge, la destinée des autres, la nôtre propre, est une énigme, et l’on s’imagine toujours qu’on trouvera dans l’expérience et la sagesse de certains êtres un utile enseignement.

— Pourquoi dites-vous de certains êtres ? Ne suis-je pas semblable à tout le monde ?

— Oh ! nullement, monsieur le marquis !

— Vous m’étonnez beaucoup », reprit M. de Boisguilbault, absolument du même ton dont il avait dit quelques instants auparavant : Je suis tout à fait de votre avis, et il ajouta : — Mettez donc du sucre dans votre café.

— Je m’étonne davantage, dit Émile en prenant machinalement du sucre, que vous ne vous aperceviez pas de ce que votre solitude, votre gravité, et j’oserai dire aussi votre mélancolie, ont de frappant et de solennel pour un enfant comme moi.

— Est-ce que je vous fais peur ? dit M. de Boisguilbault avec un profond soupir.

— Vous me faites très peur, monsieur le marquis, je l’avoue franchement ; mais ne prenez pas cette naïveté en mauvaise part : car il est tout aussi certain que je suis poussé à vaincre ce sentiment-là par un sentiment tout opposé d’irrésistible sympathie.

— C’est singulier, dit le marquis, très singulier ; expliquez-moi donc ça.

— C’est bien simple. Comme, à mon âge, on va chercher le mot de son propre avenir dans le présent des hommes faits ou dans le passé des hommes mûrs, on s’effraie de voir une tristesse invincible, et comme un dégoût muet et profond de la vie, sur des fronts austères.

— Oui, voilà pourquoi mon extérieur vous repousse. Ne craignez pas de le dire. Vous n’êtes pas le premier, et je m’y attendais.

— Repousser n’est pas le mot, puisqu’en dépit de l’espèce de stupeur magnétique où vous me jetez, je suis entraîné vers vous par un attrait bizarre.

— Bizarre !… oui, très-bizarre, et c’est vous qui êtes le plus excentrique de nous deux. J’ai été frappé, dès le premier instant où je vous ai vu, de ce qu’il y avait en vous de dissemblance aux caractères des gens que j’ai connus dans ma jeunesse.

— Et cette impression m’a-t-elle été défavorable, monsieur le marquis ?

— Bien au contraire, répondit M. de Boisguilbault de cette voix sans inflexion qui ne laissait jamais apprécier la portée de ses réponses. Martin, ajouta-t-il en se penchant vers son vieux serviteur qui se pliait en deux pour l’entendre, vous pouvez remporter tout cela. Y a-t-il encore des ouvriers dans le parc ?

— Non, monsieur le marquis, plus personne.

— En ce cas, fermez la porte en vous retirant. »

Émile resta seul avec son hôte dans la solitude de ce grand parc. Le marquis lui prit le bras et l’emmena s’asseoir sur les rochers, au-dessus du chalet, dans une situation admirable.

Le soleil, en s’abaissant sur l’horizon, projetait de grandes ombres des peupliers, comme un rideau coupé de chaudes clartés, d’un travers à l’autre des collines. Les horizons violets montaient dans un ciel nuancé comme l’opale, au-dessus d’un océan de sombre verdure, et les bruits du travail dans la campagne, en s’affaiblissant peu à peu, laissaient entendre plus distinctement la voix des torrents et le chant plaintif des tourterelles.

C’était une magnifique soirée, et le jeune Cardonnet, reportant ses yeux et sa pensée sur les collines lointaines de Châteaubrun, tomba dans une douce rêverie.

Il croyait pouvoir se permettre ce repos de l’âme, avant d’entreprendre de nouvelles attaques, lorsque, tout à coup, son adversaire fit une sortie imprévue en rompant le premier le silence :

« Monsieur Cardonnet, dit-il, si ce n’est pas par forme de politesse ou de plaisanterie que vous m’avez dit avoir une espèce de sympathie pour moi, en dépit de l’ennui que je vous cause d’ailleurs, en voici la cause : c’est que nous professons les mêmes principes, c’est que nous sommes tous les deux communistes.

— Serait-il vrai ? s’écria Émile étourdi de cette déclaration et croyant rêver. J’ai pensé tantôt que c’était vous qui me répondiez précisément par forme de politesse ou de plaisanterie ; mais aurais-je donc réellement le bonheur de trouver chez vous la sanction de mes désirs et de mes rêves ?

— Qu’y a-t-il donc là d’étonnant ? reprit le marquis avec calme. La vérité ne peut-elle se révéler dans la solitude aussi bien que dans le tumulte, et n’ai-je pas assez vécu pour arriver à distinguer le bien du mal, le vrai du faux ? Vous me prenez pour un homme très positif et très froid. Il est possible que je sois ainsi ; à mon âge, on est trop las de soi-même pour aimer à s’examiner ; mais, en dehors de notre personnalité, il y a des réalités générales qui sont assez dignes d’intérêt pour nous distraire de nos ennuis.

« J’ai eu longtemps les opinions et les préjugés dont on m’avait nourri ; mon indolence s’arrangeait assez bien de n’y pas regarder de trop près ; et puis j’avais des soucis intérieurs qui m’en ôtaient la pensée. Mais depuis que la vieillesse m’a délivré de toute prétention au bonheur et de toute espèce de regret ou d’intérêt particulier, j’ai senti le besoin de me rendre compte de la vie générale des êtres, et, par conséquent, du sens des lois divines appliquées à l’humanité.

« Quelques brochures saint-simoniennes m’étaient arrivées par hasard, je les lisais par désœuvrement, ne pensant point encore qu’on pût dépasser les hardiesses de Jean-Jacques et de Voltaire, avec lesquelles l’examen m’avait réconcilié.

« Je voulais connaître davantage les principes de cette nouvelle école, de là je passai à l’étude de Fourier. J’admis toutes ces choses, mais sans voir bien clair dans leurs contradictions, et sentant encore quelque tristesse à voir l’ancien monde s’écrouler sous le poids de théories invincibles dans leur système de critique, confuses et incomplètes dans leurs principes d’organisation.

« C’est depuis cinq ou six ans seulement que j’ai accepté, avec un parfait désintéressement et une grande satisfaction d’esprit, le principe d’une révolution sociale.

« Les tentatives du communisme m’avaient paru d’abord monstrueuses, sur la foi de ceux qui les combattaient. Je lisais les journaux et les publications de toutes les écoles, et je m’égarais lentement dans ce labyrinthe sans me rebuter de la fatigue.

« Peu à peu l’hypothèse communiste se dégagea de ses nuages ; de bons écrits vinrent porter la lumière dans mon esprit. Je sentis la nécessité de me reporter aux enseignements de l’histoire et à la tradition du genre humain.

« J’avais une bibliothèque assez bien choisie des meilleurs documents et des plus sérieuses productions du passé.

« Mon père avait aimé la lecture, et moi je l’avais haïe si longtemps, que je ne savais pas même ce qu’il m’avait laissé de précieuses ressources pour mes vieux jours. Je me remis tout seul à l’ouvrage.

« Je rappris les langues mortes que j’avais oubliées, je lus pour la première fois, dans les sources mêmes, l’histoire des religions et des philosophies, et, un jour enfin, les grands hommes, les saints, les prophètes, les poètes, les martyrs, les hérétiques, les savants, les orthodoxes éclairés, les novateurs, les artistes, les réformateurs de tous les temps, de tous les pays, de toutes les révolutions et de tous les cultes m’apparurent d’accord, proclamant, sous toutes les formes, et jusque par leurs contradictions apparentes, une vérité éternelle, une logique aussi claire que la lumière du jour : savoir, l’égalité des droits et la nécessité inévitable de l’égalité des jouissances, comme conséquence rigoureuse de la première.

« Depuis ce moment, je ne me suis plus étonné que d’une chose, c’est qu’au temps où nous vivons, avec tant de ressources, de découvertes, d’activité, d’intelligence et de liberté d’opinions, le monde soit encore plongé dans une si profonde ignorance de la logique des faits et des idées qui le forcent à se transformer ; c’est qu’il y ait tant de prétendus savants et tant de soi-disant théologiens encouragés et entretenus par l’État et par l’Église, et qu’aucun d’eux n’ait su employer sa vie à faire le travail bien simple qui m’a conduit à la certitude ; c’est enfin que, tout en se précipitant vers la catastrophe de sa dissolution, le monde du passé croie se préserver par la force et la colère de la destinée qui le presse et l’engloutit, tandis que les initiés à la loi de l’avenir n’ont pas encore assez de calme et de raison pour rire des outrages, et proclamer, tête levée, qu’ils sont communistes et non autre chose.

« Tenez, monsieur Cardonnet, vous qui parlez de rêves et d’utopies avec l’éloquence de l’enthousiasme, je vous pardonne de vous servir de ces expressions-là, parce qu’à votre âge, la vérité passionne, et qu’on s’en fait un idéal qu’on aime à placer un peu haut et un peu loin, pour avoir le plaisir de l’atteindre en combattant. Mais je ne peux pas m’émouvoir comme vous pour cette vérité qui me paraît, à moi, aussi positive, aussi évidente, aussi incontestable qu’elle vous semble neuve, hardie et romanesque.

« C’est chez moi le résultat d’une étude plus approfondie et d’une certitude mieux assise. Je ne hais pas votre vivacité, mais je ne me ferais pas un reproche de la combattre un peu pour vous empêcher de compromettre la doctrine par trop de pétulance.

« Prenez-y garde : vous êtes trop heureusement doué pour devenir jamais ridicule et vous plairez quand même aux gens qui vous combattront ; mais craignez qu’en parlant trop vite et à trop de gens rebelles de choses si graves et aussi respectables, vous ne fassiez naître en eux des contradictions systématiques et une défense de mauvaise foi.

« Que diriez-vous d’un jeune prêtre qui ferait des sermons en dînant ? Vous trouveriez qu’il compromet la majesté de ses textes. La vérité communiste est tout aussi respectable que la vérité évangélique ; puisqu’au fond c’est la même vérité. N’en parlons donc pas à la légère et par manière de dispute politique.

« Si vous êtes exalté, il faut vous sentir bien maître de vous-même pour la proclamer ; si vous êtes flegmatique, comme moi, il faut attendre qu’un peu de confiance et de liberté d’esprit vous vienne pour ouvrir votre cœur aux hommes sur un pareil sujet.

« Voyez-vous, monsieur Cardonnet, il ne faut pas qu’on dise que ce sont là des folies, des songes creux, une fièvre de déclamation ou une extase de mysticisme. On l’a assez dit, et assez de têtes faibles ont donné le droit de le dire. « Nous avons vu le saint-simonisme avoir sa phase de transports et de visions fiévreuses et désordonnées ; cela n’a pas empêché de vivre ce qui était viable dans le saint-simonisme.

« Les aberrations de Fourier ne font pas que la partie lucide de son système ne subsiste et ne souffre un examen sérieux. La vérité triomphe et fait son chemin, à travers quelque prisme qu’on la regarde et quelque déguisement qu’on lui prête. Mais il serait pourtant meilleur que, dans le temps de raison où nous sommes arrivés, les formes ridicules d’un enthousiasme aveugle disparussent entièrement.

« N’est-ce pas votre avis ? L’heure n’a-t-elle pas sonné où les gens sérieux doivent s’emparer de leur véritable domaine, et où ce qui est prouvé aux yeux de la logique soit professé par les logiciens ?

« Qu’importe qu’on dise que c’est inapplicable ? De ce que la plupart des hommes ne connaissent et ne pratiquent encore que l’erreur et le mensonge, s’ensuit-il que l’homme clairvoyant soit forcé de suivre les aveugles dans le précipice ?

« On aura beau me démontrer la nécessité d’obéir à des lois mauvaises et à des préjugés coupables si mes actions s’y soumettent par force, mon esprit n’en sera que plus convaincu de la nécessité de protester contre.

« Jésus-Christ était-il dans l’erreur, parce que, pendant dix-huit siècles encore, la vérité démontrée par lui devait germer lentement et ne point éclore dans les législations ?

« Et maintenant que les problèmes soulevés par son idéal commencent à s’éclaircir pour plusieurs d’entre nous, d’où vient que nous serions taxés de folie pour voir et pour croire ce qui sera vu et cru de tous dans cent ans peut-être ?

« Reconnaissez donc qu’il n’est pas besoin d’être un poète ni un devin pour être parfaitement convaincu de ce qu’il vous plaît d’appeler des rêves sublimes.

« Oui, la vérité est sublime, et sublimes sont aussi les hommes qui la découvrent. Mais ceux qui, l’ayant reçue et palpée, s’en accommodent comme d’une très bonne chose, n’ont véritablement pas le droit de s’enorgueillir ; car si, l’ayant comprise, ils la rejetaient, ils ne seraient rien moins que des idiots ou des fous. »

M. de Boisguilbault parlait ainsi avec une facilité prodigieuse pour lui, et il eût pu parler longtemps encore sans qu’Émile, frappé de stupeur, songeât à l’interrompre.

Ce dernier n’aurait jamais cru que ce qu’il appelait sa foi et son idéal pût éclore dans une âme si froide, et il se demandait d’abord s’il n’allait pas s’en dégoûter lui-même, en se voyant solidaire d’un pareil adepte. Mais peu à peu, malgré la lenteur de sa diction, la monotonie de son accent et l’immobilité de ses traits, M. de Boisguilbault exerça sur lui un ascendant extraordinaire.

Cet homme impassible lui apparut comme la loi vivante, comme une voix de la destinée prononçant ses arrêts sur l’abîme de l’éternité.

La solitude de ce lieu splendide, la pureté du ciel qui, en perdant les clartés du soleil, semblait élever sa voûte bleue toujours plus haut vers l’empyrée, la nuit qui se faisait sous les grands arbres, et le murmure de cette eau courante, qui semblait, dans sa continuité placide, être l’accompagnement naturel de cette voix unie et calme ; tout concourait à plonger Émile dans une émotion profonde, semblable à la mystérieuse terreur que devait produire sur de jeunes adeptes la réponse de l’oracle dans l’obscurité des chênes sacrés.

« Monsieur de Boisguilbault, dit le jeune homme, vivement pénétré de ce qu’il venait d’entendre, je ne puis mieux me soumettre à vos enseignements qu’en vous demandant pardon, du fond de mon cœur, de la manière dont je vous les ai arrachés. J’étais loin de croire que vous eussiez de telles idées, et j’étais attiré vers vous par la curiosité plus que par le respect. Mais désormais comptez que vous trouverez en moi un dévouement filial, si vous me jugez digne de vous le témoigner.

— Je n’ai jamais eu d’enfants, répondit le marquis en prenant la main d’Émile dans la sienne, où il la garda quelques instants ; car il sembla être ranimé, et une sorte de chaleur vitale s’était communiquée à sa peau sèche et douce. Peut-être n’étais-je pas digne d’en avoir. Peut-être les eussé-je mal élevés ! Néanmoins j’ai beaucoup regretté de n’avoir pas ce bonheur. À présent, je suis résigné à mourir tout entier ; mais si un peu d’affection étrangère me vient du dehors, je l’accepterai avec reconnaissance. Je ne suis pas très-confiant. La solitude rend poltron. Mais je ferai pour vous quelque effort sur mon caractère, afin que vous n’ayez pas à souffrir de mes défauts, et surtout de ma maussaderie, qui fait horreur à tout le monde.

— C’est que le monde ne vous connaît pas, reprit Émile ; on vous juge bien différent de ce que vous êtes. On vous croit orgueilleux et obstinément attaché à la chimère des antiques privilèges. Vous avez pris, sans doute, un soin cruel envers vous-même à ne vous laisser deviner par personne.

— Et pourquoi me serais-je expliqué ? Qu’importe ce qu’on pense de moi, puisque, dans le milieu où je végète, mes vraies opinions paraîtraient encore plus ridicules que celles qu’on me suppose ?

« S’il y avait quelque profit, pour la cause que mon esprit a embrassée, à lui apporter publiquement mon hommage ou mon adhésion, aucune moquerie ne m’en détournerait : mais cette adhésion, de la part d’un homme aussi peu aimé que je le suis, serait plus nuisible qu’utile au progrès de la vérité.

« Je ne sais pas mentir, et si quelqu’un se fût donné la peine de venir m’interroger, depuis ces dernières années que mon esprit est fixé, il est probable que je lui eusse dit ce que je viens de vous dire, mais le cercle de la solitude s’agrandit chaque jour autour de moi, et je n’ai pas le droit de m’en plaindre.

« Pour plaire, il faut être aimable, et je ne sais point me rendre tel, Dieu m’ayant refusé certains dons qui sont impossibles à feindre. »

Émile sut trouver des paroles affectueuses et vraies, pour adoucir, autant qu’il était en lui, l’amertume secrète qui se cachait sous la résignation de M. de Boisguilbault.

« Il m’est bien facile de me contenter du présent, lui dit le vieillard avec un triste sourire. J’ai peu d’années à vivre ; quoique je ne sois ni très-vieux ni très-malade, ma vie est usée, je le sens, et chaque jour, mon sang se refroidit et se congèle. Je pourrais me plaindre peut-être de n’avoir point eu de joies dans le passé ; mais quand le passé a fui devant nous, qu’importe ce qu’il a été ? ivresse ou désespoir, vigueur ou faiblesse, tout a disparu comme un songe.

— Mais non pas sans laisser des traces, reprit Émile. Quand même le souvenir lui-même s’effacerait, les émotions douces ou pénibles ont déposé en nous leur baume ou leur poison, et notre cœur est calme ou brisé, selon ce qui l’a affecté. Jadis, je crois que vous avez beaucoup souffert, quoique votre courage ne veuille pas descendre à la plainte, et cette souffrance, que vous cachez avec trop de fierté peut-être, augmente mon respect et ma sympathie pour vous.

— J’ai plus souffert par l’absence du bonheur que par ce qu’on est convenu d’appeler le malheur même. Une certaine fierté m’a toujours empêché, j’en conviens, de chercher un remède dans la sympathie des autres. Il eût fallu que l’amitié fût venue me chercher, je ne savais pas courir après elle.

— Mais, alors, l’eussiez-vous acceptée ?

— Oh ! certainement, dit M. de Boisguilbault toujours d’un ton froid, mais avec un soupir qui pénétra dans le cœur d’Émile.

— Et maintenant, est-ce qu’il est trop tard ? dit le jeune homme avec un profond sentiment de pitié respectueuse.

— Maintenant… il faudrait pouvoir y croire, reprit le marquis, ou oser la demander… et à qui, d’ailleurs ?

— Et pourquoi donc pas à celui qui vous écoute et vous comprend aujourd’hui ? C’est peut-être le premier depuis bien longtemps !

— Il est vrai !

— Eh bien, méprisez-vous ma jeunesse ? Me jugez-vous incapable d’un sentiment sérieux, et craignez-vous de rajeunir en accordant quelque affection à un enfant ?

— Et si j’allais vous vieillir, Émile ?

— Eh bien, comme, de mon côté, j’essaierai de vous faire revenir sur vos pas, ce sera une lutte avantageuse pour tous deux. J’y gagnerai en sagesse, à coup sûr, et peut-être y trouverez-vous quelque allégement à vos austères ennuis. Croyez en moi, monsieur de Boisguilbault : à mon âge, on ne sait pas feindre ; si j’ose vous offrir ma respectueuse amitié, c’est que je me sens capable d’en remplir les devoirs, et d’apprécier les bienfaits de la vôtre. »

M. de Boisguilbault prit encore la main d’Émile et la serra, cette fois, bien franchement, sans rien répondre.

À la clarté de la lune qui montait dans le firmament, le jeune homme vit une grosse larme briller un instant sur la joue flétrie du vieillard et se perdre dans ses favoris argentés.

Émile avait vaincu ; il en était heureux et fier.

La jeunesse d’aujourd’hui professe un dédain odieux pour la vieillesse, et notre héros, tout au contraire, mettait un légitime orgueil à triompher de la réserve et de la méfiance de cet homme malheureux et respectable.

Il se sentait flatté d’apporter quelque consolation à ce patriarche abandonné, et de réparer envers lui l’oubli ou l’injustice des autres.

Il se promena longtemps avec lui dans son beau parc, et lui fit encore des questions dont l’ingénuité confiante ne déplut point au marquis.

Il s’étonnait, par exemple, que, riche et indépendant de tout lien de famille, M. de Boisguilbault n’eût pas essayé d’aborder la pratique, et de fonder quelque établissement d’association.

« Cela me serait impossible, répondit le vieillard. Je n’ai aucune initiative dans l’esprit et le caractère ; ma paresse est invincible, et de ma vie, je n’ai pu agir sur les autres. J’y serais moins propre que jamais, d’autant plus qu’il ne s’agirait pas seulement d’avoir un plan d’organisation simple et applicable au présent, il faudrait encore des formules religieuses et morales, une prédication de principes et de sentiment.

« Je reconnais la nécessité du sentiment pour convaincre les âmes ; mais ceci n’est pas de mon ressort. Je n’ai pas la faculté de me livrer et de m’épancher, et mon cœur n’a plus assez de vie pour communiquer l’éloquence à ma parole.

« Je crois aussi que le temps n’est pas venu… vous ne le croyez pas, vous ? Eh bien, je ne veux pas vous ôter cette conviction ; vous êtes taillé pour les entreprises difficiles, et puissiez-vous trouver l’occasion d’agir !

« Quant à moi, j’ai des projets pour plus tard… pour après ma mort. Je vous les dirai peut-être quelque jour… Regardez ce beau jardin que j’ai créé… ce n’est pas sans intention… mais je veux vous connaître mieux avant de m’expliquer ; me le pardonnez-vous ?

— Je m’y soumets, et je suis certain d’avance que votre prédilection pour ce paradis terrestre n’est pas une pure manie de propriétaire oisif.

— J’ai pourtant commencé par là. Ma maison m’était devenue antipathique ; rien ne sert la paresse et le dégoût comme l’ordre immuable, c’est pourquoi vous avez vu cette maison si bien entretenue et si bien rangée. Mais je ne tiens à rien de ce qu’elle renferme, et je puis bien vous confier que je n’y ai pas dormi depuis quinze ans.

« Le chalet où nous avons pris le café est ma véritable demeure. Il y a une chambre à coucher et un cabinet de travail que je ne vous ai point ouverts, et où personne n’est entré depuis qu’ils sont construits, pas même Martin.

« Ne parlez de cela à personne, la curiosité m’y poursuivrait peut-être. Elle assiège déjà bien assez le parc le dimanche.

« Les oisifs des environs y restent jusqu’à onze heures du soir, et je n’y rentre que lorsque la fermeture des grilles les force à se retirer.

« Je me lève fort tard le lundi, afin que les ouvriers aient eu le temps de faire disparaître toutes les traces de l’invasion, avant que je les aie vues. Martin veille à cela.

« Ne m’accusez pas de misanthropie, quoique je mérite bien un peu de l’être. Tâchez plutôt d’expliquer cette anomalie d’un homme pénétré de la nécessité de la vie en commun, et cependant forcé par ses instincts de fuir la présence de ses semblables.

« J’appartiens à cette génération d’égoïsme individuel, et ce qui est vice chez elle est maladie chez moi… Il y a des causes à cela… Mais j’aime mieux ne pas m’en rendre compte, afin de ne point avoir à me les rappeler. »

Émile n’osa pas faire de questions directes, quoiqu’il se promît de découvrir peu à peu tous les secrets de M. de Boisguilbault ; ou du moins tous ceux où la famille de Châteaubrun devait se trouver intéressée. Mais il jugea que c’était bien assez de victoires pour un jour, et qu’avant d’obtenir toute confiance, il fallait se faire estimer et chérir, s’il était possible.

Il voulut obtenir seulement de pénétrer dans la bibliothèque ; et le marquis lui promit de la lui ouvrir à leur prochaine entrevue, pour laquelle ils ne prirent cependant pas de jour. M. de Boisguilbault sentant peut-être revenir ses méfiances, voulait voir si Émile reviendrait bientôt de lui-même.