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Calman-Lévy (1p. 51-62).



V.

LA DRIBE.


Grâce aux pentes ardues que dominait Châteaubrun, le jeune homme et son nouveau guide purent bientôt gagner la plaine, sans être retardés par aucun torrent considérable. Mais, en passant très vite auprès d’une petite mare pleine jusqu’aux bords, l’enfant dit en jetant de côté un regard de surprise : « La Font-Margot toute pleine ! Ça veut dire grand dégât dans le pays creux. Nous peinerons à passer la rivière. Dépêchons-nous, Monsieur ! » Et il fit prendre le galop à sa monture, qui, malgré sa mauvaise construction et ses pieds larges et plats, garnis d’une frange de longs poils traînant jusqu’à terre, se dirigeait à travers les aspérités de ce terrain avec une adresse et une sécurité remarquables.

Les vastes plaines de cette région forment de grands plateaux coupés de ravins, qui font de leurs pentes brusques et profondes de véritables montagnes à descendre et à remonter. Après une heure de marche environ, nos voyageurs se trouvèrent en face du vallon de la Gargilesse, et un site enchanteur se déploya devant eux. Le village de Gargilesse, bâti en pain de sucre sur une éminence escarpée, et dominé par sa jolie église et son ancien monastère, semblait surgir du fond des précipices, et, au fond du plus accentué de ces abîmes, l’enfant montrant à Émile de vastes bâtiments tout neufs, et d’une belle apparence : « Tenez, Monsieur, dit-il, voilà les bâtisses à M. Cardonnet. »

C’était la première fois qu’Émile, étudiant en droit à Poitiers, et passant le temps de ses vacances à Paris, pénétrait dans la contrée où son père tentait depuis un an un établissement d’importance. L’aspect de ce lieu lui sembla admirable, et il sut gré à ses parents d’avoir rencontré un site où l’industrie pouvait trouver son compte sans bannir les influences de la poésie.

Il y avait à marcher encore sur le plateau avant d’en atteindre le versant, et d’embrasser d’un seul coup d’œil tous les détails du paysage. À mesure qu’Émile approchait, il y découvrait de nouvelles beautés, et le couvent-château de Gargilesse, planté fièrement sur le roc au-dessus des usines Cardonnet, semblait être là comme une décoration établie à dessein de couronner l’ensemble. Les flancs du ravin, où s’engouffrait rapidement la petite rivière, étaient tapissés d’une végétation robuste, et le jeune homme qui, malgré lui, laissait un peu absorber son attention par les dehors de son nouvel héritage, remarqua avec satisfaction qu’au milieu de l’abatis nécessaire pour l’établir dans une partie aussi ombragée, on avait pourtant épargné de magnifiques vieux arbres, qui faisaient le plus bel ornement de l’habitation.

Cette habitation, située un peu en arrière de l’usine, était commode, élégante, simple dans sa richesse, et des rideaux à la plupart des fenêtres annonçaient qu’elle était déjà occupée. Elle était entourée d’un beau jardin relevé en terrasse le long du torrent, et l’on distinguait de loin les vives couleurs des plantes épanouies qui avaient été substituées comme par enchantement aux souches de saules et aux flaques d’eau sablonneuses dont naguère ces rives étaient bordées. Le cœur du jeune homme battit bien haut, lorsqu’il vit une femme descendre le perron du moderne château, et marcher lentement au milieu de ses fleurs favorites, car c’était sa mère. Il étendit les bras et agita sa casquette pour attirer son attention, mais sans succès. Madame Cardonnet était absorbée par l’examen de ses travaux d’horticulture ; elle n’attendait son fils que dans la soirée.

Sur une plage plus découverte, Émile vit les constructions savantes et compliquées de l’usine, et, au milieu d’un pêle-mêle de matériaux de toutes sortes, remuer une cinquantaine d’ouvriers affairés, les uns sciant des pierres de taille, les autres préparant le mortier, d’autres équarrissant les poutres, d’autres encore chargeant des charrettes traînées par d’énormes chevaux. Comme il fallait, de toute nécessité, descendre au pas le chemin rapide, le petit Charasson put prendre la parole.

« Voilà une mauvaise descente, pas vrai, monsieur ? Tenez bien la guide à votre chevau ! Ça serait bien de besoin que M. Cardonnet fît un chemin pour amener les gens de chez nous à son invention (son usine). Voyez, les belles routes qu’il a faites des autres côtés ! et les jolis ponts ! tout en pierres, oui ! Avant lui, on se mouillait les pattes en été pour passer l’eau, et en hiver on n’y passait mie. C’est un homme que le pays devrait lui baiser la terre où ce qu’il marche.

— Vous n’êtes donc pas comme votre ami Jean qui dit tant de mal de lui ?

— Oh ! le Jean, le Jean ! il ne faut pas faire grande attention à ce qu’il chante. C’est un homme qui a des ennuis, et qui voit tout en mal depuis quelque temps, quoiqu’il ne soit pas méchant homme, au contraire. Mais il n’y a que lui dans le pays qui dise comme ça ; tout le monde est grandement porté pour M. Cardonnet. Il n’est pas chiche, celui-là. Il parle un peu dur, il échine un peu l’ouvrier, mais dame ! il paye, faut voir ! et quand on se crèverait à la peine, si on est bien récompensé, on doit être content, pas vrai, Monsieur ? »

Le jeune homme étouffa un soupir. Il ne partageait pas absolument le système de compensations économiques de M. Sylvain Charasson, et il ne voyait pas bien clairement, quelque envie qu’il eût d’approuver son père, que le salaire pût remplacer la perte de la santé et de la vie.

« Je m’étonne de ne pas le voir sur le dos de ses ouvriers, ajouta naïvement et sans malice le page de Châteaubrun ; car il n’a pas coutume de les laisser beaucoup souffler. Ah dame ! c’est un homme qui s’entend à faire avancer l’ouvrage ! Ce n’est pas comme la mère Janille de chez nous, qui braille toujours, et qui ne laisse rien faire aux autres. Lui n’a pas l’air de se remuer, mais on dirait qu’il fait l’ouvrage avec ses yeux. Quand un ouvrier cause, ou quitte sa pioche pour allumer sa pipe, ou fait tant seulement un petit bout de dormille sur le midi par le grand’chaud : « C’est bien, qu’il dit sans se fâcher ; tu n’es pas à ton aise ici pour fumer ou pour dormir, va-t-en chez-toi, tu seras mieux. » Et c’est dit. Il ne l’emploie pendant huit jours ; et, à la seconde fois, c’est pour un mois, et à la troisième, c’est fini à tout jamais. »

Émile soupira encore : il retrouvait dans ces détails la rigoureuse sévérité de son père ; et il lui fallait se reporter vers le but présumé de ses efforts pour en accepter les moyens.

« Au ! pardine, le voilà bien, s’écria l’enfant en désignant du bras M. Cardonnet, dont la haute taille et les vêtements sombres se dessinaient sur l’autre rive. Il regarde l’eau ; peut-être qu’il craint la dribe, quoiqu’il ait coutume de dire que c’est des bêtises.

— La dribe, c’est donc la crue de l’eau ? demanda Émile, qui commençait à comprendre le mot déribe, dérive.

— Oui, monsieur, c’est comme une trompe (une trombe), qui vient par les grands orages. Mais l’orage est passé, la dribe n’est pas venue ; et je crois bien que le Jean aura mal prophétisé. Stapendant, Monsieur, voyez comme les eaux sont basses ! c’est presque à sec depuis hier et c’est mauvais signe. Passons-vite, ça peut venir d’une minute à l’autre… »

Ils redoublèrent le pas et traversèrent facilement à gué un premier bras du torrent. Mais à un effort que le cheval d’Émile avait fait pour gravir la marge un peu escarpée de la petite île, il avait rompu ses sangles, et il lui fallut mettre pied à terre pour essayer de fixer sa selle. Ce n’était pas facile, et dans sa précipitation à rejoindre ses parents, Émile s’y prit mal ; le nœud qu’il venait de faire coula comme il mettait le pied dans l’étrier, et Charasson fut obligé de couper un bout de la corde qui lui servait de bride pour consolider cette petite réparation. Tout cela prit un certain temps, pendant lequel leur attention fut tout à fait détournée du fléau que Sylvain appréhendait. L’îlot était couvert d’une épaisse saulée qui ne leur permettait pas de voir à dix pas autour d’eux.

Tout à coup un mugissement semblable au roulement prolongé du tonnerre se fit entendre, arrivant de leur côté avec une rapidité extrême. Émile, se trompant sur la cause de ce bruit, regarda le ciel qui était serein au-dessus de sa tête : mais l’enfant devint pâle comme la mort : « La dribe ! s’écria-t-il, la dribe ! sauvons nous, monsieur ! ».

Ils traversèrent l’île au galop ; mais avant qu’ils fussent sortis de la saulée, des flots d’une eau jaunâtre et couverte d’écume, vinrent à leur rencontre, et leurs chevaux en avaient déjà jusqu’au poitrail, lorsqu’ils se trouvèrent en face du torrent gonflé qui se répandait avec fureur sur les terrains environnants.

Émile voulait tenter le passage ; mais son guide s’attachant après lui : « Non, monsieur, non, s’écria-t-il, il est trop tard. Voyez la force du torrent, et les poutres qu’il charrie ! Il n’y a ni homme ni bête qui puisse s’en sauver. Laissons les chevals, Monsieur, laissons les chevals, peut-être qu’ils auront l’esprit d’en sortir ; mais c’est trop risquer pour des chrétiens. Tenez, au diable ! voilà la passerelle emportée ! Faites comme moi, monsieur, faites comme moi, ou vous êtes mort ! »

Et Charasson, qui avait déjà de l’eau jusqu’aux épaules, se mit à grimper lestement sur un arbre. Émile voyant à la fureur du torrent qui grossissait d’un pied à chaque seconde, que le courage allait devenir folie, et songeant à sa mère, se décida à suivre l’exemple du petit paysan.

« Pas celui-là, monsieur, pas celui-là ! cria l’enfant en lui voyant escalader un tremble. C’est trop faible, ça sera emporté comme une paille. Venez auprès de moi, pour l’amour du bon Dieu, attrapez-vous à mon arbre ! »

Émile reconnaissant la justesse des observations de Sylvain, qui, au milieu de son épouvante, ne perdait ni sa présence d’esprit, ni le bon désir de sauver son prochain, courut au vieux chêne que l’enfant tenait embrassé, et parvint bientôt à se placer non loin de lui sur une forte branche, à quelques pieds au-dessus de l’eau. Mais il leur fallut bientôt céder ce poste à l’élément irrité qui montait toujours ; et, montant de leur côté de branche en branche, ils réussirent à s’en préserver.

Lorsque l’inondation eut atteint son dernier degré d’intensité, Émile était placé assez haut sur l’arbre qui lui servait de refuge pour voir ce qui se passait dans la vallée. Il se cachait le plus possible dans le feuillage pour n’être pas reconnu de l’habitation, et faisait taire Sylvain qui voulait appeler au secours ; car il craignait de mettre ses parents, et surtout sa mère, dans des transes mortelles, s’ils eussent été avertis de sa présence et de sa situation. Il put apercevoir son père qui, examinant toujours les effets de la dribe, se retirait lentement à mesure que l’eau montait dans son jardin et envahissait toute l’usine. Il semblait céder à regret la place à ce fléau qu’il avait méprisé et qu’il affectait de mépriser encore. Enfin, on le vit distinctement aux fenêtres de sa maison avec madame Cardonnet, tandis que les ouvriers épars s’étaient enfuis sur la hauteur, abandonnant leurs vestes et les instruments de leur travail dans la vase. Quelques-uns, surpris par ce déluge aux premiers étages de l’usine, étaient montés à la hâte sur les toits, et si les plus avisés se réjouissaient intérieurement de gagner à ce désastre la prolongation de leurs travaux lucratifs, la plupart s’abandonnaient à un sentiment naturel de consternation en voyant le résultat de leurs fatigues perdu ou compromis.

Les pierres, les murs fraîchement crépis, les solives récemment taillées, tout ce qui n’offrait pas une grande résistance flottait au hasard au milieu des tourbillons d’écume ; les ponts à peine terminés s’écroulaient séparés des chaussées encore fraîches qui ne pouvaient plus les soutenir ; le jardin était à moitié envahi, et l’on voyait les vitrages de la serre, les caisses de fleurs et les brouettes de jardinier voguer rapidement et fuir à travers les arbres.

Tout à coup on entendit de grands cris dans l’usine. Un énorme train de bois de construction avait été poussé avec violence contre les œuvres vives de la machine principale, et le bâtiment, violemment ébranlé, semblait prêt à s’engloutir. Il y avait au moins douze personnes, tant hommes que femmes et enfants, sur le faîte. Tous criaient et pleuraient. Émile sentit une sueur froide le gagner. Indifférent aux périls qu’il courait lui-même si le chêne venait à être déraciné, il s’effrayait du destin de ces familles qu’il voyait s’agiter dans la détresse. Il fut au moment de se précipiter dans l’eau pour voler à leur secours ; mais il entendit la voix puissante de son père qui leur criait de son perron, à l’aide d’un porte-voix : « Ne bougez pas ; le radeau s’achève ; il n’y a pas de danger où vous êtes. » Tel était l’ascendant du maître, que l’on se tint tranquille, et qu’Émile le subit lui-même instinctivement.

De l’autre côté de l’île, c’était bien un autre spectacle de désolation. Les villageois couraient après leurs bestiaux, les femmes après leurs enfants. Des cris perçants portèrent surtout l’inquiétude d’Émile vers un point que la végétation lui cachait ; mais bientôt il vit paraître vers le rivage opposé un homme vigoureux qui emportait un enfant à la nage. Le courant était moins fort de ce côté qu’en face de l’usine, et néanmoins le nageur luttait avec une peine incroyable, et plusieurs fois la vague le couvrit entièrement.

« J’irai à son aide, j’irai ! s’écria Émile ému jusqu’aux larmes, et prêt encore une fois à s’élancer de l’arbre.

— Non, monsieur, non ! cria Charasson en le retenant. Voyez, le voilà qui sort du courant, il est sauvé ; il ne nage plus, il marche dans la vase. Pauvre homme, a-t-il eu de la peine ! Mais l’enfant n’est pas mort, il pleure, il crie comme un petit loup-garou. Pauvre innocent, va ! ne crie donc plus, te voilà sauvé ! Et tiens, avisez donc, le diable me tortille si ce n’est pas le vieux Jean qui l’a tiré de l’eau ! Oui, monsieur, oui, c’est le Jean ! En voilà un de courage ! Ah ! voyez à présent comme le père le remercie, comme la mère lui embrasse les jambes, et pourtant elles ne sont guère propres, ses pauvres jambes ! Ah ! monsieur, le Jean est d’un grand cœur, et il n’y en a pas un pareil dans le monde. S’il nous savait là, il viendrait nous en retirer, vrai ! J’ai envie de l’appeler.

— Gardez-vous-en bien. Nous sommes en sûreté, et lui s’exposerait encore. Oui, je vois que c’est un digne homme. Est-il le parent de cet enfant et de ces gens-là ?

— Non, monsieur, non. C’est les Michaud, c’est des gens et un enfant qui ne lui sont de rien ni à moi non plus : mais quand il y a du malheur quelque part, on peut bien être sûr de voir arriver Jean, et là où personne n’oserait se risquer il y court, lui, quand même il n’y a rien de rien, pas même un verre de vin à y gagner. Le bon Dieu sait bien pourtant qu’il ne fait pas bon dans ce pays-ci pour Jean, et que ce n’est guère sa place.

— Court-il donc quelque autre danger à Gargilesse que celui de se noyer comme tout le monde ? »

Sylvain ne répondit pas, et parut se reprocher d’en avoir trop dit.

« Voilà l’eau qui baisse un peu, dit-il pour détourner l’attention d’Émile ; dans une couple d’heures, nous pourrons peut-être repasser par où nous sommes venus ; car du côté de M. Cardonnet, il y en a pour six heures au moins. »

Cette perspective n’était pas très riante ; néanmoins Émile, qui ne voulait à aucun prix effrayer ses parents, s’y résigna de son mieux. Mais un accident nouveau le fit changer de résolution avant qu’une demi-heure se fût écoulée. L’eau se retirait assez vite des points extrêmes qu’elle avait envahis ; et de l’autre côté du lac qu’elle avait formé entre lui et la demeure de son père, il vit passer deux chevaux, l’un entièrement nu, l’autre sellé et bridé, que des ouvriers conduisaient vers l’habitation.

« Nos bêtes, monsieur, dit Sylvain Charasson ; oui, Dieu me bénisse, nos deux bêtes qui se sont sauvées ! Ma pauvre jument, je la croyais bien dans la Creuse à cette heure ! Ah ! M. Antoine sera-t-il content, quand je lui ramènerai sa Lanterne ! Elle aura bien gagné son avoine, et peut-être que Janille ne lui refusera pas un picotin. Et votre noire, monsieur, vous voilà pas fâché de la voir sur terre ? Il paraît qu’elle sait nager itout ? »

Émile s’avisa rapidement de ce qui allait arriver. M. Cardonnet ne connaissait pas son cheval, à la vérité, puisqu’il l’avait acheté en route ; mais on ouvrirait la valise, on ne tarderait pas à reconnaître qu’elle lui appartenait, et la première pensée serait qu’il avait péri. Il se décida bien vite à se faire voir, et, après beaucoup d’efforts pour élever sa voix au-dessus de celle du torrent, qui n’était guère apaisée, il réussit à faire savoir aux personnes réfugiées sur le toit de l’usine qu’il était là, et qu’il était urgent d’en informer M. et madame Cardonnet. La nouvelle passa de bouche en bouche par les divers points de refuge aussi vite qu’il put le désirer, et bientôt il vit sa mère à la fenêtre, agitant son mouchoir, et son père monté en personne sur un radeau avec deux hommes vigoureux qui se hasardaient vers le courant avec résolution. Émile réussit à les en détourner, leur criant, non sans beaucoup de paroles perdues et maintes fois répétées, qu’il était en sûreté, qu’il fallait attendre encore pour venir à lui, et que le plus pressé était de délivrer les ouvriers prisonniers dans l’usine. Tout se fit comme il le souhaitait, et quand il n’y eut plus à trembler pour personne, il descendit de l’arbre, se mit à l’eau jusqu’à la ceinture, et s’avança à la rencontre du radeau, soulevant dans ses bras le petit Charasson et l’aidant à ne pas perdre pied. Trois heures après le passage de la trombe, Émile et son guide étaient auprès d’un bon feu, madame Cardonnet couvrait son fils de caresses et de larmes, et le page de Châteaubrun, choyé comme lui-même, racontait avec emphase le péril qu’ils avaient surmonté.

Émile adorait sa mère. C’était encore la plus ardente affection de sa vie. Il ne l’avait pas vue depuis l’époque des vacances, qu’ils avaient passées ensemble à Paris, loin de la contrainte assidue et sèchement réprimandeuse de leur commun maître, M. Cardonnet. Tous deux souffraient du joug qui pesait sur eux, et s’entendaient sur ce point sans jamais se l’être avoué. Douce, aimante et faible, madame Cardonnet sentait que son fils avait dans l’esprit une bonne partie de l’énergie et de la fermeté de son époux, avec un cœur généreux et sensible qui lui préparait de grands chagrins, lorsque ces deux caractères fortement trempés viendraient à se heurter sur les points où leurs sentiments différeraient. Aussi, avait-elle dévoré tous les chagrins de sa vie, attentive à n’en jamais rien révéler à ce fils, qui était son unique bonheur et sa plus chère consolation. Sans être bien pénétrée du droit que son mari avait de la froisser et de l’opprimer sans relâche, elle avait toujours paru accepter sa situation comme une loi de la nature et un précepte religieux. L’obéissance passive, prêchée ainsi d’exemple, était donc devenue une habitude d’instinct chez le jeune Émile, et s’il en eût été autrement, il y avait déjà longtemps que le raisonnement l’eût conduit à s’y soustraire. Mais en voyant tout plier au moindre signe de la volonté paternelle, et sa mère la première, il n’avait pas encore songé que cela pût et dût être autrement. Cependant le poids de l’atmosphère despotique où il avait vécu, l’avait, dès son enfance, porté à une sorte de mélancolie et de souffrance sans nom, dont il lui arrivait rarement de rechercher la cause. Il est dans la loi de nature que les enfants prennent le contre-pied des leçons qui les froissent ; aussi Émile avait-il, de bonne heure, reçu des faits extérieurs une impulsion tout opposée à celle que son père eût voulu lui donner.

Les conséquences de cet antagonisme naturel et inévitable seront suffisamment développées par les faits de cette histoire, sans qu’il soit nécessaire de les expliquer ici.

Après avoir donné à sa mère le temps de se remettre un peu des émotions qu’elle avait éprouvées, Émile suivit son père, qui l’appelait pour venir constater les effets du désastre. M. Cardonnet montrait un calme au-dessus de tous les revers, et quelque contrariété qu’il pût éprouver, il n’en témoignait rien. Il passa en silence au milieu d’une haie de paysans qui étaient venus satisfaire leur curiosité et se donner le spectacle de son malheur, les uns avec indifférence, quelques autres avec un intérêt sincère, la plupart avec cette satisfaction non avouée mais irrésistible que le pauvre refoule prudemment, mais qu’il éprouve à coup sûr, lorsqu’il voit la colère des éléments frapper également sur le riche et sur lui. Tous ces villageois avaient perdu quelque chose à l’inondation, l’un une petite récolte de foin, l’autre un coin de potager, un troisième une brebis, quelques poules ou un tas de fagots ; pertes bien minces en réalité, mais aussi graves peut-être relativement que celles du riche industriel. Cependant, lorsqu’ils virent le désordre de cette belle propriété naguère florissante, ils ne purent se défendre d’un mouvement de consternation, comme si la richesse avait quelque chose de respectable en soi-même, en dépit de la jalousie qu’elle excite.

M. Cardonnet n’attendit pas que l’eau fût complètement retirée pour faire reprendre le travail. Il envoya courir dans les prairies environnantes à la recherche des matériaux emportés par le courant. Il arma ses hommes de pelles et de pioches pour déblayer la vase et les foins entraînés qui obstruaient les abords de l’usine, et quand on put y pénétrer, il y entra le premier, afin de n’avoir point à s’émouvoir en pure perte des exagérations inspirées aux témoins par la première surprise.