Le Pèlerin de Sainte Anne/Tome II/La noce

XXIX.

LA NOCE.


Neuf mois environ se sont écoulés. L’hiver est venu et s’est enfui avec ses tourbillons de neige et ses vents de nord-est ; avec ses cieux saturés de lumière et ses clairs de lune incomparables ; avec ses fêtes et ses travaux. L’été chante et rayonne sur nos rives. Les portes et les fenêtres de la maison du pupille, longtemps solitaire et déserte, s’ouvrent au soleil et à la brise. Une agréable odeur de chaux et de bois lavé s’exhale des murs et des cloisons. Les contrevents ont été de nouveau peints en rouge. Le toit semble se relever plus fier au milieu des grands peupliers.

La fenaison est finie. Les granges sont remplies jusqu’au faîte, car les prairies ont bien rendu. Les habitants se reposent en attendant la récolte. Le grain n’est pas assez mûr encore pour être coupé.

C’est le temps des mariages à la campagne. On écoute avec curiosité, le dimanche, les bans nouveaux. L’on est toujours surpris, car tels qui devaient publier, n’en font rien, et tels autres que l’on ne soupçonnait point de penser au mariage, révèlent tout à coup leurs promesses d’éternel amour. Mais nul ne fut surpris, à Lotbinière, d’entendre la publication de Joseph Letellier et de Noémie Bélanger. On savait que le pèlerin et la jeune fille s’aimaient depuis longtemps. Quelques-uns affirmaient même que leur attachement datait de l’enfance, et qu’ils avaient commencé de s’aimer à l’école. Et les commères réunies à la porte de l’église et dans la salle publique, l’automne dernier, ne se trompaient point en prédisant leur mariage. Le dimanche qu’ils publièrent, ils vinrent à la messe ensemble. C’était la coutume alors. Le garçon d’honneur, assis sur le petit siège de la calèche, en avant, les menait lui-même.

Aujourd’hui, quand on est sur le point de se marier, l’on semble avoir honte et l’on se cache ; c’est que l’on ne comprend plus la grandeur et la beauté du sacrement.

Le lundi soir, veille du mariage, la plupart des invités, les jeunes gens surtout, vinrent fêter la mariée. Le prétendu arriva d’abord avec son garçon d’honneur. Il demeurait chez le subrogé tuteur, Gabriel Laliberté. Noémie, rougissante de plaisir, sortit pour le recevoir. Tour à tour les autres survinrent, chaque cavalier conduisant sa blonde. La veillée fut agréable et peu longue. Picounoc avait été invité aux noces, mais descendu à Québec, quelques jours auparavant, il n’était pas encore de retour. Il avait, ainsi que l’ex-élève, passé l’hiver dans les chantiers, et tous deux étaient revenus de bon printemps pour n’y plus retourner.

Voici le jour du mariage ! Le soleil se lève radieux comme s’il voulait être de la fête. Il y a chez Bélanger et dans le voisinage un va et vient extraordinaire. Tout le monde est debout avec le jour. Les chevaux s’attellent ; les voitures arrivent chez le père de la mariée. Les convives sont nombreux.

Noémie, attend anxieuse et palpitante le nouvel époux. Elle est pâle, et la pensée de l’engagement solennel qu’elle va prendre met un rayon de tristesse dans son œil noir.

Joseph arrive. Noémie lui tend la main. Il l’embrasse.

Bélanger va, joyeux, au devant des convives, et dit une bonne parole à chacun. Madame Bélanger est triste, et l’idée de se séparer de son enfant lui déchire le cœur.

— Allons ! tout le monde est-il prêt ? En route ! en route ! crie Gabriel Laliberté, qui sert de père à Joseph.

— Oui ! oui ! répond-on de toute part. En route ! vive les noces !

La mariée embrasse sa mère en pleurs ; elle embrasse aussi les autres femmes qui restent à la maison pour préparer le dîner ; puis elle monte avec son père dans la dernière voiture. Le marié, accompagné de celui qui représente son père, et conduit par son garçon d’honneur, part le premier.

L’ex-élève part le second : il est le suivant. La suivante est Emmélie !

En partant il crie : Procedamus in pace !

— Qu’est-ce que cela veut dire ? lui demande sa compagne, en riant.

— Cela veut dire que je t’aime !

Et les voitures s’éloignent d’un train rapide.

— Nous n’avons pas de temps à perdre, dit l’une des femmes restées à la maison pour dresser la table.

— Ils ne reviendront pas avant midi, répond une autre. Il faut qu’ils aillent faire visite aux voisins.

— Ils n’auront toujours pas la peine d’arrêter chez Asselin.

— Pauvre Asselin ! s’il n’avait pas eu une femme aussi méchante, il serait probablement encore sur sa terre, et au milieu de nous.

C’était madame Bélanger qui faisait cette remarque.

— Savez-vous où il est maintenant ? demande la Chenard.

— Il est gagné les hauts.

— La femme a une grande influence sur le mari, dit la mère Lozet. Quand elle est bonne, le mari ne peut pas rester méchant ; mais quand elle est méchante, le mari ne peut guère demeurer bon.

— Avec cela qu’il avait des dispositions ! repart, d’un ton sec, la José-Antoine.

— Vous voyez ce que c’est, continue la mère Lozet. Il voulait avoir du bien qui ne lui appartenait pas, et il perd le sien.

— Il a vendu sa terre.

— Oui, mais pour avoir de l’argent comptant, il s’est vu obligé de la vendre à moitié prix.

— Il ne pouvait plus demeurer ici. Le mépris de ses concitoyens l’accablait, et la vie lui serait devenue insupportable, dit madame Bélanger.

— Et sa femme n’osait plus sortir : personne ne la voyait, reprit la mère Chenard.

— La malheureuse ! elle doit beaucoup à la générosité du pèlerin !

— Ses projets criminels se sont tournés contre elle-même.

— Elle s’est prise dans les piéges qu’elle tendait aux autres.

— La main de Dieu se voit dans tout cela.

Les femmes jasaient depuis deux heures, quand un des gamins du voisinage entra, s’écriant : Voilà les gens des noces ! Voilà les gens des noces ! Elles sortirent. Une longue file de voitures montait la route grand train. Un nuage de poussière s’élevait sous les pieds des chevaux et les roues des calèches. Le soleil était chaud et la brise légère. Les oiseaux voltigeaient dans les arbrisseaux qui bordaient le chemin, et paraissaient plus gais que de coutume. Ils saluaient, de leurs voix harmonieuses, les nouveaux époux.

En tête du cortège, Joseph et Noémie, conduits par leur garçon d’honneur, éblouis en quelque sorte par l’éclat de leur félicité, se regardent, se sourient, et ne trouvent plus de paroles assez expressives pour dire l’ivresse de leur âme. L’ex-élève et la blonde Emmélie, les suivants, ne sont guère moins heureux, car ils ont pour eux l’espérance avec l’amour. M. Bélanger et le subrogé tuteur ferment le cortége.

On ne se rend pas de suite chez Bélanger, car il faut arrêter voir les voisins. À chaque endroit l’on danse, l’on prend un coup et une bouchée. Ce sont toujours les mariés qui ouvrent la danse avec leurs suivants. Le garçon d’honneur voit à ce que les exigences de la coutume soient satisfaites.

Quand on arrive à la demeure de la mariée, la gaieté est devenue bruyante déjà, et le plaisir déborde comme un torrent. On entend de toutes parts des cris joyeux, des reparties drôles, des chants allègres. Les jeunes époux entrent et vont embrasser madame Bélanger, qui ne pleure plus, mais qui est toute rayonnante. Et alors, chacun à son tour donne à la jolie mariée le baiser de l’amitié.

Bélanger a défait les cloisons de sa maison, pour agrandir la salle. On s’assied et l’on cause pendant que les jeunes gens vont dételer les chevaux. Les joueurs de violon accordent leurs instruments, et passent sur l’archet la résine qui va lui faire mordre les cordes vibrantes. La chanterelle pousse des cris de folle joie, pendant que la grosse corde d’argent gronde sourdement.

En attendant le dîner l’on danse reels et cotillons, gigues simples et gigues voleuses. Quelques vieillards, pour donner des leçons d’élégance à la nouvelle génération, dansent des menuets gracieux. Puis les tables se dressent. L’on met, sur des chevalets d’occasion, des planches longues que l’on recouvre de nappes blanches. Le garçon d’honneur conduit à la première place les jeunes époux. Il fait asseoir à leur droite les suivants, à leur gauche, le père de Noémie et le subrogé tuteur. Il place ensuite les invités, les plus vieux les premiers. Chacun trouve qu’il s’acquitte de sa tâche avec beaucoup de tact et de zèle. La plupart des jeunes gens sont réunis à la seconde table. Bien des vieillards qui aiment encore le badinage, regardent d’un œil d’envie cette tablée joviale et brouillonne.

Pendant que l’on fait main basse sur les rôtis et les sauces, sur les pâtés cuits dans les plats de fer et les tartes constellées de fleurs en pâte, Picounoc entre.

— Bonne appétit ! nasille-t-il… Gardez-moi une pointe de tarte toujours !

Le rire fut général.

— Bonjour ! Picounoc, dit le pèlerin.

— Unde et quo ? demande l’ex-élève.

— Viens saluer les mariés ! dit le garçon d’honneur.

Picounoc s’avance, et serre la main à son ancien camarade de chantier.

— Embrasse ma femme, dit Joseph, je te le permets. Je ne suis pas jaloux.

Un éclair de feu passa dans la prunelle de Picounoc : tout le monde ne le vit pas. Une angoisse serra son âme : personne ne s’en aperçut. Il déposa sur les lèvres de Noémie un baiser qu’il eût voulu rendre éternel.

Le garçon d’honneur le conduit à la table des jeunes gens.

— Es-tu venu à pieds ? dit Joseph.

— À pieds comme un chien, depuis Saint Antoine.

— Sicut canis, repart l’ex-élève.

— Quelles nouvelles à Québec ? demande Bélanger.

— Pas grand’chose. J’ai vu le maître d’école…

— Tu as vu le maître d’école ?

— Oui, vu ce qui s’appelle vu !

— Est-il bien malade ?

— Il s’est fait amputer le pied.

— Il s’en ira rien que sur une jambe, réplique l’un des convives.

— In unâ jambâ ! traduit l’ex-élève.

— J’ai aussi vu le charlatan, continue Picounoc.

— Oui ?

— Le charlatan et le maître d’école sont encore en prison. Il paraît que c’est drôle de les entendre causer parfois.

— Les misérables ! murmure le marié.

— Le charlatan va-t-il en revenir ? demande un vieillard.

— Oui, mais il est difforme. Il va être drôle à voir.

— Mirabile visu ! dit l’ex-élève !

— Leur procès est-il fait ? demande Laliberté.

— Oui ! Ils sont condamnés à cinq ans de pénitencier.

— C’est la peine qu’ils avaient fait porter contre toi, Joseph, dit-il au marié.

— C’est ainsi, observe la mère Lozet, que le bon Dieu déjoue souvent les projets des méchants, et tourne contre eux-mêmes leurs armes dangereuses.

— Et quand il semble ne pas les apercevoir, et les laisser triompher, c’est qu’il attend la mort du coupable. Il a toute l’éternité pour punir le crime et récompenser la vertu !

— Ceux qui sont persécutés ne doivent pas se plaindre, parce que Dieu leur a promis la gloire un jour.

— Et les autres brigands ? Robert, Charlot ?

— Ils sont disparus.

— Comment se porte la mère Labourique ? demande l’ex-élève.

— Pas joyeuse, pas riche, pas belle non plus, répond Picounoc.

— Et la Louise ?

— Dito !

— Si nous chantions maintenant ? personne ne mange plus, hasarde un vieux qui a bien hâte d’en remontrer aux jeunes, et de moduler son couplet de circonstance.

— C’est le marié qui commence ! Allons ! Joseph, une chanson !…

Sans se faire prier, le nouvel époux entonne le refrain qu’il a appris exprès pour le jour de son mariage. Tous font chorus. La chanson est trouvée admirable. La mariée à son tour redit son bonheur, d’une voix douce et tremblante, dans une chanson plutôt mélancolique que joyeuse.

Alors on invite le suivant. L’original, se lève et entonne le Magnificat.

— Attends à dimanche ! dit un drôle.

— C’est bien, répond l’ex-élève, je m’assieds à sa droite. Il montre la mariée. Sede a dextris suis !

Alors les vieux ont leur tour, et les chants du temps passé reviennent tous. Ils se dressent en quelque sorte en face des chants d’aujourd’hui ; et c’est une lutte plaisante, pleine d’intérêt et d’harmonie, entre la vieillesse et la jeunesse, entre la poésie d’autrefois et celle de maintenant. Les chansons d’amour, les légendes rimées, les refrains égrillards les couplets sarcastiques, tout cela monte, baisse, se croise, se mêle, s’enchevêtre, avec une verve, un charme, un entrain merveilleux.

Parmi les convives est une charmante enfant, c’est Marie-Louise. Elle est assise près de sa mère adoptive, madame Lepage. Elle est en vacances. Elle n’a pas encore passé une année au pensionnat, et déjà l’on voit dans son maintien, son langage et ses manières, les fruits des sages conseils et de la haute éducation que donnent, avec tant de dévouement, les femmes incomparables de nos couvents.

Après le dîner les uns sortent et se promènent sous les arbres du jardin, pendant que les autres dansent avec une ardeur nouvelle. Les joueurs de violon se succèdent tour-à-tour. Plusieurs des vieillards jouent aux cartes. L’honneur de battre ses adversaires est un aiguillon assez piquant, et l’on ne met point d’enjeu. Quelques-unes des femmes causent dans la cuisine.

— Cette pauvre Geneviève ! reviendra-t-elle jamais à la raison ? dit la mère Lozet.

— Elle est mieux, répond madame Lepage. Il y a espoir.

— Elle a été bien punie de ses fautes, la pauvre fille ! dit la mère Blais.

— C’est que le bon Dieu l’aime encore. Il ne punit pas, dans l’autre vie, ceux qu’il condamne à l’expiation ici-bas, répond la mère Lozet.

— C’est consolant pour ceux qui souffrent avec soumission, dit Madame Bélanger.

La noce doit durer deux jours au moins. Il faut aller chez Laliberté qui n’entend pas avoir fait pour rien ses préparatifs.

Cependant cavaliers et blondes se rencontrent partout, et font des broches à faire regretter de n’être plus jeunes les anciens qui les voient.

Le pèlerin et Noémie, assis dans la fenêtre, se tiennent par la main et gazouillent avec tendresse.

Picounoc, seul à l’écart, les dévore des yeux. Il est jaloux.

L’ex-élève et Emmélie sortent du jardin et viennent s’arrêter près de la fenêtre où sont les mariés.

Joseph et Noémie ne les voient point.

— Nous sommes donc l’un à l’autre pour jamais ! dit Joseph.

Noémie sourit. Un soupir de bonheur soulève sa chaste poitrine.

— Es-tu heureuse ? continue-t-il.

— Je voudrais vivre longtemps ! longtemps !

Joseph sourit à son tour.

— Tu m’aimes donc bien ? dit-il.

— Si je t’aime !…

— M’aimeras-tu toujours ?…

— Toujours ! toujours ! toujours !

— In saecula seculorum. Amen ! dit en riant l’ex-élève.


FIN.