Le Mythe de la femme et du serpent/Chapitre V


CHAPITRE V


La tragédie commence, car c’est bien à un drame tragique, prélude de la grande tragédie humaine, que nous avons affaire dans tout ce qui suit maintenant. L’importante personnalité des acteurs de la légende imprime à la passion qui se trouve mise en jeu une allure réellement pathétique ; le crime qui se consomme a le caractère de la fatalité ; l’ironie intervient, et, vu la puissance de celui qui la manie, elle est terrible, et la fin de toute l’action étant la mort, le châtiment suprême des coupables, la terreur et certes aussi la pitié tiennent l’âme captive sous le coup d’une profonde émotion.

Soudain se présente le serpent, ha nachasch[1], l’Arezura du Vendidad, le jaloux[2], l’envieux d’Elohim ou d’Ahuramazda. Qu’il sortit de l’Erèbe comme un Narcisse[3], beau à croquer, je ne saurais l’assurer, mais il est certain qu’il plut à Ève et qu’il enivra ses sens comme il en arriva à Coré, la vierge Perséphone, au moment où elle fut enlevée par Pluton. Il semble aussi que le reptile s’identifie avec l’arbre du bien et du mal. L’image n’a rien que de conforme au rôle du serpent. Le Vendidad, dans un des fragments que les Irâniens avaient conservés du mythe premier, le Vendidad connaît aussi le serpent, et ce serpent, raoidhita, plein de mort ou de venin, pouru mahrko, est une création d’Ahriman[4]. Cependant, sous une autre forme, la légende parsie nous présente l’aiguillon, açtra, et la lance, çufra, qui, également destinés à porter le trouble dans la nature et à l’engrosser, sont donnés aux premiers humains par Ahuramazda[5]. La terre, zâo, la mère par excellence, représente la femme qui reçoit de cette fonction les noms d’Ève, de Pandore, etc.[6], possédant et donnant la vie telle quelle, bonne et mauvaise. De là vient que, dans les idées aryennes, la femme est le champ, kshétra[7], de l’homme, et le terme est synonyme d’épouse. « Yima (l’Adam irânien) fendit le premier cette terre avec sa lance d’or (comme Osiris avec la charrue)[8] ; il la perça avec l’aiguillon, la mère des animaux et des hommes : hô imam zâm aiwisvat çuvairya zaranaênya avi dem çifat açtraya… berethri paçvãmca mashyânâm ca[9] ». Boccace et Rabelais n’auraient pas usé de tant de voiles[10], mais ils racontaient « pour exciter le monde à rire », et le mythe est sérieux comme un sphinx.

Cependant Ève, qui sentait sans doute ce qui depuis n’a pas cessé de se vérifier, « qu’on peut tout supporter ; excepté une suite continue de beaux jours[11] » ; Ève regarde le serpent comme Alibech regardait « il diavolo », et ses sens troublés par le beau démon, qui est issu de mauvais parents, dit Simonide[12], la jettent en proie à une telle passion qu’elle en éprouve des hallucinations où, comme nous l’avons déjà expliqué il y a bien des années[13], elle fait parler la bête. Ce n’était pas pour se faire dire, comme les Romains, par le bœuf qui leur parla pendant la seconde guerre punique : « Prends garde à toi[14] ! », et la pauvre femme ne pouvait pas non plus savoir aussi bien qu’une autre que le démon s’enfuirait en lui résistant, car il n’y avait pas de précédent, n’y ayant pas eu encore d’autre femme. Ainsi, Ève, séduite, enivrée, croit entendre le serpent lui demander : « Elohim a-t-il effectivement dit : ne mangez d’aucun arbre de ce jardin » ? Et elle de lui répondre : « Nous pouvons manger du fruit des arbres du jardin ; quant au fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Elohim a dit : « N’en mangez pas, n’y touchez pas, vous pourriez en mourir, themuthûn ». Ainsi, au mode positif : tu mourras, thamôth[15], la femme, sous l’empire de la passion, substitue le mode infléchi du conditionnel, c’est-à-dire une négation in nuce du crime qui l’attire, et avec satisfaction, cela va de soi, elle entend le serpent lui prophétiser : « Vous n’en mourrez pas. Mais Elohim sait qu’aussitôt que vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront ; vous serez comme Elohim, ke elohim, connaissant, le bien et le mal. »

On peut saisir ici la raison du mythe si répandu dans l’antiquité qui douait le serpent du don d’une prophétie toujours fallacieuse et menteuse, et attirait au prophète par excellence, Pythios, la qualification de loxias, d’obliquant. La vérité est que tout prophète philippise comme le serpent de Delphes, qu’il rend, comme le serpent du paradis, des oracles intéressés, et que, dupe et victime comme Ève, l’homme ne cesse d’ajouter foi aux paroles ambiguës du séducteur. Comment lui échapper d’ailleurs ? Ne tient-il pas, comme l’Edda le dit de Jörmungandr, le serpent de Midgard, Midgardsormr, le monde enserré dans ses plis[16] ? N’en est-il pas le génie qui dispense la vie et la mort, qui en porte la source dans son propre corps ? Ève mangea donc du fruit défendu, et en même temps, le mouvement de la chair ayant aussi saisi Adam, celui-ci mangea ce que la femme lui offrit[17]. Le Bundehesh indique également cette simultanéité d’action, et ce qui peut paraître singulier, Kotzebue, dans son voyage autour du monde, vit ce moment critique plastiquement représenté chez des insulaires, au milieu de l’Océan Pacifique. La scène montrait l’homme saisissant le fruit concurremment avec la femme[18]. Toutefois, il se peut que cette représentation fût due au passage de quelque missionnaire aux îles Sandwich[19].

Si maintenant nous cherchons notre mythe, pour établir son universalité, dans d’autres documents, primitifs quant au fond de leur contenu, nous le rencontrons d’abord, passablement embrouillé il faut le dire, dans les deux Eddas, dans la Vôluspâ et dans la Gylfaginning. Mais ce ne sont pas Asc et Embla, les premiers êtres humains, impuissants et abandonnés du sort, litt magandi, orlöglausa[20], qui sont présentés comme acteurs dans le drame fatal ; l’événement s’accomplit par des êtres de race divine, par des Ases. L’immortelle Idhunn demeurait avec Bragi, le premier des skaldes ou inspirés, à Asgard, dans le Midhgard, le milieu du monde, le paradis, en un état de parfaite innocence. Les dieux avaient confié à sa garde les pommes de l’immortalité ; mais le blasphémateur, le fauteur de tout mal, l’infâme Loki, la séduisit avec d’autres pommes qu’il avait découvertes, disait-il, dans un bois. Elle l’y suivit pour comparer ses pommes, epli sin, avec celles du rusé et beau trompeur, la honte des dieux et des hommes, ok vömm allra godha ok manna ; mal lui en prit, car soudain elle se sentit enlevée par un géant, et le bonheur ne fut plus à Asgard[21].

Dans le Rig-Véda, la première partie du récit biblique n’est plus guère reconnaissable dans le mythe Kriçânu et de Çyena[22]. Mais il y a une scène, relatée par le 164e hymne du premier mandala, qui rappelle vivement par ses jumeaux primordiaux mangeant, l’un le doux fruit du figuier, qui a nom pippala, tandis que l’autre se borne à regarder, la scène correspondante du document biblique[23]. Et, ce qui est plus intéressant encore, c’est la reprise, dirait-on, dans le 10e mandala du récit mosaïque, au moment où la femme étant gagnée par le serpent fait son possible pour s’assurer la complicité de l’homme. Dans la Genèse, cette coopération va de soi ; Ève n’a qu’à s’offrir à Adam pour que, autre Kriçânu, l’homme lui fasse selon son désir ; mais Yama, l’Adam védique, travaillé déjà par l’esprit brahmanique, qui a évidemment présidé à la rédaction définitive du mantra que nous allons citer, Yama n’est pas de facile composition pour Yamî, l’Ève védique. En vain celle-ci lui dit : Les dieux désirent de toi, qui es l’unique mortel, un descendant, uçanti ghâ te amritâsa etad ekasya cit tyajasam martyasya ; en vain l’assure-t-elle que Tvashta et Savitri les ont destinés dès le sein de leur mère aux fonctions d’époux et d’épouse, garbhe nu nau janitâ dampati kar devas Tvashtâ Savitâ. Qui a connu, lui répond-il, son premier jour ? Ko asya veda prathamasyâhnah ? C’est l’amour, lui réplique Yamî, qui me pousse vers Yama, Yasmasya mâ Yamyam kâma âgant. Peu galamment, il lui répond : Va-t-en vite, yâhi tuyam, et satisfais-toi avec un autre que moi, anyêna mad, etc. Elle insiste encore : Que Yamî, dit-elle, trouve un conjoint dans Yama, Yamir Yamasya bibhriyâd ajâmi. Puis, après un nouveau refus, elle continue intrépidement : Unis ton corps au mien, tanva me tanvam sam piprigdhi. Alors Yama, poussé à bout, dit le mot de sa résistance en s’écriant : Je n’unirai point mon corps au tien ; il est dit pécheur celui qui épouse sa sœur ; na vâ u ta tanvâ tanvam sam papricyâm ; pâpam âhur yah svasâram nigachât. Ton frère, ma toute belle, ne veut pas de toi, na te bkrâtâ subhage vashty etat[24].

Voilà le brahmane, le gardien des mœurs publiques, le législateur d’une société déjà parfaitement policée, qui parle[25]) ; l’homme de nature, l’Adam né du sol, ne s’avise pas de cet argument, et pourtant il avait dit à Ève, son enfant : Tu es un os de mes os, la chair de ma chair, chetzem mechetzamai ou baschar mibeschari[26]. Mais il en avait conclu que sa fille était sa femme. Et en effet, l’inceste n’a rien qui scandalise l’homme de nature et les peuples naïfs. Il était la règle dans les commencements de la société humaine[27]. Homère nous le montre établi déjà dans les temps mythiques, et Euripide le constate chez tous les barbares. « Toute la race barbare, dit-il, unit le père à la fille et le fils à la mère, la sœur à son frère, τοιοῦτον πᾶν τὸ βάρϐαρον γένος· πατήρ τε θυγατρὶ παῖς τε μητρὶ μίγνυται.[28]. Et il en est ainsi encore aujourd’hui[29]. » Aussi suffit-il du cri d’indignation de Yama pour nous permettre d’affirmer que le récit biblique nous est parvenu dans un état beaucoup plus ancien que la légende védique. Cela, quoique pour d’autres raisons, est sans doute le cas aussi quant au mythe d’Isis, « sœur et femme d’Osiris[30] », mais non peut-être en ce qui concerne la légende du Bundehesh, qui dit expressément que Yimâ était la sœur de Yima, son mari[31]. Les mœurs grecques, par une conséquence apparente du mariage de Saturne et de Jupiter avec leurs sœurs Rhéa et Junon, mais au fond par une situation qu’enseignaient aux époptes les mystères d’Éleusis, les mœurs grecques autorisaient aussi l’inceste ; il est certain que la pratique n’en répugnait pas au sentiment public. Cimon encore et Denys le jeune épousèrent chacun sa sœur[32], et un certain Callias, prêtre de Cérès au temps d’Alcibiade, avait deux femmes, dont l’une était sa mère et l’autre sa sœur[33]. Il est probable que les Ptolémées, chez lesquels les mariages de cette espèce étaient de règle, avaient apporté ces mœurs de leur pays d’origine en Égypte où, du reste, comme nous venons de l’indiquer, régnait le même usage. Mais de tous les peuples policés, ce sont les Perses qui se sont le plus longtemps complu dans cette coutume, et ils l’ont même exagérée. « Non seulement, dit l’historien du règne de Justinien, les Perses épousent leurs sœurs et leurs cousines, mais les pères s’unissent à leurs filles, et, chose plus étrange, les fils à leurs mères[34] ». Ces dernières alliances étaient consacrées par le code national. Jus est apud Persas misceri cum matribus, dit Minutius Félix[35], et une foule d’autres auteurs se prononcent dans le même sens[36]. Ah ! certes, la fornication, pour nommer la chose par son nom, est si répandue, et elle remonte à une époque si reculée, que l’humanité pourrait dire, comme certaine prêtresse de Priape : « Je veux que les dieux me punissent si je me souviens d’avoir été vierge, car je n’étais encore qu’un enfant que je m’abandonnais à ceux de mon âge [37] ». Caligula, quelque fou qu’il fût d’ailleurs, eut donc raison de se servir de Priape comme d’un terme outrageant [38], bien qu’au fond le mot veuille simplement dire « le semeur [39] ».

  1. Genèse, III, 1.
  2. Suivant Spiegel (Parsigram., p. 193), arezura se rapporte à araçka, jalousie, envie.
  3. Allusion à un passage de l’Hymne à Cérès, 428 : θαῦμα ἰδέσθαι, ναρκισσόν κτλ..
  4. Vendidad, I, 7, sq.
  5. Ibid., II, 18, 32.
  6. Πανδώρα ἡ γῆ. (Hesychius, sub. v., II, c. 851.)
  7. Mânav., IX, 33.
  8. Primus aratra manu solerti fecit Osiris. (Tibulle, 1, 7, 29.)
  9. Vendidad, II, 32, 33, 36.
  10. V. Il Decamerone, giorn. terza, nov. X.
  11. Gœthe, Sentences.
  12. Ap. Furtwängler, Eros in der Vasenmalerei, p. 7.
  13. Schœbel, Satan et la chute de l’homme, p. 9, 1859.
  14. Valère-Maxime, I, 6, n° 5.
  15. Genèse, III, 17.
  16. V. dans l’Edda de Snorri, Gylfaginning, 34, I, p. 105. C’est, du reste, un mythe spécial, et je n’entends pas, directement du moins, rattacher ce serpent, ainsi que l’Ananta indien, au serpent du paradis.
  17. Il y a dans l’histoire d’Antoine et de Cléopâtre comme un reflet spécial du drame d’Adam et d’Ève. Antoine abandonne une victoire qu’il tenait dans ses mains, pour suivre honteusement Cléopâtre, victime voulue d’un serpent.
  18. Otto de Kotzebue, Entdeckungsreise in die Südsee, II, 115.
  19. Peut-être en est-il de même du groupe que Bastian vit chez des nègres sur la côte de Loango, représentant une idole ithyphalle accompagnée d’une femme qui détourne quelque peu la tête. (Exp. an der Loango-Küste, 1, 47, 243.)
  20. Vôlutspâ, st. 15 ; Edda Saemundar, III, p. 31, éd. Havniae, 1828.
  21. V. Gylfaginning, 26, 33 ; Bragarödhur, 56, dans Edda Snorra Sturlusonar, I, p. 99, 104, 210, éd. Hafniae, 1848.
  22. Voir mes Recherches sur la religion première de la race indo-iranienne, p. 142, 2e édit.
  23. Ibid., p. 139 sqq.
  24. R.-Véda, X, h. 10, st. 3, 5, 6, 7, 8, 9, 11, 12.
  25. Tout comme Jésus, il défend de convoiter la femme d’autrui, même en pensée. (V. la Caraka Samhitâ, dans Zeitsch. der D. M. G., XXVI, p. 448.)
  26. Genèse, II, 23.
  27. Die altvetater, dit une ancienne Chronique, gabent ye einen bruder und ein swester ze sammen. (Kurze Colmarer Chronik, dans Alsatia d’Aug. Stöber, p 223.)
  28. Ἔνθ’ ὅγε θυγατέρας πόρεν υἱάσιν εἶναι ἀκοίτις. (Odyss., X, 7.) — Euripid., Andromache, 173 sqq. — V. quant aux Arabes, Strabon, XVI, c. IV, 25.
  29. V. Waitz, Anthropologie, III, 106. — Post, die Geschlechtsgenossenschaft der Urzeit, p. 53.
  30. Diodor. Sicul., I, 13, 21. Brugsch, Hist. d’Égypte, p. 14.
  31. Le Bundehesh, chap. XXXII, éd. Justi.
  32. Plutarchi Cimon, V ; Timoléon, XV.
  33. Andocide, Discours sur les mystères, dans les Orateurs athéniens de l’abbé Auger, p. 149. — Il est vrai que le commerce sexuel d’Œdipe avec sa mère Jocaste, et de Thieste avec sa fille Pélopée fut considéré comme un crime et eut des suites tragiques ; mais ce sont des mythes accommodés dans un but politique et moral.
  34. Agathias, Histor. de Imperio Justiniani, II, p. 58 ; 1594.
  35. Minut. Félix, Octav., XXXI.
  36. Ctesias, ap. Tertullien, Apolog., IX ; Bardesane, ap. Eusèbe, Préparat. évang., VI, 10 ; Quint. Curt., VIII, 2, 19 ; Xanthus, ap. Clemens Alex., Stromat., III, p. 515 ; Sextus, Hypotyp., I, 14 ; Theodoret, Therapeut., p. 128, éd. Sylburg ; S. Jérôme, Cont. Jovin., XI ; Tatian., Oratio ad Græcos, XLV, p. 100, éd. Oxford, 1700 : Conjungi cum matre… inprimis laudabile.
  37. Junonem meam iratam habeam, si unquam me meminerim virginem fuisse, etc. (Petronii Satyricon, XXV.)
  38. Suétone, Caligula, 56.
  39. V. plus loin, p. 83.