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Traduction par T. de Wyzewa.
Perrin (p. 258-276).


XIII

LES TRIBULATIONS DE MAURICE


(Seconde partie)


Si notre littérature avait conservé ses vieilles traditions de réserve et de politesse classiques, je ne dégraderais pas ma dignité d’écrivain jusqu’à vous décrire les angoisses de Maurice ; c’est là un de ces sujets que l’intensité même de leur réalisme devrait faire exclure d’une œuvre d’art un peu digne de ce nom. Mais le goût est aujourd’hui aux sujets de ce genre : le lecteur aime à être introduit dans les recoins les plus secrets de l’âme d’un héros de roman, et rien ne lui plaît autant que le spectacle d’un cœur tout sanglant, étalé devant lui dans sa nudité. Encore cette considération ne suffirait-elle pas à me décider si le repoussant sujet que je vais traiter n’avait, en outre, l’avantage d’une éminente portée moralisatrice. Puisse mon récit empêcher ne fût-ce qu’un seul de mes lecteurs de se plonger dans le crime à la légère, sans s’être suffisamment entouré de précautions : et j’aurai conscience de n’avoir pas travaillé en vain !

Le lendemain de la visite de Michel, quand Maurice se réveilla du profond sommeil du désespoir, ce fut pour constater que ses mains tremblaient, que ses yeux avaient peine à s’ouvrir, que sa gorge brûlait, et que sa digestion était paralysée. « Et Dieu sait pourtant que ce n’est pas à force d’avoir mangé ! » se dit l’infortuné. Après quoi il se leva, afin de réfléchir plus froidement à sa position. Rien ne pourra mieux vous dépeindre les eaux troublées où naviguait sa pensée qu’un exposé méthodique des diverses anxiétés qui se dressaient devant lui.

Aussi, pour la convenance du lecteur, vais-je classer par numéros ces anxiétés : mais je n’ai pas besoin de dire que, dans le cerveau de Maurice, elles se mêlaient et tournoyaient toutes ensemble comme une trombe de poussière. Et, toujours pour la commodité du lecteur, je vais donner des titres à chacune d’elles. Qu’on veuille bien observer que chacune d’elles, à elle seule, suffirait à assurer le succès d’un roman-feuilleton !

Anxiété n° 1 : Où est le cadavre ? ou le Mystère de Bent Pitman. C’était désormais chose certaine, pour Maurice, que Bent Pitman appartenait à l’espèce la plus ténébreuse des professionnels du crime. Un homme tant soit peu honnête n’aurait pas touché le chèque ; un homme doué de la moindre dose d’humanité n’aurait pas accepté en silence le tragique contenu du baril ; et seul un assassin éprouvé avait pu trouver les moyens de faire disparaître le cadavre sans qu’on en sût rien. Cette série de déductions eut pour effet de fournir à Maurice la plus sinistre image d’un monstre, Bent Pitman. Évidemment cet être infernal n’avait eu, pour se débarrasser du cadavre, qu’à le précipiter dans une trappe de son arrière-cuisine (Maurice avait lu quelque chose de semblable dans un roman par livraisons) : et maintenant cet homme vivait dans une orgie de luxe, sur le montant du chèque. Jusque-là, c’était d’ailleurs ce que Maurice pouvait souhaiter de mieux. Oui, mais avec les habitudes de folle prodigalité d’un homme tel que Bent Pitman, huit cents livres pouvaient fort bien ne pas même durer une semaine. Et quand cette somme aurait fondu, que ferait ensuite l’effrayant personnage ? Et une voix diabolique, du fond de la poitrine de Maurice, lui répondait : « Ce qu’il fera ensuite ? Il te fera chanter ! »

Anxiété n° 2 : La fraude de la tontine, ou l’oncle Masterman est-il mort ? Inquiétant problème, et dont dépendaient pourtant tous les espoirs de Maurice ! Il avait essayé d’intimider Catherine, il avait essayé de la corrompre : et ses tentatives n’avaient rien donné. Il gardait toujours la conviction « morale » que son oncle Masterman était mort ; mais ce n’est point chose facile de faire chanter un subtil homme de loi en s’appuyant seulement sur une conviction morale. Sans compter que, depuis la visite de Michel, ce projet de chantage souriait moins encore qu’auparavant à l’imagination de Maurice. « Michel est-il bien un homme qu’on puisse faire chanter ? se demandait-il. Et suis-je bien l’homme qu’il faut pour faire chanter Michel ? » Graves, solennelles, terribles questions. « Ce n’est pas que j’aie peur de lui, — ajoutait Maurice, pour se rassurer ; — mais j’aime à être sûr de mon terrain, et le malheur est que je ne vois guère la manière d’arriver à cela ! Tout de même, comme la vie réelle est différente des romans ! Dans un roman, j’aurais à peine entrepris toute cette affaire que j’aurais rencontré, sur mon chemin, un sombre et mystérieux gaillard qui serait devenu mon complice, et qui aurait vu tout de suite ce qu’il y avait à faire, et qui, probablement, se serait introduit dans la maison de Michel, où il n’aurait trouvé qu’une statue de cire ; après quoi, du reste, ce complice n’aurait pas manqué de me faire chanter, et de m’assassiner par-dessus le marché. Tandis que, dans la réalité, je pourrais bien arpenter les rues de Londres jour et nuit, jusqu’à crever de fatigue, sans qu’un seul criminel daignât seulement faire attention à moi !… Et cependant, à ce point de vue, il y a toujours Bent Pitman qui tient à peu près ce rôle-là ! » reprit-il, songeusement.

Anxiété n° 3 : Le cottage de Browndean, ou le complice récalcitrant. Car il y avait aussi un complice : et ce complice était en train de moisir dans un marais du Hampshire, avec les poches vides. Que pouvait-on faire de ce côté ? Maurice se dit qu’il aurait dû envoyer au moins quelque chose à son frère, n’importe quoi, un simple mandat de cinq shillings, de manière à lui faire prendre patience en l’approvisionnant d’espoir, de bière, et de tabac. « Mais comment aurais-je pu lui envoyer quelque chose ? » gémit le pauvre garçon en explorant ses poches, d’où il retira tout juste quatre pièces d’un shilling et dix-huit sous en monnaie de billon. Pour un homme dans la situation de Maurice, en guerre avec la société, et ayant à tenir, de sa main inexpérimentée, les fils de l’intrigue la plus embrouillée, on doit avouer que cette somme était à peine suffisante. Tant pis ! Jean aurait à se débrouiller tout seul ! « Oui, mais — reprenait alors la voix diabolique — comment veux-tu qu’il se débrouille, fût-il même cent fois moins stupide qu’il l’est ? »

Anxiété numéro 4 : La maison de cuirs, ou Enfin nous avons fait faillite ! Mœurs londoniennes. Sur ce point particulier, Maurice était sans nouvelles. Il n’avait pas encore osé mettre les pieds à son bureau : et cependant il sentait qu’il allait être forcé d’y passer sans plus de retard. Bon ! Mais que ferait-il, quand il serait au bureau ? Il n’avait le droit de rien signer en son propre nom ; et, avec la meilleure volonté du monde, il commençait à se dire que jamais il ne réussirait à contrefaire la signature de son oncle. Dans ces conditions, il ne pouvait rien pour arrêter la débâcle. Et lorsque la débâcle se serait enfin produite, lorsque des yeux scrutateurs examineraient jusqu’aux moindres détails les comptes de la maison, deux questions ne manqueraient pas d’être posées à l’effaré et piteux insolvable : 1° Où est M. Joseph Finsbury ? 2° Que signifiait certaine visite à la banque ? Questions combien faciles à poser ! et grand Dieu ! combien il était impossible d’y répondre ! Et l’homme à qui elles seraient adressées, s’il n’y répondait pas, irait certainement en prison, irait probablement — eh ! oui ! — aux galères. Maurice était en train de se raser lorsque cette éventualité s’offrit à sa pensée : il se hâta de déposer son rasoir. Voici, d’une part, suivant l’expression de Maurice, « la disparition totale d’un oncle de prix » ; d’autre part, voici toute une série d’actes étranges et inexplicables, accomplis par un neveu de cet oncle, et un neveu dont on sait qu’il avait, à l’endroit du disparu, une haine sans pitié : quel admirable concours de chances pour une erreur judiciaire ! « Non, se dit Maurice, ils n’oseront tout de même pas aller jusqu’à me considérer comme un assassin ! Mais, franchement, il n’y a pas dans le code un seul crime (excepté peut-être celui d’incendie) que, aux yeux de la loi, je n’aie l’apparence d’avoir commis ! Et pourtant je suis un parfait honnête homme, qui n’a jamais désiré que de rentrer dans son dû ! Ah ! la loi, en vérité, c’est du propre ! »

C’est avec cette conclusion bien assise dans son esprit que Maurice descendit l’escalier de sa maison de John Street ; il n’était toujours encore qu’à moitié rasé. Dans la boîte, une lettre. Il reconnut l’écriture : c’était Jean qui s’impatientait ! « Vraiment, la destinée aurait pu m’épargner au moins cela ! » se dit-il amèrement, et il déchira l’enveloppe.

« Cher Maurice, lut-il, je commence à croire que tu te paies ma tête ! Je suis ici dans une purée noire ; sais-tu que je suis forcé de vivre à l’œil, et encore avec une difficulté sans cesse plus grande ? Je n’ai pas de draps de lit, pense bien à ça ! Il me faut de la galette, entends-tu ? J’en ai assez, de cette blague-là ! Tout le monde en aurait assez, à ma place. Je me serais déjà défilé depuis deux jours, si seulement j’avais eu de quoi prendre le train. Allons ! mon vieux Maurice, ne t’entête pas dans ta folie ! Essaie un peu de comprendre mon affreuse position ! Le timbre de cette lettre, je vais avoir à me le procurer à l’œil ! Ma parole d’honneur ! Ton frère bien affectueux, J. Finsbury. »

« Quelle brute ! songea Maurice en mettant la lettre dans sa poche. Que veut-il que je fasse pour lui ? Je vais avoir à me faire raser chez un coiffeur, ma main n’est pas assez ferme ! Comment trouverais-je « de la galette » à envoyer à quelqu’un ? Sa position n’est pas drôle, je le reconnais : mais moi, se figure-t-il que je suis à la fête ?… Du moins il y a dans sa lettre une chose qui me console : il n’a pas le sou, impossible qu’il bouge ! Bon gré, mal gré, il est cloué là-bas ! »

Puis, dans un nouvel élan d’indignation : « Il ose se plaindre, l’animal ! Et il n’a même jamais entendu le nom de Bent Pitman ! Que ferait-il, que ferait-il, je me le demande, s’il avait sur le dos tout ce que j’y ai ? »

Mais ce n’étaient point là des arguments d’une honnêteté irréprochable, et le scrupuleux Maurice s’en rendait bien compte. Il ne pouvait se dissimuler que son frère Jean n’était pas du tout « à la fête », lui non plus, dans le marécageux cottage de Browndean, sans nouvelles, sans argent, sans draps de lit, sans l’ombre d’une société ou d’une distraction. De telle sorte que, lorsqu’il eut été rasé, Maurice en arriva à concevoir la nécessité d’un compromis.

« Le pauvre Jeannot, se dit-il, est vraiment dans une noire purée ! Je ne peux pas lui envoyer d’argent ; mais je sais ce que je vais faire pour lui, je vais lui envoyer le Lisez-moi ! Ça le remontera, et puis on lui fera plus volontiers crédit quand on verra qu’il reçoit quelque chose par la poste ! »

En conséquence de quoi, sur le chemin de son bureau, Maurice acheta et expédia à son frère un numéro de ce réconfortant périodique, auquel (dans un accès de remords) il joignit, au hasard, l’Athenœum, la Vie chrétienne, et la Petite Semaine pittoresque. Ainsi Jean se trouva pourvu de littérature, et Maurice eut la satisfaction de se sentir un baume sur la conscience.

Comme si le ciel avait voulu le récompenser, il eut la surprise, en arrivant à son bureau, d’y trouver d’excellentes nouvelles. Les commandes affluaient ; les magasins se vidaient, et le prix du cuir ne cessait pas de monter. Le gérant lui-même avait l’air ravi. Quant à Maurice, — qui avait presque oublié qu’il y eût au monde quelque chose comme de bonnes nouvelles, — il aurait volontiers sangloté de bonheur, comme un enfant ; volontiers il aurait pressé sur sa poitrine le gérant de la maison, un vieux bonhomme tout sec, avec des sourcils en broussaille ; volontiers il serait allé jusqu’à donner à chacun des employés de ses bureaux une gratification (oh ! une petite somme !). Et pendant qu’assis devant sa table il ouvrait son courrier, un chœur d’oiseaux légers chantait dans son cerveau, sur un rythme charmant : « Cette vieille affaire des cuirs peut encore avoir du bon, avoir du bon, avoir du bon ! »

C’est au milieu de cette oasis morale que le trouva un certain Rogerson, un des créanciers de la maison ; mais Rogerson n’était pas un créancier inquiétant, car ses relations avec la maison Finsbury dataient de loin, et plus d’une fois déjà il avait consenti à de longs délais.

— Mon cher Finsbury, — dit-il, non sans embarras, — j’ai à vous prévenir d’une chose qui risque de vous ennuyer ! Le fait est… je me suis vu à court d’argent… beaucoup de capitaux dehors… vous savez ce que c’est… et… en un mot…

— Vous savez que nous n’avons jamais eu l’habitude de vous payer à la première échéance ! répondit Michel, en pâlissant. Mais donnez-moi le temps de me retourner, et je verrai ce que je puis faire ! Je crois pouvoir vous promettre que vous aurez au moins un fort acompte !

— Mais c’est que… voilà… balbutia Rogerson, je me suis laissé tenter ! j’ai cédé ma créance !

— Cédé votre créance ! répéta Maurice. Voilà un procédé auquel nous ne pouvions pas nous attendre de votre part, monsieur Rogerson !

— Hé ! on m’en a offert cent pour cent, rubis sur l’ongle, en espèces ! murmura Rogerson.

— Cent pour cent ! s’écria Maurice. Mais cela vous fait quelque chose comme trente pour cent de bénéfice ! Singulière chose ! Et qui est l’acheteur ?

— Un homme que je ne connais pas ! répondit le créancier. Un nommé Moss !

« Un juif ! » songea Maurice, quand son visiteur l’eut quitté. Que pouvait bien avoir à faire un Juif d’une créance sur la maison Finsbury ? Et quel intérêt pouvait-il bien avoir à la payer d’un tel prix ? Ce prix justifiait Rogerson : oui, Maurice lui-même était prêt à en convenir. Mais il prouvait, en même temps, de la part de Moss, un étrange désir de devenir créancier de la maison de cuirs. La créance pouvait être présentée d’un jour à l’autre, ce même jour, ce même matin ! Et pourquoi ? Le mystère de Moss menaçait de constituer un triste pendant au mystère de Pitman. « Et cela au moment où tout paraissait vouloir aller mieux ! » gémit Maurice, en se cognant la tête contre le mur. Au même instant, on vint lui annoncer la visite de M. Moss.

M. Moss était un juif du genre rayonnant, avec une élégance choquante et une politesse offensive. Il déclara qu’il agissait, en tout cela, au nom d’une tierce partie ; lui-même ne comprenait rien à l’affaire en question ; son client lui avait donné des ordres formels. Le susdit client tenait à rentrer dans ses fonds ; mais, si la chose était tout à fait impossible pour l’instant, il accepterait un chèque payable dans soixante jours…

— Je ne sais pas ce que tout cela signifie ! dit Maurice. Quel motif a bien pu vous pousser à racheter cette créance, et à un taux comme celui-là ?

M. Moss n’en avait pas la moindre idée : il s’était borné à exécuter les ordres de son client.

— Tout cela est absolument irrégulier ! dit enfin Maurice. C’est contraire aux usages commerciaux. Quelles sont vos instructions pour le cas où je refuserais ?

— J’ai l’ordre, en ce cas, de m’adresser à M. Joseph Finsbury, le chef de votre maison ! répondit le juif. Mon client a tout particulièrement insisté sur ce point. Il m’a dit que c’était M. Joseph Finsbury qui seul avait titre, ici… excusez-moi, l’expression n’est pas de moi !

— Il est impossible que vous voyiez M. Joseph : il est souffrant ! dit Maurice.

— En ce cas, j’ai ordre de remettre l’affaire aux mains d’un avoué. Voyons un peu ! — poursuivit M. Moss, en consultant son portefeuille. — Ah ! Voici ! M. Michel Finsbury ! Un de vos parents, peut-être ? J’en serais fort heureux, car, si cela était, l’affaire pourrait sans doute s’arranger à l’amiable !

Tomber aux mains de Michel : c’était trop, pour Maurice. Il se risqua. Un chèque à soixante jours ? En somme, qu’avait-il à craindre ? Dans soixante jours, il serait probablement mort, ou tout au moins en prison ! De telle sorte qu’il ordonna à son gérant de donner à M. Moss un fauteuil et un journal.

— Je vais aller faire signer le chèque par M. Joseph Finsbury ! dit-il. Mon oncle est couché, souffrant, dans notre maison de John-Street !

Un fiacre pour l’aller, un fiacre pour le retour : encore deux fortes entailles aux quatre shillings de son capital ! Il calcula que, après le départ de M. Moss, il aurait pour toute fortune au monde dix-sept sous. Mais ce qui était plus fâcheux encore, c’est que, pour se tirer d’embarras, il avait dû maintenant transporter son oncle Joseph à Bloomsbury.

« Hélas ! se disait-il, inutile désormais pour le pauvre Jeannot de s’enfermer dans le Hampshire ! Et quant à savoir comment je pourrai faire durer la farce, je veux être pendu si j’en ai la moindre idée ! Avec mon oncle à Browndean, c’était déjà à peine possible : avec mon oncle à Bloomsbury, cela me paraît au-dessus des forces humaines. Au-dessus de mes forces à moi, en tout cas : car enfin, c’est ce que fait Michel, avec le corps de mon oncle Masterman ! Mais lui, voilà ! il a des complices, cette vieille gouvernante, et sans doute bien des coquins de sa clientèle. Ah ! si seulement je pouvais trouver des complices ! »

La nécessité est la mère de tous les arts humains. Éperonné par elle, Maurice se surprit lui même, en constatant la hâte, la décision et, au total, l’excellente apparence de son nouveau faux. Trois quarts d’heure après, il remettait à M. Moss un chèque où s’étalait, hardiment, la signature de l’oncle Joseph.

— Voilà qui est parfait ! déclara le gentleman israélite en se levant. Et maintenant j’ai l’ordre de vous dire que ce chèque ne vous sera pas présenté à l’échéance, mais que vous ferez sagement de prendre garde, de prendre bien garde !

Toute la chambre se mit à nager autour de Maurice.

— Quoi ? Que dites-vous ? s’écria-t-il, en se retenant à la table. Que voulez-vous dire ?… Que le chèque ne sera pas présenté ?… Pourquoi aurais-je à prendre garde ? Qu’est-ce que, toute cette folie ?

— Pas la moindre idée, ma parole, monsieur Finsbury ! répondit l’hébreu, avec un bon sourire. C’est simplement un message dont on m’a chargé ! On m’a mis en bouche les expressions qui semblent vous agiter si fort !

— Le nom de votre client ? demanda Maurice.

— Mon client tient provisoirement à ce que son nom reste un secret ! répondit M. Moss.

Maurice se pencha sur lui.

— Ce n’est pas… Ce n’est pas la banque ? murmura-t-il d’une voix étranglée.

— Bien au regret de n’avoir pas l’autorisation de vous en dire davantage ! répondit M. Moss. Et maintenant, si vous le voulez bien, je vais vous souhaiter une bonne journée !

« Me souhaiter une bonne journée ! » songea Maurice, resté seul. Dès la minute suivante, il avait empoigné son chapeau, et s’était enfui de son cabinet, comme un fou. Ce ne fut qu’au bout de trois rues qu’il s’arrêta, pour grogner : « Mon Dieu ! grogna-t-il, j’aurais dû emprunter de l’argent au gérant ! Mais, à présent, il est trop tard. Impossible de retourner pour cela ! Non, c’est clair ! Je suis sans le sou, absolument sans le sou, comme les ouvriers sans travail ! »

Il rentra chez lui, et s’assit mélancoliquement dans la salle à manger. Jamais Newton n’a fait un effort de pensée aussi vigoureux que celui que fit alors cette victime des circonstances : et cependant l’effort resta stérile. « Je ne sais pas si cela tient à un défaut de mon esprit, se dit-il : mais le fait est que je trouve que ma malchance a quelque chose de contre-nature. Ça vaudrait la peine d’écrire au Times, pour signaler le cas ! Que dis-je ? Ça vaudrait la peine de faire une révolution ! Et le plus clair de l’affaire, c’est qu’il me faut tout de suite de l’argent ! La moralité, je n’ai plus à m’en occuper : j’ai depuis longtemps dépassé cette phase ! C’est de l’argent qu’il me faut, et tout de suite ; et la seule chance que j’aie de m’en procurer, c’est Bent Pitman ! Bent Pitman est un criminel : et, par conséquent, sa position a des côtés faibles ! Il doit avoir encore gardé une partie des huit cents livres. Il faut, à tout prix, que je l’oblige à partager avec moi ce qui lui en reste ! Et, même s’il ne lui en reste plus rien, eh bien ! je lui raconterai l’affaire de la tontine : et alors, avec un bravo comme ce Pitman dans mon jeu, ce sera bien le diable si je n’arrive pas à un résultat ! »

Tout cela était bel et bon. Mais encore s’agissait-il de mettre la main sur Bent Pitman : et Maurice n’en voyait pas très clairement le moyen. Une annonce dans les journaux, oui, c’était la seule façon possible d’atteindre Pitman. Oui, mais en quels termes rédiger la demande d’un rendez-vous, au nom de quoi, et où ? Faire venir Pitman à Bloomsbury, dans la maison de John Street, serait bien dangereux avec un gaillard de cette sorte, qui, du même coup, apprendrait l’adresse de Maurice, et n’était pas homme à n’en point profiter plus tard contre lui. Fixer le rendez-vous dans la maison de Pitman ? Bien dangereux, cela aussi. Maurice se représentait trop bien ce que devait être cette maison, une sinistre tanière, dans Holloway, avec une trappe secrète dans chacune des chambres ; une maison où l’on pouvait entrer en pardessus d’été et en bottines vernies, pour en sortir, une heure plus tard, sous la forme d’un hachis de viande dans un panier de boucher ! C’était là, d’ailleurs, l’inconvénient fatal d’une liaison avec un complice trop entreprenant : Maurice s’en rendait compte, non sans un petit frisson. « Jamais je n’aurais rêvé que je dusse en venir un jour à désirer une société comme celle-là ! » se disait-il.

Enfin une brillante idée lui surgit à l’esprit. La Gare de Waterloo, un lieu public, et cependant suffisamment désert à de certaines heures ! Et ce n’était pas tout ! Mais aussi un lieu dont le nom seul devait faire battre plus fort le cœur de Pitman ; un lieu dont le choix, pour le rendez-vous, allait suggérer au ruffian qu’on connaissait au moins un de ses coupables secrets !

Maurice prit donc une feuille de papier, et se mit à rédiger l’esquisse d’une annonce :


AVIS. — WILLIAM BENT PITMAN, si ses yeux tombent par hasard sur le présent avis, est informé qu’il pourra apprendre quelque chose d’avantageux pour lui, dimanche prochain, de deux heures à quatre heures de l’après-midi, sur le quai de départ des lignes de banlieue, à la Gare de Waterloo.

Maurice relut avec la plus vive satisfaction le petit morceau de littérature qu’il venait d’improviser. « Pas mal, vraiment ! se dit-il. Quelque chose d’avantageux pour lui n’est peut-être pas d’une exactitude rigoureuse ; mais c’est tentant, c’est original, et, en somme, on n’a pas à prêter serment avant d’être admis à faire passer une annonce ! Tout ce que je demande au ciel, jusqu’à dimanche, c’est de pouvoir me procurer un peu d’argent de poche pour mes repas, pour les frais de l’annonce, et aussi pour… Mais non, ne gaspillons pas nos fonds en envoyant des mandats à Jean ! Je lui enverrai simplement encore quelques journaux comiques. Oui, mais où trouver de l’argent ? »

Il s’approcha de l’armoire où était renfermée sa collection de bagues à cachets… Mais, soudain le collectionneur se révolte en lui : « Non, non ; je ne veux pas ! s’écria-t-il. Pour rien au monde je ne dépareillerai ma série ! Plutôt voler ! »

Il s’élança dans le salon, et y prit en hâte quelques curiosités rapportées jadis par l’oncle Joseph, une paire de babouches turques, un éventail de Smyrne, un narghilé égyptien, un mousqueton garanti comme ayant appartenu à un bandit de Thrace, et une poignée de coquillages, avec leurs noms écrits en latin sur des étiquettes.