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Henry Kistemaeckers (p. 145-155).
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XX



Un jour, étant à deux lieues de la maison, le maigre Bast fut abordé par une connaissance. On causa du temps et des affaires, puis l’homme demanda en riant quand aurait lieu la noce.

— Quelle noce ? fit Bast.

Le compère cligna les yeux d’un air entendu.

— Ai donc ! celle de Tonia et de Balt : la grande vache en parle à tout le monde. Il paraît que ce sera pour bientôt.

Bast protesta, mais le paysan haussa les épaules, ricanant :

— Balt n’est pas dégoûté.

Et bien après qu’il l’eut quitté, Bast l’entendit rire encore, derrière les arbres, au loin. Il rentra chez lui avec l’intention de dire une bonne fois son fait à Balt.

— On m’a conté une histoire, fit-il à brûle-pourpoint.

— Quoi ?

— La grande Tonia dit à qui veut l’entendre, que vous allez la prendre pour femme.

— Mes affaires ne regardent que moi, répondit Balt ; je la prendrai pour femme, s’il me plaît.

Bast comprit qu’elle le tenait, que cette femme entrerait un jour ou l’autre dans la maison.

— Eh bien ! dit-il, je me pendrai à une poutre du grenier.

L’autre se mit à rire.

— Je raconterai dans les cabarets que vous me menacez de mort, reprit Bast.

Balt remua les épaules avec dédain.

Et de nouveau Bast reprit :

— On saura qui a fait l’affaire à Hein.

Balt demeura un moment muet, puis répondit :

— Le curé avait raison : je quitterai Tonia.

Ses yeux avaient un regard mauvais, de côté, le regard du chien qui va mordre, et Bast comprit qu’il mentait. Il quitta la chambre, gagna le bois, songeant à ce regard troublé, petit à petit gagné par la pensée que son frère voulait se débarrasser de lui.

Alors, il se rappela les crimes qui avaient ému les villages, cherchant pour son propre compte celui qui exigeait le moins d’audace, et il se souvint qu’étant petit, il avait entendu conter le cas d’une femme qui avait empoisonné son mari ; personne ne s’en était douté ; c’est la femme elle-même qui avait avoué son crime en mourant. Et cela lui allant, il réfléchit au poison.

Le lendemain, Balt ressentit un détraquement sourd dans les membres, sans pouvoir dire ce qu’il avait, et subitement il fut pris de vomissements. Comme ils avaient mangé des moules, il attribua aux mollusques son indisposition, but un bol de lait, et lentement le mal se dissipa.

Bast, pendant ce temps, rôdait par la maison, guettant et se disant :

— Il n’y avait pas assez de phosphore ; c’est à recommencer.

À la tombée de la nuit, Balt sortit comme les autres jours, et la bête le menant, il s’en alla chez la Tonia. La commère, près de son feu, l’attendait, un jeu de cartes étalé devant elle.

— Bonsoir, fit-il.

— Mon homme, dit-elle, chauffe-toi. Il y a quelque chose dans les cartes.

Elle ramassa les cartes, les disposa en paquets sur la table, et se vit pour la dixième fois entre un homme noir et un homme blond.

— Un homme noir est avec moi, dit-elle ; mais un homme blond se bat avec l’homme noir.

Et elle se perdait en conjectures sur l’homme blond ; puis sa voix baissa et elle eut l’air de continuer un soliloque intérieur. Ses longues mains sèches, pendant ce temps, battaient les cartes crasseuses, s’agitaient à travers leurs combinaisons avec des mouvements de possession, et ses yeux s’allumaient, distinguant d’étranges choses. Toujours le mariage revenait, mais empêché par un homme blond, et quelque chose de terrible, que les cartes laissaient dans le vague, terminait tout. Depuis le matin, elle était à la même place, scrutant l’avenir, appelant à l’aide le hasard, oubliant le boire et le manger ; et les cartes ne se démentaient pas, ramenaient ponctuellement aux mêmes endroits l’événement obscur. Quoi ? Elle ne le savait pas ; c’était un malheur, une disparition, un crime, mais sans rien de précis de la part des cartes, si ce n’est que cette chose douteuse tournait à son profit ; et cela fortifiait en elle des résolutions anciennes.

Elle leva les yeux et vit Balt blêmir.

— Qu’y a-t-il, Balt ?

Il passa la main sur son ventre, raconta ce qui lui était arrivé, mettant son malaise sur le compte des moules ; mais elle l’interrompit, jeta les bras en l’air, et tout à coup se colla à lui, en criant miséricorde, comme une femme en gésine. Elle avait des larmes dans la voix, le caressait avec attendrissement, douce, sentant approcher l’heure des réalisations. Puis, à travers ses baisers, elle lui chuchota à l’oreille des supplications criminelles.

— Il n’y aurait plus que nous. T’aurais tout, la terre et l’argent, mon cœur.

Il regardait le feu, muet, et elle reprit :

— C’est lui qui est allé trouver le curé. Lui qui t’a versé du poison ce matin ; il recommencera demain et les jours suivants.

Elle le fit coucher à côté d’elle dans le lit, et constamment lui reparlait de son frère, l’amollissant, l’habituant au crime.

Cela dura une semaine.

Un soir, il entra ; il paraissait troublé, et dit :

— C’est cette nuit qu’on coupe la tête à l’homme qui a tué son père. Je pars.

Elle voulut le dissuader, craignant que ce spectacle ne le rendît lâche au bon moment ; mais il secouait la tête, disait non ; quelque chose l’attirait invinciblement ; alors elle eut une curiosité, lui demanda de l’accompagner, et ils partirent à deux, au milieu de la nuit. Ils rencontraient par ci par là des gens de la campagne qui allaient voir comme eux.

Une pluie fine tombait, perçait les habits, puis cessa à l’aube, et tout à coup Balt ressentit une secousse. Devant lui se dressait la guillotine.

Tout autour, des soldats de la ligne faisaient la haie, séparés de l’échafaud par un espace de quelques mètres, où des gendarmes manœuvraient, le mousquet sur la cuisse.

Sur la plate-forme, trois hommes en noir se mouvaient : c’étaient le bourreau et ses aides, et tous trois faisaient des gestes pressés et gauches, hués de la foule, par moments. Puis il y eut un énorme remuement de têtes, une rumeur sourde, profonde, mêlée au commandement des officiers, au bruit des armes, au piaffement d’un escadron qui arrivait, et la foule recula, repoussée à la crosse par les soldats, puis reflua en avant, d’une poussée immense, ayant vu l’homme apparaître sur les marches de l’échafaud. Il marchait délibérément, regardait la foule, les soldats, la rue, au loin, et un prêtre l’accompagnait, une main posée sur son épaule, un crucifix dans l’autre main. Le prêtre montrait, en lui parlant, des dents très blanches.

Il y eut un répit de quelques minutes, et subitement Balt vit les aides se ruer sur le condamné, le jeter par terre, et il entendit un coup sec suivi immédiatement du hurlement de la foule, tandis que quelque chose basculait dans le vide, confusément. Des gens gagnaient au galop les cabarets, blêmes, claquant des dents, ou criaient, traqués par les gendarmes qui balayaient la place ; et Balt se mit à rire, imitant d’un geste le couteau qui tombe. Hou ! et tout est dit. Il était très calme ; il lui semblait qu’il aurait montré le même courage que l’homme, et tout en causant, la Tonia et lui entraient dans les estaminets, buvaient du genièvre, éprouvant un besoin de se griser. C’était la Tonia qui payait ; un fermier avait passé une heure chez elle et lui avait donné de l’argent.