Ouvrir le menu principal

Henry Kistemaeckers (p. 66-72).
◄  VII
IX  ►


VIII



Les trois enfants étaient couchés sur le carreau, barbouillés, des ruisseaux sous le nez, ayant le long de leur petite peau brune de la saleté poissée, où collaient leurs cheveux, semblables à des cardées, et ils s’amusaient à faire avec du sable de petites constructions, crachant dans le sable pour le faire tenir.

À terre traînaient des patrons en papier, parmi une confusion de lambeaux de drap et d’ustensiles de cuisine. Et des habits, des blouses, des pantalons, de vagues silhouettes de vêtements pendaient aux murs, sous des gravures en couleur encadrées d’acajou.

Les trois enfants levèrent la tête en reniflant, et le regardèrent entrer, de leurs yeux ronds, effrontés, puis continuèrent à jouer, se bousculant, criant, et l’un d’eux ayant reçu un soufflet, se mit à hurler.

— Qui est là ? dit une voix qui partait de la chambre voisine.

— Moi, Balt.

La voix se perdit un instant dans une toux sèche, puis reprit :

— Si c’est pour du travail, je ne peux pas ; je suis au lit, et Tonia est dehors.

— Bon ! dit Balt, je l’attendrai.

Et la voix dit, cette fois nettement :

— C’est cela, prenez une chaise. Elle est quelque part, à causer ou à boire, cette sacrée garce !

Il y eut un silence. Les deux aînés à présent s’amusaient à coudre du sable dans des sacs et le laissaient filtrer, lentement dans l’oreille du plus petit, qui ruait, cherchant à leur échapper.

Baraque sifflotait dans ses dents, très calme ; et le vieux, dans la chambre voisine, râlait, s’étouffait à cracher des phlegmes qui s’attachaient à sa gorge.

— Tiest, dit à la fin le tailleur à l’aîné des enfants, allez jusqu’au cabaret. Elle est sûrement là. Vous lui direz…

L’enfant l’interrompit, sans quitter le jeu :

— Non. Elle est partie avec un homme.

Il y eut quelque chose comme un ricanement dans la voix du père, qui mâchonna :

— Sale bête !

Et Balt sentit en lui une colère contre cette Tonia qui ne lui gardait pas sa chair. Des grossièretés lui montaient à la bouche et il l’injuriait à son aise, tout bas.

Il attendit deux heures, sans bouger, bourrant une pipe par moments et ayant quelquefois à repousser les trois enfants qui se collaient à lui, cherchaient à pénétrer dans ses poches, l’obsédaient de demandes d’argent. Et une fois, l’aîné dit aux autres, en lui tirant la langue :

— Celui-là ne donne rien.

À neuf heures, la mère rentra. Elle avait bu, était de mauvaise humeur, et son corsage mal agrafé, ses cheveux en désordre lui donnaient un air de débauche. Elle se laissa tomber sur une chaise, tira ses jupons sur ses genoux et posa dessus ses deux mains, à plat, en soufflant, éreintée, puis tout à coup se leva, et se mit à frapper les enfants, en les invectivant.

— Graine de chien ! Au lit ! Et dire que le vaurien est couché depuis deux jours, dans ses draps, à râcler ses poumons. Il faudrait sans doute que j’apporte toute seule l’argent !

Elle s’était rassise et les bras croisés, la bouche exaspérée, continuait ses injures, tendant le poing par moments du côté de la chambre. Le vieux pour toute réponse, répétait obstinément et très vite un mot ignoble. Mais sa voix se perdait dans la volubilité effrénée de sa femme ; et tout à coup il se mit à ronfler, comme endormi par cette musique grêle qui ne finissait pas.

Alors elle se mit à rire, se rapprocha de Bast, lui demanda dix francs. L’homme avec lequel elle était allée boire ne lui avait rien donné et il n’y avait pas de pain pour le lendemain. Il fit signe que non et lui reprocha son infidélité, d’un ton bourru. Elle fut très étonnée, le regarda avec curiosité, sentant germer en elle une idée, des projets lointains, et elle finit par lui dire que l’homme n’était pas venu pour ce qu’il pensait. C’était le gros Dirk, il devait de l’argent à son mari. Et elle ajouta :

— D’ailleurs, on ne vous a plus vu. Je croyais que c’était fini.

Il hésita un instant, enfin, la tête basse, comme honteux de sa faiblesse, lui dit :

— J’aimerais venir de temps en temps. On causerait.

Elle le bourra d’un coup dans la poitrine, le regarda de côté, les yeux plissés :

— Capon !

Et elle reparla du pain qui manquait, du vieux qui était alité. Cet appel à sa bourse le mit en colère et il eut regret d’être venu, d’avoir cédé à des suggestions tendres ; puis, rusant, il chercha à l’obtenir avec des promesses.

Elle le repoussa, baîlla, tordit ses bras au-dessus d’elle, l’agaçant par son indifférence ; et en même temps elle lui montrait la porte.

Il partit et elle l’entendit jurer dans la rue, furieux d’avoir été joué.