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Henry Kistemaeckers (p. 72-83).
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IX



Les Baraque avaient acheté une seconde vache et loué un pré le long du ruisseau. Ils avaient aussi doublé le nombre de leurs porcs. Mais, pour éviter que cette richesse éveillât les soupçons, ils vivaient dans un état d’animalité farouche, comme des gens qui n’auraient plus que la mort à passer.

Bast étant le plus comédien, jouait la faim, sur les chemins, geignait, faisait croire aux voisins qu’ils manquaient de tout. Les gens ricanaient, tournant cette détresse en dérision.

Un samedi, ils s’habillèrent et se mirent en route. Bast avait noué dans son mouchoir des billets et de l’argent pour une valeur de cinq mille francs. De temps en temps, il mettait la main dans sa poche, tâtant son mouchoir.

Ils prirent à travers champs et au bout d’une heure de marche, arrivèrent dans une rue large, bordée de maisons bien bâties, au milieu de laquelle une habitation peinte à l’huile étalait son perron à colonnes ; sur la porte, une plaque en cuivre, reluisante, portait ce nom :

BRUARD, notaire.

Ils entrèrent.

Un grand garçon bègue, le premier clerc, leur dit d’attendre un moment, le notaire conférant avec un client. La conférence terminée, un monsieur en jaquette et bottes de cuir jaune, à favoris en éventail, sortit du cabinet, siffla un chien de chasse blotti près du poèle, dans l’étude, et gagna la rue. Le notaire passa la tête dans l’entrebâillement de la porte et leur fit un signe d’amitié.

— À votre tour !

Il y eut une courte indécision, l’un ne voulant pas entrer avant l’autre ; et à la fin ils entrèrent en même temps, la tête renfoncée dans les épaules, levant très haut leurs pieds pour ne pas égratigner le parquet ciré.

— Monsieur le notaire, dit Balt, nous avons là quelques économies. Il faudrait nous les placer.

M. Bruard était un petit homme obèse, des lunettes sur le nez, l’air bon enfant, une grosse bague au doigt. Il se frappa le front et leur dit :

— J’ai votre affaire. Le monsieur qui sort d’ici…

Il leur expliqua que c’était un homme riche, momentanément en détresse de quelques billets de mille francs, mais il avait des propriétés et il offrait de donner hypothèque. Lui, notaire, arrangerait la chose. Il les interrogea ensuite, s’informa de leurs affaires, demanda si la récolte avait été bonne ; puis, sans attendre leur réponse :

— À la bonne heure, vous autres ! vous pensez à l’avenir ! Vous mettez de l’argent en réserve pour les mauvais jours.

Ils eurent l’air gêné, regardèrent le plancher, sans répondre, et Bast ébaucha une quinte.

— Il fait dur vivre, monsieur le notaire, dirent-ils enfin, en tournant leur casquette, nous ne mangeons pas de la viande une fois tous les mois.

— Bon ! bon ! répliqua le notaire, on sait bien que les Baraque sont au-dessus de leurs affaires.

Il ferma un œil, avec une petite grimace, et continua, leur donnant absolument raison.

— Ceux qui mangent leur blé en herbe ne laissent pas de quoi dormir dans une bonne bière. Quel âge avez-vous à présent, vous, Balt, et vous, Bast ?

M. Bruard aimait à causer, appelait ses clients ses amis, était très populaire parmi les paysans. Les Baraque, debout, la main sur leur bâton, regardaient la porte du coin de l’œil : ils redoutaient les conversations trop longues ; mais le notaire les tenait, n’en finissait pas, et sans préparation, pour allonger l’entretien, il leur parla du pauvre Hein.

— N’est-ce pas malheureux ! Au moment où sa vie allait être assurée !

Il s’étendit sur les lenteurs de l’instruction.

Balt hochait la tête en signe d’acquiescement, avec tranquillité, et Bast se courbait, une main sur son estomac, la face violacée, appelant à son aide ses accès de toux.

Le notaire les regardait de ses yeux vifs, pleins d’interrogations ; il alla même jusqu’à dire que le crime avait dû se commettre près de chez eux ; et Balt sentit tout à coup une démangeaison terrible à son chancre.

M. Bruard se leva enfin, les reconduisit jusqu’à la porte de son cabinet, et là leur reparla de leurs cinq mille francs, du prêt hypothécaire.

— Voici l’argent, dit Bast.

Le notaire ne voulait pas. Ils insistèrent. Alors il appela son clerc, fit donner un reçu, et les Baraque s’en allèrent, contents de s’être débarrassés, à bon intérêt, d’une partie de leur or. Il leur semblait que le notaire était un peu leur complice, à présent.

Ils avaient caché leur trésor sous un pavé, dans la grange. À tout bout de champ l’un d’eux soulevait le pavé, faisait le compte de l’argent ; par moments, au travail, bêchant, sarclant, binant, ils étaient saisis de l’anxiété abominable que quelqu’un pouvait les voler. Ils plantaient là le travail alors et allaient s’enfermer dans la grange.

Puis, ce mort les obsédait. Leur superstition lui prêtait toute sorte de vengeances méchantes, de petites taquineries basses. Il ensorcelait leur maison, était cause des contrariétés qui leur survenaient, s’acharnait après les bêtes, faisant peser sur eux comme un avant-goût de la damnation éternelle. Justement la vache prit du mal aux champs, par un temps de pluie ; à peine rentrée dans l’étable, elle s’affaissa, s’étira, se roidit. Et à quelques jours de là, l’un des porcs, s’étant vautré sur le fumier, heurta un tesson de bouteille qui lui fendit la cuisse. Il fallut le panser, lui mettre de la bouse sur la plaie et il perdit en trois jours la graisse de deux mois. Puis, la bouilloire s’était renversée dans le feu, mauvais signe ; une image de la Vierge, pendue au mur, était tombée de son cadre, sans cause apparente ; des souris avaient raflé la moitié d’un grain mis en réserve, et un beau matin, ils avaient découvert, dans le grenier, près de la cheminée, quelque chose de noir et de velu qui était certainement l’âme du mort. Ils avaient attaqué cela à coups de bâton, mais la chose avait poussé un cri, ouvert de larges ailes, et ils s’étaient aperçu que c’était un hibou. Nul doute ; le mort avait pris cette forme d’oiseau pour revenir.

Alors ce fut un redoublement de colère ; ils s’emparèrent de la bête et lui lièrent les pattes, les ailes, le bec, pour l’empêcher de se défendre. Ensuite, ils la plumèrent vivante, lui crevèrent les yeux avec des clous rougis au feu, finalement l’écrasèrent sous leurs pieds. Cette fois, le mort se tiendrait coi.

Pourtant, à quelques jours de là, étant à deux dans la grange, une planche chut sur eux, les blessant aux épaules et aux reins. Balt se releva, les cheveux dressés, cherchant des yeux une arme, un bâton, une pierre ; tandis que Bast, demi-mort, blême, faisait le signe de la croix.

La première stupeur passée, une scène eut lieu, tous deux se rejetant la faute d’avoir mal équilibré la planche. Mais Bast soutint qu’il avait vu une main noire sortir de la muraille ; et cette malice encore fut mise sur le compte du mort.

Un matin, le cordonnier qui servait de témoin dans les actes du notaire, vint leur annoncer que le prêt était effectué, qu’il n’y avait plus qu’à signer ; et l’on s’entendit pour signer ensemble chez le notaire, le dimanche suivant, après la messe.

Les Baraque arrivèrent à l’heure précise et se trouvèrent en présence du personnage au chien de chasse qui leur serra la main, du bout des doigts, avec affectation. Puis le notaire lut l’acte du prêt, s’arrêtant parfois pour l’expliquer ; les deux frères remuaient alors la tête, imperceptiblement, pour montrer qu’ils avaient compris, n’osant pas demander trop d’explications. Aucun des deux ne savait signer ; ils apposèrent une croix, et cette signature fut validée par le notaire et les témoins.

Le notaire les renvoya en leur secouant énergiquement la main.

Une fois dehors, ils respirèrent ; et, en soi-même, Bast pensa que l’argent était une bonne chose, puisqu’il permettait de prêter aux riches. Balt, lui, songeait aux femmes, à la Tonia qu’il aurait bien voulu revoir ; et il refoulait ce désir déjà cent fois comprimé.