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Henry Kistemaeckers (p. 52-56).
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VI



Des semaines se passèrent.

Ils vivaient côte à côte avec le mort, celui-ci faisant partie de leur vie, semblable à un hôte auquel on est contraint mais dont on se méfie. Ils le redoutaient, le haïssaient d’une haine sourde, qui se traduisait en objurgations violentes contre lui ; par moments, ils songeaient à faire dire des messes pour le repos de son âme.

Ils vivaient dans la détresse, étalaient une avarice sordide, pour n’être pas soupçonnés, n’ayant qu’une jouissance, prodigieuse, celle-là, qui était cette fortune qu’ils avaient sous la main.

Il y eut de grosses neiges cette année, puis le temps se radoucit et le dégel rendit les chemins difficilement praticables. Des ruisseaux suintaient à ras du sol, le long des ornières, et la neige fondue détrempait la terre, en faisait une glaise gluante. Les Baraque, des jours entiers, demeuraient assis dans l’âtre, tressant des osiers, taillant des sabots, remettant des dents à la herse, et les jours leur semblaient interminables.

Pendant une de ces longues journées, Bast ayant mis sur le tapis, avec précaution, la question de l’argent, demanda, de sa voix grêle, au milieu d’une toux, l’usage qu’ils en feraient.

Alors, à mots rares, ils firent des projets ; ils achèteraient de la terre, ils construiraient un corps de bâtiment nouveau, prendraient deux vaches en plus. Un désir immodéré d’arrondir leur état de maison les tenait, et ils se parlèrent avec ménagement l’un à l’autre, comme des gens qui ont intérêt à se laisser croire qu’ils ont une confiance mutuelle.

Dans le fond, ils éprouvaient l’un pour l’autre une égale méfiance. Bast regardait par moments les énormes pouces de son frère, pensant à l’effroyable besogne qu’ils savaient faire ; et Balt, instinctivement, considérait le fond de la cafetière, ayant vu souvent son cadet saturer de phosphore les pâtes avec lesquelles il exterminait les rats.

Brusquement le mort leur joua un tour terrible.

Il était tombé pendant la nuit une pluie fine, continuelle, et cette pluie, s’ajoutant aux suintements du dégel, avait déterminé dans la mare mal tassée une désagrégation qui, vers le matin, aboutit à une crevasse verticale et de près d’un pied de largeur. Immédiatement une partie des terres rapportées s’éboula sur le chemin.

À leur réveil, les Baraque firent cette découverte effrayante. Un instant, ils désespérèrent, crurent que le cadavre avait roulé avec la terre sur la route ; et ils demeuraient béants, immobiles, Bast joignant ses mains, comme devant un désastre irréparable.

Ce ne fut que longtemps après qu’ils s’aperçurent que leur peur était vaine ; ils furent pris alors d’une rage et se mirent à rentasser la terre, furieusement, après l’avoir étayée au moyen de perches. Leur crainte du mort s’en accrut. Il fallait l’empêcher une bonne fois de les inquiéter. Ils résolurent de bâtir sur lui, dès l’avril.

Ils achetèrent des briques, des bois de charpente, à bas prix, et construisirent une remise pour les fourrages, à l’endroit même où il gisait. L’aire fut battue, piétinée, tassée, et par surcroît, empierrée de briques et de pavés. Cela leur prit deux mois, et tantôt l’un travaillait seul, tandis que l’autre était au champ, tantôt ils s’entr’aidaient à gâcher le mortier, maçonner, trueller.

Pendant ce temps mai reverdissait les arbres, et la terre entrait en amour, parlant de choses tendres au cœur des hommes.