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Henry Kistemaeckers (p. 42-51).
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V



La disparition de Hein Zacht commençait à s’ébruiter. Il était d’un village voisin ; il avait perdu père et mère, mais il avait des amis, des cousins. Ceux-ci connaissaient la grosse fortune qu’il était allé chercher à la ville et s’étonnaient de ne pas le voir revenir. On s’imagina d’abord qu’il faisait des ribotes ; au bout de dix jours, il y eut des craintes. Peut-être avait-il été attaqué en chemin. Le garde-champêtre en parla au bourgmestre. Celui-ci fit atteler le cheval au cabriolet et alla avertir le juge de paix. Le parquet mit la gendarmerie en campagne.

On sut toutes les actions du meunier jusqu’à sept heures trente-cinq minutes précises du soir. Il avait payé de la bière à des camarades, dans un cabaret de la chaussée. Il paraissait animé, mais il n’avait pas étalé d’argent. Il était parti seul. Puis quelqu’un l’avait vu s’engager dans un chemin de terre et lui avait dit :

— Mauvais temps !

Et il avait répondu en riant :

— Excepté pour ceux qui ont le soleil en poche.

À partir de ce moment, l’obscurité la plus noire se faisait autour de lui. Personne ne l’avait plus vu. Il avait dû trouver la mort en pleine campagne, selon toute probabilité.

On battit les buissons, les haies, un bois taillis qui attenait au chemin dans lequel Hein s’était engagé, et des gens furent questionnés, en grand nombre. Les incertitudes allaient croissant, avec les recherches.

Un fermier du village de la victime raconta la nouvelle aux voisins des Baraque. Puis, passant devant la maison de ceux-ci, il appela :

— Hé ! Balt ! Bast !

Le vieux Nol balayait devant la porte. Il montra son balai au fermier, grommelant, mais l’autre se mit à rire, prit deux sous dans sa poche et les lui donna. L’idiot tomba dessus en clignant des yeux, et alla les cacher en terre, sous un arbre.

Puis le paysan enfila un chemin, à la gauche de la maison, et en haut du chemin, entendant du bruit, il leva les yeux et aperçut les Baraque ramassant des branches à la lisière d’un bois.

— Salut, dit-il. Savez-vous la nouvelle ?

— Non.

— Zacht, le garçon meunier, a été assassiné.

Ils firent tous les deux un sursaut, poussèrent un hou ! comme un homme frappé d’un coup de hache.

— C’était un peu votre parent, reprit le fermier, mettant leur mouvement sur le compte de la surprise.

— Qui ? lui ?

— Oui.

Ils le regardaient, les yeux dilatés, se demandant ce qui allait advenir. C’était la première voix d’homme qui leur parlait de leur crime. Il reprit :

— On lui aura volé son argent, d’abord, puis on l’aura tué, enterré. L’argent ne profite pas à tout le monde.

Alors Balt dit d’une voix dure :

— Il n’avait qu’à mieux le cacher.

Et Bast pensait au bonheur de jouir de la fortune volée, dans une contrée où il n’y aurait personne, d’être seul au monde avec cette volupté extraordinaire : l’argent. En même temps, il poussait des soupirs, hochait la tête doucement, murmurait des doléances sur cette mort surprenante.

— À propos, fit le fermier, il y a du changement chez vous. Vous avez comblé votre mare.

— Oui. Après ?

— Après !

Et le fermier, qui était solide et violent, mis en humeur de querelle par le ton bourru de Balt, s’écria :

— Après ? C’est que s’il n’en tenait qu’à moi, j’enverrais moisir en prison de mauvais bougres comme vous !

Balt fit un pas en avant, tâtant son couteau dans sa poche.

— En prison ! répétait-il.

Mais le fermier s’en alla, frappant son bâton contre les pierres du chemin, dédaigneusement.

— J’en ai roulé d’autres que vous ! cria-t-il de loin aux Baraque.

Ceux-ci se rassurèrent alors : l’homme ne savait rien.

Ils chargèrent leur bois sur leurs épaules et reprirent le chemin de la maison.

Le vieux Nol était assis devant la porte et passait sa manche sur les sous du fermier, activement, pour les faire reluire, Balt vit briller le cuivre et l’arracha des mains de l’idiot, menaçant :

— D’où vient cela ?

L’autre se mit à geindre, les yeux élargis par la peur, et en même temps il tendait la main, pour reprendre son bien.

— Au trou ! cria Balt.

Et comme l’idiot continuait à se lamenter, immobile, de grosses larmes coulant le long des joues, il lui allongea la jambe à travers les reins, violemment.

Nol alors hurla comme un chien blessé, et les mains collées à son dos, se mit à fuir par la cour, en boitant, tandis que Balt faisait couler les sous dans sa poche.

Le lendemain quelqu’un frappa deux coups à l’huis ; les trois frères étaient dans la chambre. Bast et Balt se regardèrent, debout tous deux dès le premier coup. Et l’un d’eux s’avança, l’oreille tendue, conjecturant, au bruit de la respiration, quel pouvait être le visiteur.

On frappa de nouveau et brusquement la porte s’ouvrit. Un homme de haute taille, en sarrau bleu, la casquette galonnée d’un liseré rouge, parut, la main posée sur une haute canne à large pommeau : ils reconnurent le garde-champêtre.

— Salut ! dit-il, je passais. Ma pipe est éteinte.

Il s’approcha de l’âtre, se baissa, posa le fourneau de sa pipe sur un tison ; mais le feu se mourait sous des cendres accumulées. Alors ses sourcils remuèrent, et il promena ses regards autour de lui :

— Où sont les allumettes ?

Il leur parut que sa voix avait pris le ton du commandement, et ils le regardaient, inquiets, sans bouger de place. Puis il alla du côté de l’armoire, de son large pas, en haussant les épaules et grondant :

— Il serait plus facile de trouver le corps de Hein Zacht que de vous desserrer les dents à vous autres !

Il avait à peine fini de parler que tous deux, d’un même mouvement obséquieux, lui offrirent des allumettes, prises dans leur poche, et ils le suivaient, humbles, souriants, tenant au bout de leurs doigts le phosphore allumé.

— Drôle d’affaire ! fit le garde-champêtre après avoir allumé son tabac.

— Drôle d’affaire, oui, répétèrent-ils, la tête basse. Et tout à coup ils relevèrent le front, étonnés d’en avoir dit autant.

Le visiteur s’était assis, les jambes allongées devant lui, le menton appuyé sur sa canne ; et ils épiaient avec anxiété ses regards.

— Moi, j’ai mon idée ! dit-il à la fin. Hein a été…

On entendit rire Nol dans son coin, et les deux Baraque virent avec épouvante qu’il faisait le geste d’étrangler quelqu’un dans le vide.

— Dehors ! cria Balt.

Le garde ne s’était aperçu de rien ; il demanda pourquoi on le chassait.

Bast haussa les épaules et frappa du doigt son front :

— Plus rien là, dit-il.

— Peuh ! fit le garde en manière de commisération.

Et il s’en alla, après avoir bourré une nouvelle pipe.

Bast eut un sourire mauvais, en dessous, à la pensée qu’ils dépistaient l’autorité, qu’ils étaient plus forts que la justice, et dans ce sourire passa comme la basse malice de jouer tout le monde.

Balt, lui, frappa un grand coup de poing sur la table et gronda sourdement :

— Ils arriveront tous !