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QUATRIÈME JOURNÉE.

XXV.

SOPHIE.

La bonne meunière était plongée dans de tristes pensées, et, suivant l’habitude de quelques vieillards, elle les exprimait tout haut, en allant de son armoire à son dressoir, occupée machinalement de préparer son corsage antique à longues basques et le tablier d’indienne à carreaux qu’elle gardait précieusement depuis sa jeunesse, l’estimant beaucoup parce qu’il avait coûté dans ce temps-là quatre fois plus qu’une étoffe plus belle ne coûte aujourd’hui.

— Ne vous faites pas de chagrin, ma mère, dit le Grand-Louis qui l’écoutait du seuil de la porte où il venait d’arriver sans qu’elle l’aperçût ; tout cela finira comme ça pourra ; mais votre fils tâchera toujours de vous rendre heureuse.

— Eh ! mon pauvre enfant, je ne te voyais pas ! dit la meunière un peu honteuse encore à son âge d’être surprise par son fils avec ses longs cheveux gris déroulés sur ses épaules ; car les paysannes de la Vallée-Noire mettaient, de son temps, une extrême pudeur à ne jamais montrer leur chevelure. Mais la Grand’Marie oublia bientôt ce mouvement de pruderie surannée en voyant le désordre et la pâleur du meunier.

— Jésus, mon Dieu ! dit-elle en joignant les mains, comme le voilà fatigué ! On dirait que tu as reçu toute la pluie de cette nuit ! Eh ! vraiment ! tu es encore tout humide. Va donc vite te changer. Comment donc n’as-tu pas trouvé une maison pour te mettre à l’abri ? Et quelle mauvaise mine tu as ce matin ! Ah ! mon pauvre enfant, on dirait que tu veux te rendre malade !

— Eh non ! mère, ne vous tourmentez donc pas comme ça ! dit le meunier en s’efforçant de prendre son air de gaieté habituelle. J’ai passé la nuit à l’abri chez des amis… des gens à qui j’avais affaire et qui m’ont fait bien souper. Je ne me suis mouillé qu’un peu tantôt, parce que je suis revenu à pied.

— À pied ! et qu’as-tu donc fait de Sophie ?

— Je l’ai prêtée à…, chose… de là-bas

— Qui donc, chose de là-bas ?…

— Vous savez bien ? Bah ! Je vous dirai ça plus tard. Si vous voulez aller à l’Assemblée, je prendrai la petite noire, et je vous mènerai en croupe.

— Tu as tort de prêter Sophie, mon enfant. C’est une bête qui n’a pas sa pareille et qui mériterait d’être épargnée. J’aimerais mieux te voir prêter les deux autres.

— Et moi aussi. Mais que voulez-vous ? ça s’est trouvé comme ça. Allons, mère, je vais m’habiller, et quand vous voudrez partir, vous m’appellerez.

— Non, non, je vois bien que tu n’as pas goûté de dormir cette nuit, et je veux que tu ailles faire un somme. Nous avons encore du temps de reste jusqu’à l’heure de la messe. Ah ! Grand-Louis, quelle mine, quelle mine ! ça ne vaut rien de courir comme ça !

— Soyez tranquille, mère, je ne me sens pas malade, et ça ne recommencera pas souvent. Il faut bien s’étourdir un peu quelquefois.

Et le meunier, encore plus triste d’affliger sa mère dont l’inquiétude et le mécontentement ne s’exprimaient jamais qu’avec une extrême douceur et une sage retenue, alla se jeter sur son lit avec un certain mouvement de colère qui réveilla Lémor.

— Vous vous levez déjà ? lui dit ce dernier en se frottant les yeux.

— Non pas, je me couche avec votre agrément, répondit le meunier qui remuait son lit à coups de poing.

— Ami ! vous avez du chagrin, reprit Lémor, réveillé tout à fait par les signes non équivoques de la rage intérieure du Grand-Louis.

— Du chagrin ? oui, Monsieur, j’en conviens, peut-être plus que ne vaut la chose ; mais enfin, ça me fait plus de peine que je ne voudrais, je ne peux pas m’en empêcher.

Et de grosses larmes roulaient dans les yeux fatigués du meunier.

— Mon ami ! s’écria Lémor en sautant à bas de son lit et en s’habillant à la hâte, il vous est arrivé un malheur cette nuit, je le vois bien ! Et moi je dormais là tranquillement ! Mon Dieu, que puis-je faire ? où dois-je courir ?

— Ah ! ne courez pas, c’est inutile, dit Grand-Louis en haussant les épaules, comme s’il eût rougi de sa faiblesse, j’ai assez couru cette nuit pour rien, et me voilà sur les dents… pour une bêtise, après tout ! mais que voulez-vous, on s’attache aux animaux comme aux gens, et on regrette un vieux cheval comme un vieux ami. Vous ne comprendriez pas ça, vous autres gens de la ville ; mais nous, bonnes gens de paysans, nous vivons avec les bêtes, dont nous ne différons guère !

— Et vous avez perdu Sophie, je comprends.

— Perdu, oui ; c’est-à-dire qu’on me l’a volée.

— Peut-être hier dans la garenne ?

— Précisément. Vous souvenez-vous que j’en avais comme un mauvais présage dans la tête ! Quand vous m’avez eu quitté, je suis retourné dans un endroit où je l’avais bien cachée, et d’où la pauvre bête, patiente comme un mouton, ne se serait certainement pas détachée… De sa vie elle n’a cassé bride ni licou. Eh bien ! Monsieur, cheval et bride, tout avait disparu. J’ai cherché, j’ai couru, rien ! Avec ça que je n’osais pas trop la demander, surtout à la ferme ; ça aurait donné à penser ! On m’aurait demandé à moi-même comment, étant parti monté sur ma bête, je l’avais perdue en route. On aurait cru que j’étais ivre, et madame Bricolin n’aurait pas manqué de rapporter devant mademoiselle Rose que j’avais eu quelque vilaine aventure indigne d’un homme qui ne pense qu’à elle au monde. J’ai cru d’abord que quelqu’un avait voulu me faire niche. Je suis entré dans toutes les maisons. Tout le bourg quasiment était encore sur pied. J’ai flâné chez l’un, chez l’autre, sans faire semblant de rien. Je suis entré dans toutes les écuries, et même dans celle du château sans qu’on m’ait aperçu : point de Sophie ! Blanchemont est, à cette heure, rempli de gens de toute farine, et il se sera certainement trouvé dans le nombre quelque rusé coquin qui étant venu à pied, s’en est retourné à cheval en se disant que la fête a été assez bonne pour lui avant de commencer, sans qu’il soit besoin d’en voir davantage. Allons, il n’y faut plus penser. Heureusement qu’au milieu de tout cela, je n’ai pas trop perdu la tête. J’ai été de mon pied léger à la Châtre. J’ai vu mon notaire ; il était un peu tard, il avait fini de souper, et la digestion le rendait un peu lourd ; mais il sera tantôt à la fête, il me l’a promis. En le quittant, j’ai encore fureté partout et battu les buissons comme un chasseur de nuit. J’ai trotté par la pluie et le tonnerre jusqu’au jour, espérant toujours que je découvrirais mon larron caché quelque part. Inutile ! Je ne veux pas faire tambouriner mon accident, ça ferait du scandale, et si l’on en venait à une enquête, nous serions propres, avec cette histoire de cheval caché dans la garenne et abandonné là pendant une heure sans que je puisse expliquer pourquoi et comment. Je l’avais mis bien loin de votre rendez-vous, afin que s’il venait à remuer un peu, le bruit n’attirât pas l’attention de votre côté. Pauvre Sophie ! J’aurais dû me fier à son bon sens. Elle n’aurait pas bougé !

— Ainsi, c’est moi qui suis la cause de cette mésaventure ! Grand-Louis, j’en ai plus de chagrin que vous, et vous me permettrez certainement de vous indemniser autant qu’il me sera possible.

— Taisez-vous, Monsieur ; je me moque bien du peu d’argent que la vieille bête pouvait valoir en foire ! Croyez-vous que pour une centaine de francs j’aurais tant de souci ? Oh ! non pas : ce que je regrette, c’est elle, et non pas son prix, elle n’en avait pas pour moi. Elle était si courageuse, si intelligente, elle me connaissait si bien ! Je suis sûr qu’à l’heure qu’il est elle pense à moi, et regarde de travers celui qui la soigne. Pourvu au moins qu’il la soigne bien ! Si j’en étais sûr, j’en serais quasi consolé. Mais il la pansera à coups de manche de fouet, et il la nourrira avec des cosses de châtaignes ! Car ça doit être quelque filou marchois qui l’emmènera dans sa montagne pâturer dans un champ de pierres, au lieu de son joli petit pré au bord de l’eau, où elle vivait si bien et où elle faisait encore la folle avec les jeunes pouliches, tant elle s’y sentait de bonne humeur à la vue de la verdure. Et ma mère ! c’est elle qui en aura du regret ! avec cela que je ne pourrai jamais lui expliquer comment ce malheur-là m’est arrivé. Je n’ai pas encore eu le courage de le lui dire. N’en parlez donc pas jusqu’à ce que j’aie trouvé dans ma cervelle quelque histoire pour lui rendre la nouvelle moins amère.

Il y avait dans les regrets naïfs du meunier quelque chose de comique et de touchant à la fois, et Lémor, désolé d’être la cause de son chagrin, s’en affecta tellement lui-même que le bon Louis s’efforça de l’en consoler.

— Allons, allons, dit-il, c’est assez de niaiseries comme cela pour une créature à quatre pieds. Je sais bien que ce n’est pas votre faute, et je n’ai pas eu un instant la pensée de vous le reprocher. Que ça ne gâte pas le souvenir de votre bonheur, l’ami ! c’est bien peu de chose au prix d’une si belle soirée que vous passiez pendant ce temps-là ! Et si j’avais jamais un rendez-vous avec Rose, moi, je me soucierais bien d’aller toute ma vie à cheval sur un manche à balai ! N’allez pas parler de cela à madame Marcelle ; elle serait capable de me donner un cheval de mille francs, et vrai, cela me ferait de la peine. Je ne veux plus m’attacher aux bêtes. Il y a bien assez de souci comme ça dans la vie avec les gens ! vous dis-je ; pensez à vos amours et faites-vous beau, mais toujours paysan, pour aller à la fête, car il faut bien que l’on s’habitue un peu à votre figure dans le pays. Ça vaudra mieux que de vous cacher, ce qui donnerait des soupçons tout de suite. Vous verrez madame Marcelle ; vous ne lui parlerez pas, par exemple ! D’ailleurs, vous n’aurez pas l’occasion, elle ne dansera pas : elle est en grand deuil !… mais Rose n’y est pas, jarnigué ! et je compte bien danser avec elle jusqu’à la nuit, à présent que le papa mignon y consent. Ça me fait penser qu’il faut que je dorme une couple d’heures pour n’avoir pas l’air d’un déterré. Ne vous chagrinez plus, dans cinq minutes vous allez m’entendre ronfler.

Le meunier tint parole et quand, vers dix heures, on lui amena sa jument noire, beaucoup plus belle, mais moins aimée que Sophie, quand revêtu de sa veste de drap fin des dimanches, le menton bien rasé, le teint clair et l’œil brillant, il serra sa monture robuste dans ses grandes jambes, la meunière en s’asseyant derrière lui à l’aide d’une chaise et du bras de Lémor, ressentit un mouvement d’orgueil d’être la mère du beau farinier.

On n’avait guère mieux dormi à la ferme qu’au moulin, et nous sommes forcés de revenir un peu sur nos pas pour mettre le lecteur au courant des événements qui s’y passèrent la nuit qui précéda la fête.

Lémor, partagé entre l’agitation pénible que lui avait causé son étrange rencontre avec la folle, et la joie enivrante de revoir Marcelle, n’avait pas remarqué, dans la garenne, que le meunier n’était pas beaucoup plus calme que lui. Grand-Louis avait trouvé la cour de la ferme remplie de mouvement et de tumulte. Deux pataches et trois cabriolets, qui avaient apporté dans leurs flancs solides toute la parenté des Bricolin, reposaient inclinés sur leurs bras fatigués le long des étables et des fumiers. Toutes les pauvres voisines, avides de gagner un mince salaire, avaient été mises en réquisition pour aider à préparer le souper de ces hôtes plus nombreux et plus affamés qu’on ne s’y attendait au château neuf. M. Bricolin, plus vain de montrer son opulence que contrarié des frais qu’elle allait entraîner, était de la meilleure humeur. Ses filles, ses fils, ses cousines, ses neveux et ses gendres, venaient, chacun à son tour, lui demander à l’oreille quel jour on pendrait la crémaillère au vieux château restauré et rebadigeonné, avec le chiffre des Bricolin en guise d’écusson sur la porte. — Car enfin tu vas être seigneur et maître de Blanchemont, lui disait-on pour refrain banal, et tu administreras un peu mieux la fortune que tous ces comtes et barons auxquels tu vas succéder, à la plus grande gloire de l’aristocratie nouvelle, de la noblesse des bons écus. Bricolin était donc ivre d’orgueil, et, tout en répondant avec un sourire malicieux à ses chers parents : « Pas encore, pas encore ! Peut-être jamais ! » il prenait avec délices toute l’importance d’un seigneur châtelain. Il ne regardait plus à la dépense, il donnait des ordres à ses valets, à sa mère, à sa fille et à sa femme d’une voix tonnante et en gonflant son gros ventre jusqu’au menton. Toute la maison était bouleversée, la mère Bricolin plumait des poulets, à peine morts, par douzaine, et madame Bricolin, qui avait été d’abord d’une humeur massacrante en gouvernant le tumulte de la cuisine, commençait à s’égayer aussi à sa manière, en voyant le repas copieux, les chambres préparées et ses hôtes ravis d’admiration. Ce fut à la faveur de tout ce désordre que le meunier put facilement parler à Marcelle, et qu’elle-même, s’excusant par une migraine, avait pu se soustraire au souper et aller rejoindre, pendant ce festin, Lémor au fond de la garenne.

Rose, elle-même, tandis qu’on mettait le couvert, avait trouvé plus d’un excellent prétexte pour errer dans la cour et pour dire en passant quelques paroles amicales au Grand-Louis, suivant sa coutume. Mais sa mère, qui ne la perdait guère de vue, avait trouvé de son côté un moyen d’éloigner promptement le meunier. Forcée de se soumettre aux ordres de son mari, qui lui avait impérativement enjoint de ne pas faire mauvaise mine à ce dernier, elle avait imaginé, pour assouvir sa haine et pour faire honte à Rose de son amitié pour lui, de le ridiculiser auprès de ses autres filles et de ses autres parentes, toutes assez malicieuses et insolentes, les jeunes comme les vieilles. Elle leur avait rapidement confié, à chacune en particulier, que ce bel esprit de village se flattait de plaire à sa fille, que Rose n’en savait rien et n’y faisait nulle attention ; que M. Bricolin, n’y voulant pas croire, le traitait avec beaucoup trop de bonté ; mais qu’elle possédait de bonne source un fait curieux : à savoir, que le beau farinier, la coqueluche de toutes les filles de mauvaise vie de la campagne, s’était maintes fois vanté de plaire à la plus riche bourgeoise qu’il lui conviendrait de courtiser, à celle-ci tout aussi bien qu’à celle-là… Et là-dessus, madame Bricolin nommait les personnes présentes, et riait d’une manière âcre et méprisante en retroussant son tablier et mettant le poing sur sa hanche.

De la partie féminine de la famille, la confidence avait promptement passé, de bouche en bouche et d’oreille en oreille, à tous les Bricolin de l’autre sexe, si bien que Grand-Louis, qui ne songeait qu’à s’en aller rejoindre Lémor, se vit bientôt assailli d’épigrammes si plates qu’elles étaient incompréhensibles, et accompagné, dans sa retraite, de rires mal étouffés et de chuchotements de la dernière impertinence. Ne concevant rien à la gaieté qu’il excitait, il était sorti de la ferme inquiet, soucieux, et plein de mépris pour le gros sel de messieurs les bourgeois de campagne rassemblés à Blanchemont ce soir-là.

D’après la recommandation de madame Bricolin, on eut soin que M. Bricolin ne s’aperçût pas de la conspiration, et on se donna parole pour persécuter le meunier le lendemain en présence de Rose. C’était, disait sa mère, une nécessité d’humilier ce manant sous ses yeux, afin qu’elle apprit à ne pas trop écouter son bon cœur, et à tenir les paysans à distance.

Après le souper, on fit venir les ménétriers et on dansa dans la cour par anticipation du lendemain. C’était dans un intervalle de repos que le meunier, inquiet et pressé de se rendre à la Châtre, avait assuré que la soirée de plaisir était close au château neuf, et qu’il avait forcé les deux amants à se séparer beaucoup plus tôt qu’ils ne l’eussent souhaité.

Lorsque Marcelle revint à la ferme, on avait recommencé à se divertir, et, se sentant le même besoin de solitude et de rêverie qui avait emporté Lémor dans les traînes de la Vallée-Noire, elle retourna dans la garenne et s’y promena lentement jusqu’à minuit. Le son de la cornemuse, uni à celui de la vielle, écorche un peu les oreilles de près ; mais, de loin, cette voix rustique qui chante parfois de si gracieux motifs rendus plus originaux par une harmonie barbare, a un charme qui pénètre les âmes simples et qui fait battre le cœur de quiconque en a été bercé dans les beaux jours de son enfance. Cette forte vibration de la musette, quoique rauque et nasillarde, ce grincement aigu et ce staccato nerveux de la vielle sont faits l’un pour l’autre et se corrigent mutuellement. Marcelle les écouta longtemps avec plaisir, et, remarquant que l’éloignement leur donnait de plus en plus de charme, elle se trouva à l’extrémité de la garenne, perdue dans le rêve d’une vie pastorale ! dont on pense bien que son amour faisait tous les frais.

Mais elle s’arrêta tout à coup en rencontrant presque sous ses pieds la folle étendue par terre, sans mouvement et comme morte. Malgré le dégoût que lui inspirait la malpropreté inouïe de ce malheureux être, elle se décida, après avoir vainement essayé de l’éveiller, à la soulever dans ses bras et à la traîner à quelque distance. Elle l’appuya contre un arbre, et ne se sentant pas la force de la porter plus loin, elle se disposait à aller lui chercher du secours à la ferme, lorsque la Bricoline commença à sortir de sa torpeur et à soulever, avec sa main décharnée, ses longs cheveux hérissés d’herbes et de gravier qui lui pesaient sur le visage. Marcelle l’aida à écarter ce voile épais qui gênait sa respiration, et, pour la première fois, osant lui adresser la parole, elle lui demanda si elle souffrait.

— Certainement, je souffre ! répondit la folle avec une indifférence effrayante, et du ton dont elle aurait dit : j’existe encore ; puis elle ajouta d’une voix brève et impérieuse : L’as-tu vu ? Il est revenu. Il ne veut pas me parler. T’a-t-il dit pourquoi ?

— Il m’a dit qu’il reviendrait, répondit Marcelle essayant de flatter sa manie.

— Oh ! il ne reviendra pas, s’écria la folle en se levant avec impétuosité ; il ne reviendra plus ! Il a peur de moi. Tout le monde a peur de moi, parce que je suis très riche, très riche, si riche que l’on m’a défendu de vivre. Mais je ne veux plus être riche ; demain je serai pauvre. Il est temps que cela finisse. Demain tout le monde sera pauvre. Tu seras pauvre aussi, Rose, et tu ne feras plus peur. Je punirai les méchants qui veulent me tuer, m’enfermer, m’empoisonner…

— Mais il y a des personnes qui vous plaignent et ne vous veulent que du bien, dit Marcelle.

— Non, il n’y en a pas, répondit la folle avec colère et en s’agitant d’une manière effrayante. Ils sont tous mes ennemis. Ils m’ont torturée, ils m’ont enfoncé un fer rouge dans la tête. Ils m’ont attachée aux arbres avec des clous, ils m’ont jetée plus de deux mille fois du haut des tours sur le pavé. Ils m’ont traversé le cœur avec de grandes aiguilles d’acier. Ils m’ont écorchée vive ; c’est pour cela que je ne peux plus m’habiller sans souffrir des douleurs atroces. Ils voudraient m’arracher les cheveux, parce que cela me défend un peu de leurs coups… Mais je me vengerai ! J’ai rédigé une plainte ! j’ai mis cinquante-quatre ans à l’écrire dans toutes les langues pour la faire parvenir à tous les souverains de l’univers. Je veux qu’on me rende Paul qu’ils ont caché dans leur cave et qu’ils font souffrir comme moi. Je l’entends crier toutes les nuits quand on le torture… Je connais sa voix… Tenez, tenez, l’entendez-vous ? ajouta-t-elle d’un ton lugubre en prêtant l’oreille aux sons enjoués de la cornemuse. Vous voyez bien qu’on lui fait souffrir mille morts ! Ils veulent le dévorer, mais ils seront punis, punis ! Demain je les ferai souffrir aussi, moi ! Ils souffriront tant que j’en aurai pitié moi-même…

En parlant ainsi avec une volubilité délirante, l’infortunée s’élança à travers les buissons et se dirigea vers la ferme, sans qu’il fût possible à Marcelle de suivre sa course rapide et ses bonds impétueux.