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XI.

LE DÎNER À LA FERME.

Désireuse de servir les intérêts de cœur de son nouvel ami, et n’y voyant pas de danger pour mademoiselle Bricolin, puisque son père et sa grand’mère paraissaient favoriser le Grand-Louis, madame de Blanchemont affecta de lui parler beaucoup durant le repas, et d’amener la conversation sur les sujets où véritablement son instruction et son intelligence le rendaient très-supérieur à toute la famille Bricolin, peut-être à la charmante Rose elle-même. En agriculture, considérée comme science naturelle plus que comme expérimentation commerciale, en politique, considérée comme recherche du bonheur et de la justice humaine ; en religion et en morale, le Grand-Louis avait des notions élémentaires, mais justes, élevées, marquées au coin du bon sens, de la perspicacité et de la noblesse de l’âme, qui n’avaient jamais été mises en lumière à la ferme. Les Bricolin n’y avaient jamais que des sujets de conversation grossièrement vulgaires, et tout l’esprit qu’on y dépensait était tourné en propos dénigrants et peu charitables contre le prochain. Grand-Louis, n’aimant ni les lieux communs ni les méchancetés, y parlait peu et n’avait jamais fait remarquer sa capacité. M. Bricolin avait décrété qu’il était fort sot comme tous les beaux hommes, et Rose, qui l’avait toujours trouvé amoureux craintif ou mécontent, c’est-à-dire taquin ou timide, ne pouvait l’excuser de son manque d’esprit qu’en vantant son excellent cœur. On fut donc étonné d’abord de voir madame de Blanchemont causer avec lui avec une sorte de préférence, et quand elle l’eut amené à oublier le trouble que lui causait la présence de Rose et le mauvais vouloir de sa mère, on fut bien plus étonné encore de l’entendre si bien parler. Cinq ou six fois M. Bricolin, qui, ne se doutant nullement de son amour pour sa fille, l’écoutait avec bienveillance, fut émerveillé, et s’écria en frappant sur la table :

— Tu sais donc cela, toi ? Où diable as-tu pêché tout cela ?

— Bah ! dans la rivière ! répondait Grand-Louis avec gaieté.

Madame Bricolin tomba peu à peu dans un silence sombre en voyant le succès de son ennemi ; elle formait la résolution d’avertir le soir même M. Bricolin de la découverte qu’elle avait faite ou cru faire des sentiments de ce paysan pour sa demoiselle.

Quant à la vieille mère Bricolin, elle ne comprenait rien du tout à la conversation ; mais elle trouvait que le meunier parlait comme un livre, parce qu’il assemblait plusieurs phrases de suite, sans hésiter et sans se reprendre. Rose n’avait pas l’air d’écouter, mais elle ne perdait rien ; et involontairement ses yeux s’arrêtaient sur le Grand-Louis. Il y avait là un cinquième Bricolin auquel Marcelle fit peu d’attention. C’était le vieux père Bricolin, vêtu en paysan comme sa femme, mangeant bien, ne disant mot, et n’ayant pas l’air d’en penser davantage. Il était presque sourd, presque aveugle, et paraissait complètement idiot. Sa vieille moitié l’avait amené à table en le conduisant comme un enfant. Elle s’occupait beaucoup de lui, remplissait son assiette et son verre, lui ôtait la mie de son pain, parce que, n’ayant plus de dents, ses gencives, durcies et insensibles, ne pouvaient broyer que les croûtes les plus dures, et ne lui adressait pas une parole, comme si c’eût été peine perdue. Lorsqu’il s’assit, elle lui fit entendre cependant qu’il fallait ôter son chapeau à cause de madame de Blanchemont. Il obéit, mais ne parut pas comprendre pourquoi, et il le remit aussitôt, liberté que, d’après l’usage du pays, M. Bricolin, son fils, se permit également. Le meunier, qui n’y avait pas dérogé le matin au moulin, fourra cependant son bonnet dans sa poche sans qu’on s’en aperçût, partagé entre un nouvel instinct de déférence que Marcelle lui inspirait pour les femmes, et la crainte de paraître jouer au freluquet pour la première fois de sa vie.

Cependant, tout en admirant ce qu’il appelait le beau bagout du grand farinier, M. Bricolin se trouva bientôt d’un autre avis que lui sur toutes choses. En agriculture, il prétendait qu’il n’y avait rien de neuf à tenter, que les savants n’avaient jamais rien découvert, qu’en voulant innover on se ruinait toujours ; que, depuis que le monde est monde jusqu’au jour d’aujourd’hui, on avait toujours fait de même, et qu’on ne ferait jamais mieux.

— Bon ! dit le meunier. Et les premiers qui ont fait ce que nous faisons aujourd’hui, ceux qui ont attelé des bœufs pour ouvrir la terre et pour ensemencer, ils ont fait du neuf cependant, et on aurait pu les en empêcher en se persuadant qu’une terre qu’on n’avait jamais cultivée ne deviendrait jamais fertile ? C’est comme en politique ; dites donc, monsieur Bricolin, s’il y a cent ans, on vous avait dit que vous ne paieriez plus ni dîmes ni redevances ; que les couvents seraient détruits…

— Bah ! bah ! je ne l’aurais peut-être pas cru, c’est vrai ; mais c’est arrivé parce que ça devait arriver. Tout est pour le mieux au jour d’aujourd’hui ; tout le monde est libre de faire fortune, et on n’inventera jamais mieux que ça.

— Et les pauvres, les paresseux, les faibles, les bêtes, qu’est-ce que vous en faites ?

— Je n’en fais rien, puisqu’ils ne sont bons à rien. Tant pis pour eux !

— Et si vous en étiez, monsieur Bricolin, ce qu’à Dieu ne plaise ! (vous en êtes bien loin) diriez-vous : « Tant pis pour moi ? » Non, non, vous n’avez pas dit ce que vous pensiez, en répondant tant pis pour eux ! vous avez trop de cœur et de religion pour ça.

— De la religion, moi ? Je m’en moque, de la religion, et toi aussi. Je vois bien que ça essaie de revenir, mais je ne m’en inquiète guère. Notre curé est un bon vivant, et je ne le contrarie pas. Si c’était un cagot, je l’enverrais joliment promener. Qu’est-ce qui croit à toutes ces bêtises-là au jour d’aujourd’hui ?

— Et votre femme, et votre mère, et votre fille, disent-elles que ce sont des bêtises ?

— Oh ! ça leur plaît, ça les amuse. Les femmes ont besoin de ça à ce qu’il paraît.

— Et nous autres paysans, nous sommes comme les femmes, nous avons besoin de religion.

— Eh bien ! vous en avez une sous la main ; allez à la messe, je ne vous en empêche pas, pourvu que vous ne me forciez pas d’y aller.

— Cela peut arriver cependant, si la religion que nous avons redevient fanatique et persécutante comme elle l’a été si fort et si souvent.

— Elle ne vaut donc rien ? laissez-la tomber. Je m’en passe bien, moi ?

— Mais puisqu’il nous en faut une absolument, à nous autres, c’est donc une autre qu’il faudrait avoir ?

— Une autre ! une autre ! diable ! comme tu y vas ! Fais-en donc une, toi !

— J’en voudrais avoir une qui empêchât les hommes de se haïr, de se craindre et de se nuire.

— Ça serait neuf, en effet ! J’en voudrais bien une comme ça qui empêcherait mes métayers de me voler mon blé la nuit, et mes journaliers de mettre trois heures par jour à manger leur soupe.

— Cela serait, si vous aviez une religion qui vous commandât de les rendre aussi heureux que vous-même.

— Grand-Louis, vous avez la vraie religion dans le cœur, dit Marcelle.

— C’est vrai, cela ! dit Rose avec effusion.

M. Bricolin n’osa répliquer. Il tenait beaucoup à gagner la confiance de madame de Blanchemont et à ne pas lui donner mauvaise opinion de lui. Grand-Louis, qui vit le mouvement de Rose, regarda Marcelle avec un œil plein de feu qui semblait lui dire : Je vous remercie.

Le soleil baissait, et le dîner, qui avait été copieux, touchait à sa fin. M. Bricolin, qui s’appesantissait sur sa chaise, grâce à une large réfection et à des rasades abondantes, eût voulu se livrer à son plaisir favori qui était de prendre du café arrosé d’eau-de-vie et entremêlé de liqueurs, pendant deux ou trois heures de la soirée. Mais le Grand-Louis, sur lequel il avait compté pour lui tenir tête, quitta la table et alla se préparer au départ. Madame de Blanchemont alla recevoir les adieux de ses domestiques et régler leurs comptes. Elle leur remit sa lettre pour sa belle-mère, et prenant le meunier à l’écart, elle lui confia celle qui était adressée à Henri, en le priant de la mettre lui-même à la poste.

— Soyez tranquille, dit-il, comprenant qu’il y avait là un peu de mystère ; cela ne sortira de ma main que pour tomber dans la boîte, sans que personne y ait jeté les yeux, pas même vos domestiques, n’est-ce pas ?

— Merci, mon brave Louis.

— Merci ! vous me dites merci, quand c’est moi qui devrais vous dire cela à deux genoux. Allons, vous ne savez pas ce que je vous dois ! Je vas passer par chez nous, et dans deux heures la petite Fanchon sera auprès de vous. Elle est plus propre et plus douce que la grosse Chounette d’ici.

Quand Louis et Lapierre furent partis, Marcelle eut un instant de détresse morale en se trouvant seule à la merci de la famille Bricolin. Elle se sentit fort attristée, et prenant Édouard par la main, elle s’éloigna et gagna un petit bois qu’elle voyait de l’autre côté de la prairie. Il faisait encore grand jour, et le soleil, en s’abaissant derrière le vieux château, projetait au loin l’ombre gigantesque de ses hautes tours. Mais elle n’alla pas loin sans être rejointe par Rose, qui se sentait une grande attraction pour elle, et dont l’aimable figure était le seul objet agréable qui pût frapper ses regards en cet instant.

— Je veux vous faire les honneurs de la garenne, dit la jeune fille ; c’est mon endroit favori, et vous l’aimerez, j’en suis sûre.

— Quel qu’il soit, votre compagnie me le fera trouver agréable, répondit Marcelle en passant familièrement son bras sous celui de Rose.

L’ancien parc seigneurial de Blanchemont, abattu à l’époque de la révolution, était clos désormais par un fossé profond, rempli d’eau courante, et par de grandes haies vives, où Rose laissa un bout de garniture de sa robe de mousseline, avec la précipitation et l’insouciance d’une fille dont le trousseau est au grand complet. Les anciennes souches des vieux chênes s’étaient couvertes de rejets, et la garenne n’était plus qu’un épais taillis sur lequel dominaient quelques sujets épargnés par la cognée, semblables à de respectables ancêtres étendant leurs bras noueux et robustes sur une nombreuse et fraîche postérité. De jolis sentiers montaient et descendaient par des gradins naturels établis sur le roc, et serpentaient sous un ombrage épais quoique peu élevé. Ce bois était mystérieux. On y pouvait errer librement, appuyée au bras d’un amant. Marcelle chassa cette pensée qui faisait battre son cœur, et tomba dans la rêverie en écoutant le chant des rossignols, des linottes et des merles qui peuplaient le bocage désert et tranquille.

La seule avenue que le taillis n’eût pas envahie était située à la lisière extrême du bois, et servait de chemin d’exploitation. Marcelle en approchait avec Rose, et son enfant courait en avant. Tout d’un coup il s’arrêta et revint lentement sur ses pas, indécis, sérieux et pâle.

— Qu’est-ce qu’il y a ? lui demanda sa mère, habituée à deviner toutes ses impressions, en voyant qu’il était combattu entre la crainte et la curiosité.

— Il y a une vilaine femme là-bas, répondit Édouard.

— On peut être vilain et bon, répondit Marcelle. Lapierre est bien bon et il n’est pas beau.

— Oh ! Lapierre n’est pas laid ! dit Édouard, qui, comme tous les enfants, admirait les objets de son affection.

— Donne-moi la main, reprit Marcelle, et allons voir cette vilaine femme.

— Non, non, n’y allez pas, c’est inutile, dit Rose d’un air triste et embarrassé, sans pourtant manifester aucune crainte. Je ne pensais pas qu’elle était là.

— Je veux habituer Édouard à vaincre la peur, lui répondit Marcelle à demi-voix.

Et Rose n’osant la retenir, elle doubla le pas. Mais lorsqu’elle fut au milieu de l’avenue, elle s’arrêta, frappée d’une sorte de terreur à l’aspect de l’être bizarre qui venait lentement à sa rencontre.