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X.

CORRESPONDANCE.

Lapierre entra. Suzette lui avait déjà tout dit. Il était pâle et tremblant. Vieux et incapable d’un service pénible, il n’était pour Marcelle qu’un porte-respect en voyage. Mais, sans le lui avoir jamais exprimé, il lui était sincèrement attaché, et, malgré l’aversion qu’il éprouvait déjà, aussi bien que Suzette, pour la Vallée-Noire et le vieux château, il refusa de quitter sa maîtresse et déclara qu’il la servirait pour aussi peu de gages qu’elle jugerait à propos de lui en donner.

Marcelle, touchée de son noble dévouement, lui serra affectueusement les mains, et vainquit sa résistance en lui démontrant qu’il lui serait plus utile en retournant à Paris qu’en restant à Blanchemont. Elle voulait se défaire de son riche mobilier, et Lapierre était très-capable de présider à cette vente, d’en recueillir le prix et de le consacrer au paiement des petites dettes courantes que madame de Blanchemont avait pu laisser à Paris. Probe et entendu, Lapierre fut flatté de jouer le rôle d’une espèce d’homme d’affaires, d’un homme de confiance, à coup sûr, et de rendre service à celle dont il se séparait à regret. Les arrangements de départ furent donc faits. Ici, Marcelle, qui pensait à tous les détails de sa position avec un sang-froid remarquable, rappela le Grand-Louis et lui demanda s’il pensait qu’on put vendre dans le pays la calèche qu’elle avait laissée à ***.

— Ainsi vous brûlez vos vaisseaux ? répondit le meunier. Tant mieux pour nous ! Vous resterez peut-être ici, et je ne demande qu’à vous y garder. Je vais souvent à *** pour des affaires que j’y ai, et pour voir une de mes sœurs qui y est établie. Je sais à peu près tout ce qui se passe dans ce pays-là, et je vois bien d’ailleurs que tous nos bourgeois, depuis quelques années, ont la rage des belles voitures et de toutes les choses de luxe. J’en sais un qui veut en faire venir une de Paris ; la vôtre est toute rendue, ça lui épargnera la dépense du transport, et dans notre pays, tout en faisant de grosses folies, on regarde encore aux petites économies. Elle m’a paru belle et bonne, cette voiture. Combien cela vaut-il, une affaire comme ça ?

— Deux mille francs.

— Voulez-vous que j’aille avec M. Lapierre jusqu’à *** ? Je le mettrai en rapport avec les acheteurs, et il touchera l’argent, car chez nous on ne paie comptant qu’aux étrangers.

— Si ce n’était pas abuser de votre temps et de votre obligeance, vous feriez seul cette affaire.

— J’irai avec plaisir ; mais ne parlez pas de cela à M. Bricolin, il serait capable de vouloir l’acheter, lui, la calèche !

— Eh bien ! pourquoi non ?

— Ah bon ! il ne manquerait plus que ça pour faire tourner la tête à… aux personnes de sa famille ! D’ailleurs, le Bricolin trouverait moyen de vous la payer moitié de ce qu’elle vaut. Je vous dis que je m’en charge.

— En ce cas, vous me rapporterez l’argent, s’il est possible ? car je croyais avoir à en toucher ici, au lieu qu’il me faudra sans doute en restituer.

— Eh bien, nous partirons ce soir ; à cause du dimanche, ça ne me dérangera pas ; et si je ne reviens pas demain soir ou après-demain matin avec deux mille francs, prenez-moi pour un vantard.

— Que vous êtes bon, vous ! dit Marcelle en songeant à la rapacité de son riche fermier.

— Il faudra que je vous rapporte aussi vos malles, que vous avez laissées là-bas ? dit le Grand-Louis.

— Si vous voulez bien louer une charrette et me les faire envoyer…

— Non pas ! à quoi bon louer un homme et un cheval ? Je mettrai Sophie au tombereau, et je parie que mademoiselle Suzette aimera mieux voyager en plein air sur une botte de paille, avec un bon conducteur comme moi, qu’avec cet enragé patachon dans son panier à salade. Ah ça ! tout n’est pas dit. Il vous faut une servante, celles de M. Bricolin ont trop d’occupation pour amuser votre coquin d’enfant du matin au soir. Ah ! si j’avais le temps, moi ! nous ferions une belle vie ensemble, avec ça que j’adore les enfants et que celui-là a plus d’esprit que moi ! je vas vous prêter la petite Fanchon, la servante à ma mère. Nous nous en passerons bien pendant quelque temps. C’est une petite fille qui aura soin du petit comme de la prunelle de ses yeux, et qui fera tout ce que vous lui commanderez. Elle n’a qu’un défaut, c’est de dire trois fois plaît-il ? à chaque parole qu’on lui adresse. Mais que voulez-vous, elle s’imagine que c’est une politesse, et qu’on la gronderait si elle ne faisait pas semblant d’être sourde.

— Vous êtes ma Providence, dit Marcelle, et j’admire que, dans une situation qui devait me susciter mille embarras, il se trouve sur mon chemin un cœur excellent qui vienne à mon secours.

— Bah ! bah ! ce sont de petits services d’amitié, que vous me rendrez d’une autre façon. Vous m’avez déjà grandement servi, sans vous en douter, depuis que vous êtes ici !

— Et comment cela ?…

— Ah ! dame ! nous causerons de cela plus tard, dit le meunier d’un air mystérieux, et avec un sourire où le sérieux de sa passion faisait un étrange contraste avec l’enjouement de son caractère.

Le départ du meunier et des domestiques ayant été résolu d’un commun accord pour le soir même, à la fraîche, comme disait Grand-Louis, Marcelle, n’ayant plus que quelques instants pour écrire avant le dîner de la ferme, traça rapidement les deux billets suivants :

PREMIER BILLET.

Marcelle, baronne de Blanchemont, à la comtesse de Blanchemont, sa belle-mère.
« Chère maman,

« Je m’adresse à vous comme à la plus courageuse des femmes et à la meilleure tête de la famille, pour vous annoncer et vous charger d’annoncer au respectable comte et à nos autres chers parents, une nouvelle qui vous affectera, j’en suis sûre, plus que moi. Vous m’avez souvent fait part de vos appréhensions, et nous avons trop causé du sujet qui m’occupe en ce moment pour que vous ne m’entendiez pas à demi-mot. Il n’y a plus rien (mais rien) de la fortune d’Édouard. De la mienne, il reste deux cent cinquante mille ou trois cent mille francs. Je ne connais encore ma situation que par un homme qui serait intéressé à exagérer le désastre, si la chose était possible, mais qui a trop de bon sens pour tenter de me tromper, puisque demain, après-demain, je puis m’instruire par moi-même. Je vous renvoie le bon Lapierre, et n’ai pas besoin de vous engager à le reprendre chez vous. Vous me l’aviez donné pour qu’il mît un peu d’ordre et d’économie dans les dépenses de la maison. Il a fait son possible ; mais qu’était-ce que ces épargnes domestiques, lorsqu’au dehors la prodigalité était sans contrôle et sans limites ? De petites raisons qu’il vous expliquera lui-même me forcent à brusquer son départ ; voilà pourquoi je vous écris en courant, et sans entrer dans des détails que je ne possède pas moi-même, et qui viendront plus tard. Je tiens à ce que Lapierre vous voie seule et vous remette ceci, afin que vous ayez quelques heures ou quelques jours au besoin pour préparer le comte à cette révélation. Vous l’adoucirez en lui disant mille fois tout ce que vous savez de moi, combien je suis indifférente aux jouissances de la richesse, et combien je suis incapable de maudire qui que ce soit et quoi que ce soit dans le passé. Comment ne pardonnerais-je pas à celui qui a eu le malheur de ne pas vivre assez pour tout réparer ! Chère maman, que sa mémoire reçoive de votre cœur et du mien une entière et facile absolution !

« Maintenant, deux mots sur Édouard et sur moi, qui ne faisons qu’un dans cette épreuve de la destinée. Il me restera, je l’espère, de quoi pourvoir à tous ses besoins et à son éducation. Il n’est pas d’âge à s’affliger de pertes qu’il ignore et qu’il sera bon de lui laisser ignorer autant que possible lorsqu’il sera capable de les comprendre. N’est-il pas heureux pour lui que ce changement dans sa situation s’opère avant qu’il ait pu se faire un besoin de vivre dans l’opulence ? Si c’est un malheur d’être réduit au nécessaire (ce n’en est pas un à mes yeux), il ne le sentira pas, et, habitué désormais à vivre modestement, il se croira assez riche. Puisqu’il était destiné à tomber dans une condition médiocre, c’est donc un bienfait de la Providence de l’y avoir fait descendre dans un âge où la leçon, loin d’être amère, ne peut que lui être utile. Vous me direz que d’autres héritages lui sont réservés. Je suis étrangère à cet avenir, et ne veux, en aucune façon, en profiter d’avance. Je refuserais presque comme un affront les sacrifices que sa famille voudrait s’imposer pour me procurer ce qu’on appelle un genre de vie honorable. Dans l’appréhension de ce que je viens d’apprendre, j’avais déjà fait mon plan de conduite. Je viens de m’y conformer, et rien au monde ne m’en fera départir. Je suis résolue à m’établir en province, au fond d’une campagne, où j’habituerai les premières années de mon fils à une vie laborieuse et simple, et où il n’aura pas le spectacle et le contact de la richesse d’autrui pour détruire le bon effet de mes exemples et de mes leçons. Je ne perds pas l’espérance d’aller vous le présenter quelquefois, et vous verrez avec plaisir un enfant robuste et enjoué, au lieu de cette frêle et rêveuse créature pour l’existence de laquelle nous n’avions cessé de trembler. Je sais les droits que vous avez sur lui et le respect que je dois à vos volontés et à vos conseils ; mais j’espère que vous ne blâmerez pas mon projet, et que vous me laisserez gouverner cette enfance durant laquelle les soins assidus d’une mère et les salutaires influences de la campagne seront plus utiles que les leçons superficielles d’un professeur grassement payé, des exercices de manège et des promenades en voiture au bois de Boulogne. Quant à moi, ne vous inquiétez nullement ; je n’ai aucun regret à ma vie nonchalante et à mon entourage d’oisiveté. J’aime la campagne de passion, et j’occuperai les longues heures que le monde ne me volera plus à m’instruire pour instruire mon fils. Vous avez eu jusqu’ici quelque confiance en moi, voici le moment d’en avoir une entière. J’ose y compter, sachant que vous n’avez qu’à interroger votre âme énergique et votre cœur profondément maternel pour comprendre mes desseins et mes résolutions.

« Tout cela rencontrera bien quelque opposition dans les idées de la famille ; mais quand vous aurez prononcé que j’ai raison, tous seront de votre avis. Je remets donc notre présent et notre avenir entre vos mains, et je suis avec dévouement, tendresse et respect, à vous pour la vie.

Marcelle. »

Suivait un post-scriptum relatif à Suzette, et la demande d’envoyer l’homme d’affaires de la famille au Blanc, afin qu’il pût constater la ruine de cette fortune territoriale et s’occuper activement de la liquidation. Quant à ses affaires personnelles, Marcelle voulait et pouvait les liquider elle-même avec l’aide des hommes compétents de la localité.

La seconde lettre était adressée à Henri Lémor :

« Henri, quel bonheur ! quelle joie ! je suis ruinée. Vous ne me reprocherez plus ma richesse, vous ne haïrez plus mes chaînes dorées. Je redeviens une femme que vous pouvez aimer sans remords, et qui n’a plus de sacrifices à s’imposer pour vous. Mon fils n’a plus de riche héritage à recueillir, du moins immédiatement. J’ai le droit désormais de l’élever comme vous l’entendez, d’en faire un homme, de vous confier son éducation, de vous livrer son âme tout entière. Je ne veux pas vous tromper, nous aurons peut-être une petite lutte à soutenir contre la famille de son père, dont l’aveugle tendresse et l’orgueil aristocratique voudront le rendre au monde en l’enrichissant malgré moi. Mais nous triompherons avec de la douceur, un peu d’adresse et beaucoup de fermeté. Je me tiendrai assez loin de leur influence pour la paralyser, et nous entourerons d’un doux mystère le développement de cette jeune âme. Ce sera l’enfance de Jupiter au fond des grottes sacrées. Et quand il sortira de cette divine retraite pour essayer sa puissance, quand la richesse viendra le tenter, nous lui aurons fait une âme forte contre les séductions du monde et la corruption de l’or. Henri, je me berce des plus douces espérances, ne venez pas les détruire avec des doutes cruels et des scrupules que j’appellerais alors pusillanimes. Vous me devez votre appui et votre protection, maintenant que je vais m’isoler d’une famille pleine de sollicitude et de bonté, mais que je quitte et vais combattre par la seule raison qu’elle ne partage pas vos principes. Ce que je vous ai écrit, il y a deux jours, en quittant Paris, est donc pleinement et facilement confirmé par ce billet. Je ne vous appelle pas auprès de moi maintenant, je ne le dois pas, et la prudence, d’ailleurs, exige que je reste assez longtemps sans vous voir, pour qu’on n’attribue pas à mes sentiments pour vous l’exil que je m’impose. Je ne vous dis pas le lieu que j’aurai choisi pour ma retraite, je l’ignore. Mais dans un an, Henri, cher Henri, à partir du 15 août, vous viendrez me rejoindre où je serai fixée alors et où je vous appellerai. Jusque là, si vous ne partagez pas ma confiance en moi-même, j’aime mieux que vous ne m’écriviez pas… Mais aurai-je la force de vivre un an sans rien savoir de vous ! Non, ni vous non plus ! Écrivez donc deux mots, seulement pour dire : J’existe et j’aime ! Et vous adresserez pour moi à mon fidèle vieux Lapierre à l’hôtel de Blanchemont. Adieu, Henri. Oh ! si vous pouviez lire dans mon cœur et voir que je vaux mieux que vous ne pensez ! — Édouard se porte bien, il ne vous oublie pas. Lui seul désormais me parlera de vous.

M. B. »

Ayant cacheté ces deux lettres, Marcelle qui n’avait plus d’autre vanité au monde que la beauté angélique de son fils, rafraîchit un peu la toilette d’Édouard, et traversa la cour de la ferme. On l’attendait pour dîner, et, pour lui faire honneur, on avait mis le couvert dans le salon, vu qu’on n’avait pas d’autre salle à manger que la cuisine, où l’on ne craignait pas de salir les meubles, et où madame Bricolin se trouvait beaucoup plus à portée des mets qu’elle confectionnait elle-même avec l’aide de sa belle-mère et de sa servante ; Marcelle s’aperçut bientôt de cette dérogation aux habitudes de la famille. Madame Bricolin, dont l’empressement était instinctivement empreint de la mauvaise humeur qui constitue la seule mauvaise éducation en ce genre, eut soin de l’en instruire en lui demandant à tout propos pardon de ce que le service se faisait si mal et déroutait complètement ses servantes. Marcelle demanda et exigea dès lors qu’on reprit le lendemain les habitudes de la maison, assurant avec un sourire enjoué, qu’elle irait dîner au moulin d’Angibault, si on la traitait avec cérémonie.

— Et à propos de moulin, dit madame Bricolin après quelques phrases de politesse mal tournées, il faut que je fasse une scène à M. Bricolin. — Ah ! le voilà justement ! Dis donc, monsieur Bricolin, est ce que tu as perdu l’esprit, d’inviter ce meunier à dîner avec nous, un jour où madame la baronne nous fait l’honneur d’accepter notre repas ?

— Ah ! diable ! je n’y avais pas songé, répondit naïvement le fermier, ou plutôt… je pensais, quand j’ai invité Grand-Louis, que madame ne nous ferait pas cet honneur-là. M. le baron refusait toujours, tu sais bien… on le servait dans sa chambre, ce qui n’était guère commode, par parenthèse… Enfin, Thibaude, si ça déplaît à madame de manger avec ce garçon-là, tu le lui diras, toi qui n’as pas la langue dans ta poche ; moi, je ne m’en charge pas : j’ai fait la bêtise, ça me coûte de la réparer.

— Et ça me regarde comme de coutume ! dit l’aigre madame Bricolin, qui, étant l’aînée des filles Thibault, conservait son nom de famille féminisé, suivant l’ancien usage du pays. Allons, je vais renvoyer ton beau Louis à sa farine.

— Ce serait me faire beaucoup de peine, et je crois que je m’en irais moi-même, dit madame de Blanchemont d’un ton ferme et même un peu sec, qui imposa à la fermière ; j’ai déjeuné ce matin avec ce garçon, chez lui, et je l’ai trouvé si obligeant, si poli et si aimable, que ce serait un vrai chagrin pour moi de dîner sans lui ce soir.

— Vraiment ? dit la belle Rose, qui avait écouté Marcelle avec beaucoup d’attention et dont les yeux animés exprimaient une surprise mêlée de plaisir ; mais elle les baissa et devint toute rouge en rencontrant le regard scrutateur et menaçant de sa mère.

— Il en sera comme madame voudra, dit madame Bricolin ; et elle ajouta tout bas en s’adressant à sa servante qui avait le privilège de ses observations confidentielles quand elle était en colère :

— Ce que c’est que d’être un bel homme !

La Chounette (diminutif de Fanchon) sourit d’un air malicieux qui la rendit plus laide que de coutume. Elle trouvait le meunier un fort bel homme, en effet, et lui en voulait de ce qu’il ne lui faisait pas la cour.

— Allons ! dit M. Bricolin, le meunier dînera donc avec nous. Madame a raison de ne pas être fière. C’est le moyen de trouver toujours de la bonne volonté chez les autres. Rose, va donc appeler le Grand-Louis qui est par là dans la cour. Dis-lui que la soupe est sur la table. Ça m’aurait coûté de faire un affront à ce garçon. Savez-vous, madame la baronne, que j’ai raison de tenir à ce meunier-là ? C’est le seul qui ne retienne pas double mesure et qui ne change pas le grain. Oui, c’est le seul du pays, le diable me confonde ! Ils sont tous plus voleurs les uns que les autres. D’ailleurs, le proverbe du pays le dit ; « Tout meunier, tout voleur. » Je les ai tous essayés, et je n’ai encore trouvé que celui-là qui ne fit pas de mauvais comptes et de vilains mélanges. Outre qu’il a toute sorte d’attentions pour nous. Il ne moudrait jamais mon froment à la meule qui vient de broyer de l’orge et du seigle. Il sait que cela gâte la farine et lui ôte sa blancheur. Il met de l’amour-propre à me contenter, parce qu’il sait que je tiens à avoir du beau pain sur ma table. C’est ma seule fantaisie, à moi ! Je suis humilié quand quelqu’un, venant chez moi, ne me dit pas : Ah ! le beau pain ! Il n’y a que vous, maître Bricolin, pour faire du pareil blé ! — Tout blé d’Espagne, mon cher, on s’en flatte !

— Il est certain qu’il est magnifique, votre pain ! dit Marcelle, pour faire valoir le meunier autant que pour satisfaire la vanité de M. Bricolin.

— Ah ! mon Dieu ! que de soucis pour un œil de plus ou de moins dans le pain, et pour un boisseau de plus ou de moins par semaine ! dit madame Bricolin. Quand nous avons des meuniers beaucoup plus près, et un moulin au bas du terrier, avoir affaire à un homme qui demeure à une lieue d’ici !

— Qu’est-ce que ça te fait ? dit M. Bricolin, puisqu’il vient chercher les sacs et qu’il les rapporte sans prendre un grain de blé de plus que la mouture [1] ? D’ailleurs, il a un beau et bon moulin, deux grandes roues neuves, un fameux réservoir, et l’eau ne manque jamais chez lui. C’est agréable de ne jamais attendre.

— Et puis, comme il vient de loin, dit la fermière, vous vous croyez toujours obligé de l’inviter à dîner ou à goûter ; voilà une économie !

Le meunier en arrivant mit fin à cette discussion conjugale. M. Bricolin se contentait, quand sa femme le grondait, de hausser un peu les épaules, et de parler un peu plus vite que de coutume. Il lui pardonnait son humeur acariâtre, parce que l’activité et la parcimonie de sa ménagère lui étaient fort utiles.

— Allons, donc, Rose, s’écria madame Bricolin à sa fille, qui rentrait avec le Grand-Louis, nous t’attendons pour nous mettre à table. Tu aurais bien pu faire avertir le meunier par la Chounette, au lieu d’y courir toi-même.

— Mon père me l’avait commandé, dit Rose.

— Et vous n’y seriez pas venue sans cela, j’en suis bien sûr, dit le meunier tout bas à la jeune fille.

— C’est pour me remercier d’être grondée à cause de vous que vous me dites cela ? répondit Rose sur le même ton.

Marcelle n’entendit pas ce qu’ils se disaient, mais ces paroles furtives échangées entre eux, la rougeur de Rose, et l’émotion du Grand-Louis la confirmèrent dans les soupçons que lui avait déjà fait concevoir l’aversion de madame Bricolin pour le pauvre farinier : la belle Rose était l’objet des pensées du meunier d’Angibault.

  1. On ne paie jamais les meuniers dans la Vallée-Noire : ils prélèvent leur part de grain avec plus ou moins de fidélité sur la mouture, et ils sont généralement plus honnêtes que ne le prétend M. Bricolin. Quand ils ont beaucoup de pratiques, ils retirent de cette industrie beaucoup plus que leur consommation, et peuvent se livrer à un petit commerce de grains.