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II.

VOYAGE.

Marcelle, ayant épousé son cousin-germain, portait le nom de Blanchemont, après comme avant son mariage. La terre et le château de Blanchemont formaient une partie de son patrimoine. La terre était importante, mais le château, abandonné depuis plus de cent ans à l’usage des fermiers, n’était même plus habité par eux, parce qu’il menaçait ruine et qu’il eût fallu de trop grandes dépenses pour le réparer. Mademoiselle de Blanchemont, orpheline de bonne heure, élevée à Paris dans un couvent, mariée fort jeune, et n’étant pas initiée par son mari à la gestion de ses affaires, n’avait jamais vu ce domaine de ses ancêtres. Résolue de quitter Paris et d’aller chercher à la campagne un genre de vie analogue aux projets qu’elle venait de former, elle voulut commencer son pèlerinage par visiter Blanchemont, afin de s’y fixer plus tard si cette résidence répondait à ses desseins. Elle n’ignorait pas l’état de délabrement de son castel, et c’était une raison pour qu’elle jetât de préférence les yeux sur cette demeure. Les embarras d’affaires que son mari lui avait laissés, et le désordre où lui-même paraissait avoir laissé les siennes, lui servirent de prétexte pour entreprendre un voyage qu’elle annonça devoir être de quelques semaines seulement, mais auquel, dans sa pensée secrète, elle n’assignait précisément ni but ni terme, son but véritable, à elle, étant de quitter Paris et le genre de vie auquel elle y était astreinte.

Heureusement pour ses vues, elle n’avait dans sa famille aucun personnage qui pût s’imposer aisément le devoir de l’accompagner. Fille unique, elle n’avait pas à se défendre de la protection d’une sœur ou d’un frère aîné. Les parents de son mari étaient fort âgés, et, un peu effrayés des dettes du défunt, qu’une sage administration pouvait seule liquider, ils furent à la fois étonnés et ravis de voir une femme de vingt-deux ans, qui jusqu’alors n’avait montré nulle aptitude et nul goût pour les affaires, prendre la résolution de gérer les siennes elle-même et d’aller voir par ses yeux l’état de ses propriétés. Il y eut pourtant bien quelques objections pour ne pas la laisser ainsi partir seule avec son enfant. On voulait qu’elle se fît accompagner par son homme d’affaires. On craignait que l’enfant ne souffrit d’un voyage entrepris par un temps très-chaud. Marcelle objecta aux vieux Blanchemont, ses beau-père et belle-mère, qu’un tête à tête prolongé avec un vieux homme de loi n’était pas précisément un adoucissement aux ennuis qu’elle allait s’imposer ; qu’elle trouverait chez les notaires et les avoués de province des renseignements plus directs et des conseils mieux appropriés aux localités ; enfin, que ce n’était pas une chose si difficile que de compter avec des fermiers et de renouveler des baux. Quant à l’enfant, l’air de Paris le rendait de plus en plus débile. La campagne, le mouvement et le soleil ne pouvaient que lui faire grand bien. Puis, Marcelle, devenue tout à coup adroite pour triompher des obstacles qu’elle avait prévus et médités durant sa veillée rapportée au précédent chapitre, fit valoir les obligations que lui imposait le rôle de tutrice de son fils. Elle ignorait encore en partie l’état de la succession de M. de Blanchemont ; s’il s’était fait faire des avances considérables par ses fermiers, s’il n’avait pas donné de fortes hypothèques sur ses terres, etc. Son devoir était d’aller vérifier toutes ces choses, et de ne s’en remettre qu’à elle-même, afin de savoir sur quel pied elle devait vivre ensuite sans compromettre l’avenir de son fils. Elle parla si sagement de ces intérêts, qui, au fond, l’occupaient fort peu, qu’au bout de douze heures elle avait remporté la victoire et amené toute la famille à approuver et à louer sa résolution. Son amour pour Henri était demeuré si secret, qu’aucun soupçon ne vint troubler la confiance des grands parents.

Soutenue par une activité inaccoutumée et par un espoir enthousiaste, Marcelle ne dormit guère mieux la nuit qui suivit celle de sa dernière entrevue avec Lémor. Elle fit les rêves les plus étranges, tantôt riants, tantôt pénibles. Enfin, elle s’éveilla tout à fait avec l’aube, et, jetant un regard rêveur sur l’intérieur de son appartement, elle fut frappée pour la première fois du luxe inutile et dispendieux déployé autour d’elle. Des tentures de satin, des meubles d’une mollesse et d’une ampleur extrêmes, mille recherches ruineuses, mille babioles brillantes, enfin tout l’attirail de dorures, de porcelaines, de bois sculptés et de fantaisies qui encombrent aujourd’hui la demeure d’une femme élégante. « Je voudrais bien savoir, pensa-t-elle, pourquoi nous méprisons tant les filles entretenues. Elles se font donner ce que nous pouvons nous donner à nous-mêmes. Elles sacrifient leur pudeur à la possession de ces choses qui ne devraient avoir aucun prix aux yeux des femmes sérieuses et sages, et que nous regardons pourtant comme indispensables. Elles ont les mêmes goûts que nous, et c’est pour paraître aussi riches et aussi heureuses que nous qu’elles s’avilissent. Nous devrions leur donner l’exemple d’une vie simple et austère avant de les condamner ! Et si l’on voulait bien comparer nos mariages indissolubles avec leurs unions passagères, verrait-on beaucoup plus de désintéressement chez les jeunes filles de notre classe ? Ne verrait-on pas chez nous aussi souvent que chez les prostituées une enfant unie à un vieillard, la beauté profanée par la laideur du vice, l’esprit soumis à la sottise, le tout pour l’amour d’une parure de diamants, d’un carrosse et d’une loge aux Italiens ? Pauvres filles ! On dit que vous nous méprisez aussi de votre côté ; vous avez bien raison ! »

Cependant, le jour bleuâtre et pur qui perçait à travers les rideaux faisait paraître enchanteur le sanctuaire qu’en d’autres temps madame de Blanchemont s’était plu à décorer elle-même avec un goût exquis. Elle avait presque toujours vécu loin de son mari, et cette jolie chambre si chaste et si fraîche, où Henri lui-même n’avait jamais osé pénétrer, ne lui rappelait que des souvenirs mélancoliques et doux. C’était là que, fuyant le monde, elle avait lu et rêvé au parfum de ces fleurs d’une beauté sans égale que l’on ne trouve qu’à Paris et qui font aujourd’hui partie de la vie des femmes aisées. Elle avait rendu cette retraite poétique autant qu’elle l’avait pu ; elle l’avait ornée et embellie pour elle-même ; elle s’y était attachée comme à un asile mystérieux, où les douleurs de sa vie et les orages de son âme s’étaient toujours apaisés dans le recueillement et la prière. Elle y promena un long regard d’affection, puis elle prononça, en elle-même, la formule d’un éternel adieu à tous ces muets témoins de sa vie intime… vie cachée comme celle de la fleur qui n’aurait pas une tache à montrer au soleil, mais qui penche sa tête sous la feuillée par amour de l’ombre et de la fraîcheur.

— Retraite de mon choix, ornements selon mon goût, je vous ai aimés, pensa-t-elle ; mais je ne puis plus vous aimer, car vous êtes les compagnons et les consécrateurs de la richesse et de l’oisiveté. Vous représentez à mes yeux, désormais, tout ce qui me sépare d’Henri. Je ne pourrais donc plus vous regarder sans dégoût et sans amertume. Quittons-nous avant de nous haïr. Sévère madone, tu cesserais de me protéger ; glaces pures et profondes, vous me feriez détester ma propre image ; beaux vases de fleurs, vous n’auriez plus pour moi ni grâces ni parfums !

Puis, avant d’écrire à Henri, comme elle l’avait résolu, elle alla sur la pointe du pied contempler et bénir le sommeil de son fils. La vue de ce pâle enfant, dont l’intelligence précoce s’était développée aux dépens de sa force physique, lui causa un attendrissement passionné. Elle lui parla dans son cœur comme s’il eût pu, dans son sommeil, écouter et comprendre les pensées maternelles.

— Sois tranquille, lui disait-elle, je ne l’aime pas plus que toi. N’en sois pas jaloux. S’il n’était pas le meilleur et le plus digne des hommes, je ne te le donnerais pas pour père. Va, petit ange, tu es ardemment et fidèlement aimé. Dors bien, nous ne nous quitterons jamais !

Marcelle, toute baignée de larmes délicieuses, rentra dans sa chambre et écrivit à Lémor ce peu de lignes :

« Vous avez raison, et je vous comprends. Je ne suis pas digne de vous ; mais je le deviendrai, car je le veux. Je vais partir pour un long voyage. Ne vous inquiétez pas de moi, et aimez-moi encore. Dans un an, à pareil jour, vous recevrez une lettre de moi. Disposez votre vie de manière à être libre de venir me trouver en quelque lieu que je vous appelle. Si vous ne me jugez pas encore assez convertie, vous me donnerez encore un an… un an, deux ans, avec l’espérance, c’est presque le bonheur pour deux êtres qui, depuis si longtemps, s’aiment sans rien espérer. »

Elle fit porter ce billet de grand matin. Mais on ne trouva point M. Lémor. Il était parti la veille au soir, on ne savait pour quel pays, ni pour combien de temps. Il avait donné congé de son modeste logement. On assurait pourtant que la lettre lui parviendrait, parce qu’un de ses amis était chargé de venir tous les jours retirer sa correspondance pour la lui faire passer.

Deux jours après, madame de Blanchemont avec son fils, une femme de chambre et un domestique, traversait en poste les déserts de la Sologne.

Arrivée à quatre-vingts lieues de Paris, la voyageuse se trouva à peu près au centre de la France et coucha dans la ville la plus voisine de Blanchemont dans cette direction. Blanchemont était encore éloigné de cinq à six lieues, et, dans le centre de la France, malgré toutes les nouvelles routes ouvertes à la circulation depuis quelques années, les campagnes ont encore si peu de communication entre elles, qu’à une courte distance il est difficile d’obtenir des habitants un renseignement certain sur l’intérieur des terres. Tous savent bien le chemin de la ville ou du district forain où leurs affaires les appellent de temps en temps. Mais demandez dans un hameau le chemin de la ferme qui est à une lieue de là, c’est tout au plus si on pourra vous le dire. Il y a tant de chemins !… et tous se ressemblent. Réveillés de grand matin pour disposer le départ de leur maîtresse, les domestiques de madame de Blanchemont ne purent donc obtenir ni du maître de l’auberge, ni de ses serviteurs, ni des voyageurs campagnards qui se trouvaient là encore à moitié endormis, aucune lumière sur la terre de Blanchemont. Personne ne savait précisément où elle était située. L’un venait de Montluçon, l’autre connaissait Château-Meillant ; tous avaient cent fois traversé Ardentes et La Châtre ; mais on ne connaissait de Blanchemont que le nom.

— C’est une terre qui a du rapport, disait l’un, je connais le fermier, mais je n’y ai jamais été. C’est très-loin de chez nous, c’est au moins à quatre grandes lieues.

— Dame ! disait un autre, j’ai vu les bœufs de Blanchemont à la foire de la Berthenoux, pas plus tard que l’an dernier, et j’ai parlé à M. Bricolin, le fermier, comme je vous parle à cette heure. Ah oui ! ah oui ! je connais Blanchemont ! mais je ne sais pas de quel côté ça se trouve.

La servante, comme toutes les servantes d’auberge, ne savait rien des environs. Comme toutes les servantes d’auberge, elle était depuis peu de temps dans l’endroit.

La femme de chambre et le domestique, habitués à suivre leur maîtresse dans de brillantes résidences connues à plus de vingt lieues à la ronde, et situées dans des contrées civilisées, commençaient à se croire au fond du Sahara. Leurs figures s’allongeaient, et leur amour-propre souffrait cruellement d’avoir à demander sans succès le chemin du château qu’ils allaient honorer de leur présence.

— C’est donc une baraque, une tanière ? disait Suzette d’un air de mépris à Lapierre.

— C’est le palais des Corybantes, répondait Lapierre, qui avait chéri dans sa jeunesse un mélodrame à grand succès intitulé le Château de Corisande, et qui appliquait ce nom, en l’estropiant, à toutes les ruines qu’il rencontrait.

Enfin, le garçon d’écurie fut frappé d’un trait de lumière.

— J’ai là-haut dans l’abat-foin, dit-il, un homme qui vous dira ça, car son métier est de courir le pays de jour et de nuit. C’est le Grand-Louis, autrement dit le grand farinier.

— Va pour le grand farinier, dit Lapierre d’un air majestueux, il paraît que sa chambre à coucher est au bout de l’échelle ?

Le grand farinier descendit de son grenier en tiraillant et en faisant craquer ses grands bras et ses grandes jambes. En voyant cette structure athlétique et cette figure décidée, Lapierre quitta son ton de grand seigneur facétieux et l’interrogea avec politesse. Le farinier était, en effet, des mieux renseignés ; mais, aux éclaircissements qu’il donna, Suzette jugea nécessaire de l’introduire auprès de madame de Blanchemont, qui prenait son chocolat dans la salle avec le petit Édouard, et qui, loin de partager la consternation de ses gens, se réjouissait d’apprendre d’eux que Blanchemont était un pays perdu et quasi introuvable.

L’échantillon du terroir qui se présentait en cet instant devant Marcelle avait cinq pieds huit pouces de haut, taille remarquable dans un pays où les hommes sont généralement plus petits que grands. Il était robuste à proportion, bien fait, dégagé, et d’une figure remarquable. Les filles de son endroit l’appelaient le beau farinier, et cette épithète était aussi bien méritée que l’autre. Quand il essuyait du revers de sa manche la farine qui couvrait habituellement ses joues, il découvrait un teint brun et animé du plus beau ton. Ses traits étaient réguliers, largement taillés comme ses membres, ses yeux noirs et bien fendus, ses dents éblouissantes, et ses longs cheveux châtains ondulés et crépus comme ceux d’un homme très-fort, encadraient carrément un front large et bien rempli, qui annonçait plus de finesse et de bon sens que d’idéal poétique. Il était vêtu d’une blouse gros-bleu et d’un pantalon de toile grise. Il portait peu de bas, de gros souliers ferrés, et un lourd bâton de cormier terminé par un nœud de la branche qui en faisait une espèce de massue.

Il entra avec une assurance qu’on eût pu prendre pour de l’effronterie, si la douceur de ses yeux d’un bleu clair, et le sourire de sa grande bouche vermeille n’eussent témoigné que la franchise, la bonté, et une sorte d’insouciance philosophique, faisaient le fond de son caractère.

— Salut, Madame, dit-il en soulevant son chapeau de feutre gris à grands bords, mais sans le détacher précisément de sa tête ; car autant le vieux paysan est obséquieux et disposé à saluer tout ce qui est mieux habillé que lui, autant celui qui date d’après la Révolution est remarquable par l’adhérence de son couvre-chef à sa chevelure. — On me dit que vous voulez savoir de moi la route de Blanchemont ?

La voix forte et sonore du grand farinier avait fait tressaillir Marcelle qui ne l’avait pas vu entrer. Elle se retourna vivement, un peu surprise d’abord de son aplomb. Mais tel est le privilège de la beauté, qu’en s’examinant mutuellement, le jeune meunier et la jeune dame oublièrent aussitôt cette sorte de méfiance que la différence des rangs inspire toujours au premier abord. Seulement Marcelle, le voyant disposé à la familiarité, crut devoir lui rappeler, par une grande politesse, les égards dus à son sexe…

— Je vous remercie beaucoup de votre obligeance, lui dit-elle en le saluant, et je vous prie, Monsieur, de vouloir bien me dire s’il y a un chemin praticable pour les voitures d’ici à la ferme de Blanchemont.

Le grand farinier, sans y être invité, avait déjà pris une chaise pour s’asseoir ; mais en s’entendant appeler monsieur, il comprit avec la rare perspicacité dont il était doué qu’il avait affaire à une personne bienveillante et respectable par elle-même. Il ôta tout doucement son chapeau sans se déconcerter, et appuyant ses mains sur le dossier de la chaise, comme pour se donner une contenance :

— Il y a un chemin vicinal, pas très-doux, dit-il, mais où l’on ne verse pas quand on y prend garde ; le tout c’est de le suivre et de n’en pas prendre un autre. J’expliquerai cela à votre postillon. Mais le plus sûr serait de prendre ici une patache, car les dernières pluies d’orage ont endommagé plus que de raison la Vallée-Noire, et je ne dis pas que les petites roues de votre voiture puissent sortir des ornières. Ça se pourrait, mais je n’en réponds pas.

— Je vois que vos ornières ne plaisantent pas, et qu’il sera prudent de suivre votre conseil. Vous êtes sûr qu’avec une patache je ne verserai pas ?

— Oh ! n’ayez pas peur, Madame.

— Je n’ai pas peur pour moi, mais pour ce petit enfant. Voilà ce qui me rend prudente.

— Le fait est que ce serait dommage d’écraser ce petit-là, dit le grand farinier en s’approchant du jeune Édouard d’un air de bienveillance sincère. Comme c’est mignon et gentil, ce petit homme !

— C’est bien délicat, n’est-ce pas ? lui dit Marcelle en souriant.

— Ah dame ! ça n’est pas fort, mais c’est joli comme une fille. Vous allez donc venir dans le pays de chez nous, Monsieur ?

— Tiens, ce grand-là ! s’écria Édouard en s’accrochant au farinier qui s’était penché vers lui. Fais-moi donc toucher le plafond !

Le meunier prit l’enfant et, l’élevant au-dessus de sa tête, le promena le long des corniches enfumées de la salle.

— Prenez garde ! dit madame de Blanchemont, un peu effrayée de l’aisance avec laquelle l’hercule rustique maniait son enfant.

— Oh ! soyez tranquille, répondit le Grand-Louis ; j’aimerais mieux casser tous les alochons de mon moulin, qu’un doigt à ce monsieur.

Ce mot d’alochon réjouit fort l’enfant, qui le répéta en riant et sans le comprendre.

— Vous ne connaissez pas ça ? dit le meunier ; ce sont les petites ailes, les morceaux de bois qui sont à cheval sur la roue et que l’eau pousse pour la faire tourner. Je vous montrerai ça si vous passez jamais par chez nous.

— Oui, oui, alochon ! dit l’enfant en riant aux éclats et en se renversant dans les bras du meunier.

— Est-il moqueur, ce petit coquin-là ? dit le Grand-Louis en le replaçant sur sa chaise. Allons, Madame, je m’en vas à mes affaires. Est-ce tout ce qu’il y a pour votre service ?

— Oui, mon ami, répondit Marcelle, à qui la bienveillance faisait oublier sa réserve.

— Oh ! je ne demande pas mieux que d’être votre ami ! répondit gaillardement le meunier avec un regard qui exprimait assez que, de la part d’une personne moins jeune et moins belle, celle familiarité n’eût pas été de son goût.

— C’est bon, pensa Marcelle en rougissant et en souriant ; je me tiendrai pour avertie.

Et elle ajouta :

— Adieu, Monsieur, et au revoir sans doute, car vous êtes habitant de Blanchemont ?

— Proche voisin. Je suis le meunier d’Angibault, à une lieue de votre château, car m’est avis que vous êtes la dame de Blanchemont ?

Marcelle avait défendu à ses gens de trahir son incognito. Elle désirait passer inaperçue dans le pays ; mais elle vit bien, aux manières du farinier, que sa qualité de propriétaire ne faisait pas tant de sensation qu’elle l’avait craint. Un propriétaire qui ne réside pas dans ses terres est un étranger dont on ne s’occupe point. Le fermier qui le représente et auquel on a constamment affaire est un bien autre personnage.

Malgré le projet qu’elle avait fait de partir de bonne heure et d’arriver à Blanchemont avant la chaleur de midi, Marcelle fut forcée de passer la plus grande partie de la journée dans cette auberge.

Toutes les pataches de la ville étaient en campagne à cause d’une grande foire aux environs, et il fallut attendre le retour de la première venue. Ce ne fut que vers trois heures de l’après-midi que Suzette vint, d’un ton lamentable, apprendre à sa maîtresse qu’une espèce de panier d’osier, horrible et honteux, était le seul véhicule qui fût encore à sa disposition.

Au grand étonnement de sa merveilleuse soubrette, madame de Blanchemont n’hésita pas à s’en accommoder. Elle prit quelques paquets de première nécessité, remit les clefs de sa calèche et de ses malles à l’aubergiste, et partit dans la patache classique, ce respectable témoignage de la simplicité de nos pères, qui devient chaque jour plus rare, même dans les chemins de la Vallée-Noire. Celle que Marcelle eut la mauvaise chance de rencontrer était de la plus pure fabrication indigène, et un antiquaire l’eût contemplée avec respect. Elle était longue et basse comme un cercueil ; aucune espèce de ressort ne gênait ses allures ; les roues, aussi hautes que la capote, pouvaient braver ces fossés bourbeux qui sillonnent nos routes de traverse et que le meunier avait bien voulu qualifier d’ornières, sans doute par amour-propre national ; enfin, la capote elle-même n’était qu’un tissu d’osier confortablement enduit, à l’intérieur, de bourre et de terre gâchée dont chaque cahot un peu accentué détachait des fragments sur la tête des voyageurs. Un petit cheval entier, maigre et ardent, traînait assez lestement ce carrosse champêtre, et le patachon, c’est-à-dire le conducteur, assis de côté sur le brancard, les jambes pendantes, vu que nos pères trouvaient plus commode d’approcher une chaise pour monter en voiture que de s’embarrasser les jambes dans un marchepied, était le moins étouffé et le moins compromis de la caravane. Il existe peut-être encore dans notre pays deux ou trois pataches de ce genre chez de vieux campagnards riches qui n’ont pas voulu déroger à leurs habitudes, et qui soutiennent que les voitures suspendues donnent des mâsés [1], c’est-à-dire des engourdissements dans les mollets.

Cependant le voyage fut à peu près supportable tant qu’on put suivre la grande route. Le patachon était un gars de quinze ans, roux, camard, effronté, ne doutant de rien, ne se gênant point pour exciter son cheval par tous les jurements de son riche dictionnaire, sans respect pour la présence des dames, et se plaisant à épuiser l’ardeur du courageux poney qui n’avait de sa vie goûté à l’avoine, et que la vue des prés verdoyants suffisait à mettre en belle humeur. Mais quand ce dernier se fut enfoncé dans une lande aride, il commença à baisser la tête d’un air plus mécontent que rebuté, et à tirer son fardeau avec une sorte de rage, sans avoir égard aux inégalités du chemin, qui imprimaient à la voiture un mouvement de roulis tout à fait cruel.

  1. Mâsé, fourmi, en berrichon.