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III.

LE MENDIANT.

Ce fut bien pis lorsqu’on sortit des sables pour descendre dans les terres grasses et fortes de la Vallée-Noire. Aux lisières de ce plateau stérile, madame de Blanchemont avait admiré l’immense et admirable paysage qui se déroulait sous ses pieds pour se relever jusqu’aux cieux en plusieurs zones d’horizons boisés d’un violet pâle, coupé de bandes d’or par les rayons du couchant. Il n’est guère de plus beaux sites en France. La végétation, vue en détail, n’y est pourtant pas d’une grande vigueur. Aucun grand fleuve ne sillonne ces campagnes où le soleil ne se mire dans aucun toit d’ardoise. Point de montagnes pittoresques, rien de frappant, rien d’extraordinaire dans cette nature paisible ; mais un développement grandiose de terres cultivées, un morcellement infini de champs, de prairies, de taillis et de larges chemins communaux offrant la variété des formes et des nuances, dans une harmonie générale de verdure sombre tirant sur le bleu ; un pêle-mêle de clôtures plantureuses, de chaumines cachées sous les vergers, de rideaux de peupliers, de pacages touffus dans les profondeurs ; des champs plus pâles et des haies plus claires sur les plateaux faisant ressortir les masses voisines ; enfin, un accord et un ensemble remarquables sur une étendue de cinquante lieues carrées, que du haut des chaumières de Labreuil ou de Corlay on embrasse d’un seul regard.



L’échantillon du terroir qui se présentait… (Page 6.)

Mais notre voyageuse eut bientôt perdu de vue ce magnifique panorama. Une fois engagée dans les versants de la Vallée-Noire, on change de spectacle. Descendant et gravissant tour à tour des chemins encaissés de buissons élevés, on ne côtoie point de précipices, mais ces chemins sont des précipices eux-mêmes. Le soleil, en s’abaissant derrière les arbres, leur donne une physionomie particulière étrangement gracieuse et sauvage. Ce sont des fuyants mystérieux sous d’épais ombrages, des traînes d’un vert d’émeraude qui conduisent à des impasses ou à des mares stagnantes, des tournants rapides qu’on ne peut plus remonter quand on les a descendus en voiture, enfin, un enchantement continuel pour l’imagination, avec des dangers très-réels pour ceux qui vont, à l’aventure, essayer, autrement qu’à pied, et tout au plus à cheval, ces détours séduisants, capricieux et perfides.

Tant que le soleil fut sur l’horizon, l’automédon aux crins roux se tira assez bien d’affaire. Il suivit le chemin le plus battu, et par conséquent le plus rude, mais aussi le plus sûr. Il traversa deux ou trois ruisseaux en s’attachant aux traces de roues de charrettes empreintes sur les rives. Mais quand le soleil fut couché, la nuit se fit vite dans ces chemins creux, et le dernier paysan auquel on s’adressa répondit d’un air d’insouciance :

— Marchez ! marchez ! vous n’avez plus qu’une petite lieue, et le chemin est toujours bon.

Or, c’était le sixième paysan qui, depuis environ deux heures, annonçait qu’on n’avait plus qu’une petite lieue à faire, et ce chemin, toujours si bon, était tel que le cheval était exténué, et les voyageurs au bout de leur patience. Marcelle elle-même commençait à craindre de verser ; car si le patachon et son bidet choisissaient en plein jour leur passage avec beaucoup d’adresse, il était impossible, qu’en pleine nuit, ils pussent éviter ces fausses voies que la coupure inégale des terrains rend aussi dangereuses que pittoresques, et qui, en s’interrompant tout à coup, vous exposent à un saut de dix ou douze pieds à pic. Le gamin n’avait jamais pénétré aussi avant dans la Vallée-Noire ; il s’impatientait, jurait comme un possédé chaque fois qu’il était forcé de retourner sur ses pas pour reprendre la voie ; il se plaignait de la soif, de la faim, se lamentait sur la fatigue de son cheval, tout en le rouant de coups, et se donnait des airs de citadin pour vouer à tous les diables ce pays sauvage et ses stupides habitants.



Nos voyageurs embarrassés s’adressèrent à un mendiant. (Page 9.)

Plus d’une fois, voyant le chemin rapide, mais sec, Marcelle et ses gens avaient mis pied à terre ; mais on ne pouvait marcher cinq minutes sans arriver à un de ces fonds où le chemin se resserre et se trouve entièrement occupé par une source à fleur de terre, sans écoulement, et formant une mare liquide impossible à franchir à pied pour une femme délicate. La Parisienne Suzette aimait mieux verser, disait-elle, que de laisser sa chaussure dans ces bourbiers, et Lapierre, qui avait passé sa vie en escarpins sur des parquets bien luisants, était tellement gauche et démoralisé, que madame de Blanchemont n’osait plus lui laisser porter son fils.

Le réponse ordinaire du paysan, quand on lui demande n’importe quel chemin, c’est de vous dire : Marchez tout droit, toujours tout droit. C’est tout simplement une facétie, une espèce de calembour qui signifie qu’on doit marcher sur ses jambes, car il n’y a pas un seul chemin tout droit dans la Vallée-Noire. Les nombreux ravins de l’Indre, de la Vauvre, de la Couarde [1], du Gourdon et de cent autres moindres ruisseaux qui changent de nom dans leur cours, et qui n’ont jamais été avilis sous le joug d’aucun pont ni chaussée, vous forcent à mille détours pour chercher un endroit guéable, de sorte que vous êtes souvent obligé de tourner le dos au lieu vers lequel vous vous dirigez.

Arrivés à un carrefour surmonté d’une croix, endroit sinistre que l’imagination des paysans peuple toujours de démons, de sorciers et d’animaux fantastiques, nos voyageurs embarrassés s’adressèrent à un mendiant qui, assis sur la pierre des morts [2], leur criait d’une voix monotone : « Âmes charitables, ayez pitié d’un pauvre malheureux ! »

La grande taille voûtée de cet homme très-vieux, mais encore robuste, et armé d’un bâton énorme, avait un aspect peu rassurant, dans le cas d’une attaque seul à seul. On ne distinguait pas bien ses traits sévères, mais il y avait, dans l’inflexion de sa voix rauque, quelque chose de plus impérieux que suppliant. Son attitude triste et ses haillons immondes contrastaient avec l’intention évidemment facétieuse qui lui faisait porter un vieux bouquet et un ruban fané à son chapeau.

— Mon ami, lui dit Marcelle en lui donnant une pièce d’argent, indiquez-nous le chemin de Blanchemont, si vous le connaissez.

Au lieu de lui répondre, le mendiant continua gravement à prononcer à haute voix un Ave Maria en latin, qu’il avait entamé à son intention.

— Répondez donc, lui dit Lapierre, vous marmotterez vos patenôtres après.

Le mendiant tourna la tête vers le laquais d’un air de mépris, et continua son oraison.

— Ne parlez pas à cet homme-là, dit le patachon, c’est un vieux gueux qui bat la campagne et qui ne sait jamais où il va ; on le rencontre partout, et nulle part on ne le trouve dans son bon sens.

— Le chemin de Blanchemont ? dit enfin le mendiant lorsqu’il eut achevé sa prière ; vous n’y êtes pas, mes enfants ; il faut retourner et prendre le premier qui descend à droite.

— En êtes-vous sûr ? dit Marcelle.

— J’y ai passé plus de six cents fois. Si vous ne me croyez pas, faites comme vous voudrez ; ça m’est égal, à moi.

— Il paraît sûr de son fait, dit Marcelle à son conducteur. Écoutons-le ; quel intérêt aurait-il à nous tromper ?

— Bah ! le plaisir de mal faire, répondit le patachon soucieux. Je me méfie de cet homme-là.

Marcelle insista pour suivre l’avis du mendiant, et bientôt la patache s’enfonça dans une traîne étroite, tortueuse et singulièrement rapide.

— Je dis, moi, reprit en jurant le patachon, dont le cheval trébuchait à chaque pas, que ce vieux sournois nous égare.

— Avancez, dit Marcelle, puisqu’il n’y a pas moyen de reculer.

Plus on avançait, plus le chemin devenait quasi impossible ; mais il était trop étroit pour retourner la voiture : deux haies splendides la serraient de près. Après avoir fait des miracles de force et de dévouement, le petit cheval arriva au bas, sous un massif de vieux chênes qui paraissait être la lisière d’un bois. Le chemin s’élargit tout à coup, et l’on se vit en face d’une grande flaque d’eau dormante qui ne ressemblait guère au gué d’une rivière. Le patachon s’y engagea pourtant ; mais, au beau milieu, il enfonça tellement qu’il voulut tirer de côté ; ce fut le dernier exploit de son maigre Bucéphale. La patache pencha jusqu’au moyeu, et l’animal s’abattit en brisant ses traits. Il fallut le dételer. Lapierre se mit dans l’eau jusqu’aux genoux, en gémissant comme un homme à l’agonie ; et, quand il eut aidé le patachon à se tirer d’affaire, tous leur efforts furent vains (ils n’étaient forts ni un ni l’autre) pour relever la voiture. Alors le patachon sauta lestement sur sa bête, et pestant contre le sorcier de mendiant, jurant par tous les diables de l’enfer il partit au grand trot, promettant d’aller chercher du secours, mais d’un ton qui faisait présager qu’il se reprocherait fort peu de laisser ses voyageurs dans le bourbier jusqu’au jour.

La patache n’avait pas été culbutée. Nonchalamment penchée dans le marécage, elle était encore fort habitable, et Marcelle s’arrangea sur la banquette du fond avec son fils étendu sur elle pour le faire dormir plus commodément, car il y avait longtemps qu’Édouard demandait son souper et son lit, et quelques friandises, mises en réserve dans la poche de Suzette, ayant apaisé sa faim, il ne se fit pas prier pour commencer son somme. Madame de Blanchemont jugeant que le petit conducteur ne se presserait pas de revenir, dans le cas où il trouverait un bon gîte, engagea Lapierre à aller voir aux environs s’il ne découvrirait pas quelqu’une de ces chaumières si bien tapies sous la feuillée, si bien fermées et silencieuses après le coucher du soleil, qu’il faut les toucher pour les voir, et les prendre d’assaut pour y trouver l’hospitalité à cette heure indue. Le vieux Lapierre n’avait qu’un souci : c’était de trouver du feu pour se sécher les pieds, et se garantir d’un rhumatisme. Il ne se fit donc pas prier pour sortir du marais, après s’être toutefois assuré que la patache, appuyée sur le tronc renversé d’un vieux saule, ne risquait pas d’enfoncer davantage.

La plus désolée était Suzette qui avait grand’peur des voleurs, des loups et des serpents, trois fléaux inconnus dans la Vallée-Noire, mais qui ne sauraient sortir de l’esprit d’une femme de chambre en voyage. Cependant le sang-froid enjoué de sa maîtresse l’empêcha de se livrer tout haut à ses terreurs, et, s’étant calée de son mieux sur la banquette de devant, elle prit le parti de pleurer en silence.

— Eh bien ! qu’avez-vous donc, Suzette ? lui dit Marcelle lorsqu’elle s’en aperçut.

— Hélas ! Madame, répondit-elle en sanglotant, n’entendez-vous pas chanter les grenouilles ? Elles vont venir sur nous et remplir la voiture…

— Et nous dévorer, sans doute ? reprit madame de Blanchemont en éclatant de rire.

En effet, les vertes habitantes du marécage, un instant troublées par la chute du cheval et les clameurs du phaéton, avaient repris leur psalmodie monotone. On entendait aussi aboyer et hurler les chiens, mais si loin, qu’il n’y avait guère lieu de compter sur une prompte assistance. La lune ne se levait pas encore, mais les étoiles brillaient dans l’eau stagnante du marécage qui avait repris sa limpidité. Une brise tiède soufflait dans les grands roseaux qui s’élevaient en touffes épaisses sur la rive.

— Allons, Suzette, dit Marcelle qui se livrait déjà à une rêverie poétique, on n’est pas si mal que je l’aurais cru dans un bourbier, et si vous le voulez bien, vous y dormirez comme dans votre lit.

— Il faut que Madame ait perdu l’esprit, pensa Suzette, pour se trouver bien dans une pareille situation.

Ô ciel ! Madame ! s’écria-t-elle après un moment de silence, il me semble que j’entends hurler un loup ! Est-ce que nous ne sommes pas au milieu d’une forêt ?

— La forêt n’est, je crois, qu’une saulée, répondit Marcelle, et, quant au loup qui hurle, c’est un homme qui chante. S’il se dirigeait de notre côté, il pourrait nous aider à gagner la terre ferme.

— Et si c’était un voleur ?

— En ce cas, c’est un voleur bienveillant qui chante pour nous avertir de prendre garde à nous. Écoutez, Suzette, sans plaisanterie, il vient par ici, la voix se rapproche.

En effet, une voix pleine, et d’une mâle harmonie, quoique rude et sans art, planait sur les champs silencieux, accompagnée comme en mesure par le pas lent et régulier d’un cheval ; mais cette voix était encore éloignée et rien n’assurait que le chanteur marchât dans la direction du marécage, qui pouvait bien n’être qu’une impasse. Quand la chanson fut finie, soit que le cheval marchât sur l’herbe, soit que le villageois se fût détourné, on n’entendit plus rien.

En ce moment, Suzette, rendue à ses terreurs, vit une ombre silencieuse qui se glissait le long du marécage, et qui, reflétée dans l’eau, paraissait gigantesque. Elle laissa échapper un cri, et l’ombre, s’enfonçant dans le bourbier, vint droit vers la patache, quoique avec lenteur et précaution.

— N’ayez pas peur, Suzette, dit madame de Blanchemont qui, en ce moment, n’était pas très-rassurée elle-même ; c’est notre vieux mendiant de tout à l’heure ; il nous indiquera peut-être une maison d’où l’on pourra venir nous porter du secours.

— Mon ami, dit-elle avec beaucoup de présence d’esprit, mon domestique, qui est là, va aller auprès de vous pour que vous lui montriez le chemin d’une habitation quelconque.

— Ton domestique, ma petite ? répondit familièrement le mendiant, il n’est pas là ; il est déjà loin… Et d’ailleurs, il est si vieux, si bête, si faible, qu’il ne te servirait de rien ici.

Pour le coup, Marcelle eut peur.

  1. La Couarde est ainsi nommée, parce que son cours est partout caché sous les buissons, où elle semble avoir peur d’être découverte. C’est un ruisseau noir, étroit et profond, qui coule en silence, et qui est, disent les paysans, plus traître qu’il n’est gros. La Tarde est une autre rivière molle et paresseuse qui arrose aussi de délicieuses prairies.
  2. C’est une pierre creuse ; où chaque enterrement qui passe dépose et laisse au pied de la croix une petite croix de bois grossièrement taillée.