Le Mangeur de poudre/02



CHAPITRE II


À TRAVERS LES BOIS


Le chasseur, furieux de cette diversion imprévue, se tourna violemment contre l’intervenant, prêt à décharger sur lui sa colère. Mais à peine l’eût-il aperçu qu’il baissa les mains et les yeux avec confusion, et resta immobile sans dire un seul mot.

— Oh c’est une honte s’écria le jeune homme arrivé si fort à propos, une honte répéta-t-il en se plaçant entre les combattants, de profaner une matinée si belle par de semblables brutalités ! Je crains bien, Dodge, que cette querelle ne soit due à quelqu’une de vos sottes plaisanteries. Et vous, Overton, croyez-vous qu’il n’y aurait pas pour votre carabine d’autre emploi meilleur que d’en faire une massue.

— Rendez-moi justice, Squire Dudley, s’écria le bavard colporteur ; c’est lui qui a commencé, qui a pria son fusil pour m’assommer ; et pourquoi…? parce que je lui disais que le daim de tout à l’heure n’avait pas couru grand danger sous son coup de feu alors il m’a proposé de lui servir de cible. Sans vous, il n’aurait probablement pas attendu mon consentement pour me fusiller.

— Je pense, Overton, dit le jeune Squire Dudley, que vous n’aurez pas assez de fiel dans l’âme pour conserver rancune à cet incorrigible moqueur de Nathan Dodge ; vous savez bien que cela rentre dans son métier d’être facétieux : c’est même sa principale industrie.

Le chasseur lança au colporteur un regard qui n’était rien moins que pacifique, et lui tourna le dos.

— Qu’il aille rôder autour des femmes et leur vendre du sable bleu pour de l’indigo, de la ferblanterie pour de l’argent, grommela-t-il sournoisement ; mais s’il s’avise de m’échauffer les oreilles avec ses sottises…

—…Crac ! vous me briserez la tête d’un coup de fusil ! interrompit aigrement le colporteur ; vous voyez, Squire Dudley, ce qu’il rumine dans sa pensée. Ce sauvage là n’apprendra la civilité que lorsqu’un de ces satanés Yankes comme il dit, la lui aura fait entrer de force dans le corps.

— Vous êtes toujours trop prompt à parler, Dodge répliqua Dudley. Il pourrait bien se faire que le remède dont vous parlez devint nécessaire à votre égard.

— Vous dites… ? ah ! ah ! ah ! je voudrais bien connaître le docteur qui serait capable de me l’administrer ! répondit le colporteur en se redressant d’un air avantageux et fanfaron.

Dudley jugea à propos de détourner la conversation.

— Mais, Overton, dit-il, je suis surpris de vous voir ici ; je vous croyais sur le chemin du Canada depuis une grande journée. Il faut que quelque accident vous ait retenu malgré vous, je pense.

Cet dernier mots furent dits avec une affectation marquée.

— Ah ! c’est vrai, s’écria le colporteur se jetant encore à la traverse, comment n’y avais-je pas pensé… ? Vous me faites souvenir qu’avant-hier le départ «  du Mangeur de poudre  » était annoncé dans tout le village ; et… voyons donc… qui… — Oui, c’est son frère Hugh Overton qui en parlait.

Le chasseur murmura en réponse quelques mots inintelligibles, au travers desquels on pouvait comprendre qu’à la vérité son intention avait été de se mettre en route la veille, qu’il était même parti, mais que le souvenir de certaines choses importantes l’avait retenu. Il finit par dire que, toutes ses affaires étant terminées, il allait exécuté son voyage.

— En vérité, ajouta-t-il en consultant le soleil, je devrais être en chemin depuis une heure.

Sur ce propos, il fit un signe d’adieu à Dudley, rajusta ses vêtements dérangés dans la chaleur de la lutte, et se mit à gravir la colline.

— Il nous fait voir là une vraie fuite de chasseur déconfit, observa le colporteur lorsque l’autre eut disparu derrière les arbres : je n’ai jamais vu d’homme aussi orgueilleux de son fusil, et qui déteste autant les Yankees.

— Nous devons dissiper ses préjugés et le ramener par la douceur à de meilleures pensées Dodge, et non pas l’irriter par de futiles contrariétés.

— Voilà pour ses bonnes pensées ! répliqua le colporteur en faisant claquer ses doigts avec mépris. Il fait tout ce qu’il peut pour ruiner commerce, il se mêle méchamment de mes affaires, m’appelle fripon et déprécie ma marchandise : j’aurais bien peu de chance si je ne lui lâche pas quelque bon quolibet lorsque je le rencontrerai. Quant à voua, Squire Dudley, votre bonté vous aveugle sur son compte ; mais tenez-vous sur vos gardes. Il nourrit contre vous une haine invétérée ; je l’ai entendu jurer qu’un jour où l’autre il se vengerait du mal qu’il prétend que vous lui avez fait.

— C’est vraiment un mauvais chien, Dodge ; cependant celui qui aboie ne mord pas. En tous cas, le voilà loin d’ici, probablement pour longtemps et, jusqu’à son retour nous n’avons rien à craindre.

Tout en parlant ainsi, le jeune homme se disposa à poursuivre son chemin ; le colporteur ouvrant son couteau, se remit à sculpter sa canne rustique, et tout en sifflant, se dirigea vers le village qu’on apercevait dans une direction opposée.

Le chasseur, pendant ce temps, avait atteint le sommet de la colline : bientôt, prenant un sentier détourné qui plongeait dans le bois, il descendit rapidement la pente opposée.

Des centaines d’oiseaux, au chant m6todieux, au plumage pourpre et azuré, se jouaient autour de lui dans l’épais feuillage ; les parfums pénétrants des fleurs innombrables embaumaient l’atmosphère tranquille de la forêt. Mais le chasseur ne prenait aucune part à cette fête naïve de la nature tout en se maintenant à l’allure rapide, semblable au trot, qui caractérise la démarche de l’Indien ou celle du chasseur blanc demi-sauvage, le rancuneux Kentuckien ne cessait de grommeler avec irritation des phrases entrecoupées.

— Malédiction sur ce Yankee disait-il en serrant les dents et agitant ses poings ; ce n’est pas la première fois qu’il se met eu travers de ma route, mais aujourd’hui ce sera la dernière

Il fit vivement quelques pas en silence ; puis s’écria tout-à-coup :

— J’ai été d’une outrageuse bêtise en pliant bagage devant ce Dudley. Ça fera une vilaine affaire quand Hugh et moi nous serons en face d’eux… mais… que je réfléchisse donc un instant.

S’appuyant contre un arbre il y demeura quelque temps plongé dans une méditation profonde et inquiète. Après quoi il releva la tête avec une expression de jubilation triomphante : il avait trouvé un baume aux blessures de son amour-propre.

— Que ce colporteur aille au diable, pour le moment, reprit-il d’un ton froid, j’ai d’autres affaires plus importantes. Mais que vois-je par là-bas ? ajouta-t-il en regardant à quelque distance, le cou allongé, les yeux fixés avec curiosité sur un objet étrange, à demi caché par les feuillages.

—Que je sois pendu comme un chétif Yankee si j’ai jamais vu animal semblable.

Ce qu’il apercevait ressemblait assez à une paire de pieds humains, plantée en l’air dans un buisson : en s’approchant, Overton reconnut que ces pieds étaient noirs, et nus !

— Puissances célestes quelle bête est-ce là ?… Si mes yeux ne sont pas fous, ils m’annoncent une paire de pieds de quelque nègre. Voyons donc !

Prenant une pierre, il la lança vigoureusement contre l’objet suspect. Les broussailles s’agitèrent vivement, les deux pieds disparurent comme par enchantement, et, à leur place, se montra la figure grimaçante, luisante et noirâtre du nègre Caton, appartenant à M. Sedley, personnage important de cette histoire.

— Yah ! yah ! yah ! bredouilla le moricaud avec un large rire qui découvrit un superbe râtelier de dents blanches ; yah ! yah ! yah ! c’est vous massa Overton ?

— As-tu découvert une nouvelle manière de marcher ? chien noir.

— Yah ! yah ! yah ! un petit somme, voila ce que faisait l’enfant noir.

— As-tu-entendu ce que je disais tout-à-l’heure.

— Non, rien quelque chose m’a chatouillé le gros orteil, voilà tout. Yah ! yah !

— Si tu as écouté un seul mot, pour l’aller bavarder ensuite, je te casserai tous les os de ta noire carcasse.

— Rien entendu ! rien entendu ! répéta le nègre en agitant ses jambes et les levant tour à tour avec une ardeur croissante.

— Ici, Caton ! approchez ! dit le chasseur en adoucissant sa voix.

— L’enfant noir ne se soucie pas de ce chemin ; murmura le moricaud en s’éloignant avec inquiétude.

— Je ne veux pas te faire de mal. Approche donc, j’ai quelque chose à te dire.

— Parlez donc.

— Je ne veux pas être entendu : approche.

— Il n’y a que l’enfant noir par ici : personne n’écoutera.

— Que faisais-tu donc quand j’ai eu la chance de te rencontrer ? demanda le chasseur avec des précautions oratoires indiquant son désir de s’insinuer dans les bonnes grâces du nègre.

En toute autre occasion il l’aurait foulé sous ses pieds ; mais pour le moment il préludait à l’exécution d’un plan prémédité.

— Oui, reprit-il ; que faisiez-vous, Caton, lorsque nous nous sommes abordés sur vos domaines.

— Caton vous donne l’ordre de vous en aller sous peine de subir la plus extrême rigueur des lois.

— Et, si nous refusons ?…

— Il se redresse avec la plus hautaine indignation, et vous adresse un speech.

— Toi ! faire un speech ! je voudrais entendre ça !

«  — Il parle de la glorieuse contrée que de pervers avilissent par leur honteuse attitude en face de l’opposition : leurs errements aboutissent à faire naitre des antipathies, des haines des animadversions !!… » Yah ! yah ! que pensez-vous de ce speech ?

Quoique d’humeur fort peu plaisante, Overton crut devoir partir d’un grand éclat de rire, et se montrer prodigieusement satisfait.

— C’est riche ça ! Caton ; ce que j’appelle décidément riche ! je suppose qu’une pareille éloquence est de nature à convaincre.

— Peut-être pas entièrement. On ne fait pas toujours attention à l’éloquence de Caton.

— Dans ce cas là, que ferais-tu ?

— Je parlerais de la nécessité pénible où je serais d’infliger d’une façon sommaire un châtiment corporel.

— Et si on refusait encore !…

— Je dirais que l’un de nous deux doit vider les lieux.

— Et si on restait quand même ?…

— Je m’en irais au pas de course. Yah ! yah !

Overton se laissa tomber par terre, renversant la tête et se tenant les côtes à force de rire, comme si jamais il n’eût entendu pareille farce.

— Je vous trouve poliment rusé ce matin, maître Caton ; il faut que quelque chose d’extraordinaire vous ait métamorphosé.

— Caton a toujours bon caractère : mais c’est vous, Massa Overton, qui me paraissez de bonne humeur ; oui, c’est trop beau !

— Vraiment c’est que tu m’amuses, butor ! murmura le chasseur qui s’en voulait de sa propre hilarité.

— On n’a jamais vu Caton autrement ; reprit le nègre, assez fin pour soupçonner que le chasseur n’agissait pas ainsi sans motif ; et, au contraire je n’avais jamais rencontré Massa Overton si bon enfant.

— Moi ?… c’est ma nature. Il y a longtemps que tu es sorti, Caton ?

— Environ une heure ; plus ou moins.

— Tout le monde va bien ?

— Il remuaient les jambes comme des écervelés, quand je les ai quittés, surtout Massa Sedley.

— Pourquoi, surtout Massa Sedley ?

— Il adressait de bons coups de pieds à Caton pour prouver que ses forces ne l’avaient pas abandonné. Croiriez-vous ça ! yah ! yah !

— Bah ! et qui le poussait à t’administrer ?…

— Le besoin d’exercice, je pense.

— Ce ne peut être cela : Sedley est trop bon, je le connais. Il y a eu quelque autre chose. Voyons, parle à ton vieil ami.

— Vous ! mon vieil ami ? demanda le nègre en roulant ses gros yeux brillants avec une expression comique.

— Certainement ! je l’ai toujours été.

— Ah ! on ne me battra pas davantage pour cette fois. Je me suis amuser à tirer un petit coup de fusil sur le veau moucheté.

— Tu l’as manqué ?

— Non et c’est ce qui a fait le malheur. Je l’ai atteint à l’œil, ça l’a tué. Alors Massa m’a donné des coups de pied.

— Il y a de quoi en rougir ! comment va miss Lucy ?

— Très-bien, d’après les dernières nouvelles. Il paraît qu’il y aura par ici, à son sujet, une visite de M. Dudley.

Les yeux du chasseur brillèrent ; le nègre venait de toucher la corde sensible.

— Ah ! le squire Dudley ae mettra en voyage par occasion ?

— Que voulez-vous dire, par occasion ?… demanda le nègre d’un air curieux.

— Eh bien… Que ce sera… un jour ou l’autre, et pour un ou deux jours.

— M. Dudley n’a donc pas souvent de ces occasions ?

— Non.

— Dans ce cas, celle-ci comptera double. Yah ! yah !

— Et comment miss Lucy prend-elle cela ? demanda le chasseur avec un mauvais sourire.

— Oh ! seigneur ! qu’en sais-je. Elle l’aime à la mort ! elle rêve à lui toute la nuit, elle en parle tout le jour.

— Mais, ce doit être une grande affaire pour elle, cela ? Ils vont donc se marier ?

— Caton ne sait pas, répliqua le nègre d’un air discret ; miss Lucy ne le prend pas pour confident, et ne lui demande pas son avis.

— Enfin, qu’en penses-tu tu dois bien avoir ton idée.

— Moi, je pense qu’ils ne tarderont pas de se marier ; voici à quoi je le devine : miss Lucy sa met toujours en blanc comme une fiancée quand elle rencontre un baby, elle ne peut plus s’en séparer. C’est là ce que j’appelle une évidence circonstanciée : j’ai toujours observé que lorsque deux personnes sont sur le point de se marier, elles font grande attention à tous les babies qu’elles rencontrent.

— Et, quand penses-tu que se fera ce mariage ?

— Bientôt, sir ; oui, bientôt, bientôt.

— Dans huit jours ?…

— Huit jours ! yah ! yah ! dans deux ! demain ! peut-être.

— Ah ! le démon ! s’écria le chasseur s’oubliant dans sa colère, et tressaillant comme s’il eût été piqué par un serpent. Tu es un menteur, Caton !

— Qu’est-ce que j’ai dit ? répliqua le nègre en levant jusqu’à sa tête ses longues jambes ; je dit ce que je pense mais non ce qui est. Il n’y a rien de sûr dans mes paroles.

Overton se mit à marcher de long en large avec une fureur concentrée. À la fin, t’étant calmé de son mieux, il revint vers le nègre.

— Voyons ! dit-il, es-tu qu’ils vont se marier demain ?

— Je le pense, voilà tout.

— Bien ! maintenant écoute-moi : m’entends-tu bien ?

— Je crois que oui, quand vous parlez.

— Ne souffle mot de notre conversation à âme qui vive, ni surtout aux gens de Sedley. Ne dis même pas que nous nous sommes vus. Me le promets-tu

?

— Oui, si, à votre tour vous ne révélez jamais que j’ai causé avec vous.

— Tu peux y compter. Mais pourquoi ?

— C’est que ça pourrait compromettre ma réputation auprès des gens respectables.

À cette réponse impertinente, Overton se sentit une violente démangeaison de gratifier libéralement le nègre de la correction qui avait excité précédemment les plaintes de ce dernier : mais il se contint, pensant qu’il valait mieux rester en bon termes avec lui.

Se contentant donc de sourire, il lui dit adieu après lui avoir recommandé le secret, et s’éloigna rapidement.

Au bout d’une heure environ il arriva à une vallée sombre, brumeuse, pleine d’arbres moussus disséminés dans une vaste clairière, et au fond de laquelle courait un ruisseau babillard.

Overton s’y arrêta après avoir regardé autour de lui, en homme qui attend quelqu’un, il approcha ses mains de sa bouche, et fit entendre un cri modulé sur une intonation perçante qui alla se répercuter comme un sifflement aigu, dans les échos solitaires mais il n’obtint d’autre résultat que de faire tourbillonner dans l’air un nuage d’oiseaux effarouchés.

Quand ce tumulte soudain fut apaisé, le chasseur attendit encore un moment en silence, puis il renouvela son appel avec plus de force. Cette fois, un autre cri lui répondit dans le lointain : et, au bout de quelques secondes, le pas d’un homme se fit entendre dans les broussailles.

Quand il apparut, on aurait cru voir une copie très-ressemblante du chasseur, mais fort rapetissée : le nouveau venu n’avait d’autre dissemblance que sa petite taille et des cheveux grisonnants il était vieux.

Toua deux se mirent à causer avec une grande animation : le chasseur raconta tout ce qui lui était arrivé dans la matinée, omettant avec soin tout ce qui pouvait compromettre sa responsabilité. Son compagnon l’écouta d’un air soucieux, et dans ses réponses insista sur le danger qu’il y aurait à ce qu’on vit Overton rôder dans le pays, alors qu’il était censé en route pour le Canada : circonstance qui éveillerait des soupçons et ferait avorter tous ses plans.

— N’ayez donc pas peur, Hugh ! répliqua Overton, un poltron n’a jamais de bonnes fortunes. Fiez-vous à moi, j’arriverai par la vertu de nos carabines.

— Nos hommes murmurent de se voir retenus si longtemps après le chargement du bateau.

— Qu’ils prennent patience, ils n’auront pas beaucoup à attendre.

— La rivière décroît à chaque instant ; il nous reste juste assez d’eau pour arriver aux cataractes.

— Bien ! bien, Hugh ! répliqua le chasseur avec impatience ; je tirerai l’affaire au clair cette nuit même, quoiqu’il arrive. Tenez-vous prêt à partir au coucher du soleil. Je vous rejoindrai au gros rocher du Grand-Banc ; si je ne suis pas là au lever de la lune, rendez-vous sans moi à Orléans.

— Cette affaire ne me parait pas claire, dit Hugh d’un air inquiet ; le vieux a un œil de faucon.

— Eh qui empêche de chasser le faucon de son aire ? Un bon appât, un bon piège… et le vieux renard est pris, tout rusé qu’il soit.