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Le Mahâbhârata (traduction Ballin)/Volume 1/Chap64

Traduction par Ballin, L..
Paris E. Leroux (1p. 418-426).


CHAPITRE LXIV


RENSEIGNEMENTS DONNÉS À DHRITARÂSHTRA ET À GÂNDHÂRÎ


Argument : Janamejaya demande des détails sur le voyage de Krishna. Vaiçainpâyana les lui donne. Youdhishthira craint la colère de Gândhârî, et envoie Krishna pour consoler cette reine. Départ de Krishna et son arrivée à Hastinapoura. Il est reçu par Dvaipâyana et introduit en présence du roi et de la reine. Il parle à Dhritarâshtra, lui expose que les torts viennent de lui et l’exhorte à pardonner aux fils de Pàndou. Il parle aussi à Gândhârî, lui rappelle ce qui s’est passé et la supplie de calmer sa colère. Krishna demande qu’on empêche le mal que Kripa, Kritavarman et Açvatthâman, projettent de faire aux Pândouides.


3503. Janamejaya dit : Pourquoi, ô tigre des brahmanes, Dharmarâja Youdhishthira envoya-t-il vers Gândhârî le Vasoudevide tourmenteur des ennemis ?

3504. Jadis Krishna était allé vers les Kourouides pour conclure la paix et, comme il n’avait pas réussi dans sa tentative, le combat s’était engagé.

3505. Mais quand tous les guerriers furent tués, ainsi que Douryodhana, quand les fils de Pândou n’eurent plus sur la terre d’adversaires pour les combattre,

3506. Et qu’ils eurent obtenu une glorie suprême, quand le camp fut vide (des soldats qui avaient été) mis en fuite, quel fut donc, ô brahmane, le motif pour lequel Krishna retourna (vers Dhritarâshtra) ?

3507. Ô brahmane, je ne crois pas que cette cause fût légère, puisque c’était Janârdana lui-même, à la grandeur d’âme démesurée, qui allait (remplir cette mission).

3508. Ô le plus grand des prêtres versés dans le Yayourveda, raconte-moi tout, (comment les choses se sont) véritablement (passées) et la cause qui fit décider ce voyage,

3509. Vaiçampâya dit : La question que tu me poses, ô prince, est digne de toi. Je vais te raconter comment (tout) se passa, ô excellent Bharatide.

3510, 3511. En voyant Douryodhana, le très fort fils de Dhritaràshtra, abattu dans un combat à la massue, d’une manière déloyale, et tué par Bhîmasenaqui ne s’était pas conformé aux règles établies, ô roi, une grande crainte envahit Youdhishthira,

3512. En pensant aux austérités auxquelles se livrait la bienheureuse Gândhârî, qui, grâce à l’ascétisme terrible (qu’elle pratiquait), était capable de consumer l’ensemble entier des trois mondes.

3513. Et, en réfléchissant (à ce danger), il eut cette pensée : « Il faut d’abord apaiser la colère dont Gândhârî est enflammée,

3514. Car, en apprenant que nous avons ainsi tué son fils, elle pourrait nous réduire en cendres, par le feu de sa pensée.

3515. Comment Gândhârî supportera-t-elle ce terrible chagrin, quand elle apprendra que son fils, qui combattait loyalement, a été tué par un moyen frauduleux ? »

3516. Après avoir, à plusieurs reprises, réfléchi ainsi, Dharmarâja, rempli de crainte et de chagrin, dit ces mots au Vasoudevide :

3517. Grâce à ta faveur, ô Govinda, les épines (qui hérissaient) ma couronne ont disparu. Ô homme sans péché, nous avons obtenu (un résultat), auquel nous ne pouvions pas même songer.

3518. Ô guerrier aux grands bras, tu as, sous mes yeux, soutenu des combats qui faisaient hérisser le poil (de terreur), ô descendant d’Yadou.

3519. Comme, jadis, tu as prêté ton aide dans la bataille entre les dieux et les asouras, pour tuer les ennemis des immortels, qui, (en effet), ont succombé,

3520. De même nous avons été secourus par toi, ô impérissable, car tu as soutenu (nos forces, en consentant) à être le cocher d’Arjouna, ô Vrishnien aux grands bras.

3521. Si tu n’avais pas protégé Phâlgouna dans cette grande bataille, comment cette armée, pareille à un océan, eût-elle pu être vaincue ?

3522. 3523. Tu as supporté pour nous des coups de massue, de pilons, de piques, de (lances) bhindipâlas, de javelots et de haches, ainsi que la chute des épées, (aussi terrible) que la foudre. Tu as eu à entendre des paroles dures.

3524. La mort de Douryodhana a rendu ces (souffrances) avantageuses, ô impérissable. Mais, ô Krishna, fais que le résultat de toutes ces (fatigues) ne soit pas compromis.

3525. Nous avons obtenu la victoire, et (cependant) notre esprit est en proie au doute. Car, ô Madhavide aux grands bras, tu connais la colère de Gândhârî.

3526. Quand cette (femme) bienheureuse, qui pratique un ascétisme terrible, apprendra la mort de ses fils et de ses petits-fils, elle nous réduira certainement en cendres.

3527, 3528. Ô héros, je crois que le moment est venu de l’apaiser. Et quel autre que toi, ô le plus grand des hommes, est capable de regarder (en face) cette (reine), aux yeux rougis par la colère, et tourmentée par le malheur de ses enfants ? Il m’est agréable que tu ailles faire une visite à(Hastinapoura) en mon nom,

3539. Pour calmer Gândhârî brûlante de colère, ô dompteur des ennemis. Tu es l’auteur et le transformateur des mondes, le plus grand des dieux (qui tirent de toi) leur origine,

3530. Ô guerrier aux grands bras, tu te hâteras d’apaiser Gândhârî, en employant, selon les circonstances, des discours appuyés de raisonnements et de preuves.

3531, 3532. Notre ancêtre, l’adorable Krishna Dvaipâyana sera présent ; ô homme aux puissants bras, bienveillant envers les fils de Pàndou, tu dois, par tous les moyens (possibles), calmer la colère de Gàndhàrî. Le continuateur de la race d’Yadou, ayant entendu ces paroles de Dharmarâja,

3533. Dit, en s’adressant à (son cocher) Dârouka : « Qu’on prépare mon char. » Dârouka, ayant entendu les paroles de Keçava, se hâta (d’exécuter son ordre)

3534. Et fit connaître au magnanime Keçava que le char (était) prêt. Le meilleur des Yadouides, tourmenteur des ennemis, étant monté sur son char,

3535, 3536. Le puissant Keçava, se hâta d’aller à Hastinapoura. Alors, l’adorable maître de char, l’héroïque Madhavide, se mit en route, ô grand roi, et s’étant approché de la ville qui tire son nom des éléphants, (y) entra. Le héros, (une fois) entré, fît résonner (les rues de) la ville, du bruit de son char.

3537. (Krishna), reconnu (ainsi) par Dhritaràshtra, sans laisser abattre son esprit, s’approcha du palais du roi, et descendit de son char.

3538-3540. Il vit d’abord le plus grand des rishis venir (à sa rencontre). Keçava Janârdana, qui n’avait en vue (que la mission dont il était chargé), ayant embrassé les pieds de Krishna (Dvaipâyana) et du roi, salua respectueusement Gândhârî. Le meilleur des Yadouides, Adhohkshaja (Vishnou, né sous l’aisselle), prit la main de Dhritarâshtra et poussa un grand cri. Au bout d’un instant, il put faire sortir des paroles que lui dictait le chagrin.

3541. Après avoir essuyé ses yeux et fait l’ablution selon la règle, le dompteur des ennemis adressa ces mots à Dhritarâshtra :

3542, 3543. « Aucune chose passée ou à venir ne t’est cachée. Tu sais ce qui a eu lieu entre toi et les Pândouides qui, pensaient comme toi (qu’il fallait) éviter la ruine de la famille et de la caste des Kshatriyas, et qui en cherchaient les moyens.

3544. Dharmarâja (Youdhishthira, fils de Dharma), vaincu frauduleusement au jeu de dés, a fait une convention, et à patiemment habité dans les bois avec ses frères .

3545. Sous le couvert de déguisements, il s’est assujetti à vivre inconnu. (Les Pândouides ont toujours souffert) des tourments nombreux comme (s’ils eussent été) des hommes sans puissance.

3546. Quand le combat a été imminent, je suis venu (en leur nom) te demander, en présence de tout le monde, cinq villages (pour tes neveux).

3547. Poussé par le destin et (guidé) par la cupidité, tu les as frustrés (de leurs droits). Ta faute, ô roi, a entraîné la ruine de toute la caste des Kshatriyas 34.

3548, 3549. La paix ta été continuellement conseillée par Bhîshma, Somadatta, le Bàhlikien, Kripa, Drona, et le fils de ce (dernier), ainsi que par le sage Vidoura. Tu n’as pas voulu suivre les conseils qu’on te donnait, ô Bharatide, parce que ceux qui sont aux ordres du destin, sont frappés de folie,

3550. Comme tu l’as été jadis dans cette circonstance. Quelle autre issue se présente-t-elle que la destinée ?

3551. Et n’impute pas la faute aux fils de Pàndou, ô grand roi, car ils n’en ont commis aucune, pas même une très petite,

3552. Ni contre la loi, ni contre le devoir, ni même contre l’affection, ô tourmenteur des ennemis. Mais, réfléchissant que tout provient de ta propre faute,

3553. Tu ne dois pas imputer ton désespoir aux fils de Pândou. La famille, la race, les gâteaux funéraires et ce qu’ont à attendre d’un fils,

3554. Gândhâri et toi-même, reposent maintenant sur les fils de Pàndou. Et même, ô tigre des hommes, toi et la glorieuse Gândhârî,

3555. Ne vous considérez pas comme offensés par vos neveux. Ô tigre des hommes, après avoir réfléchi à tous les malheurs que tu éprouves (par ta faute),

3556, 3557. Protège vertueusement les fils de Pàndou, ô taureau des Bharatides. Tu connais, ô guerrier aux grands bras, le respect que Dharmarâja a pour toi, sa bienveillance à ton égard et l’affection qu’il t’a spontanément vouée, ô tigre des hommes. Après avoir fait de ses ennemis ce massacre qui est pénible à son cœur.

3558, 3559. Il est, nuit et jour, brûlé (de chagrin) et n’est pas heureux. Ô tigre des hommes, il pleure sur toi et sur la glorieuse Gândhârî, et ne peut trouver la paix de l'âme. En proie à une crainte extrême, il n’ose venir vers toi,

3560, Qui es dévoré par le chagrin (causé par la mort) de tes fils, et dont de (tristes) pensées troublent les sens. » Le plus grand des Yadouides, ô grand roi, ayant ainsi parlé à Dhritarâshtra,

3561, Adressa ces excellentes paroles à Gândhârî abattue par le chagrin : « Ô fille de Soubala, écoute, toi (aussi), et prête l’oreille à ce que je vais te dire :

3562, 3563. Ô belle (reine), il n’existe pas en ce moment dans le monde une femme pareille à toi. Tu sais que tu as adressé devant moi au roi de bonnes et vertueuses paroles, utiles aux deux partis, (mais que), ô belle femme, (ces paroles ne furent pas) prises en considération par tes enfants.

3564. Tu tins à Douryodhana, qui convoitait la victoire, ce discours sévère : « Écoute, ô fou, ce que je vais te dire : Là où est la vertu, là est la victoire. »

3565. Cette parole que tu (adressais) à ton propre fils, s’est réalisée. En apprenant (qu’il en est) ainsi, ô belle femme, ne t’abandonne pas au chagrin.

3566, 3567. Ne songe en aucune façon à détruire les fils de Pândou, car, ô bienheureuse, par suite de ton ascétisme, ton œil enflammé de colère pourrait consumer la terre, avec ce qui, (sur elle), est mobile et immobile. » Après avoir entendu ces paroles du Vasoudevide, Gândhâri répondit :

3568. Ô guerrier aux grands bras, il en est ainsi que tu l'as dit, ô Keçava. Mon esprit, brûlé par les soucis, et agité,

3569, 3570. S’est raffermi en entendant tes paroles, ô Janârdana. Ô Keçava, tu es, avec les fils de Pândou, devenu le refuge du vieux roi aveugle, dont les fils sont tués, ô le meilleur des hommes. Après avoir ainsi parlé et s’être couvert le visage avec son vêtement,

3571, 3572. Gândhârî, dévorée de chagrin à cause de ses fils, fondit en larmes. Alors, au moyen de discours accompagnés de raisonnements et de preuves, le très fort Keçava (s’efforça de) consoler cette femme affligée. Après avoir consolé Gândhârî et Dhritarâshtra, le Madhavide

3573. Keçava pressentit le dessein formé par le fils de Drona. Se levant en hâte et inclinant la tête devant les deux pieds

3574. De Dvaipâyana, ô Indra des rois, il dit au roi des Kourouides : « Je t’en prie, ô le meilleur des descendants de Kourou, ne livre pas ton cœur au chagrin.

3575. L’intention du fils de Drona est mauvaise. Il songe à tuer les fils de Pândou pendant la nuit. C’est pour cela que je me suis relevé subitement. »

3576. En entendant ces mots, Dhritarâshtra et Gândhârî dirent à Keçava, meurtrier de Keçi :

3577. Va vite, ô guerrier aux grands bras, protéger les fils de Pândou. Nous nous reverrons bientôt, ô Janârdana.

3578, 3579. Alors Acyouta (l’impérissable Krishna) se hâta de s’en aller avec Dârouka. Quand le Vasoudevide fut parti, ô roi, Vyâsa, à l’âme incommensurable, honoré du monde entier, prodigua les encouragements au maître du monde, Dhritarâshtra. Le vertueux Vasoudevide, ayant fait ce qu’il avait à faire, alla 3580, 3581. De Hastinapoura au camp, avec le désir de voir les fils de Pândou, ô roi. Quand il fut arrivé au camp, (au milieu de) la nuit, il alla vers eux et, les ayant rencontrés, il leur raconta (ce qui s’était passé).