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Le Mahâbhârata (traduction Ballin)/Volume 1/Chap51

Traduction par Ballin, L..
Paris E. Leroux (1p. 341-348).


CHAPITRE LI


LÉGENDES SARASVATIENNES


Argument : Légende de Dévala Asita. Jaighishavya vient habiter chez lui sans lui adresser la parole. Étonnement de Dévala. Il va se baigner dans la mer et trouve son hôte qui l’avait précédé. Il rentre chez lui et trouve encore son hôte. Réflexions de Dévala. Il traverse les airs et voit Jaighishavya dans les divers mondes. Les Siddhas lui disent que ce mouni, qu’il a perdu de vue, est au séjour de Brahma, où, lui, ne saurait parvenir. Rentré chez lui il retrouve son hôte et le prie de lui enseigner la voie de la délivrance finale. Ses hésitations. Sa décision définitive. Louanges données par les dieux à Jaighishavya. Bala se baigne dans ce tîrtha puis se dirige vers celui de Soma.


2854. Vaiçampâyana dit : Dans ce tîrtha même, Dévala Asita, l’ascète à l’âme vertueuse, s’astreignant aux devoirs de maître de maison, demeura jadis.

2855. Pur, (ayant ses sens) domptés, paisible, doué d’un grand ascétisme, ayant constamment ses devoirs devant les yeux, agissant, parlant et pensant de la même manière à l’égard de toutes les créatures,

2856. Ne s’abandonnant pas à la colère, ô grand roi, indifférent au blâme et à la louange, ne faisant pas attention (à ce qui pouvait lui être) agréable ou désagréable, regardant tout d’un œil égal, comme Yama,

2857. Doué d’un grand ascétisme, ayant la même considération pour (les objets) d’or et pour ceux d’argile, il honorait continuellement les dieux, les hôtes et les brahmanes.

2858,2859. (Il était) constamment adonné à la science divine et avait toujours le devoir pour but principal. (homme) heureux, un mendiant adonné au yoga, le mouni Jaighishavya, au grand éclat, ayant fixé ses vues sur ce tîrtha, s’en approcha et vint habiter dans l’ermitage de Devala.

2860, 2861. Ô grand roi, ce grand ascète, continuellement appliqué au yoga, obtint l’accomplissement (de ses vœux ascétiques). Dévala considérait ce grand mouni Jaighishavya qui habitait là, (chez lui), et ne le congédiait pas, (par respect pour) les devoirs (de l’hospitalité). Ils passèrent ainsi un long temps tous les deux, ô grand roi.

2862. Puis, (un jour). Dévala ne vit plus Jaighishavya. Au moment du repas, ô Janamejaya, ce grand ascète errant,

2863. Connaisseur des devoirs, s’approcha (de nouveau) de Dévala, pour mendier. En voyant le grand mouni revenu sous la forme d’un mendiant,

2864-2866. Dévala, uniquement préoccupé (d’observer) la règle enseignée par les rishis, lui témoigna, pendant de nombreuses années, un grand respect et une grande affabilité et le traita le mieux qu’il put. Parfois, ô roi, un grand souci se produisait dans l’esprit du magnanime Dévala, à la vue du grand et resplendissant mouni. J’ai passé, (pensait-il), de nombreuses années à l’honorer,

2867, 2868. Et ce mendiant ne se fatigue pas de ne pas m’adresser la parole. En réfléchissant ainsi, le sage Dévala se dirigea, à travers les airs, vers l’océan. En allant vers la mer, maîtresse des rivières, cet homme vertueux

2869. Vit Jaighishavya qui l’avait précédé. Et alors cet homme à l'immense éclat, pensa avec étonnement :

2870. « Comment ce mendiant est-il venu à la mer et s’y est-il baigné ? » Ainsi réfléchit le grand rishi Asita.

2871. Après avoir fait ses ablutions selon la règle, avoir récité les mantras à voix basse et fait la prière du jour, l’heureux (Devala) retourna chez lui,

2872. Ayant pris sa cruche pleine d’eau. Au moment où il rentrait dans son ermitage, le mouni

2873-2875. Vit Jaighishavya qui y était revenu. Jaighishavya ne lui adressa pas la parole, (mais) se tint dans l’ermitage, immobile comme un morceau de bois. Et après avoir vu cet (homme), pareil à l’océan, (par la profondeur de ses austérités) plongé dans la mer, il le vit encore revenu le premier à l’ermitage ; ô roi, le sage Asita Devala,

2876. Cet excellent mouni, à la vue de la force de l’ascétisme de Jaighishavya, (force) provenant du yoga, réfléchit :

2877, 2878. « Comment ai-je pu le revoir, (presqu’en même temps), dans mon ermitage ? » Le mouni Devala, qui avait atteint la limite extrême (de la connaissance) des mantras (textes sacrés), désira vivement connaitre (qui était) le mendiant Jaighishavya. Il s’envola (à travers les airs), hors de son ermitage, ô maître des hommes.

2879. Il vit tous les habitants de l’air réunis et Jaighishavya honoré par ces Siddhas (êtres parfaits, saints).

2880. Alors ce Devala Asita, aux vœux fermes, aperçut avec un grand étonnement Jaighishavya qui allait plus loin.

2881. Il le vit, parcourant, hors de ce monde, celui des pitris (pères, dieux mânes), et allant en dehors du monde des pitris à celui d’Yama.

2882. Il vit le grand mouni Jaighishavya, qui s’était envolé de ce (monde d’Yama), vers celui de Soma

2883. Et qui allait vers les mondes purs de ceux qui font des sacrifices dans les lieux écartés. Puis il s’envola vers le monde de ceux qui offrent des Agnihotras (sacrifices au feu).

2884. Il y a des ascètes qui sacrifient le jour de la nouvelle lune (darça) et le jour de la pleine lune (paurnamâsa). Ce sage le vit hors de ces mondes de ceux qui sacrifient des bestiaux.

2885. Il le vit parcourant le monde sans souillure, honoré par les dieux. Il y a des ascètes qui offrent des sacrifices Catourmâsyas (de quatre mois) de diverses sortes.

2886. Il le vit aller à leur région et à celle de ceux qui offrent le sacrifice Agnishthoma (sorte de sacrifice). Il y a des ascètes qui offrent l’Agnishthoubha (sorte de sacrifice).

2887. 2888. Devala vit qu’il avait atteint leur séjour. On dit qu’un excellent sacrifice est le Vâjapeya (offrande de Soma en l’honneur du roi), ainsi que le Bahousouvarnaka (dont l’oblation consiste en beaucoup d’or). Le grand sage le vit dans le monde (de ceux qui offrent ces sacrifices). Il y a ceux qui offrent le Râjasoûya et le Poundarîka (sorte de sacrifice).

2889, 2890. Devala vit Jaighishavya dans leur monde. Les plus grands des hommes offrent l’Açvamedha (sacrifice d’un cheval), qui est un sacrifice d’élite et le Naramedha (sacrifice humain). Il le vit dans leur monde. Il y en a qui offrent le difficile Sarvamedha (offrande de Soma tous les dix jours) et le Sautramani (sacrifice à Indra)

2891. Devala vit Jaighishavya dans leur monde. Il y a ceux, ô roi, qui offrent les sacrifices Dvâdaçâhas (de douze jours),

2892, 2893. Devala vit Jaighishavya dans leur monde. Asita le vit atteindre les mondes de ceux qui appartiennent à Mitra et à Varouna, et des fils d’Aditi, et y habiter, ainsi que les mondes des Roudras, des Vasous et le séjour de Brihaspati.

2894, 2895. Alors Asita considérait toutes les demeures parcourues (par cet ascète). Il était monté vers le Goloka (monde des vaches). Puis il vit le brahmane Jaighishavya qui, abandonnant les mondes inférieurs, s’élevait, par son énergie, vers le séjour de ceux qui sacrifient à Brahma.

2896-2898. Il le vit parcourant le monde des femmes fidèles à leurs époux. Ensuite Asita ne vit plus en aucun monde, Jaighishavya, le meilleur des mounis. (Il avait) disparu. Cet heureux Devala réfléchit à la puissance, à la perfection des vœux et à l’accomplissement du yoga, de Jaighishavya. Ensuite il interrogea les Siddhas les plus grands dans les différents mondes.

2899. Ferme (dans ses vœux), ayant fait l’añjali, il demanda avec soumission à ces sacrificateurs de Brahma : « Je n’aperçois plus Jaighishavya. Indiquez-moi (ce qu’est devenu) cet homme à la grande force .

2900. Je désire l’apprendre, car ma curiosité est extrême. » — « Ô Devala aux vœux fermes, (répondirent-ils), apprends le vérité, de (notre bouche à) nous qui glorifions (cet homme).

2901. Certes, ce Jaighishavya est allé au monde éternel de Brahma. »

2902. Vaiçampâyana dit : Devala Asita, ayant entendu cette parole des Siddhas sacrificateurs de Brahma, s’envola avec rapidité (vers le ciel, mais) retomba.

2903, 2904. Alors les Siddhas lui dirent : « Ô Dévala, il n’y a pas de voie pour toi, ô ascète, qui conduise à ce séjour de Brahma, que Jaighishavya a atteint, ô brahmane. »

2905. Vaiçampâyana dit : Après avoir entendu cette nouvelle parole des Siddhas, Dévala descendit à travers tous ces mondes, en suivant l’ordre régulier.

2906. Il arriva à son ermitage salutaire, (en volant) comme un oiseau, et, au moment où il y entrait, il y vit Jaighishavya.

2907. A la vue de la puissance que le yoga donnait à l’ascétisme de Jaighishavya, Dévala réfléchit avec intelligence et sagesse.

2908. Incliné avec modestie, il s’approcha du grand mouni, ô roi, et dit au magnanime Jaighishavya :

2909. « Ô adorable, je désire accomplir les devoirs (qui conduisent à) la délivrance finale. » Celui-ci, ayant entendu sa requête lui enseigna (ce qu’il désirait savoir).

2910. La règle suprême du yoga (méditation qui unit l’âme individuelle à l’âme de l'univers), et (celle qui enseigne), selon les préceptes, ce qui doit être fait et ce qui ne doit pas être fait. Puis (cet homme) au grand ascétisme, voyant qu’il avait soumis son intelligence au renoncement (aux objets des sens),

2911, 2912. Fit toutes les œuvres indiquées par les préceptes (pour arriver) à ce (résultat). Alors les Êtres, avec les pitris (pères), voyant qu’il avait appliqué son esprit au renoncement, pleurèrent (en disant) : « Qui nous distribuera la nourriture ? » Or Dévala, ayant entendu cette triste parole des Êtres

2913. Qui se plaignaient dans les dix directions de l’espace, songea à [’renoncer à la délivrance finale. Mais alors, ô Bharatide, les fruits, les racines et les herbes pour les sacrifices,

2914. Les fleurs et les plantes, poussèrent par milliers de grands cris (en disant) : « Assurément le vil et méchant Devala nous coupera encore,

2915. Il ne s’aperçoit pas qu’il avait délivré tous les Êtres de la crainte. » Alors le plus grand des mounis réfléchit de nouveau :

2916. « Que vaut-il donc mieux que je pratique, (de la préparation à) la délivrance finale, ou des devoirs de maître de maison ? » Ô le plus grand des rois, Devala ayant pris sa résolution,

2917. Abandonna les devoirs de maître de maison, leur préférant ceux (qui conduisent à) la délivrance finale. Devala ayant adopté ce parti,

2918. Atteignit le résultat suprême (qu’il se proposait), et obtint un yoga très grand. Alors tous les dieux, conduits par Brishapati, s’étant assemblés,

2919. Les ascètes glorifièrent Jaighishavya et ses austérités. Mais Gâlava, le plus grand des rishis, parla ainsi aux dieux :

2920. « Il n’y a pas (assez) d’ascétisme chez Jaighishavya, pour remplir d’étonnement, (même) une femme. » Les dieux répondirent à ce sage qui parlait ainsi :

2921, 2922. « Ne (parle) pas de cette manière. » Ainsi (dirent) les dieux en louant le grand mouni Jaighishavya. « Rien n’est supérieur, (ni même) égal, au resplendissant éclat de l’ascétisme et du yoga de ce magnanime. Telle est la puissance du vertueux Jaighishavya ainsi que d’Asita. »

2923. Et ce (lieu), le meilleur des séjours, est le tîrtha de ces deux magnanimes.

2924. S’étant baigné aussi en cet endroit, y ayant fait des cadeaux aux brahmanes et obtenu de (grands) mérites, la magnanime Bala, qui porte une charrue et dont les œuvres sont vertueuses, alla au grand et bon tîrtha de Soma.