Ouvrir le menu principal

Le Mahâbhârata (traduction Ballin)/Volume 1/Chap37

Traduction par Ballin, L..
Paris E. Leroux (1p. 248-253).


CHAPITRE XXXVII


HISTOIRE DES TÎRTHAS


Argument : Halâyoudha va à la source de l’ascète Trita. Histoire de Trita et de ses deux frères. Leur jalousie. Trita tombe dans un puits sans eau. Ses frères, Ekata et Dvita, l’abandonnent. Trita offre mentalement un sacrifice. Les dieux viennent en recevoir leur part que Trita leur délivre. À la prière de Trita la Saravastî pénètre dans le puits et en retire l’ascète qui rentre chez lui. Il rencontre ses deux frères et les maudit. Leur punition.


2064. Vaiçampâyana dit : Halâyoudha alla donc ensuite à la fontaine du glorieux Trita, qui vient de la rivière, ô grand roi.

2065. Y ayant distribué de grandes richesses et honoré les brahmanes, y ayant touché l’eau et fait ses ablutions, celui qui a pour arme un pilon fut joyeux ;

2066. Car ce Trita, dont Tascétisme était très grand, y avait atteint la limite extrême des mérites, et y avait bu le soma dans le puits.

2067. Ses deux frères, après l’y avoir abandonné, s’en retournèrent, mais alors Trita, le plus grand des brahmanes, les maudit tous les deux.

2068. Janamejaya dit : Ô Brahmane, comment cet homme au très grand ascétisme tomba-t-il dans la fontaine ? Pourquoi ses deux frères l'abandonnèrent-ils, ô le plus grand des brahmanes ?

2069. Comment, après l’avoir fait tomber dans le puits, les deux frères retournèrent-ils chez eux, et comment but-il le soma ?

2070. Raconte-moi cela, ô brahmane si tu penses que je doive l’entendre.

2071. Vaiçampâyana dit : Dans le temps passé, ô roi, il y avait trois frères mounis, Ekata, Dvita et Trita, semblables au fils d’Aditi.

2072. Tous pareils à Prajâpati, tous aj’ant des enfants, tous connaissant la science sacrée, et ayant conquis le monde de Brahma par leur ascétisme.

2073. Leur père Gautama, toujours ami du devoir, était constamment satisfait de leur ascétisme, de leurs austérités et de la manière dont ils domptaient leurs sens.

2074. Cependant, après avoir longtemps joui de la satisfaction (qu’ils lui donnaient), le vénérable (père) alla, (en mourant), au séjour qui convenait (à ses mérites).

2075. Quand il fut monté au Svarga, tous les rois pour le compte desquels le magnanime offrait des sacrifices, honorèrent ses fils.

2076. Mais, ô roi, ce fut Trita qui, d’eux (trois), par ses mérites et par la récitation des Védas, obtint la meilleure partie des dons (de ces hommes), au même titre que son père même.

2077. De même, tous les heureux et pieux mounis respectaient cet homme fortuné, comme (ils avaient jadis respecté) son père,

2078. Certes, parfois, ô roi, les deux frères Ekata et Dvita, songeaient (à offrir) les sacrifices, et à (s’approprier) les richesses.

2079. Ô tourmenteur des ennemis, ces deux (méchants pensaient) ainsi : « Saisissons Trita et nous recevrons tous ceux pour qui on offre des sacrifices. Après avoir pris les bestiaux,

2080. Après avoir atteint un but élevé qui nous réjouira, nous offrirons le soma. » Les trois frères agirent, ô roi comme (il va être dit).

2081. Étant allés pour (en recevoir) les bestiaux, vers ceux qui offrent les sacrifices, leur ayant fait apporter leurs offrandes et ayant obtenu d’eux de très nombreux animaux,

2082. Qu’ils avaient reçus, selon la règle, pour cette œuvre sacrificatoire, ces magnanimes grands rishis se dirigèrent vers la région orientale.

2083. Ô grand roi, Trita allait, joyeux, en avant. Ekata et Dvita le suivaient, poussant les bestiaux.

2084. En voyant (ce) grand nombre d’animaux, (cette) pensée leur vint en commun : « Comment ces vaches pourraient-elles être à nous deux (seuls). Certes, si Trita n’était pas là ! »

2085. Comprends, ô maître des hommes, ce que ces deux méchants, Ekata et Dvita, se dirent mutuellement, en se communiquant (leurs pensées) :

2086. « Trita est habile dans les sacrifices. Il connaît bien les védas. Il obtiendra de nombreuses vaches, mais autres que celles- ci.

2087. Alors, nous deux, nous associant, allons en avant, en faisant avancer les vaches. Certes, que Trita aille sans nous à sa fantaisie, lui aussi. »

2088. Comme ils avançaient dans la nuit en se tenant sur le chemin, un loup survint. Il y avait en ce lieu, à une certaine distance, un grand puits, sur la berge de la Sarasvatî. 2089. Et Trita ayant vu le loup qui se tenait en avant sur le chemin, s’écartant par peur de cet (animal), tomba dans le puits,

2090. Terrible, très profond, inspirant la terreur à tous les êtres. Alors, ô grand roi, Trita se trouvant dans ce puits,

2091. Poussa, à cause de cet (accident), un cri de désespoir. Les deux mounis l’entendirent. Les deux frères Ekata etDvita comprirent qu’il était tombé dans le puits,

2092. Cet homme au grand ascétisme fut abandonné par les deux frères, animés du désir violent (de s’approprier) les bestiaux, et qui donnèrent libre cours à la cupidité et à la crainte que le loup (leur inspirait).

2093, 2094. Alors, ô roi, se voyant plongé dans ce puits sans eau, couvert de poussière, caché par les plantes et les herbes, ô excellent Bharatide, comme un criminel (enfoncé) dans l’enfer, ce sage Trita, craignant la mort, comme il n’avait pas bu le soma, réfléchissait :

2095. « Mais comment (donc), placé ici, pourrais-je y faire arriver le soma ? » Cet homme au grand ascétisme ayant bien affermi sa détermination, dans le trou (où il se trouvait),

2096. Vit une plante qui pendait dans le puits envahi par la poussière. Alors, le mouni, ayant produit de l’eau par la force de son imagination,

2097, 2098. Créa mentalement les feux et se plaça lui-même en esprit dans l’oblation. Le mouni au grand ascétisme, ayant imaginé que cette plante était le soma, récita mentalement les textes des Védas, les Yayous et les Sâmans. Ayant fait, des pierres (qui étaient là), les pierres pour le pressurage du soma, il fit le pressurage.

2099. Il fit, de l’eau (qu’il avait imaginée), le beurre âjya, ainsi que les parts des habitants des trois cieux. Après avoir fait le pressurage, il fit, du bruit (de la pierre et du coulage), le crépitement (de l’oblation sur le feu).

2100. Mais, ô roi, ce bruit (produit) par Trita arriva jusqu’au ciel. Il avait réalisé son sacrifice, selon les prescriptions de ceux qui connaissent les Védas.

2101. Pendant que le puissant sacrifice de Trita avait lieu, tout le troisième ciel fut ébranlé, sans que la cause en fût connue.

2102. Et, par suite, Brihaspati entendit un bruit tumultueux, et, l’ayant entendu, le chapelain des dieux leur dit à tous :

2103. Trita offre un sacrifice. Allons-y, ô dieux, car ce grand ascète pourrait créer, même d’autres divinités.

2104. Après l’avoir entendu ainsi parler, tous les dieux réunis s’approchèrent du lieu où se faisait le sacrifice de Trita.

2105. Quand ils furent arrivés là où se trouvait le brahmane, ils virent le puits, et le magnanime (ascète) occupé aux œuvres qui se rapportent au sacrifice.

2106. À la vue de cet (homme) magnanime, doué d’un pouvoir suprême, ils dirent à cet heureux (rishi, nous sommes venus) chercher notre part (de ton sacrifice).

2107. Mais le rishi dit aux dieux : Habitants du ciel, voyez-moi plongé, dans cet horrible puits, et affolé (de peur).

2108. Puis, ô grand roi, Trita leur délivra, selon les règles, leurs parts, accompagnées des incantations (voulues), et ils furent satisfaits.

2109. En suite de quoi, les habitants du ciel, contents d’avoir reçu leurs justes parts selon la règle, lui accordèrent (l'accomplissement) des souhaits qu’il formait dans son cœur.

2110. Il choisit ses souhaits et (dit) aux dieux : « Vous devez me protéger (et m’aider à sortir) d’ici. Que celui qui se baignerait dans ce puits, obtienne le même fruit que celui qui boit le soma. »

2111. Et, ô roi, la Barasvatî roula ses vagues et s’élança dans le trou. Soulevé par elle, il en sortit en honorant les dieux.

2112. Et, après avoir dit : « Qu’il en soit ainsi », les dieux s’en retournèrent comme ils étaient venus. Alors Trita, satisfait, se dirigea vers sa propre demeure.

2113. Mais, ayant rencontré ses deux frères, le grand ascète, irrité, prononça des paroles cruelles et les maudit.

2114. 2115. Parce que, vous deux, dans votre cupidité pour les bestiaux, vous vous êtes enfui en m’abandonnant, vous serez maudits de moi pour cette méchante action, vous rôderez de tous côtés sous la forme de deux cruels loups armés de défenses. Votre descendance même appartiendra (à la race) des singes golangoulas et rikshas.

2116. Or, à peine eut-il parlé ainsi que, dans l’instant même, on les vit devenus tels (que l’avait prescrit) l’ordre de (cet homme) aux paroles vraies.

2117, 2118. S’étant, là aussi, arrosé le corps avec l’eau, ayant considéré et loué à plusieurs reprises cette fontaine, ayant fait des oblations de diverses sortes, et honoré les brahmanes, le très courageux Halâyoudha, à l’héroïsme incomparable, arriva là où la rivière disparait.