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Le Mahâbhârata (traduction Ballin)/Volume 1/Chap19

Traduction par Ballin, L..
Paris E. Leroux (1p. 126-133).


CHAPITRE XIX


COMBAT GÉNÉRAL


Argument : Fuite de l'armée Kourouide. Efforts de Douryodhana qui rallie ses troupes. Combat de Bhîma. Prouesses et discours de Douryodhana. Dhanañjaya lui résiste.


996. Sañjaya dit : Le grand guerrier roi de Madra, difficile à affronter, étant abattu, les tiens et tes fils tournèrent le dos pour la plupart.

997, 998. Comme des marchands, dans un navire brisé, dépourvus de radeaux, désirant (aborder) la rive, sur la mer sans fond et sans limites, après la mort du magnanime héros, roi de Madra, (effrayés), blessés par les flèches, ils cherchaient un protecteur qu’ils ne trouvaient pas. De même que des gazelles tourmentées par un lion,

999. Comme des taureaux dont les cornes sont brisées, comme des éléphants dont les défenses sont rompues, nous nous enfuyions au milieu du jour, vaincus par (Youdhishthira) Ajâtaçatrou.

1000. Ô roi, Çalya étant tué, nul ne songeait à réunir les armées ni à faire des actes héroïques (en vue de la victoire).

1001. Bharatide, Bhîshma et Drona étant tués, ainsi que le fils du cocher, ce qui était (une cause de) chagrin pour toi et de crainte pour les guerriers, ô maître des hommes,

1002. Ce chagrin et cette crainte étaient devenus plus grands pour nous, après la mort du puissant guerrier Çalya. Et, n’espérant plus la victoire,

1003. Détruits et taillés en pièces par des flèches aiguës, ayant leurs plus grands guerriers tués, après que le roi de Madra eût été abattu, les soldats s’enfuyaient de peur.

1004. Montés, qui sur des chevaux, qui sur des éléphants, qui sur des chars, les grands guerriers couraient avec rapidité, ainsi que les fantassins.

1005. Après que Çalya eût été tué, les éléphants de combat, pareils à des montagnes, au nombre de deux mille, excités de l’aiguillon et du gros orteil, couraient (droit) devant eux,

1006. Ô excellent Bharatide, les tiens s’enfuyaient du combat dans toutes les directions, et nous voyions les fuyards haletants, frappés par les flèches.

1007. Les voyant en déroute, leur orgueil abattu, leur cause perdue, les Pâñcâlas et les Pândouides, avides de la victoire, les attaquaient.

1008. Les cris, le bruit des flèches, les nombreux rugissements et le son des conques des héros, étaient terribles.

1009. A la vue de l’armée Kourouide, tremblante de crainte et mise en fuite, les Pâñcâlas et les Pândouides se disaient les uns aux autres :

1010. Aujourd’hui le roi Youdhishthira, ferme dans la vérité, a tué ses ennemis. Aujourd’hui, Douryodhana a vu diminuer sa brillante fortune royale.

1011. Aujourd’hui, le souverain des hommes, Dhritarâshha, entendant dire que son fils est tué, tombera, affligé sur la terre. (Il faut que) les fautes s’expient.

1012. Qu’il sache maintenant que le fils de Kountî surpasse tous les archers. Aujourd’hui, le triste auteur du mal se blâmera lui-même.

1013, 1014. Que, maintenant, le maître de la terre reconnaisse que les paroles du Kshattar (Vidoura) étaient vraies ! Qu’à partir d’aujourd’hui le roi, en servant le fils de Prithâ, devenu (jadis) son serviteur, apprécie (l’étendue) du malheur qui avait atteint les fils de Pândou ! Que ce roi reconnaisse la force de Krishna !

1015. Qu’il connaisse aujourd’hui le bruit terrible (que fait) dans le combat l’arc d’Arjouna, ainsi que la force de ses astras et celle de ses deux bras dans la bataille.

1016. Aujourd’hui, il fera connaissance avec la force terrible du magnanime Bhîma, (en voyant) Douryodhana tué.

1017. Ce que Bhîmasena a fait, en tuant Dousçâsana, nul, en ce monde, sauf le très fort Bhîma, n’eût pu l’accomplir.

1018. Que l’on connaisse maintenant l’héroïsme du fils aîné de Pândou, en apprenant qu’il a tué le roi de Madra, (qui était) invincible, même pour les dieux.

1019. Après la mort du héros Soubalide et de tous les Gândhâriens, (Dhritarâshtra) saura aujourd’hui que les deux fils de Madrî sont très dangereux à rencontrer dans la bataille.

1020. Comment la victoire ne serait-elle pas à ceux parmi lesquels combattent Dhanañjaya, le Satyakide, Bhîmasena et le Prishatide Dhrishtadyoumna,

1021. Les cinq fils de Draupâdi, les deux Pândouides, fils de Mâdrî, le grand archer Çikhandin, ainsi que le roi Youdhishthira ?

1022. Comment ceux-là ne seraient-ils pas victorieux, qui ont le devoir pour refuge, et pour protecteur Krishna Janârdana (le tourmenteur des hommes), le défenseur du monde ?

1023, 1024. Quel autre que Youdhishthira, fils de Prithâ, protégé par Hrishikeça (Krishna), qui est toujours le réceptacle de la gloire et de la vérité, eût pu vaincre Bhîshma, Drona, Karna, le roi de Madra et des centaines et des milliers d’autres rois et héros ?

1025. Gais, animés d’une grande joie, ils suivirent par derrière, en parlant ainsi, tes soldats en déroute.

1026. L’héroïque Dhanañjaya attaquait l’armée des chars. Les deux fils de Màdri, et le grand guerrier Satyakide (s’en prenaient à) Çakouni.

1027. En voyant tous ces (guerriers), qui s’enfuyaient, tourmentés par la peur (que leur inspirait) Bhîmasena, Douryodhana dit, comme avec étonnement, à son cocher :

1028. Le fils de Prithâ, qui se tient l’arc à la main, a l’avantage sur moi. Conduis mes chevaux à l’arrière-garde de toutes les armées,

1029. Car Dhanañjaya, fils de Kounti, ne saurait me vaincre quand je combattrai à l’arrière-garde, de même que l’océan (ne peut triompher de) la plage.

1030. Vois, ô cocher, la grande armée attaquée par les fils de Pândou. Contemple cette poussière qu’elle a soulevée de toutes parts.

1031. Entends ces rugissements répétés et terribles, inspirant un effroi extrême. Va donc doucement, ô cocher, pour protéger les derrières (de l’armée).

1032. Quand je me trouverai (au milieu) du combat, et que les Pândouides seront arrêtés, mon armée se retournera de nouveau avec (une grande) force, (contre eux).

1033. Ayant entendu ton fils (prononcer) ces paroles, qui étaient telles (qu’il convenait à) un noble héros, le cocher poussa les chevaux couverts d’or.

1034. Les fantassins, au nombre de vingt-un mille, dépourvus d’éléphants, de chevaux et de guerriers montés sur des chars, firent le sacrifice de leurs vies et s’arrêtèrent pour combattre.

1035. Alors les guerriers, tirant leur origine de contrées différentes, habitant diverses villes, se tinrent fermes, désireux d’acquérir une grande gloire.

1036. Un grand, terrible et formidable combat fut livré par ceux qui se rencontraient en cet endroit et qui étaient remplis de joie.

1037. roi, Bhîmasena et le Prishatide Dhrishtadyoumna arrêtèrent ces gens de divers pays, avec une armée formée de quatre corps (de troupes) ;

1038. Mais d’autres fantassins gais, grognant et claquant des mains, désireux d’aller dans le monde des héros, attaquaient Bhîma.

1039. Les Dhritarashtrides irrités, enragés au combat, poussaient des cris et n’articulaient rien autre, en attaquant Bhîmasena 15

1040. Ayant entouré Bhîma, ils le frappaient de toutes parts. Celui-ci, entouré et frappé dans le combat par la multitude des fantassins,

1041. Ne bougea pas plus de sa place, que la montagne Mainaka. Mais, ô grand roi, les grands guerriers des Pândouides, irrités,

1042. S’approchèrent pour repousser les autres combattants, et les arrêtèrent. Alors Bhîma, furieux contre les (ennemis) qui l’environnaient dans la bataille,

1043. Étant rapidement descendu de son char, devenu fantassin, ayant pris sa grande massue ornée d’or,

1044. Tuait tes guerriers, semblable à Antaka, son bâton à la main ; le plus excellent des héros tuait ces gens dépourvus de chars et de chevaux.

1045. Il écrasa vingt-un mille fantassins. Bhîma, à l’héroïsme vrai, ayant tué cette armée de héros,

1046. Ayant mis Dhrishtadyoumna devant lui, on vit en peu de temps ces fantassins tués. Ils étaient couchés à terre couverts de sang,

1047. Semblables à des karnikâras (pterospermum acerifolium) bien fleuris, brisés par le vent. Munis d’armes diverses, portant des boucles d’oreilles de diverses sortes,

1048. Appartenant à des tribus diverses, venus de différents pays, (ils gisaient) là, tués. La grande armée des fantassins, pourvue de bannières et d’étendards,

1049. Formidable, terrible, dont l’aspect inspirait la crainte, parut anéantie. Les grands guerriers ayant pour chef Youdhishthira, accompagnés de leur armée,

1050. Attaquaient ton magnanime fils Douryodhana. Ayant vu que tes grands guerriers avaient tourné le dos, à eux tous,

1051. Ils ne (purent) pas vaincre ton fils, (qui les arrêta) comme la plage (arrête la mer), demeure des monstres marins. Nous vîmes ce merveilleux exploit de ton fils,

1052, 1053. Que les fils de Prithâ réunis ne purent pas triompher de lui (qui était) seul. Douryodhana dit à son armée fortement éprouvée, qui songeai ! à fuir, (mais) qui n’avait pas reculé bien loin : Je ne vois ni sur la terre ni dans les montagnes, un pays

1054. Où les Pândouides ne vous tueront pas, (quand vous y serez) allé. À quoi vous sert de fuir ? Leur armée est petite et les deux Krishnas sont grièvement blessés.

1055, 1056. Si nous nous tenons fermes ici, assurément la victoire sera à nous. Mais les Pândouides, devenus vos ennemis, vous suivant, nous tueront isolément (quand vous serez débandés). Il vaut mieux, pour nous, mourir en combattant. Que tous les Kshatriyas qui sont ici, écoutent.

1057. Puisqu’Antaka fait mourir, et le héros et l’homme timide, quel est donc celui qui, réellement Kshatriya, aurait la folie de ne pas combattre ?

1058. Il vaut mieux pour nous résister à Bhîmasena furieux. La mort dans le combat est heureuse. Il faut donc combattre d’après la règle des Kshatriyas.

1059. Il faut certainement que le mortel meure une fois, fût-ce dans son lit. La mort a toujours lieu dans les combats, pour celui qui suit la règle des Kshatriyas.

1060. Vainqueur, il est heureux ici-bas, tué, il en retire un grand fruit dans l’autre monde. Certes, ô Kourouides, aucune voie ne mène mieux au Svarga, que le mérite acquis dans les batailles.

1061. Celui qui succombe dans les combats acquiert en peu de temps la jouissance des mondes (supérieurs). Les princes, ayant entendu ces paroles de ton fils et l’ayant applaudi,

1062, 1063. Retournèrent attaquer les Pândouides. Alors, formant de grandes armées, les guerriers Prithides, avides de la victoire, se hâtèrent d’aller à leur rencontre, au moment où ils arrivaient. L’héroïque Dhanañjaya retourna au combat avec son char,

1064, 1065. Déchargeant (l’arc) Gândîva, célèbre dans les trois mondes. Les deux fils de Mâdrî et le très fort Satyakide, pleins de joie, tombèrent rapidement sur Çakouni et ensuite sur ton armée.