Le Livre de ma vie/05

Comtesse de Noailles ()
Hachette (p. 98-115).


CHAPITRE V


L’enfant que je fus… — Le nom d’Amza. — Un regard de Mistral. — Sully Prudhomme et Gaston Paris. — Le prince de Galles et ses deux fils à Amphion. — Ma faculté d’admiration. — Confraternité. — Gérard d’Houville et Colette. — Le compliment à la princesse Louise d’Angleterre.



Si peu martelé par les événements, et gardant ainsi intact l’émail de l’âme, un enfant peut-il se croire pareil aux autres enfants ? Une certitude négative nous est fournie plus tard, quand nous nous apercevons à quel point, dès le plus petit âge, nous fûmes différents de nos puérils compagnons. Je revois la Véranda du chalet d’Amphion qui tressaillait le soir aux cris élégiaques des hirondelles, dont le vol en sombres et légers coups de couteau poignardait un azur poudré de rose, flamboyant et puis voilé, sur lequel se détachait la danse silencieuse, aux angles aigus, des chauves-souris. Véranda mi-close, fraîche et bruineuse comme une barque arrêtée la nuit sur l’eau. Là, au moment qui précédait le dîner, sur des canapés encombrés de coussins turcs en laine rêche, je m’asseyais entre mon frère et ma sœur et me croyais innocemment toute semblable a eux, par un tendre sentiment de collectivité propre à l’humble et chaleureuse enfance. Je les imaginais oppressés comme je l’étais, et je ne devinais pas que j’étais à la fois plus séparée et plus rapprochée de tous les humains et que l’immense poésie du monde m’avait choisie et pensait : « J’entrerai dans la gorge de cette enfant. » L’enfant que je fus et que, pareille en cela à tous les êtres, je suis restée, car rien n’est plus vrai que le magnifique vers de Victor Hugo, adressé par un adulte à un vieillard :

La beauté de l’enfance est de ne pas finir,

donc tout différent des autres. J’éprouvais, parmi ma société enfantine, un sentiment erroné de parité, alors même que mes parents et leurs amis m’entouraient de louanges, qui, loin de corrompre mon cœur, suscitaient en moi un amour plein de gratitude et de modestie. L’orgueil qui devait s’affirmer et m’accompagner dans la vie n’était ni fat ni envahissant, mais n’a cessé de ressembler à une prière élevée vers l’inconnu. J’étais dotée de cette sympathie envers tous les êtres dont le seul obstacle est pour moi l’inimitié chagrinante d’autrui. À chaque témoignage de tendresse qui m’était adressé, un désir suffocant de rendre au donateur un peu de son bienfait et davantage encore m’écartelait le cœur. C’est une des tragiques pauvretés de l’enfance que tout échange lui soit interdit ; elle n’a aucun moyen d’offrir ; elle ne peut qu’être aimée ; l’immense amour dont elle-même dispose n’est pas recueilli, pas entendu. Que de pelotes à épingles confectionnées par moi, pour mon entourage protecteur, au moyen de vieux journaux dont je bourrais des lambeaux d’étoffe mal rapprochés et mal cousus ! Que d’éventails espérés, en joignant puis en déployant les plumes que les paons phosphorescents et blancs d’Amphion abandonnaient comme un branchage verdoyant ou neigeux sur le gravier du jardin ! Éventails rebelles et décevants, qui toujours retombaient à l’état d’un mince et vertical plumeau !

Dès le seuil du salon, que rendaient séduisant l’odeur de la gaie cretonne imprégnée comme un végétal d’une légère humidité, l’arôme de parquet ciré et l’effluve des mille roses débordant les vases de cristal, j’étais, je le reconnais, l’orgueil de ma famille. Mais je jugeais raisonnablement qu’on n’eût pas dû adresser à une petite fille les louanges qui m’étaient décernées publiquement. Ma mère, pour qui la musique représentait l’art suprême, ne doutait d’aucune de mes facultés. Elle entassait des volumes cartonnés de la collection « Litolff » sur le tabouret du piano, m’y faisait asseoir et annonçait que j’allais composer immédiatement des mélodies évocatrices, sur le sujet qui me serait donné. C’est ainsi que, tremblante, embarrassée, mais l’oreille tendue nettement vers l’infini, je reproduisais, à la manière d’une dictée harmonieuse et colorée, le chant des oiseaux, la naissance pâle et puis éclatante du jour, la campagne pastorale, la caquetante et radieuse basse-cour, la rêverie du croissant de la lune au-dessus des magnolias en fleur qu’enveloppait l’haleine mouillée du lac. Encouragée par un auditoire toujours trop bienveillant et, sans doute, sensible aux yeux verts allongés d’une enfant qui portait avec timidité les présents d’un destin privilégié, j’écrivis de petits morceaux de musique que ma mère fit relier dans un album de l’aspect le plus sérieux. Je demandai et j’obtins facilement qu’on inscrivît sur le cuir, couleur de noisette, en lettres d’or, le nom d’Anna. Sur quoi n’ai-je pas, de ma main d’enfant, écrit ce nom ? Le besoin où se trouve un petit être de se constituer le porte à reproduire le plus qu’il peut le signe qui le représente. Écrire sur des cahiers, sur des livres, sur du papier buvard, sur des cartons à chapeaux, sur le sable des allées, le nom d’Anna, équivalait certainement à ces médications fortifiantes qu’on donne aux enfants pour assurer le bon état et la croissance des os. Mon nom ne me plaisait pas, mais je fus exorcisée de l’ennui qu’il me causait par la remarque enjolivée de flatterie que me fit un jour un vieux monsieur (était-il vieux ? le sait-on à l’âge où j’étais ?), qu’il débutait par la première lettre de l’alphabet et qu’il demeurait égal dans les deux sens. Ce monsieur si aimable, que, dans ma petitesse, je jugeai vieux, et qui voulait trouver dans la netteté réversible de mon nom une promesse de perfection, n’était pas seul à m’entourer de bontés. Nulle petite fille ne fut plus complimentée, plus embrassée que moi. Là fut ma chance, bien nécessaire, car, loin d’être altière, égoïste ou vaniteuse, je dépendais entièrement de l’affection de tous les êtres. Aucune créature autant que moi ne sollicita instinctivement, silencieusement, pour avoir la force de vivre :

Avec le pain qu’il faut aux hommes
Le baiser qu’il faut aux enfants,

ainsi que l’écrit leur suprême ami, Victor Hugo. La nuit, qui dispose en tous sens ses intangibles barrières et, par l’obscurité, le lit solitaire, le sommeil, défait le bouquet humain, séparant ceux qui s’aiment le jour, me rendait craintive, elle m’eût paru intolérable si je ne m’étais endormie avec la conviction que je posais ma tête sur l’épaule de l’ange gardien tant de fois décrit par la poétique et dure gouvernante allemande. Je n’eus pas à me plaindre de ma situation dans l’apparat ; dès qu’un visiteur était annoncé, on m’appelait, on me montrait ; mes parents attendaient avec confiance l’approbation, qui leur semblait certaine, des hôtes importants. Le superbe Mistral, pâtre royal, abaissa tendrement sur moi un regard compétent et divinateur dont je devais garder le constant souvenir (plus ému encore que celui de nos futures rencontres) jusqu’au jour lointain où, apprenant sa mort, je suivis longuement, dans la pure ténèbre d’un soir d’été, le sillage mystérieux d’un souffle de génie retournant à la patrie céleste. Sully Prudhomme, haut, lourd et clair, yeux d’ange et barbe d’évêque, me tenait assise auprès de lui cependant qu’il fascinait l’auditoire expert ou naïf, par un exposé patient et minutieux des lois de la prosodie, — code implacable, masque de fer attaché sur le visage mobile d’Érato. Ronsard n’avait pas recherché et n’eût point admis tant d’obstacles à ses libres jeux de l’âme et du verbe guidés par une harmonie impérieuse et cependant nonchalamment confiante. Mais quel miracle ne peut-on attendre de la poésie, comme de l’adaptation de l’esprit aux contraintes imposées, si l’on songe que l’inflexible règlement ne gêna pas les deux poètes les plus expansifs, les plus prodigues d’effusions ineffables, — l’un, gigantesque, retentissant, universel : Victor Hugo ; — l’autre, balancé sur des strophes ailées autant que sur les échelles de soie qui, dans les soirs romantiques, élèvent l’amant imprudent vers les vierges et les sultanes : Alfred de Musset ?

Lorsque j’eus quinze ans, je rencontrai une fois de plus Sully Prudhomme. Le maître bienveillant qui avait accueilli avec une allégresse abondamment épanchée mes poèmes d’enfant (en me priant néanmoins de ne point m’écarter du chemin ardu, classique) avait été convié avec moi dans la bibliothèque du Collège de France illustrée par Renan, qu’occupait, après lui, le savant, le gracieux Gaston Paris, notre hôte. Je vis avec tristesse que le poète vieillissant, dont la foi avait tant défendu contre mes vœux de petite fille « la rime pour l’œil », se demandait à présent, avec la limpide anxiété qui composait tout son être, si ses efforts et ses laborieuses restrictions n’avaient point été vains ou nuisibles. Il n’était plus convaincu comme jadis que blasphémer et amer constituassent une mélodie satisfaisante, tandis que froid et effroi ne se devaient pas confronter. La querelle de l’hiatus, se rapportant à il y a et L’Iliade, l’un autorisé et l’autre interdit, perdait aussi de son importance à ses yeux azurés de fleur de bourrache qui va se fanant. Pareil, soudain, à son poignant poème stellaire sur la Grande Ourse où rêvent les pâtres de Chaldée, il douta de ce qu’il avait vénéré, et, soucieux, soumis encore. mais désormais sans joie, méditant le joug sous lequel pliaient ses moissons tardives, il « examina sa prière du soir ». Hardiment, Gaston Paris, vieil homme juvénile en qui affluait avec permanence la vie printanière, prit mon parti contre son ami, victime d’un cœur où le scrupule et l’obéissance l’avaient emporté sur la féconde témérité. Et je bénissais l’érudit, le gardien des livres poudreux et des textes immuables qui accordait des droits d’expansion aux pétales bouclés de la jacinthe là où le noble Sully Prudhomme, poète et philosophe, mettait des carcans aux corolles.

Revenons à ces journées enfantines qui, chacune créatrice, nous apportent une neuve nourriture dont nous bénéficierons en notre esprit, en nos actes, en nos œuvres futures.

Édouard VII, alors prince de Galles, de passage à Lausanne, annonça, un jour d’automne, sa visite à Amphion. Une allégresse religieuse s’empara de nos bonnes anglaises, immédiatement extasîées comme une communauté monastique à l’heure de l’adoration.

La saison épanouie, à peine tachée par la rouille dentelant de secrets taillis, mais en ses élans visibles peinturée de pourpre et de feu comme les brugnons réputés des espaliers d’Amphion, accueillit dans un envolement de vent bleu et de feuilles colorées le prince courtois. Un thé superbe lui fut servi dans la salle à manger d’aspect simple et désuet, décorée de tableaux giboyeux, et dont les portes vitrées, ouvertes sur une portion parfaite du paysage, encadraient l’horizon liquide, la terrasse ombragée de palmes, où des chaises de jardin, rendues confortables par une élasticité métallique, brillaient d’un jaune vif qui les apparentait aux massifs des pelouses. Descendues des balcons, les vignes vierges carminées de septembre se balançaient comme d’innocents serpents veloutés. De tous côtés se pressait contre les fenêtres allongées du chalet le peuple des fuchsias, arbustes aux fleurs violettes et purpurines, éclatées sur de longs pistils, et qui semblent de ténues danseuses aériennes.

Tandis que circulait autour de la table une volumineuse théière d’argent et que les « pain et beurre » chers à l’Angleterre diminuaient dans les plats de porcelaine (porcelaines fleuries, si fraîches au regard qu’elles sont les jardins intérieurs de nos maisons), ma mère vint me chercher et m’apporta fièrement au futur souverain. Je levai craintivement et furtivement les yeux sur ses deux jeunes fils, plus intéressants pour moi que le visage charnu, au bleu regard dilaté, du père. Le fils aîné, doté du nom poétique de duc de Clarence, me plaisait moins que le cadet. Dans la croyance où j’étais qu’il me faudrait un jour choisir l’un des deux pour époux, — car ma mère, innocente et taquine, ne reçut jamais aucun homme, dans mon enfance, sans me demander gaiement si je voulais l’épouser (hantise de l’amoureux Orient) ! — je restai plusieurs jours silencieuse, en proie à une prostration cruelle dans laquelle se débattaient les deux exigences rivales qui inspirent toutes les énergies : l’ambition et le sensuel attrait.

C’est dans son sens le plus précis, mais le plus étroit, impersonnel et triste, que ma mère, amusée, avait offert à mon imagination le désir de régner ; et, sans doute, la transfiguration s’était-elle faite immédiatement en mon cœur, puisque je discernai un devoir dans une tâche si curieuse et située au sommet d’une solitude altière. Néanmoins, la langueur que j’éprouvai en supposant qu’il m’était enjoint de renoncer à celui des deux adolescents qui représentait le séducteur, me mit en présence des tentations dont naquirent la tragédie de tous les siècles et le motif de la plupart des arts. Si j’interroge mon souvenir, l’ambition anima certes ma volonté et ma bravoure ingénue dès le plus jeune âge ; je ne fus jamais sans pressentir mon destin. J’eusse frémi de terreur sacrée, de scrupules, de remords, à la pensée d’avoir été créée, placée avec le cœur le plus ardent au centre du monde, sans laisser en tous lieux possibles de l’univers bruissant, aromatique, terrestre ou éthéré, mon reflet et mon empreinte. Le mélancolique vertige qui s’emparait de Jules et d’Edmond de Goncourt à la certitude que le papier des livres qui contenaient leurs travaux et leurs rêves ne serait que cendres au terme de trente mille ans, — pour plaisant qu’il soit, — pénètre tout esprit créateur. Il lui inflige, fût-ce un instant, et avec sarcasme, le sentiment anxieux de sa présomption, dédaigné par le distrait espace. Mais qui ne se sent pas la puissance et la durée des dieux au moment où, chargé d’âme et de poésie, il espère se léguer à l’avenir, est voué à la paresse, aux besognes insignifiantes et, ce qui est plus coupable, imparfaites en leur modicité.

Et pourquoi ne pas raconter jusqu’à quel point j’ai porté le souhait de m’approcher plus que tout autre de la beauté du globe, d’en déchiffrer et recueillir les secrets, de la communiquer intacte et vive, baignée de sa rosée, parée de ses astres, à tous ceux qui pouvaient m’entendre ?

Dans le rire de l’extrême jeunesse, quand tout est grâce, espièglerie permise, je m’amusais à dire (venant de publier Le Cœur Innombrable et recevant, dès lors, tant de manuscrits et de volumes de vers) que j’étais prête à répondre à mes nouveaux confrères, après avoir parcouru leurs ouvrages, avec peut-être la crainte qu’ils n’eussent dépeint les éléments, et surtout la jubilation, la tristesse, la soif du cœur avec autant d’amour que j’en éprouvai : « Monsieur, je viens de lire vos beaux poèmes, j’en ai été quitte pour la peur… ») C’était là une plaisanterie que j’avais tort d’apprécier, car elle ne correspondait à aucun besoin de mon esprit, qui ne fut soutenu, au cours de la vie, que par ma véhémente et pieuse faculté d’admiration. Je ne me suis point trompée sur les habitants des cimes quand je vénérai Sophocle, Ronsard, Montaigne, Shakespeare, Voltaire, Nietzsche, Hugo. J’ai aimé ou excusé de mauvaises odes, des stances détestables, de fâcheux sonnets, quand s’y trouvait enchâssé, parmi les banalités ou l’extravagance, quelque adjectif brillant du seul éclat de ses syllabes évocatrices : écarlate, azuré, pastoral, magnanime, absolvaient à mes yeux l’auteur. Nulle malveillance, je le jure, ne put jamais forcer mon cœur, espérer de s’y glisser, d’y avancer d’un pas. Non seulement un don d’ingénuité définitive faisait circuler en mon être une rapide et salubre brise, où l’oxygène, le frais ozone entretenait un pur climat, mais encore j’étais née limpidement orgueilleuse. Celui qui est orgueilleux, qui ne serait même que vaniteux avec grâce, Veille farouchement à la noblesse et à la netteté de l’âme, agit de façon à se complaire. De plus, ce que l’on appelle la générosité et qui, chez moi, est impulsion, bondissement et joie, me portait à aider fraternellement tout être, et de préférence quelque ennemi, à obtenir ce qu’il souhaitait. Les éditeurs, les directeurs de revues reçurent de mes mains, avec d’insistantes supplications, avec des regards d’Andromaque, ce qui se pouvait, sans déshonneur de l’intelligence, recommander à leur attention soupçonneuse. Si déréglées étaient mes alertes démarches, qu’un ami des premières années de mon mariage, Léon Daudet, attaché à moi par son génie imaginatif, verbal, lyrique, et davantage encore à ma sœur, dont le charme secret et tenace était pareil à certains parfums qui ne diminuent pas d’intensité, me criait d’aussi loin qu’il me voyait, — de cette voix soleilleuse de Provence, qui un jour s’emporte contre ceux qu’il avait aimés, et les méconnut : « Pas de zèle ! » Il espérait me déshabituer des vibrantes dédicaces que j’adressai sur mes livres aux plus négligeables écrivains, et, parodiant mes formules d’excessive politesse, il affirmait plaisamment que je signais volontiers : « Votre admiratrice rougissante. »

Certes, il se pourrait qu’en telle occasion vraiment éclatante, favorable et opportune, l’intelligence et le goût fussent envieux. L’envie, rêveuse, passive, sans action, ne me paraît pas blâmable ; c’est une constatation de la beauté, un souhait d’élévation et de communauté. J’ai connu des envieux, je sus leur plaire et me les gagner. Il est un remède à l’envie : Ce qu’il est juste d’envier, il s’agit seulement de l’aimer. Alors, l’émulation seule demeure, mêlée de tendresse et de gratitude envers ce qui fut en droit d’exciter notre convoitise.

En même temps que paraissaient, dans la Revue de Paris, mes premiers poèmes, que leur franchise, leur arôme de bourgeons et de fruits pénétrés d’abeilles, firent tendrement priser, Marie de Heredia, qui venait d’épouser M. Henri de Régnier, publiait, dans la Revue des Deux Mondes, sous la légère signature de « trois étoiles », des vers purs et plaintifs, émanés, eût-on pu croire, de la gorge d’une imprudente Nausicaa menant ses jeux au bord du fleuve funèbre et apitoyant par sa grâce de créole, nourrie de miel ionien, l’antique nautonier. Longue, ambrée, mollement coiffée d’une avalanche de cheveux bleus, cette fille mystérieuse des nuits semblait avoir cueilli l’énigmatique figure astrale qui terminait ses chants parmi les constellations, dans la céleste Chevelure de Bérénice, aux abords d’Andromède et de Cassiopée. Paris, à qui l’univers fait écho, s’émut au son de ses strophes surprenantes, dont la mélodie, la couleur, le sanglot, ne cessèrent jamais plus de me séduire. Ainsi le firent ses romans félins et mélancoliques, — comme elle veloutés, malicieux, fringants, et comme elle affligés.

Plus tard fit irruption un écrivain longtemps voilé, qui, de son beau visage aigu de renard déchiré à tous les buissons aromatiques, troua la trompeuse dentelle appliquée sur tant de force acérée. Et l’on vit apparaître, lasse de dissimulation, provocante, effrontée, sûre de soi, paisible aussi comme Cybèle, énigmatique comme la déesse africaine, chatte et tigre, Colette, aux yeux de puissante naïade avisée. Ce nom délicat, naïf, jusqu’alors porté par des jeunes filles qui suggéraient la vision de leur pensionnat distingué, de leurs fiançailles élégantes ou contraintes, devint, dans sa brièveté, sa solitude dominatrice, un cabochon démesuré et sans fêlures, auprès de quoi pâlirent toutes les pierres taillées, lui dédiant spontanément leurs faisceaux de lueurs.

Je ne décrirai pas ici le génie de Colette ; autorisez-la à faire usage d’un dictionnaire entier, elle y creusera son gîte, produira par jaillissement et avec labeur, dit-elle, une œuvre succulente, sanguine, végétale, où tous les vocables sembleront avoir été raflés et distribués sans pourtant que nulle adjonction vienne alourdir un récit qui se réclame de la vie et de la nécessité. Ne lui accordez plus que l’emploi de quelques adjectifs, Colette les disposera d’une main si habile à construire, que le monde viendra se refléter en eux, y installer avec une loyale astuce ses opulents bagages immenses et réduits. Colette, dès qu’elle écrit, penchant sur son travail la masse légère et brève de ses cheveux d’un blond mauve, pareils à un plant de violettes de Parme, sait fonder une contrée, élever des villes, susciter la mer et le ciel variés. À l’égal du Nil déifié, elle rend fertile et vivace le feuillet aride, fait croître des récits envahissants, tentateurs et redoutables par leur active présence. Mais deux lignes d’elle dans un journal éphémère ont le pouvoir de décrire une représentation d’Hamlet ou la pyramide de stoïques et anxieux équilibristes, dont les muscles domptés peinent sous les projecteurs aveuglant du cirque, comme dans les tableaux fameux d’un Toulouse-Lautrec et d’un Degas.

Marie de Heredia (Gérard d’Houville), dont le trio d’étoiles se posait, comme les étincelles d’une nonchalante fusée au bas des stances les plus harmonieuses, exalta mon esprit dès notre extrême jeunesse. Colette, univers concentré, scène du monde que piétinent les passions, « l’une portant son masque et l’autre son couteau », voilà les deux dryades pensives dont j’eusse voulu découvrir les secrets et les dérober. Dès que je connus l’une, et puis l’autre, je cessai d’être curieuse du laboratoire de leur génie et, sans réfléchir à ce que nous avions de pareil ou de dissemblable, je choisis de les aimer. Cependant, rien ne vaut qui ne nous vienne de l’âme. Je ne tairai pas l’énergie méritoire de mon enfantin passé. Petite fille timide et délicate, adolescente souffrante, jamais ma vaillance et mon opiniâtre amour des choses n’oubliaient que j’ai pour patrie maternelle le Taygète, le sol où le jeune Thémistocle préférait attirer sur soi la disgrâce et les châtiments dont on menaçait, dans le stade, les coureurs frémissants, que de mettre en péril sa chance et son triomphe. Aux anciens, qui réglaient avec minutie les jeux et veillaient à conserver l’ordre parmi les athlètes, Thémistocle, dont l’élan ne pouvait être contenu, répondait, dédaigneux des réprimandes : « Il est préférable d’être frappé de baguettes et d’arriver au but de telle sorte que l’on obtienne la couronne de roses et de feuilles d’olivier… »

Mais je reviens à mes souvenirs de petite fille d’Amphion. La princesse Louise d’Angleterre, sœur du prince de Galles, très amicale envers ma mère qui avait été élevée dans le proche voisinage diplomatique de la cour de Londres, fut pour moi l’objet d’un incident notoire aux yeux d’une enfant. Comme elle devait aborder à notre rive sur La Romania qui avait été la chercher à Montreux, on m’avait appris un bref discours en anglais, qu’il me fallait lui réciter en lui offrant un somptueux bouquet de fleurs. La phrase bien composée me troublait en ce langage étranger que ma mère parlait parfaitement sans que j’aie jamais pu acquérir l’accent désirable. Elle se terminait par cette salutation : « The welcome be your Royal Highness. » En proie à une timidité douloureuse, non seulement je sentis mon pied se prendre dans les planches à claire-voie du débarcadère, ce qui compromettait une révérence longuement étudiée, mais encore je déformai les derniers vocables de mon compliment et je prononçai : « Your royal honey », c’est-à-dire miel royal, sous l’œil pour la première fois sévère de ma mère. Je souffris, mais ensuite, je raisonnai. Miel royal à la place de royale grandeur m’apparut poétique et consola solitairement ma conscience triste, où l’on avait introduit un sentiment de culpabilité.

Par ces récits où dansent autour de ma tête enfantine de légères auréoles, peut-être croit-on que la petite fille dont les parents faisaient briller les mérites en toute occasion était sans cesse l’objet des mêmes faveurs. Bien au contraire. J’ai déjà signalé la dureté, le manque de douceur des gouvernantes. Dès qu’on me remontait à l’étage supérieur, où se trouvait notre appartement d’enfants, un réel martyre commençait pour moi. L’humeur irritée et souvent excusable des filles étrangères à qui nous étions livrés la plupart du temps, s’exerçait sur moi, sensible à toute parole, alors que mon frère échappait à la hargne de ces corps dépaysés, par la considération que leur inspirait un garçon, et que ma sœur, esprit secret, solide, inentamable, les laissait indifférentes. J’ai gardé de mon enfance, dont j’ai marqué les points lumineux, les étroites îles d’or, un souvenir si pesant, si cruellement et justement offensé, que toute détresse me semble moins injurieuse que ce déséquilibre sans nul recours où se trouvent la sagesse et la droiture de l’enfant, menacé par les forces frivoles de ceux qui le gouvernent.