Le Gentilhomme pauvre/9

Le Gentilhomme pauvre
Traduction par Léon Wocquier.
Michel Lévy Frères, éditeurs (1 & 2p. 147-157).
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IX


IX


À peine monsieur de Vlierbecke était-il parti depuis huit jours qu’il arriva d’Italie une lettre pour lui. Le facteur voulut savoir du fermier où l’ancien propriétaire du Grinselhof avait fixé sa demeure ; mais il ne put obtenir aucun renseignement sur ce point, personne ne sachant où monsieur de Vlierbecke et sa fille s’étaient rendus. Les informations prises auprès du notaire demeurèrent également sans résultat.

L’administration des postes mit au rebut cette première lettre de même que trois ou quatre autres qui la suivirent, venant toujours d’Italie ; personne ne s’inquiéta davantage du sort du malheureux gentilhomme, à l’exception du seul fermier du Grinselhof, qui, le vendredi, au marché, demandait toujours aux paysans des autres villages s’ils n’avaient pas vu son ancien maître ; mais personne ne pouvait lui en donner la moindre nouvelle.

Près de quatre mois s’étaient écoulés lorsque, par une certaine matinée, une riche chaise de poste s’arrêta devant la maison du notaire. La portière s’ouvrit. Un jeune homme, en habit de voyage, s’élança de la voiture, et entra précipitamment dans la maison.

— Monsieur le notaire ! demanda-t-il d’une voix impatiente au domestique. Celui-ci s’excusa en disant que son maître ne serait visible que dans quelques instants ; il introduisit ensuite l’étranger dans une chambre, lui présenta un siège et le pria d’attendre un moment, après quoi il disparut.

Le jeune homme parut très-contrarié de ce retard et s’assit en murmurant. Son visage avait une expression de tristesse ; ses yeux se baissèrent vers le parquet, et il parut s’absorber tout entier dans de profondes réflexions. Peu à peu, néanmoins, ses traits s’éclaircirent ; un doux sourire vint errer sur ses lèvres. Il releva le front et se dit à lui-même, tandis que son regard étincelait de joie :

— Ah ! comme le désir fait battre mon cœur ! Qu’elle est douce l’espérance, la certitude qu’aujourd’hui même je la reverrai ! qu’aujourd’hui même je la récompenserai de sa constance et lui offrirai le dédommagement de six mois de souffrances ; qu’aujourd’hui même, à genoux devant elle, je pourrai lui dire : Lénora, Lénora, ma douce fiancée, voici le consentement à notre mariage ! Je t’apporte la richesse, l’amour, le bonheur ! Je reviens avec la volonté et le pouvoir de rendre douce la vieillesse de ton père ; je reviens pour vivre avec vous deux dans ce paradis qui nous était promis… Ô ma bien-aimée, presse-moi dans tes bras, accepte mon baiser de retour, je suis ton fiancé ; rien sur la terre ne peut nous séparer… Viens, viens, qu’un même embrassement, qu’un même lien éternel unisse le père et ses enfants ! Ah ! oui, je sens nos âmes consumées par un même désir, par une même aspiration : aimer ! Oh ! merci, merci, mon Dieu !

En prononçant ces paroles, emporté par la contemplation du bonheur qui lui était promis, il avait quitté son siége pour donner à son corps une liberté de mouvement en harmonie avec l’ardente agitation de son âme.

Un bruit qu’il crut entendre à la porte de la chambre le rappela à la conscience de lui-même. Il comprima son émotion, et sa physionomie prit une expression plus calme, mais toujours souriante.

Peu d’instants après, il retomba dans une profonde méditation ; un autre sentiment devait s’être emparé de son cœur, car il fut saisi d’un léger tremblement, et l’anxiété se peignit sur ses traits :

— Mais si je me trompais ? murmura-t-il en soupirant. Mes lettres sont restées sans réponse ; n’est-on pas demeuré insensible à mes prières et à mes larmes ? Et Lénora…

Il s’arrêta immobile, la main appuyée sur le front. Mais il repoussa soudain la sombre pensée et dit avec une conviction enthousiaste :

— Arrière, arrière la défiance qui veut, comme un serpent, se glisser dans mon cœur ! Lénora m’oublier, me repousser ? Non, non, ce n’est pas possible ! Ne m’a-t-elle pas dit : notre amour est éternel, impérissable ! Les lèvres de Lénora peuvent-elles mentir ? Un cœur comme le sien peut-il être infidèle et traître ? Ah ! silence, silence ! tu la calomnies !

À peine avait-il prononcé ces derniers mots avec énergie, que la porte s’ouvrit. Le jeune homme dissimula son émotion, et alla au-devant du notaire. Celui-ci entra cérémonieusement, prêt à mesurer ses paroles et son attitude sur la position de son visiteur ; mais il eut à peine reconnu le jeune homme, qu’un sourire ouvert et amical parut sur son visage ; il alla vers Gustave en lui tendant la main et lui dit :

— Bonjour, bonjour, monsieur Gustave. Je vous attendais depuis quelques jours déjà, et suis vraiment heureux de vous revoir. Nous aurons sans doute à régler ensemble quelques affaires d’importance ; je vous suis reconnaissant de ce que vous voulez bien m’accorder votre confiance. Et à propos, qu’advient-il de la succession ? y a-t-il un testament ?

Gustave parut attristé par un souvenir. Tandis qu’il portait la main à la poche et tirait d’un portefeuille quelques papiers, ses traits exprimaient une douleur sincère. Le notaire s’en aperçut et ajouta :

— Je suis peiné, Monsieur, de la perte que vous avez faite. Votre excellent oncle était mon ami, et je déplore sa mort plus que qui que ce soit. Dieu l’a retiré du monde lorsqu’il était loin de son pays ; c’est un grand malheur, mais tel est le sort de l’homme. Il faut se consoler par la pensée que nous sommes tous mortels. Mais votre oncle avait pour vous une affection particulière, Monsieur ; il ne vous a sans doute pas oublié dans ses dernières dispositions ?

— Veuillez voir par vous-même combien il m’aimait, répondit le jeune homme en posant sur la table une liasse de papiers.

Le notaire se mit à les parcourir. Assurément ce qu’il y vit dut le surprendre, car son visage trahit une joyeuse stupéfaction. Pendant ce temps, Gustave, les yeux baissés, se trouvait dans une agitation qui témoignait d’une vive impatience.

Au bout d’un instant, le notaire se leva, et d’une voix respectueuse :

— Permettez-moi, dit-il, de vous féliciter, monsieur Denecker ; ces pièces sont régulières et inattaquables légalement. Légataire universel ! Mais savez-vous bien tout, Monsieur ? Vous êtes plus que millionnaire !

— Nous parlerons de cela une autre fois, dit Gustave en l’interrompant. Si je me suis rendu chez vous immédiatement, c’est parce que j’ai à demander un service à votre obligeance.

— Parlez, Monsieur !

— Vous êtes le notaire de monsieur de Vlierbecke ?

— Pour vous servir.

— J’ai appris par feu mon oncle que monsieur de Vlierbecke est tombé dans l’indigence. J’ai des raisons pour désirer que son malheur ne se prolonge pas.

— Monsieur, dit le notaire, je suppose qu’il s’agit d’un bienfait… Il ne pourrait, en effet, être mieux placé ; je sais comment monsieur de Vlierbecke a été poussé à sa ruine et ce qu’il a souffert. C’est une victime de sa générosité et de sa probité. Peut-être même a-t-il porté ces vertus jusqu’à l’imprudence et à la folie ; mais il n’en est pas moins certain qu’il méritait un meilleur sort.

— Eh bien, monsieur le notaire, je voudrais que vous eussiez la bonté de me dire avec les moindres détails ce qu’il faudrait faire pour secourir monsieur de Vlierbecke sans blesser sa dignité. Je connais l’état de ses affaires : mon oncle m’en a dit assez sur ce point. Il y a, entre autres dettes, une obligation de quatre mille francs au profit des héritiers de Hoogebaen. Je désire posséder sur-le-champ cette obligation, dussé-je la payer dix fois ce qu’elle vaut.

Le notaire regarda le Jeune Denecker avec un étonnement visible et sans répondre.

Gustave demanda avec anxiété :

— Pourquoi cette question vous déconcerte-t-elle ? Vous me faites trembler !

— Je ne comprends pas votre émotion, dit le notaire, mais j’ai lieu de croire que la nouvelle que j’ai à vous apprendre vous affligera profondément. J’ose à peine parler. Si mes prévisions sont fondées, je vous plains à bon droit. Monsieur.

— Que dites-vous, mon Dieu ! s’écria Gustave avec effroi. Expliquez-vous : la mort a-t-elle visité le Grinselhof ? Hélas ! la seule espérance de ma vie est-elle anéantie ?

— Non, non ! dit le notaire avec précipitation. Ne tremblez pas ainsi ; ils vivent tous deux ; mais un grand malheur les a frappés…

— Eh bien !… eh bien !… dit le jeune homme en proie à une fiévreuse angoisse.

— Soyez calme, reprit le notaire. Asseyez-vous et écoutez, Monsieur ; cela n’est pas aussi terrible que vous le pensez, puisque votre fortune vous permet, en tout cas, d’adoucir leur misère.

— Ah ! Dieu soit loué ! s’écria Gustave avec joie ; mais je vous en conjure, monsieur le notaire, hâtez-vous, rassurez-moi ; votre lenteur me met à la torture.

— Sachez donc que la lettre de change en question est échue pendant votre absence. Monsieur de Vlierbecke a, durant plusieurs mois, fait d’inutiles efforts dans le but de trouver l’argent nécessaire pour y faire honneur. D’un autre côté, ses propriétés étaient grevées de rentes au service desquelles elles ne pouvaient suffire. Pour échapper à la honte d’une aliénation forcée, monsieur de Vlierbecke a fait exposer en vente publique tous ses biens et jusqu’à son mobilier. Le produit atteignit à peu près le montant des dettes ; chacun a été satisfait, grâce à la noble et loyale conduite de monsieur de Vlierbecke, qui s’est plongé dans la plus extrême misère pour faire honneur à son nom.

— Ainsi, monsieur de Vlierbecke habite le château de sa famille à titre de locataire ?

— Pas du tout, il l’a quitté.

— Et quelle résidence a-t-il choisie ? Je veux le voir et lui parler aujourd’hui même.

— Je ne le sais pas.

— Comment, vous ne le savez pas ?

— Personne ne le sait : ils ont quitté la province sans informer qui que ce soit de leurs projets.

— Ciel ! que dites-vous ? s’écria Gustave dans une profonde consternation. Je serais forcé de vivre plus longtemps encore loin d’eux ? Ne pas savoir ce qu’ils sont devenus ! Ah ! je tremble ; une affreuse anxiété m’oppresse. Ainsi, vous ne pouvez m’indiquer leur demeure ? Personne, personne ne sait où ils sont ?

— Personne, répliqua le notaire. Le soir même de la vente, monsieur de Vlierbecke a quitté le Grinselhof à pied, et a suivi dans la bruyère un chemin inconnu. J’ai fait depuis quelques démarches pour découvrir son domicile, mais toujours sans le moindre résultat.

À cette triste nouvelle, le jeune homme fut pria d’un tremblement nerveux et pâlit visiblement ; désespéré, il porta convulsivement les mains à son front comme s’il eût voulu cacher deux grosses larmes qui coulaient de ses yeux. Ce que le notaire lui avait dit auparavant sur le malheur du père de Lénora, quoique affectant douloureusement son cœur, l’avait moins frappé, parce qu’il connaissait déjà sa misère ; mais la certitude de ne pouvoir immédiatement revoir sa bien-aimée et l’arracher à sa triste position, accablait son cœur d’un morne chagrin, tandis que le doute même sur son sort le faisait trembler dans la crainte de malheurs plus grands.

Le notaire, l’œil fixé sur le jeune homme, haussait les épaules de temps en temps, et son visage avait pris une expression de pitié. Enfin, il dit d’un ton consolant :

— Vous êtes jeune. Monsieur, et, selon l’habitude de votre âge, vous exagérez joie et douleur. Votre désespoir n’est pas fondé ; il est facile, au temps où nous vivons, de découvrir les gens que l’on veut bien rechercher. Avec un peu d’argent et de l’activité on est à peu près sûr d’avoir, en peu de jours, des renseignements sur le domicile de monsieur de Vlierbecke, quand même il habiterait un pays étranger. Si vous voulez me charger des recherches, je n’épargnerai ni temps ni peine pour vous donner dans un bref délai des nouvelles satisfaisantes.

Gustave arrêta sur le notaire un œil plein d’espoir, lui serra la main, et lui dit avec un sourire où se reflétait sa reconnaissance :

— Rendez-moi cet inestimable service, monsieur le notaire ; n’épargnez pas l’argent ; remuez ciel et terre, s’il le faut ; mais, au nom de Dieu, faites que je sache, et que je sache bientôt où se sont retirés monsieur de Vlierbecke et sa fille. Il m’est impossible de vous dire quelles souffrances déchirent mon cœur et combien est ardent le désir que j’ai de les retrouver. Soyez sûr que la première bonne nouvelle que vous me donnerez me sera plus douce que si vous me rendiez la vie.

— Ne craignez rien, Monsieur ; pour vous être utile mes clercs écriront toute la nuit des lettres à ce sujet. Demain je me rendrai de bonne heure à Bruxelles, et j’y réclamerai le secours de l’administration de la sûreté publique. Du moment où vous me permettez de n’épargner aucuns frais, cela ira de soi-même.

— Moi, de mon côté, je mettrai à contribution les nombreux correspondants de notre maison de commerce, et ferai d’incessants efforts pour les découvrir, dussé-je moi-même entreprendre pour cela de longs voyages.

— Reprenez donc courage, monsieur Denecker, dit le notaire ; je ne doute pas qu’en peu de temps nous n’atteignions notre but. Maintenant que vous êtes assuré de mes bons offices, il me serait agréable que vous me permissiez de causer un instant avec vous tranquillement et sérieusement. Je n’ai pas le droit de vous demander quels sont vos projets, et moins encore le droit de supposer que ces projets puissent être autres que respectables de tout point. Votre dessein est donc d’épouser mademoiselle Lénora ?

— C’est mon dessein immuable ! répondit le jeune homme.

— Immuable ? reprit le notaire, soit ! Mais la confiance que m’a toujours témoignée votre vénérable oncle et mon titre de notaire m’imposent le devoir de vous mettre sous les yeux, avec sang-froid, ce que vous allez faire. Vous êtes millionnaire, vous portez un nom qui, dans le commerce, représente à lui seul un important capital. Monsieur de Vlierbecke ne possède rien ; sa ruine est connue de tous, et le monde, injuste ou non, condamne le gentilhomme ruiné à l’ignominie et au mépris. Avec votre fortune, votre jeunesse, votre extérieur, vous pouvez obtenir la main d’une opulente héritière et doubler vos revenus.

Gustave avait écouté les premiers mots de cette tirade avec une impatience pénible ; mais bientôt il avait détourné les yeux pour songer à d’autres choses. Il se retourna tout à coup vers le notaire, interrompit son discours et répondit d’un ton bref :

— C’est bien, vous faites votre devoir ; je vous remercie ; mais assez là-dessus. Dites-moi, à qui appartient le Grinselhof aujourd’hui ?

Le notaire parut plus ou moins déconcerté de l’interruption et du peu d’effet de ses conseils ; cependant, il dissimula son dépit dans un malin sourire, et répondit :

— Je vois que monsieur a pris une ferme résolution ; qu’il fasse donc selon sa volonté. Le Grinselhof a été acheté par les créanciers hypothécaires, attendu qu’il est resté avec ses dépendances manifestement au-dessous, de sa valeur.

— Qui l’habite ?

— Il est resté inhabité. On ne va pas à la campagne en hiver.

— Ainsi, on pourrait le racheter aux propriétaires ?

— Sans doute, je suis même chargé de l’offrir de la main à la main pour le montant des hypothèques…

— Le Grinselhof m’appartient ! s’écria Gustave. Veuillez, monsieur le notaire, en donner immédiatement avis aux propriétaires.

— C’est bien, Monsieur ; considérez dès maintenant le Grinselhof comme votre propriété. Si vous avez le désir de le visiter, vous trouverez les clefs chez le fermier.

Gustave prit son chapeau, et se disposant à quitter le notaire, il lui serra la main avec une véritable cordialité :

— Je suis las et ai besoin de repos ; mon âme a été trop fortement secouée par la triste nouvelle que vous m’avez apprise. Dieu vous aide, monsieur le notaire, et commencez sans retard à remplir votre promesse ; ma reconnaissance dépassera tout ce que vous pouvez imaginer. Adieu, à demain !

Gustave s’éloigna la tristesse dans le cœur et gémissant du coup imprévu qui venait de l’atteindre si douloureusement.