Le Fou Yégof, épisode de l’invasion/02


LE FOU YÉGOF
ÉPISODE DE L’INVASION

DEUXIÈME PARTIE.


IX.

On peut se figurer l’animation, les allées et les venues des domestiques, les cris d’enthousiasme de tout le monde, le cliquetis des verres et des fourchettes, la joie peinte sur toutes les figures, lorsque Jean-Claude, le docteur Lorquin, les Materne, et tous ceux qui avaient suivi la voiture de Catherine, furent installés dans la grande salle de la ferme du Bois-de-Chênes. La cuisine flamboyait depuis le matin ; on retirait du four de nombreuses miches de pain, dont la bonne odeur remplissait toute la maison. — Dépêchez-vous, mes enfans, s’écriait Catherine Lefèvre ; il faut que la troisième fournée soit prête lorsque ceux de la Sarre arriveront. Cela fera six livres de pain par homme.

Les verres s’entrechoquaient, et l’on se remettait à causer de combats, d’attaques, de retranchemens. Chacun se sentait animé d’une confiance invincible, chacun se disait : Tout ira bien ! Mais le ciel leur réservait encore une grande satisfaction en ce jour, surtout à Louise et à la mère Lefèvre. Vers midi, comme un beau rayon de soleil d’hiver blanchissait la neige et faisait fondre le givre des vitres, et que le grand coq rouge, la tête hors du poulailler, lançait son cri de triomphe dans les échos du Valtin en battant de l’aile, tout à coup le chien de garde, le vieux Johan, tout édenté et presque aveugle, se mit à pousser des aboiemens si joyeux et si plaintifs à la fois que tout le monde prêta l’oreille. Catherine s’écria tout émue : — Depuis le départ de mon garçon, Johan n’a pas aboyé comme ça. — Dans le même instant, des pas rapides traversaient la cour, et Louise, s’élançant vers la porte, criait : — C’est lui !… c’est lui !

Et presque aussitôt une main cherchait la clenche en frémissant, la porte s’ouvrait, et un soldat paraissait sur le seuil, mais un soldat si sec, si hâlé, si décharné, sa vieille capote grise à boutons d’étain si râpée, ses hautes guêtres de toile si déchirées, que tous les assistans furent consternés. Il ne semblait pouvoir faire un pas de plus, et posa lentement la crosse de son fusil à terre. Il regardait dans la cuisine, tout pâle sous les couches brunes de ses joues : ses moustaches rousses tremblaient : on eût dit un de ces grands éperviers maigres que la famine pousse en hiver jusqu’à la porte des étables. Il regardait, ses yeux creux remplis de larmes, sans pouvoir avancer ni dire un mot.

— Gaspard, mon enfant, c’est toi !

— Oui, ma mère, répondit le soldat tout bas, comme suffoqué.

Et Louise se prit à sangloter, tandis que dans la grande salle s’élevait comme un bruit de tonnerre. Tous les amis accouraient, maître Jean-Claude en tête, criant : — Gaspard, Gaspard Lefèvre !

En arrivant, ils virent Gaspard et sa mère qui s’embrassaient. Cette femme si courageuse pleurait à chaudes larmes. Le vieux Duchêne, son bonnet de coton à la main, près du feu, bégayait : — Seigneur Dieu ! est-ce possible ?… Mon pauvre enfant ! comme le voilà fait ! — Il avait élevé Gaspard, et se le représentait toujours, depuis son départ, frais et joufflu, dans un bel uniforme à paremens rouges. Cela dérangeait toutes ses idées de le voir autrement.

En ce moment, Hullin éleva la voix. — Et nous autres, Gaspard, dit-il, nous tous, tes vieux amis, tu veux donc nous laisser en friche ?

Alors le brave garçon se retourna, et ce ne fut qu’un cri d’enthousiasme : — Hullin ! Le docteur Lorquin ! Materne ! Frantz !… Tous, tous… Ils sont tous là ! — Puis les embrassades recommencèrent, mais cette fois plus joyeuses, avec des éclats de rire et des poignées de main qui n’en finissaient plus. On se regardait dans le blanc des yeux, la figure épanouie ; on s’entraînait bras dessus, bras dessous, dans la salle, et la mère Catherine avec le sac, Louise avec le fusil, Duchêne avec le grand shako, suivaient riant, s’essuyant les yeux et les joues. On n’avait jamais rien vu de pareil. Tous les gens de la ferme, rangés en demi-cercle, regardaient Gaspard avec une sorte d’admiration extatique ; Louise remplissait son verre ; la mère Lefèvre, assise près du fourneau, visitait son sac, et, n’y trouvant que deux vieilles chemises toutes noires, avec des trous gros comme le poing, des souliers éculés, de la cire à giberne, un peigne à trois dents et une bouteille vide, elle levait les mains au ciel et se dépêchait d’ouvrir l’armoire au linge en murmurant : — Seigneur ! faut-il s’étonner si tant de monde périt de misère !

— Mais par quel hasard es-tu ici ? demanda tout à coup Hullin, devenu rêveur.

— Je ne suis pas un déserteur ! dit Gaspard en souriant.

Et il tira de son sac un papier où étaient écrites ces deux lignes : « Permission de vingt-quatre heures au grenadier Gaspard Lefèvre de la deuxième du premier. Cejourd’hui 3 janvier 1814. Gémeau, chef de bataillon. »

Toute la bonne humeur de Jean-Claude lui revint sur-le-champ : — Voyez-vous, mes enfans, dit-il, je connais l’amour… C’est très beau… et c’est très mauvais,… mais c’est mauvais particulièrement pour les jeunes soldats qui s’approchent trop de leur village après une campagne,… ils sont capables de s’oublier jusqu’à revenir avec deux ou trois gendarmes à leurs trousses… Enfin, puisque tout est en ordre, buvons un verre de rikevir… Qu’en pensez-vous, Catherine ? Ceux de la Sarre peuvent arriver d’un instant à l’autre, et nous n’avons pas de temps à perdre.

— Vous avez raison, Jean-Claude, répondit la vieille fermière. Annette, descends à la cave ; apporte trois bouteilles du petit cellier.

La servante sortit en courant.

— Mais cette permission, Gaspard, reprit Catherine, depuis combien de temps dure-t-elle ?

— Je l’ai reçue hier à huit heures du soir à Vasselonne, ma mère. Le régiment a passé le Rhin à Huningue, il est en retraite sur la Lorraine ; je dois rejoindre ce soir à Phalsbourg.

— C’est bien, tu as encore sept heures devant toi ; il n’en faudra pas plus de six pour arriver, quoiqu’il y ait beaucoup de neige au Foxthal.

La brave femme vint se rasseoir près de son fils, le cœur gros ; elle ne pouvait cacher son trouble. Tout le monde était ému. Louise, le bras sur la vieille épaulette râpée de Gaspard, la joue sur son oreille, sanglotait. Hullin vidait les cendres de sa pipe au bord de la table, les sourcils froncés, sans rien dire ; mais quand les bouteilles arrivèrent et qu’on les eut débouchées : — Allons, Louise ! s’écria-t-il, du courage ! Tout cela ne peut durer longtemps ; Gaspard reviendra, et nous ferons la noce.

On but d’un air mélancolique ; mais le vieux rikevir, entrant dans l’âme de ces braves gens, ne tarda point à les ranimer. Gaspard, plus ferme qu’il ne l’avait paru d’abord, se mit à raconter les terribles affaires de Bautzen, de Lutzen, de Leipzig et de Hanau, où les conscrits s’étaient battus comme des anciens, remportant victoire sur victoire, jusqu’à ce que les traîtres se missent de la partie. Tout le monde l’écoutait en silence. Louise, dans les momens de grand danger, au passage des rivières sous le feu de l’ennemi, ou de l’enlèvement d’une batterie à la baïonnette, lui serrait le bras comme pour le défendre. Les yeux de Jean-Claude étincelaient, le docteur demandait chaque fois la position de l’ambulance, Materne et ses garçons allongeaient le cou, leurs grosses mâchoires rousses serrées, et, le vieux vin aidant, l’enthousiasme grandissait de minute en minute : — Ah ! les brigands !… Gare ! gare !…tout n’est pas fini !

En ce moment, Lagarmitte, grave et solennel dans sa grande jaquette de toile grise, son large feutre noir sur les boucles blanches de ses cheveux, et sa longue trompe d’écorce sur l’épaule, parut à l’entrée de la salle, disant : — Ceux de la Sarre arrivent !

Alors toute cette exaltation disparut, et l’on se leva en songeant à la lutte terrible qui bientôt allait s’engager dans la montagne. Louise, jetant ses bras au cou de Gaspard, s’écria : — Gaspard, reste avec nous !…

Il devint tout pâle. — Je suis soldat, dit-il, je m’appelle Gaspard Lefèvre, je t’aime mille fois plus que ma propre vie ; mais un Lefèvre ne connaît que son devoir.

— À la bonne heure, s’écria Hullin, tu viens de parler comme un homme !

Sa mère s’avança d’un air calme pour lui boucler le sac sur les épaules. Elle fit cela les sourcils froncés, les lèvres serrées sous son grand nez crochu, sans pousser un soupir ; mais deux grosses larmes suivaient lentement les rides de ses joues. Ils se donnèrent les embrassades d’adieu avec calme. Hullin tenait le fusil, Catherine agita la main comme pour dire : Va ! va ! c’est assez ! Et lui, tout à coup saisissant son arme, s’éloigna d’un pas ferme et sans tourner la tête. De l’autre côté, ceux de la Sarre, avec leurs pioches et leurs haches, grimpaient à la file le sentier du Valtin. On entendait les voix lointaines des arrivans, qui riaient entre eux et marchaient à la guerre comme on court à la noce.

Tandis que Hullin, à la tête des montagnards, prenait ses mesures pour la défense, le fou Yégof, ce malheureux couronné de fer-blanc, la poitrine ouverte à tous les vents, les pieds nus, insensible au froid comme le reptile dans sa prison de glace, errait de montagne en montagne au milieu des neiges. D’où vient que l’insensé résiste aux atteintes les plus âpres de la température, alors que l’être intelligent y succombe ? Est-ce une concentration plus puissante de la vie, une circulation plus rapide du sang, un état de fièvre continu ? Est-ce l’effet de la surexcitation des sens, ou toute autre cause ignorée ?… Yégof allait donc au hasard, et la nuit venait, le froid redoublait. Le renard claquait des dents à la poursuite d’un gibier invisible ; la buse affamée retombait les serres vides sur les broussailles, en jetant un cri de détresse. Quant à lui, son corbeau sur l’épaule, gesticulant, parlant comme en rêve, il marchait, marchait toujours, du Holderloch à Trielfels, de Trielfels au Blutfeld.

Or en cette nuit le vieux pâtre Robin, de la ferme du Bois-de-Chênes, devait être témoin du plus étrange et du plus épouvantable spectacle. Quelques jours auparavant, surpris par les premières neiges au fond du Blutfeld, il avait laissé là sa charrette pour reconduire son troupeau à la ferme ; mais, s’étant aperçu qu’il avait oublié sa peau de mouton dans la guérite ambulante, il s’était mis en route, vers quatre heures du soir, pour aller la chercher.

Le Blutfeld, situé entre le Schnéebeig et le Grosmann, est une gorge étroite bordée de rochers à pic. Un filet d’eau y serpente été comme hiver à l’ombre de hautes broussailles, et dans le fond s’étend un grand pâturage tout parsemé de larges pierres grises. On descend rarement dans ce défilé, car le Blutfeld a quelque chose de sinistre, surtout au clair de lune d’hiver. Les gens instruits du pays, le maître d’école du Dagsberg, celui de Hazlach, disent qu’en cet endroit s’est livrée la grande bataille des Triboques contre les Germains, lesquels voulaient pénétrer dans les Gaules, sous la conduite d’un chef nommé Luitprandt. Ils disent que les Triboques, des cimes d’alentour, précipitant sur leurs ennemis des masses de rochers, les broyèrent là dedans comme dans un mortier, et que de ce grand carnage la gorge a conservé le nom de Blutfeld (champ du sang). On y trouve des pots cassés, des fers de lance rouillés, des morceaux de casques et des épées longues de deux aunes en forme de croix. La nuit, lorsque la lune éclaire ce champ et ces grosses pierres couvertes de neige, lorsque la bise souffle, agitant les buissons glacés comme des cymbales, il semble qu’on entend le grand cri des Germains au moment de la surprise, les pleurs des femmes, le hennissement des chevaux, le roulement immense des chariots dans le défilé, car il paraît que ces gens conduisaient dans leurs voitures couvertes de peaux femmes, enfans, vieillards, et tout ce qu’ils possédaient en or, en argent, en meubles, comme les Allemands qui partent pour l’Amérique. Les Triboques ne se lassèrent point de les massacrer pendant deux jours, et le troisième ils remontèrent au Donon, au Schnéeberg, au Grosmann, au Giromani, au Hengst, leurs larges épaules courbées sous le butin.

Robin n’arriva qu’à la nuit close, au lever de la lune. Le brave homme était descendu cent fois dans le Blutfeld, mais il ne l’avait jamais vu si vivement éclairé par la lune et si morne. De loin, sa charrette blanche, au fond de la gorge, produisait l’effet d’une de ces grosses pierres couvertes de neige, sous lesquelles on avait enterré les Germains. Elle était à l’entrée du défilé, derrière un grand massif de broussailles : le petit torrent murmurait et se répandait en flèches d’eau brillantes comme des glaives.

Arrivé là, le pâtre se mit à chercher la clé du cadenas ; puis, ayant ouvert sa guérite et se traînant sur les mains et les genoux, il retrouva fort heureusement sa casaque, ses ciseaux et même un vieux fer de houlette auquel il ne pensait plus ; mais qu’on juge de sa surprise lorsqu’en se retournant pour sortir, il vit le fou Yégof apparaître au détour du sentier et s’avancer droit à lui sous les vifs rayons de la lune ! Il se rappela tout de suite l’histoire terrible de la cuisine du Bois-de-Chênes, et il eut peur. Ce fut bien autre chose lorsque derrière le fou, à quinze ou vingt pas, débouchèrent à leur tour cinq loups gris, deux grands et trois petits. Ces loups suivaient Yégof pas à pas, et Yégof ne semblait pas les voir. Son corbeau voltigeait, allant de la pleine lumière dans l’ombre des rochers, puis revenant ; les loups, les yeux brillans, leurs naseaux pointus en l’air, flairaient ; Yégof levait son sceptre.

Le pâtre se hâta de fermer la porte de sa guérite ; mais le fou ne le vit pas. Il continua de s’avancer majestueusement. Arrivé au milieu de la gorge, Yégof s’assit sur une pierre, et les cinq loups, tout autour de lui, le nez en l’air, s’assirent dans la neige. Alors, chose vraiment terrible, Yégof, levant son sceptre, leur fit un discours en les appelant par leurs noms. Les loups lui répondaient par des cris lugubres. Or voici ce qu’il leur disait : — Hé ! Child, Bléed, Merweg, et toi, Sirimar, mon vieux, nous voilà donc encore une fois ensemble !… Vous êtes revenus gras… Il y a eu bonne chère en Allemagne, hé ? — Puis, montrant la gorge blanche : — Vous rappelez-vous la grande bataille ?

L’un des loups se mit à hurler lentement d’une voix plaintive et traînante, puis un autre, puis tous les cinq ensemble. Cela dura bien dix minutes. Le corbeau, perché sur la branche desséchée d’un chêne, ne bougeait pas. Robin aurait voulu fuir : il priait, priait, invoquant tous les saints, et surtout son patron, pour lequel les pâtres de la montagne ont la plus grande vénération ; mais les loups hurlaient toujours, et tous les échos du Blutfeld avec eux. À la fin, l’un, le plus vieux, se tut, puis un autre, puis tous, et Yégof reprit : — Oui, oui, c’est une triste histoire. Oh ! regardez. Voici la rivière où coulait notre sang ! C’est égal, Merweg, c’est égal, les autres ont aussi laissé de leurs os dans la bruyère, et la lune a vu durant trois nuits leurs femmes s’arracher les cheveux ! Oh ! la terrible journée ! Oh ! les chiens ont-ils été fiers de leur grande victoire ! Qu’ils soient maudits, maudits !

Yégof avait jeté sa couronne à terre ; il la ramassa en gémissant. Les loups, toujours assis, l’écoutaient comme des personnes attentives. Le plus grand se mit à hurler, et le fou lui répondit : — Tu as faim, Sirimar ? Réjouis-toi, réjouis-toi, la chair ne manquera pas longtemps. Les nôtres arrivent. On va recommencer la bataille. — Puis il se leva, et toute la bande le suivit vers Hazlach. À son tour, le corbeau, jetant un cri rauque, déploya ses ailes et prit son vol dans l’azur pâle.

Robin écouta longtemps encore les hurlemens, qui s’éloignaient ; Ils avaient complétement cessé depuis plus de vingt minutes, et le silence de l’hiver régnait seul dans l’espace, lorsque le brave homme se sentit assez rassuré pour sortir de sa guérite et reprendre en courant le chemin de la ferme. En arrivant au Bois-de-Chênes, il trouva la ferme tout agitée. On était en train d’abattre un bœuf pour la troupe du Donon. Hullin, le docteur et Louise étaient partis avec ceux de la Sarre. Catherine Lefèvre faisait charger sa grande voiture à quatre chevaux de pain, de viande et d’eau-de-vie. On allait, on courait. Tout le monde prêtait la main aux préparatifs.

Robin ne put rien raconter à personne de ce qu’il avait vu. D’ailleurs cela lui paraissait à lui-même tellement incroyable, qu’il n’osait en ouvrir la bouche. Lorsqu’il fut couché dans sa crèche, au milieu de l’étable, il finit par se dire que Yégof avait sans doute apprivoisé jadis une nichée de loups, et qu’il parlait de ses folies avec eux comme on parle quelquefois à son chien ; mais il lui resta toujours de cette rencontre une crainte superstitieuse, et même dans l’âge le plus avancé le brave homme ne parla jamais de ces choses qu’en frémissant.


X.

Tout ce que Hullin avait ordonné s’était accompli ; les défilés de la Zorne et de la Sarre étaient gardés solidement ; celui du Blanru, point extrême de la position, avait été mis en état de défense par Hullin lui-même et les trois cents hommes qui formaient sa force principale. C’est là, sur le versant oriental du Donon, à deux kilomètres de Grandfontaine, qu’il faut nous porter pour attendre les événemens. Au-dessus de la grande route, qui longe la côte en écharpe jusqu’aux deux tiers de la cime, on remarquait alors une ferme entourée de quelques arpens de terre cultivée, la métairie de Pelsly l’anabaptiste, une large construction à toiture plate qui défiait de la sorte les grands courans d’air. Les étables et la basse-cour s’étendaient plus loin vers le sommet de la montagne.

Les partisans bivaquaient aux alentours ; à leurs pieds se découvraient l’immense vallée de la Bruche, Grandfontaine et Framont au-dessous, à une portée de canon, Schirmeck au tournant de la vallée et son vieux pan de ruines féodales. Enfin, dans les ondulations de la chaîne, la rivière s’éloignait en zigzag sous les brumes grisâtres de l’Alsace. À leur gauche montait la cime aride du Donon, semée de rochers et de quelques sapins rabougris. Devant eux se trouvaient la route effondrée, les talus écroulés sur la neige, de grands arbres jetés à la traverse avec toutes leurs branches. La neige fondante laissait paraître la glèbe jaune de loin en loin ; ailleurs elle formait de grosses vagues creusées par la bise.

Les feux éparpillés autour de la métairie, envoyant au ciel leurs bouffées de fumée humide, indiquaient seuls l’emplacement du bivac. Les montagnards étaient assis autour de leurs marmites, le feutre rabattu sur la nuque, le fusil en bandoulière. Dans un de ces groupes, les jambes repliées, le dos arrondi, la pipe aux lèvres, se trouvaient le vieux Materne et ses deux garçons. De temps en temps Louise apparaissait sur le seuil de la ferme, puis elle rentrait se remettre à l’ouvrage. Un grand coq grattait le fumier, chantant d’une voix enrouée ; deux ou trois poules se promenaient le long des broussailles. Tout cela réjouissait l’âme ; mais la grande consolation des partisans était de contempler de magnifiques quartiers de lard aux côtes blanches et rouges embrochés dans des piquets de bois vert, fondant leur graisse goutte à goutte sur la braise, et d’aller remplir leurs cruches à une petite tonne d’eau-de-vie posée sur la charrette de Catherine Lefèvre.

Vers sept heures du matin, un homme se montra subitement entre le grand et le petit Donon ; les sentinelles le découvrirent aussitôt ; il descendait en agitant son feutre. Au bout de quelques minutes, on reconnut Nickel Bentz, l’ancien garde forestier de La Houpe. Tout le camp fut en éveil. On courut avertir Hullin, qui dormait depuis une heure dans la métairie, sur une grande paillasse, côte à côte avec le docteur Lorquin et son chien Pluton. Ils sortirent tous les trois, accompagnés du vieux pâtre Lagarmitte, qu’on avait nommé trompette, et de l’anabaptiste Pelsly, homme grave, les mains enfoncées jusqu’aux coudes dans les poches de sa tunique de laine grise garnie d’agrafes de laiton, un large collier de barbe autour des mâchoires, et la houppe de son bonnet de coton au milieu du dos. Jean-Claude semblait joyeux.

— Eh bien ! Nickel, que se passe-t-il là-bas ? s’écria-t-il.

— Jusqu’à présent, rien de nouveau, maître Jean-Claude ; seulement, du côté de Lutzelstein et de Bitche, on entend gronder comme un orage… Labarbe dit que c’est le canon, car toute la nuit on voyait passer comme des éclairs sur le Burgervsald, et depuis ce matin des nuages gris s’étendent sur l’Alsace.

— Lichtenberg et Lutzelstein sont attaqués, dit Hullin, mais du côté de Phalsbourg ?

— On n’entend rien, répondit Bentz.

— Alors c’est que l’ennemi essaiera de tourner la place par le Graufthâl. Dans tous les cas, les alliés sont là-bas. Il doit y avoir terriblement de monde en Alsace.

Puis, se tournant vers Materne, debout derrière lui : — Nous ne pouvons plus rester dans l’incertitude, dit-il ; tu vas partir avec tes deux fils en reconnaissance.

La figure du vieux chasseur s’éclaira. — À la bonne heure dit-il, je vais donc pouvoir me dégourdir un peu les jambes et tâcher de décrocher un Autrichien ou un Cosaque.

— Un instant, mon vieux ; il ne s’agit pas ici de décrocher quelqu’un,… il s’agit de voir ce qui se passe. Frantz et Kasper resteront armés ; mais toi, je te connais, tu vas laisser ici ta carabine, ta corne à poudre et ton couteau de chasse.

— Pourquoi cela ?

— Parce qu’il faut entrer dans les villages, et que si l’on te prenait armé, tu serais fusillé tout de suite.

— Fusillé ?

— Sans doute… Nous ne sommes pas des troupes régulières… On ne nous fait pas prisonniers, on nous fusille. Tu suivras donc la route de Schirmeck un bâton à la main, et tes fils t’accompagneront de loin dans les taillis, à demi-portée de carabine. Si quelques maraudeurs t’attaquent, ils viendront à ton secours ; mais si c’est une colonne, un peloton, ils te laisseront prendre.

— Ils me laisseront prendre ! s’écria le vieux chasseur indigné ; je voudrais bien voir ça !

— Oui, Materne, et ce sera le plus simple, car un homme désarmé, on le relâche,… un homme armé, on le fusille. Je n’ai pas besoin de te dire qu’il ne faut pas chanter aux Autrichiens que tu viens les espionner.

— Ah ! ah ! je comprends. Oui, oui, ce n’est pas mal vu… Moi, je ne quitte jamais ma carabine, Jean-Claude, mais à la guerre comme à la guerre ! Tiens, la voilà ma carabine, et ma corne, et mon couteau. Qui me prête une blouse et un bâton ?

Nickel Bentz lui donna son sarrau bleu. Lorsqu’il eut changé d’habits, malgré ses grosses moustaches grises, on aurait pris le vieux chasseur pour un simple paysan de la haute montagne. Ses deux garçons, tout fiers d’être de cette première expédition, vérifiaient l’amorce de leur carabine et mettaient au bout du canon la baïonnette du sanglier, droite et longue comme une épée ; ils tâtaient leur couteau de chasse, poussaient la gibecière d’un mouvement d’épaules sur leurs reins, et, s’assurant que tout se trouvait bien en ordre, promenaient autour d’eux des regards étincelans. Ils descendirent bientôt vers le petit sentier qui coupe la droite de la montagne. Les partisans les suivaient du regard. Leurs grands cheveux roux frisés, leurs longues jambes sèches, leurs larges épaules, leurs mouvemens souples, rapides, tout annonçait qu’en cas de rencontre cinq ou six kaiserlicks n’auraient pas beau jeu contre de pareils gaillards. Au bout d’un quart d’heure, ils tournèrent la sapinière et disparurent. Alors Hullin rentra tranquillement à la ferme en causant avec Nickel Bentz et le docteur. Les autres allèrent reprendre leurs places autour des feux de bivac.

Materne et ses deux garçons marchèrent longtemps en silence ; le pâle soleil d’hiver brillait sur la neige sans parvenir à la fondre, le sol restait ferme et sonore. Au loin, dans la vallée, se dessinaient avec une netteté surprenante les flèches des sapins, la pointe rougeâtre des rochers, les toits des hameaux avec leurs stalactites de glace, les petites fenêtres scintillantes et les pignons aigus. Les gens se promenaient dans la rue de Grandfontaine ; des jeunes filles étaient réunies autour du lavoir, quelques vieillards en bonnet de coton fumaient leur pipe sur le seuil de leurs maisonnettes. Tout ce petit monde, au fond de l’étendue bleuâtre, allait, venait et vivait sans qu’un souffle, un soupir parvînt à l’oreille des forestiers.

Le vieux chasseur fit halte à la lisière du bois et dit à ses fils : — Je vais descendre au village, chez Dubreuil, l’aubergiste de la Pomme de Pin. Il leur désignait de son bâton une longue bâtisse blanche, les fenêtres et la porte entourées d’une bordure jaune, et une branche de pin suspendue à la muraille en guise d’enseigne. — Vous m’attendrez ici ; s’il n’y a pas de danger, je me montrerai sur le seuil et je lèverai mon chapeau ; vous pourrez alors venir prendre un verre de vin avec moi.

Il descendit aussitôt la côte neigeuse jusqu’aux petits jardins échelonnés au-dessus de Grandfontaine, ce qui dura bien dix minutes, puis il prit entre deux sillons, gagna la prairie, traversa la petite place du village, et ses deux garçons, l’arme au pied, le virent entrer à l’auberge. Quelques instans après, il reparut sur le seuil et leva son chapeau, ce qui leur fit plaisir.

Au bout d’un quart d’heure, ils avaient rejoint leur père dans la grande salle de la Pomme de Pin, une pièce basse chauffée par un grand fourneau de fonte bleui à la mine de plomb, le plancher sablé et les longues tables de sapin bien récurées. Sauf l’aubergiste Dubreuil, le plus gras des cabaretiers des Vosges, dont le triple menton retombait en cascade sur son col rabattu à la Colin, sauf ce curieux personnage, assis dans un grand fauteuil de cuir près du fourneau, Materne se trouvait seul. Il venait de remplir les verres ; la vieille horloge sonnait neuf heures, et le coq de bois battait de l’aile avec un grincement bizarre.

— Salut, père Dubreuil ! dirent les deux garçons d’une voix rude.

— Bonjour, mes braves, répondit l’aubergiste en grimaçant un sourire ; puis d’une voix grasse il demanda : — Rien de neuf ?

— Ma foi, non ! dit Kasper ; voici l’hiver, le temps du sanglier.

Tous deux alors, posant leur carabine dans l’angle de la fenêtre, à portée de la main, s’assirent en face de leur père, qui tenait le haut bout de la table. En même temps ils burent en disant : À notre santé ! ce qu’ils avaient toujours soin de faire.

— Ainsi, dit Materne en se retournant vers le gros homme comme pour reprendre la suite d’une conversation interrompue, vous pensez, père Dubreuil, que nous n’aurons rien à craindre au bois des Baronies, et que nous pourrons chasser tranquillement le sanglier.

— Oh ! pour ça, je n’en sais rien ! s’écria l’aubergiste ; seulement jusqu’à présent les alliés n’ont pas encore dépassé Mutzig, et puis ils ne font de mal à personne : ils reçoivent tous les gens de bonne volonté pour combattre l’usurpateur.

— L’usurpateur ! Qu’est-ce donc ?

— Hé ! Napoléon Bonaparte,… l’usurpateur,… c’est connu… Regardez un peu au mur.

Il leur désignait une grande pancarte de papier collée à la muraille, près de l’horloge. — Regardez cela, et vous verrez que les Autrichiens sont nos véritables amis.

Les sourcils du vieux Materne se rapprochèrent ; mais, réprimant aussitôt ce tressaillement : — Bah ! fit-il ; mais je ne sais pas lire.

Alors le vieux cabaretier, appuyant ses deux grosses mains rouges et replètes aux bras de son fauteuil, se leva en soufflant comme un veau, et alla se poser devant la pancarte, les bras croisés sur sa croupe énorme ; puis d’un ton majestueux il lut une proclamation des souverains alliés, déclarant qu’ils faisaient la guerre à Napoléon en personne et non pas à la France, en conséquence de quoi tout le monde devait se tenir tranquille, sous peine d’être brûlé, pillé et fusillé. Les trois chasseurs écoutaient en se regardant d’un œil étrange.

— Et d’où tenez-vous cela ? demanda Kasper.

— Mon garçon, c’est affiché partout.

— Eh bien ! ça nous fait plaisir, dit Materne en posant la main sur le bras de Frantz, qui se levait les yeux étincelans. Tu veux du feu, Frantz, voici mon briquet.

Frantz se rassit, et le vieux reprit doucement : — Et nos bons amis les Autrichiens ne prennent rien à personne ?

— Tous les gens tranquilles n’ont rien à craindre ; mais ceux qui se lèvent, on leur prend tout, et c’est juste : il ne faut pas que les bons pâtissent pour les mauvais. Ainsi, vous par exemple, au lieu de vous faire du mal, on vous recevrait très bien au quartier-général des alliés. Vous connaissez le pays, vous serviriez de guides, et l’on vous paierait grassement.

Il y eut un instant de silence ; les trois chasseurs se regardèrent de nouveau ; le père avait étendu les mains sur la table tout au large, comme pour recommander le calme à ses fils. Il se leva. — Il est temps de se remettre en route, dit-il d’un ton bref. À deux heures, il faut être au bois, et nous sommes là tranquillement à causer comme des pies. Au revoir, père Dubreuil !

— Réfléchissez bien à ce que je vous ai dit, leur cria l’aubergiste de son fauteuil.

Les trois montagnards se retournèrent les lèvres frémissantes ; mais le vieux Materne retint ses fils et les entraîna. Au bout du village, en face de la vieille croix, tout près de l’église, ils firent halte, et Materne, montrant le sentier qui tourne autour de Framont dans les bruyères, dit à ses fils : — Vous allez prendre ce chemin-là ; moi, je suis la route jusqu’à Schirmeck. Je n’irai pas trop vite pour vous laisser le temps d’arriver en même temps que moi.

Ils se séparèrent, et le vieux chasseur, tout pensif, la tête inclinée, marcha en proie à son indignation contre le gros aubergiste qui lui avait conseillé de trahir le pays. Tout en rêvant à ces choses, Materne rencontrait de temps en temps des troupeaux de bœufs, de moutons et de chèvres qu’on menait dans la montagne. Il y en avait qui venaient de Wisch, d’Urmatt et même de Mutzig ; les pauvres bêtes n’en pouvaient plus. — Où diable courez-vous ? criait le vieux chasseur aux pâtres mélancoliques ; vous n’avez donc pas confiance dans la proclamation des Russes et des Autrichiens, vous autres ? Ces gens passaient sans répondre d’un air de mauvaise humeur.

Plus Materne avançait, plus le nombre des troupeaux devenait grand : il n’y avait plus seulement des troupeaux de bétail beuglant, mugissant, mais encore de longues bandes d’oies criant, nasillant, se traînant sur le ventre tout le long du chemin, les ailes levées, les pattes à demi gelées… Cela faisait pitié. En approchant de Schirmeck, c’était bien pis encore ; les gens se sauvaient en masse avec leurs grandes voitures chargées de tonneaux, de viandes fumées, de meubles, de femmes et d’enfans, frappant les chevaux à les faire périr sur place, et disant d’une voix lamentable : — Nous sommes perdus, les Cosaques arrivent ! — Ce cri : les Cosaques ! les Cosaques ! passait d’un bout de la route à l’autre comme un coup de vent ; les femmes se retournaient bouche béante, et les enfans se dressaient sur les voitures pour voir de plus loin.

À l’embranchement du Fond-des-Saules, tout près de Schirmeck, Kasper et Frantz rejoignirent leur père, et tous trois entrèrent au bouchon de la Clé d’Or, que tenait la veuve Faltaux, à droite de la route, au premier tiers de la côte. La pauvre femme et ses deux filles regardaient d’une fenêtre la grande émigration en joignant les mains. En effet, le tumulte grandissait de seconde en seconde ; le bétail, les voitures et les gens semblaient vouloir passer sur le dos les uns des autres. On ne se possédait plus, on hurlait, on frappait pour avoir de la place. Materne, poussant la porte et voyant les femmes plus mortes que vives, pâles, échevelées, leur cria, frappant de son bâton sur le plancher : — Hé ! la mère, devenez-vous folle ? Comment, vous qui devez le bon exemple à vos filles, vous perdez tout courage ! C’est honteux !

Alors la vieille, se retournant, répondit d’une voix lamentable : — Ah ! mon pauvre Materne, si vous saviez ! si vous saviez !

— Eh bien ! quoi ? L’ennemi arrive ; il ne vous mangera pas.

— Non, mais il dévore tout sans miséricorde. La vieille Ursule de Schlestadt, arrivée hier soir, dit que les Autrichiens ne veulent que des knöepfe et des noudel, les Russes du schnaps, les Prussiens et les Bavarois de la choucroûte. Et quand on les a bourrés de tout cela jusqu’à la gorge, ils crient encore la bouche pleine : Schokolate ! schokolate [1]! Mon Dieu ! mon Dieu ! comment nourrir tous ces gens ?

— Je sais bien que c’est difficile, dit le vieux chasseur, les geais n’ont jamais assez de fromage blanc ; mais d’abord où sont-ils, ces Cosaques, ces Bavarois et ces Autrichiens ? Depuis Grandfontaine, nous n’en avons pas rencontré un seul.

— Ils sont en Alsace, du côté d’Urmatt, et c’est ici qu’ils viennent.

— En attendant, dit Kasper, servez-nous une cruche de vin ; voici un écu de trois livres, vous le cacherez plus facilement que vos tonneaux.

L’une des filles descendit à la cave, et dans le même instant plusieurs autres personnes entrèrent : un marchand d’almanachs du côté de Strasbourg, un roulier en blouse de Sarrebrück et trois ou quatre bourgeois de Mutzig, de Wisch et de Schirmeck, qui se sauvaient avec leurs troupeaux, et n’en pouvaient plus à force de crier. Tous s’assirent à la même table, en face des fenêtres, pour surveiller la route ; on leur servit du vin, et chacun se mit à raconter ce qu’il savait. Ces braves gens se communiquaient l’un à l’autre des choses si singulières qu’on pouvait à peine y croire. Au dehors le tumulte, le roulement des voitures, le beuglement des troupeaux, le cri des pâtres, les clameurs des fuyards continuaient toujours, et produisaient l’effet d’un immense bourdonnement.


XI.

Vers midi, Materne et ses garçons allaient partir lorsqu’un cri plus éclatant, plus prolongé que les autres, se fit entendre : Les Cosaques ! les Cosaques !… Alors tout le monde s’élança au dehors, excepté les chasseurs, qui se contentèrent d’ouvrir une fenêtre et de regarder. Tous les fuyards se sauvaient à travers champs : hommes, troupeaux, voitures, tout se dispersait comme les feuilles au vent d’automne ; en moins de deux minutes, la route fut libre.

— J’ai beau regarder, dit Materne, je ne vois rien.

— Ni moi, reprit Kasper.

— Allons, allons, s’écria le vieux chasseur, je vois bien que la peur de tout ce monde donne plus de force à l’ennemi qu’il n’en a. Ce n’est pas de cette manière que nous recevrons les Cosaques dans la montagne ; ils trouveront à qui parler.

Ils sortirent alors de l’auberge, et le vieux ayant pris le chemin de la vallée, pour gravir en face la cime du Hirschberg, ses fils le suivirent. Bientôt ils eurent atteint la lisière du bois. Materne dit alors qu’il fallait monter le plus haut possible, afin de découvrir la plaine et de rapporter des nouvelles positives au bivac, que tous les propos de ces fuyards ne valaient pas un simple coup d’œil sur le terrain. Kasper et Frantz en demeurèrent d’accord, et tous trois se mirent à grimper la côte, qui forme une sorte de promontoire avancé sur la plaine. Lorsqu’ils en eurent atteint le sommet, ils virent distinctement la position de l’ennemi, à trois lieues de là, entre Urmatt et Lutzelhouse. C’étaient de grandes lignes noires sur la neige, plus loin quelques masses sombres, sans doute l’artillerie et les bagages. D’autres masses tournaient autour des villages, et malgré la distance le scintillement des baïonnettes annonçait qu’une colonne venait de se mettre en marche pour Visch.

Après avoir longtemps contemplé ce tableau d’un œil rêveur, le vieux chasseur dit : — Nous avons bien là quarante mille hommes sous les yeux. Ils s’avancent de notre côté ; nous serons attaqués demain ou après demain au plus tard. Ce ne sera pas une petite affaire, mes garçons ; mais s’ils sont beaucoup, nous avons la bonne place, et puis c’est toujours agréable de tirer dans le tas, il n’y a pas de balles perdues.

Ayant fait ces réflexions judicieuses, il regarda la hauteur du soleil et ajouta : — Il est maintenant deux heures ; nous savons tout ce que nous voulions savoir. Retournons au bivac.

Les deux garçons mirent leur carabine en bandoulière, et, laissant sur leur gauche la vallée de La Broque, Schirmeck et Framont, ils gravirent la pente rapide du Hengsbach, que domine le petit Donon à deux lieues ; ils redescendirent de l’autre côté sans suivre aucun sentier dans les neiges, ne se guidant que sur les cimes, pour couper au court. Ils allaient ainsi depuis environ deux heures ; le soleil d’hiver inclinait à l’horizon, la nuit venait, mais lumineuse et calme. Ils n’avaient plus qu’à descendre et à remonter de l’autre côté la gorge solitaire du Priel, formant un large bassin circulaire au milieu des bois et renfermant un petit étang bleuâtre où viennent s’abreuver les chevreuils. Tout à coup, et comme ils sortaient du fourré, ne songeant à rien, le vieux Materne, s’arrêtant derrière un rideau de broussailles, dit : Chut !

Et, levant la main, il indiqua le petit lac, alors couvert d’une glace mince et transparente. Les deux garçons n’eurent qu’à lancer un coup d’œil de ce côté pour jouir du plus étrange spectacle. Une vingtaine de Cosaques, la barbe jaune ébouriffée, la tête couverte de vieux bonnets de peau en forme de tuyau de poêle, leur maigre échine drapée de longues guenilles, le pied dans l’étrier de corde, étaient assis sur leurs petits chevaux, à la crinière flottant jusqu’au poitrail, à la queue rare, à la croupe tachetée de jaune, de noir et de blanc comme des chèvres. Les uns avaient pour toute arme une grande lance, les autres un sabre, une hachette suspendue par une corde à la selle et un grand pistolet d’arçon passé dans la ceinture. Plusieurs, le nez en l’air, regardaient avec extase la cime verdoyante des sapins échafaudés d’assise en assise jusque dans les nuages. Un grand maigre cassait la glace du gros bout de sa lance, tandis que son petit cheval buvait, le cou tendu et la crinière lui tombant sur les yeux. Quelques-uns, ayant mis pied à terre, écartaient la neige et désignaient le bois, sans doute pour indiquer que c’était une bonne place de campement. Leurs camarades, encore à cheval, causaient, montrant à leur droite le fond de la vallée, qui s’abaisse en forme de brèche jusqu’au Grinderwald.

Rien ne saurait rendre ce que ces êtres venus de si loin, avec leurs physionomies cuivrées, leurs longues barbes, leurs yeux noirs, leur front plat, leur nez épaté, leurs guenilles grises, avaient d’étrange et de pittoresque au bord de cette mare et sous les hauts rochers à pic portant des sapins verdâtres dans le ciel. C’était un monde nouveau dans le nôtre, une espèce de gibier inconnu, curieux, bizarre, que les trois chasseurs roux se prirent à contempler d’abord avec une curiosité singulière ; mais cela fait, au bout de cinq minutes, Kasper et Frantz mirent leurs longues baïonnettes au bout de leurs carabines, puis reculèrent d’environ vingt pas dans le fourré. Ils atteignirent une roche haute de quinze pieds, où Materne monta, n’ayant pas d’arme : puis, après quelques paroles échangées à voix basse, Kasper examina son amorce, épaula lentement, tandis que son frère se tenait prêt.

Un des Cosaques, celui qui faisait boire son cheval, se trouvait environ à deux cents pas. Le coup partit, retentissant dans les échos profonds de la gorge, et le Cosaque, filant par-dessus la tête de sa monture, disparut sous la glace de la mare. Kasper avait rechargé son arme, mais déjà les Cosaques avaient bondi sur leurs chevaux et partaient sur la pente du Hartz, se suivant l’un l’autre à la file comme des chevreuils et criant d’une voix sauvage : Hourra ! hourra ! Cette fuite ne fut qu’une vision ; au moment où Kasper épaulait pour la seconde fois, la queue du dernier cheval disparaissait dans le taillis.

Le cheval du Cosaque mort restait près de l’eau, retenu par une circonstance bizarre ; son maître, la tête dans la vase jusqu’à mi-corps, avait encore le pied à l’étrier. Materne sur son rocher écouta, puis il dit d’un ton joyeux : — Ils sont partis !… Eh bien ! allons voir. — Tous trois descendirent vers le cadavre du Cosaque. — Il faut l’emporter, dirent-ils, cela fera du bien aux camarades. Les chiens qui n’ont pas senti la peau de la bête ne sont jamais bien dressés.

Alors ils repêchèrent le Cosaque dans la vase, et, l’ayant posé en travers du cheval, ils se mirent à grimper la côte du Donon par un sentier tellement rapide que Materne répéta plus de cent fois : Le cheval ne peut passer là… Mais le cheval, avec sa longue échine de chèvre, passait plus facilement qu’eux ; c’est pourquoi le vieux chasseur finit par dire : Ces Cosaques ont de fameux chevaux. Si je deviens tout à fait vieux, je garderai celui-ci pour aller au chevreuil. Oui, nous avons un fameux cheval, garçons ; avec son air de vache, il vaut un cheval de roulier.

De temps en temps il faisait aussi ses réflexions sur le Cosaque :

— Quelle drôle de figure, hein ? un nez rond et un front comme une boîte à fromage. Il y a pourtant de drôles d’hommes dans le monde. Tu l’as bien pris, Kasper, juste au milieu de la poitrine, et regarde, la balle est sortie par le dos. De la fameuse poudre ! Divès a toujours de la bonne marchandise.

Vers six heures, ils entendirent le premier cri de leurs sentinelles : — Qui vive ?

— France ! répondit Materne en s’avançant.

Tout le monde accourut à leur rencontre, et l’on s’empressa autour du Cosaque et du cheval. On étendit le cadavre près du feu. Sa figure, d’un jaune rance, avait des reflets bizarres aux rayons de la flamme. Le docteur Lorquin, l’ayant regardé, dit : — C’est un bel échantillon de la race tatare ; si j’avais le temps, je le ferais mitonner dans un bain de chaux, pour me procurer un squelette de cette famille.

Puis, s’agenouillant et lui ouvrant sa longue souquenille : — La balle a traversé le péricarde, ce qui produit à peu près l’effet d’un anévrisme qui crève.

Les autres gardaient le silence. Kasper, la main appuyée sur le canon de sa carabine, semblait tout content de son gibier, et le vieux Materne, se frottant les mains, disait : — J’étais sûr de vous rapporter quelque chose. Nous ne revenons jamais, mes garçons et moi, les mains vides.

Hullin alors le prit à part : ils entrèrent ensemble à la ferme, où Materne lui raconta ce qu’il avait observé.


XII.

Cette nuit-là, qui tombait le 6 janvier 1814, la petite métairie de l’anabaptiste ne cessa pas une minute d’être remplie par les allans et venans. Hullin avait établi son quartier-général dans la grande salle du rez-de-chaussée, à droite de la grange, faisant face à Framont ; de l’autre côté de l’allée se trouvait l’ambulance ; au-dessus habitaient les gens de la ferme. Quoique la nuit fût très calme et le ciel parsemé d’étoiles innombrables, le froid était si vif qu’il y avait près d’un pouce de givre sur les vitres. Au dehors, on entendait le « qui vive ? » des sentinelles, le passage des rondes, et sur les cimes d’alentour les hurlemens des loups, qui suivaient nos armées par centaines depuis 1812. Ces animaux carnassiers, assis sur les glaces, leur museau pointu entre les pattes et la faim aux entrailles, s’appelaient du Grosmann au Donon avec des plaintes semblables à celles de la bise. Plus d’un montagnard alors se sentait pâlir. — C’est la mort qui chante ! pensaient-ils, elle flaire la bataille,… elle nous appelle !… — Une trentaine de feux brillaient sur le plateau ; tout le bûcher de l’anabaptiste était ravagé, on entassait bûche sur bûche, on se rôtissait la figure, et le dos grelottait ; on se chauffait le dos, et le givre pendait aux moustaches.

Hullin seul, en face de la grande table de sapin, songeait à tout. D’après les derniers rapports de la soirée, annonçant l’arrivée de l’avant-garde autrichienne à Framont, il était convaincu que la première attaque aurait lieu le lendemain. Il avait fait distribuer des cartouches, il avait doublé les sentinelles, ordonné des patrouilles, et marqué tous les postes le long des abatis. Chacun connaissait d’avance la place qu’il devait prendre. Hullin avait aussi envoyé l’ordre à Piorette, à Jérôme de Saint-Quirin et à Labarbe de lui détacher leurs meilleurs tireurs.

La petite allée noire, éclairée par une lanterne graisseuse, était pleine de neige ; à chaque instant, on voyait passer sous la lumière immobile les chefs d’embuscade, le feutre enfoncé jusqu’aux oreilles, les larges manches de leur houppelande tirées sur les poings, les yeux sombres et la barbe hérissée de glace. — Maître Jean-Claude, on voit remuer quelque chose du côté de Grandfontaine… On entend galoper… Maître Jean-Claude, l’eau-de-vie est gelée… Maître Jean-Claude, plusieurs demandent de la poudre… — Qu’on observe Grandfontaine, et qu’on change les sentinelles de ce côté toutes les demi-heures… Qu’on approche l’eau-de-vie du feu… Attendez que Divès arrive, il nous amène des munitions… Qu’on distribue le reste des cartouches… Que ceux qui en ont plus de vingt en donnent à leurs camarades. — Et ce fut ainsi toute la nuit.

Vers cinq heures du matin, Kasper, le fils de Materne, vint dire à Hullin que Marc Divès avec un tombereau de cartouches, Catherine Lefèvre sur une voiture et un détachement de Labarbe venaient d’arriver ensemble, et qu’ils étaient déjà sur le plateau. Aussitôt il se leva et sortit avec Kasper.

L’aspect du plateau était étrange. À l’approche du jour, des masses de brume commençaient à s’élever de la vallée, les feux pétillaient à l’humidité, et tout autour se voyaient des gens endormis : l’un étendu sur le dos, les deux mains nouées derrière son feutre, la face pourpre, les jambes repliées ; l’autre, la joue sur son bras, les reins à la flamme ; la plupart assis, la tête penchée et le fusil en bandoulière ; tout cela silencieux, enveloppé d’un flot de lumière pourpre ou de teintes grises, selon que le feu montait ou s’abaissait ; puis, dans le lointain, le profil des sentinelles, l’arme au bras ou la crosse au pied, regardant dans l’abîme plein de nuages. Sur la droite, à cinquante pas du dernier feu, on entendait hennir des chevaux et des gens frapper du pied pour se réchauffer en causant tout haut.

L’un des partisans ayant jeté dans le feu quelques brindilles de bois sec, il y eut un éclair, et les hommes de Marc Divès à cheval, six grands gaillards enveloppés de leurs longs manteaux gris, le feutre rabattu sur les épaules, les grosses moustaches retroussées ou retombant jusque sur leur col, le sabre au poing, immobiles autour du tombereau ; plus loin, Catherine Lefèvre accroupie entre les échelles de sa longue voiture, la capuche sur le nez, les jambes dans la paille, le dos contre une grosse tonne ; derrière elle, une marmite, un gril, un porc frais éventré, nettoyé, blanc et rouge, quelques bottes d’oignons et des têtes de choux pour faire de la soupe : tout cela sortit une seconde de l’ombre, puis retomba dans la nuit.

Divès s’était détaché du convoi et s’avançait sur son grand cheval. — J’ai là quelques milliers de cartouches, dit-il à Hullin. Hexe-Baizel travaille jour et nuit.

Catherine s’approcha aussi. — Et Louise ? demanda-t-elle.

— Louise a passé la nuit à découper et à coudre des bandages avec les deux filles de Pelsly.

— Pauvre enfant ! dit Catherine. Je cours la rejoindre. J’ai apporté, ajouta-t-elle, de quoi faire la soupe de ce matin. Hier nous avons abattu un bœuf, ce pauvre Schwartz ; il pesait bien neuf cents.

En ce moment, Divès et ses gens conduisaient la poudre au hangar, et comme Hullin se rapprochait du feu le plus voisin pour se réchauffer en attendant le jour, quelle ne fut pas sa surprise de voir au nombre des partisans le fou Yégof, la couronne en tête, gravement assis sur une pierre, les pieds à la braise, et drapé de ses guenilles comme d’un manteau royal ! On l’eût réellement pris pour quelque roi barbare rêvant au milieu de sa horde endormie.

Hullin lui posa doucement la main sur l’épaule. — Salut, Yégof ! dit-il d’un ton ironique. Tu viens donc nous prêter le secours de ton bras invincible et de tes innombrables armées ?

Le fou, sans montrer la moindre surprise, répondit : — Cela dépend de toi, Hullin. Ton sort, celui de tout ce monde est entre tes mains. J’ai suspendu ma colère, et je te laisserai prononcer l’arrêt.

— Quel arrêt ? demanda Jean-Claude.

L’autre, sans répondre, poursuivit d’une voix basse et solennelle : — Nous voici tous les deux, comme il y a seize cents ans, à la veille d’une grande bataille. Alors moi, le chef de tant de peuples, j’étais venu dans ton clan te demander le passage.

— Il y a seize cents ans ! Diable ! Yégof, ça nous fait terriblement vieux !… Enfin n’importe, chacun son idée.

— Oui, reprit le fou ; mais avec ton obstination ordinaire tu ne voulus rien entendre… Il y eut des morts au Blutfeld, et ces morts crient vengeance !

— Ah ! le Blutfeld, dit Jean-Claude ; oui, oui, une vieille histoire… Il me semble en avoir entendu parler.

Yégof rougit, ses yeux étincelèrent. — Tu te glorifies de ta victoire, s’écria-t-il ; mais prends garde, prends garde, le sang appelle le sang !… Écoute, ajouta-t-il, je ne t’en veux pas : tu es brave, les enfans de ta race peuvent se confondre avec ceux de la mienne. J’ambitionne ton alliance, tu le sais…

— Adieu, Yégof ! dit Hullin.

— Tu me refuses ta fille ! s’écria le fou en se levant d’un air indigné.

— Voyons, tes cris vont éveiller tout le monde…

— Tu me refuses, et c’est pour la troisième fois !… Prends garde, prends garde !…

Il suivit Hullin, qui s’éloignait, en criant : — Huldrix, malheur à toi ! Ta dernière heure est proche !… Les loups vont se repaître de ta chair. Tout est fini. Je déchaîne contre toi les tempêtes de ma colère. Qu’il n’y ait pour toi et pour les tiens ni grâce, ni pitié, ni merci ! Tu l’as voulu !

Et, jetant sur son épaule gauche un pan de ses guenilles, le malheureux s’éloigna rapidement vers la cime du Donon. Plusieurs des partisans, à demi éveillés par ses cris, le regardèrent d’un œil terne s’enfoncer dans les ténèbres. Ils entendirent un battement d’ailes autour du feu, puis, comme dans la vision d’un rêve, ils se retournèrent et se rendormirent.

Environ une heure après, la corne de Lagarmitte sonnait le réveil. En quelques secondes, tout le monde fut debout. Les chefs d’embuscade réunissaient leur monde : les uns se dirigeaient vers le hangar où l’on distribuait des cartouches, les autres emplissaient leur gourde d’eau-de-vie à la tonne ; tout cela se faisait avec ordre, le chef en tête ; puis chaque peloton s’éloignait dans le demi-jour vers les abatis aux flancs de la côte. Quand le soleil parut, le plateau était désert, et, sauf cinq ou six feux qui fumaient encore, rien n’annonçait que les partisans occupaient tous les points de la montagne, et qu’ils avaient passé la nuit dans cet endroit. À sept heures, aucun mouvement n’apparaissait encore dans la vallée. De temps en temps Catherine Lefèvre ouvrait le châssis d’une fenêtre de la grande salle et regardait : rien ne bougeait, les feux étaient éteints. En face de la ferme, à cent pas, sur un talus, on voyait le Cosaque tué la veille par Kasper ; il était blanc de givre et dur comme un caillou. À l’intérieur, on avait fait du feu dans le grand poêle de fonte. Louise, assise près de son père, le regardait avec une douceur inexprimable. Le docteur et l’anabaptiste, tous deux graves et solennels, causaient des affaires présentes, et Lagarmitte, derrière le poêle, les écoutait avec recueillement.

— Nous avons non-seulement le droit, mais encore le devoir de nous défendre, disait le docteur ; nos pères ont défriché ces bois, ils les ont cultivés… C’est notre bien légitime.

— Sans doute, répondait l’anabaptiste d’un ton sentencieux ; mais il est écrit : « Tu ne tueras point ; tu ne répandras point le sang de tes frères ! »

Au même instant, la porte s’ouvrit, et l’une des sentinelles restées en observation sur le bord du plateau cria :

— Maître Jean-Claude, venez voir ; je crois qu’ils veulent monter.

— C’est bien, Hans, j’arrive, dit Hullin en se levant. Louise, embrasse-moi !… Du courage, mon enfant… N’aie pas peur, tout ira bien !

Il la pressait sur sa poitrine, les yeux gonflés de larmes. Elle semblait plus morte que vive. — Et surtout, dit le brave homme en s’adressant à Catherine, que personne ne sorte ; qu’on n’approche pas des fenêtres ! — Puis il s’élança dans l’allée. Tous les assistans étaient devenus pâles.

Lorsque maître Jean-Claude eut atteint le bord de la terrasse, plongeant les yeux sur Grandfontaine et Framont, à trois mille mètres au-dessous de lui, voici ce qu’il vit.

Les Autrichiens, arrivés la veille au soir, ayant passé la nuit, au nombre de cinq ou six mille, dans les granges, les écuries, les hangars, s’agitaient alors comme une vraie fourmilière. Ils sortaient de toutes les portes par files de dix, quinze, vingt, se hâtant de boucler leurs sacs, d’accrocher leurs sabres, de mettre leurs baïonnettes. D’autres, les cavaliers, uhlans et housards, en habits verts, gris, bleus, galonnés de rouge, de jaune, en toques de toile cirée, de peau d’agneau, colbacks, casquettes, sellaient leurs chevaux et roulaient leurs grands carricks à la hâte. Les officiers, le manteau en écharpe, descendaient les escaliers, quelques-uns regardant le pays, les autres embrassant les femmes sur le seuil des maisons. Des trompettes, le poing sur la hanche, le coude en l’air, sonnaient le rappel à tous les coins de rue ; les tambours serraient les cordes de leurs caisses. Quelques paysans penchés à leurs fenêtres regardaient cela ; les femmes se montraient aux lucarnes des greniers. Les aubergistes remplissaient les gourdes, le caporal schlague debout à côté d’eux.

Après ce rapide coup d’œil, Hullin, accompagné de Lagarmitte, alla passer l’inspection de tout son monde. Tous deux, s’avançant derrière les abatis, suivirent une tranchée pratiquée dans les neiges deux jours auparavant. Ces neiges, durcies par la gelée, étaient devenues de la glace. Les arbres tombés au-devant et tout couverts de grésil formaient une barrière infranchissable, qui s’étendait environ à six cents mètres, La route effondrée passait au-dessous.

En approchant, Jean-Claude vit les montagnards du Dagsberg accroupis de vingt pas en vingt pas dans des espèces de nids ronds qu’ils s’étaient creusés. Tous ces braves se tenaient assis sur leur havre-sac, la gourde à droite, le feutre ou le bonnet de peau de renard enfoncé sur la nuque, le fusil entre les genoux. Ils n’avaient qu’à se lever pour voir la route à cinquante pas au-dessous d’eux, au bas d’une rampe glissante. L’arrivée de Hullin leur fit plaisir.

— Hé ! maître Jean-Claude, va-t-on bientôt commencer ?

— Oui, mes garçons, ne vous ennuyez pas ; avant une heure, l’affaire sera en train.

— Ah ! tant mieux !

— Oui, mais surtout visez bien… à hauteur de poitrine, ne vous pressez pas, et ne montrez pas plus de chair qu’il ne faut. Encore un peu de patience, mes enfans.

Il allait plus loin ; partout on le recevait de même. — N’oubliez pas, disait-il, de cesser le feu quand Lagarmitte sonnera de la corne : ce seraient des balles perdues.

Arrivé près du vieux Materne, qui commandait tous ces hommes au nombre d’environ trois cents, il trouva le vieux chasseur en train de fumer une pipe, le nez rouge comme une braise, et la barbe hérissée par le froid comme le poil d’un sanglier.

— Ils ne se pressent guère de venir, dit-il à Hullin… S’ils allaient passer ailleurs…

— Ne crains rien, il leur faut la route pour l’artillerie et les bagages… Regarde, on sonne le boute-selle.

— Oui, j’ai déjà regardé ; ils se préparent.

Puis, riant tout bas : — Tu ne sais pas, Jean-Claude, tout à l’heure, comme je regardais du côté de Grandfontaine, j’ai vu quatre Autrichiens empoigner le gros Dubreuil, l’ami des alliés ; ils l’ont couché sur le banc de pierre, à sa porte, et un grand maigre lui a donné je ne sais combien de coups de trique sur les reins… Hé ! hé ! hé !… Je parie qu’il aura refusé quelque chose à ses bons amis,… peut-être son vin de l’an XI.

Hullin n’écoutait plus, car, jetant par hasard un coup d’œil dans la vallée, il venait de voir un régiment d’infanterie déboucher sur la route. Plus loin, dans la rue, s’avançait de la cavalerie, et cinq ou six officiers galopaient. — Ah ! ah ! les voilà qui viennent ! s’écria le vieux soldat, dont la figure prit tout à coup une expression d’énergie et d’enthousiasme étrange… Enfin ils se décident ! Puis il s’élança de la tranchée en criant : — Mes enfans, attention !

En passant, il vit encore Riffi, le petit tailleur des Charmes, penché sur un grand fusil de munition ; le petit homme s’était fait une marche dans la neige pour ajuster. Plus haut, il reconnut aussi le vieux bûcheron Rochart avec ses gros sabots garnis de peau de mouton ; il buvait un bon coup à sa gourde et se dressait lentement, la carabine sous le bras et le bonnet de coton sur l’oreille. Ce fut tout, car, pour dominer l’ensemble de l’action, il fallait grimper jusqu’à la cime du Donon où se trouve un rocher. Lagarmitte suivait Hullin en allongeant ses grandes jambes comme des échasses. Dix minutes après, lorsqu’ils atteignirent le haut de la roche tout haletans, ils aperçurent, à quinze cents mètres au-dessous d’eux, la colonne ennemie, forte d’environ trois mille hommes, avec les grands habits blancs, les buffleteries, les guêtres de toile, les shakos évasés, les moustaches rousses ; les jeunes officiers à casquette plate se dandinent à cheval l’épée au poing, et se tournent pour crier d’une voix grêle : Forwaertz ! forwaertz ! tout cela hérissé de baïonnettes scintillantes, et montant au pas de charge vers les abatis.

Le vieux Materne observait aussi l’arrivée des Autrichiens, et, comme il avait la vue très nette, il distinguait même les figures de cette foule, et choisissait l’homme qu’il voulait abattre. Au milieu de la colonne, sur un grand cheval bai, s’avançait un vieil officier à perruque blanche, le tricorne galonné d’or, la taillé enveloppée d’une écharpe jaune et la poitrine décorée de rubans. — Voilà mon homme ! se dit le vieux chasseur, qui épaula lentement. Il ajusta, fit feu, et quand il regarda, le vieil officier avait disparu. Aussitôt la côte se mit à pétiller de coups de fusil tout le long des retranchemens ; mais les Autrichiens, sans répondre, continuèrent d’avancer vers les abatis, le fusil sur l’épaule et les rangs bien alignés comme à la parade.

Pour dire la vérité, plus d’un brave montagnard père de famille, voyant monter cette forêt de baïonnettes malgré la fusillade, pensa qu’il aurait peut-être mieux fait de rester au village que de se jeter dans une pareille affaire ; mais, comme dit le proverbe, le vin était tiré, il fallait le boire. Riffi, le petit tailleur, se rappela les paroles judicieuses de sa femme Sapience : — Riffi, vous vous ferez estropier, et ce sera bien fait ! Il promit un ex-voto à la chapelle de Saint-Léon ; mais en même temps il résolut de faire bon usage de son grand fusil de munition.

À deux cents pas des abatis, les Autrichiens firent halte et commencèrent un feu roulant tel qu’on n’en avait jamais entendu dans la montagne : c’était un véritable bourdonnement de coups de fusil ; les balles, par centaines, hachaient les branches, faisaient sauter des morceaux de glace, s’écrasaient sur les rochers, à droite, à gauche, en avant, par derrière. Elles ricochaient avec des sifflemens bizarres et passaient parfois comme des volées de pigeons. Les montagnards continuèrent leur feu. Toute la côte s’enveloppa d’une épaisse fumée bleuâtre. Au bout d’environ dix minutes, il y eut un roulement de tambour, et soudain toute cette masse d’hommes se prit à courir sur les abatis, les officiers comme les autres, criant : — Forwaertz ! forwaertz ! La terre en tremblait. Materne, se dressant de toute sa hauteur, à côté de la tranchée, les joues frémissantes, la voix terrible, s’écria : — Debout ! debout !

Il était temps, car bon nombre de ces Autrichiens grimpaient déjà des pieds et des mains le long des glaces, et voulaient sauter dans les retranchemens ; mais à mesure qu’ils montaient, on les assommait à coups de crosse, et ils retombaient. C’est en ce moment qu’on vit la belle conduite du vieux bûcheron Rochart. À lui seul il en renversa plus de dix. Il les saisissait sous les bras et les lançait sur la route. Le vieux Materne avait sa baïonnette à sanglier toute gluante de sang, et le petit Riffi ne cessait pas de charger son grand fusil et de tirer dans le tas avec enthousiasme. Et Joseph Larnette, qui reçut malheureusement un coup de fusil dans l’œil, Hans Baumgarten, qui eut l’épaule fracassée, Daniel Spitz, qui perdit deux doigts d’un coup de sabre, et une foule d’autres, dont les noms devront être honorés et vénérés de siècle en siècle, ne cessèrent pas une seconde de charger et de décharger leurs fusils. Au-dessous de la rampe, on entendait des cris affreux, et quand on regardait par-dessus, on voyait des baïonnettes hérissées, des hommes à cheval.

Cela dura bien un bon quart d’heure. On ne savait ce que les Autrichiens voulaient faire, puisqu’il n’y avait pas de passage ; mais tout à coup ils se décidèrent à s’en aller. Ils commencèrent par battre en retraite lentement, puis plus vite. Les officiers derrière eux les frappaient du plat de leur épée, les coups de fusil les suivaient, et finalement ils se sauvèrent avec autant de précipitation qu’ils avaient mis d’ordre à venir. Materne, debout sur le talus avec cinquante autres, brandissait sa carabine en riant de bon cœur.

Au bas de la rampe se traînaient à terre des masses de blessés. La neige trépignée était rouge de sang. Au milieu des morts, entassés, on voyait deux jeunes officiers encore vivans engagés sous les cadavres de leurs chevaux. C’était horrible ; mais les hommes sont vraiment féroces : il n’y en avait pas un parmi les montagnards qui plaignît ces malheureux ; au contraire, plus ils en voyaient, plus ils étaient réjouis.

Le petit Riffi, en ce moment transporté d’un noble enthousiasme, se laissa glisser le long du talus. Il venait d’apercevoir, un peu à gauche, au-dessous des abatis, un magnifique cheval, celui du colonel tué par Materne, et qui s’était retiré dans cet angle sain et sauf. — Tu seras à moi, se disait-il ; c’est Sapience qui va être étonnée ! Tous les autres l’enviaient. Il saisit le cheval par la bride et monta dessus ; mais qu’on juge de la stupéfaction générale, et surtout de celle de Riffi, lorsque ce noble animal prit sa course ventre à terre du côté des Autrichiens. Le petit tailleur levait les mains au ciel, implorant Dieu et les saints. Materne eut envie de tirer, mais il ne l’osa pas : le cheval allait trop vite ! À peine au milieu des baïonnettes ennemies, Riffi disparut. Tout le monde crut qu’il avait été massacré ; seulement une heure plus tard on le vit passer dans la grande rue de Grandfontaine, les mains liées sur le dos, et le caporal schlague derrière lui, la baguette en l’air. Pauvre Riffi ! seul il ne jouit pas du triomphe, et ses camarades finirent même par rire de son triste sort, comme s’il se fut agi d’un kaiserlick.

Les montagnards s’embrassaient en ce moment et se glorifiaient les uns les autres. Catherine, Louise, le docteur Lorquin, tout le monde était sorti de la ferme, criant, se félicitant, regardant les traces des balles, les talus noircis par la poudre, puis Joseph Larnette, la tête fracassée, étendu dans son trou, Baumgarten, les bras pendans, qui se rendait à l’ambulance, et Daniel Spitz, qui, malgré son coup de sabre, voulait rester et se battre ; mais le docteur n’entendit pas de cette oreille, et le força d’entrer à la ferme.

Louise, arrivée avec la petite charrette, versait de l’eau-de-vie aux combattans, et Catherine Lefèvre, debout au bord de la rampe, regardait les morts et les blessés épars sur la route, au bout de longues traînées de sang. Il y avait là de pauvres jeunes gens et des vieux, la figure blanche comme de la cire, les yeux tout grand ouverts, les bras étendus… Quelques-uns cherchaient à se relever et retombaient aussitôt, d’autres regardaient en l’air, comme s’ils avaient encore peur de recevoir des coups de fusil. Ils se traînaient le long du talus pour se mettre à l’abri des balles. Plusieurs semblaient résignés et cherchaient une place pour mourir, ou bien ils regardaient au loin leur régiment, qui s’en allait à Framont,… ce régiment avec lequel ils avaient quitté leur village, avec lequel ils venaient de faire une longue campagne, et qui les abandonnait ! — Il reverra la vieille Allemagne ! pensaient-ils. Et quand on demandera au capitaine, au sergent : « Avez-vous connu un tel, Hans, Kasper, Nickel, de la première ou de la seconde compagnie ? » ils répondront : « Attendez,… c’est bien possible… N’avait-il pas une balafre à l’oreille ou sur la joue, les cheveux blonds ou bruns,… cinq pieds six pouces ?… Oui, je l’ai connu… Il est resté en France, du côté d’un petit village dont je ne me rappelle plus le nom… Des montagnards l’ont massacré le même jour que le major Yéri-Peter ; c’était un brave garçon… » Et puis bonsoir !… Peut-être dans le nombre s’en trouvait-il qui songeaient à leur mère, à une jolie fille de là-bas, Gretchen ou Loetchen, qui leur avait donné un ruban en pleurant à chaudes larmes au moment du départ.

La mère Lefèvre, voyant cela, se rappelait son Gaspard. Hullin, qui venait d’arriver avec Lagarmitte, criait d’un ton joyeux : — Eh bien mes garçons, vous avez vu le feu… Mille tonnerres ! ça marche !… Les Autrichiens ne se vanteront pas de cette journée… Puis il embrassait Louise, et courait à la mère Lefèvre. — Êtes-vous contente Catherine ? Voilà nos affaires en bon état… Mais qu’avez-vous donc ? vous ne riez pas.

— Oui, Jean-Claude, tout va bien,… je suis contente ; mais regardez un peu sur la route… Quel massacre !

— C’est la guerre ! répondit gravement Hullin.

— Est-ce qu’il n’y aurait pas moyen d’aller prendre ce petit,… là-bas,… qui nous regarde avec ses grands yeux bleus ? Il me fait de la peine… Ou ce grand brun qui se bande la jambe avec son mouchoir ?

— Impossible, Catherine, j’en suis fâché ; il faudrait tailler un escalier dans la glace pour descendre, et les Autrichiens, qui vont revenir dans une ou deux heures, nous suivraient par là… Allons-nous-en. Il faut annoncer la victoire à tous les villages,… à Labarbe, à Jérôme, à Piorette… Hé ! Simon, Niklô, Marchal, arrivez ici !… Vous allez partir tout de suite… porter la grande nouvelle aux camarades… Materne, ouvre l’œil ; au moindre mouvement, fais-moi prévenir.

Ils s’approchèrent de la ferme, et Jean-Claude vit en passant la réserve et Marc Divès à cheval au milieu de ses hommes. Le contrebandier se plaignait amèrement de rester les bras croisés ; il se regardait comme déshonoré de n’avoir rien à faire. — Bah ! lui dit Hullin, tant mieux ! D’ailleurs tu surveilles notre droite. Regarde ce plateau là-bas. Si l’on nous attaque de ce côté, tu marcheras ! — Divès ne dit rien ; il avait une figure à la fois triste et indignée, et ses grands contrebandiers, enveloppés de leurs manteaux, leurs longues brettes pendant au-dessous, ne semblaient pas non plus de bonne humeur. On aurait dit qu’ils méditaient une vengeance. Hullin, ne pouvant les consoler, entra dans la métairie. Le docteur Lorquin était alors en train d’extraire la balle de la blessure de Baumgarten, qui jetait des cris terribles.

Pelsly, sur le seuil de sa maison, tremblait de tous ses membres. Jean-Claude lui demanda du papier et de l’encre pour expédier ses ordres dans la montagne ; c’est à peine si le pauvre anabaptiste put les lui donner, tant il était troublé. Cependant il y parvint, et les piétons partirent, tout fiers d’être chargés d’annoncer la première bataille et la victoire.

Quelques montagnards, rentrés dans la grande salle, se réchauffaient au fourneau et causaient avec animation. Daniel Spitz avait déjà subi l’amputation de ses deux doigts, et se tenait assis derrière le poêle, la main enveloppée de linge. Ceux qui avaient été postés derrière les abatis avant le jour, n’ayant pas déjeuné, vidaient un verre de vin, tout en criant, gesticulant et se glorifiant la bouche pleine. Puis on sortait, on allait jeter un coup d’œil dans la tranchée, on revenait se chauffer, et tout le monde, en parlant de Riffi, de ses lamentations à cheval et de ses cris plaintifs, riait à se tordre les côtes. Il était alors onze heures. Ces allées et ces venues durèrent jusqu’à midi, moment où Marc Divès entra tout à coup dans la salle en criant : Hullin ! où est Hullin ?… L’accent du contrebandier avait quelque chose de bizarre ; tout à l’heure furieux de n’avoir pas pris part au combat, il semblait triomphant. Jean-Claude le suivit fort inquiet, et la grande salle fut évacuée sur-le-champ, tout le monde étant convaincu, d’après l’animation de Marc, qu’il s’agissait d’une affaire grave.


XIII.

À droite du Donon s’étend le ravin des Sureaux, où bouillonne un torrent à la fonte des neiges ; il descend de la cime de la montagne jusqu’au fond de la vallée. Juste en face du plateau défendu par les partisans et de l’autre côté de ce ravin, à cinq ou six cents mètres, s’avance une sorte de terrasse découverte à pente escarpée, que Hullin n’avait pas jugé nécessaire d’occuper provisoirement, ne voulant pas diviser ses forces, et voyant du reste qu’il lui serait facile de tourner cette position par la sapinière et de s’y établir, si l’ennemi faisait mine de vouloir s’en emparer.

Maintenant qu’on se figure la consternation du brave homme, lorsqu’arrivé sur le seuil de la métairie, il vit deux compagnies d’Autrichiens grimper cette côte, au milieu des jardins de Grandfontaine, avec deux pièces de campagne enlevées par de forts attelages et comme suspendues au précipice. Tout le monde poussait aux roues, et dans quelques instans les canons allaient atteindre le plateau. Ce fut un coup de foudre pour Jean-Claude, il pâlit, puis il entra dans une fureur épouvantable contre Divès. — Ne pouvais-tu m’avertir plus tôt ? hurla-t-il. Est-ce que je ne t’avais pas recommandé de surveiller le ravin ? Nous sommes tournés ! Ils vont nous prendre en écharpe, couper la route plus loin ; tout est au diable !

Les assistans et le vieux Materne lui-même, qui venait d’accourir en toute hâte, frémirent du coup d’œil qu’il lança au contrebandier. Celui-ci, malgré son audace ordinaire, resta tout interdit, ne sachant que répondre. — Allons, allons, Jean-Claude, dit-il enfin, calme-toi. Ce n’est pas aussi grave que tu le dis. Nous n’avons pas encore donné, nous autres… Et puis il nous manque des canons, ça fera juste notre affaire.

— Oui, notre affaire ! L’amour-propre t’a fait attendre jusqu’à la dernière minute, n’est-ce pas ? Tu voulais te battre, pouvoir te vanter, te glorifier,… et pour cela tu risques notre peau à tous ! Tiens, regarde, voilà déjà les autres qui se préparent à Framont…

En effet, une nouvelle colonne, beaucoup plus forte que la première, sortait alors de Framont au pas de charge et montait vers les abatis. Divès ne disait mot. Hullin, dominant sa colère, se calma subitement en face du danger. — Allez reprendre vos postes, dit-il aux assistans d’une voix brève, que tout le monde soit prêt pour l’attaque qui s’avance… Materne, attention !

Le vieux chasseur inclina la tête.

Cependant Marc Divès avait repris son aplomb. — Au lieu de crier comme une femme, dit-il, tu ferais mieux de me donner l’ordre d’attaquer là-bas, en tournant le ravin par les sapinières.

— Il le faut bien, mille tonnerres ! répliqua Jean-Claude.

Puis, d’un ton plus calme : — Écoute, Marc, je t’en veux à mort ! Nous étions vainqueurs, et par ta faute tout est remis en question… Si tu manques ton coup, nous nous couperons la gorge ensemble !

— Bon, bon, l’affaire est dans le sac, j’en réponds.

Puis, sautant à cheval et rejetant le pan de son manteau sur l’épaule, il tira sa grande latte d’un air superbe. Ses hommes en firent autant. Alors Divès, se tournant vers la réserve, composée de cent cinquante montagnards, leur montra le plateau de la pointe de son sabre, et leur dit : — Vous voyez cela, garçons : il nous faut cette position. Ceux du Dagsberg ne diront pas qu’ils ont plus de cœur que ceux de la Sarre. En avant ! — Et la troupe, pleine d’ardeur, se mit en marche, côtoyant le ravin. Hullin, tout pâle, cria : — À la baïonnette ! Le grand contrebandier, sur son immense roussin à la croupe musculeuse et luisante, se retourna, riant du coin de sa moustache ; il balança sa latte d’un air expressif, et toute la troupe s’enfonça dans la sapinière.

Au même instant, les Autrichiens, avec leurs pièces de 8, atteignaient le plateau et se mettaient en batterie, tandis que la colonne de Framont escaladait la côte. Tout se trouvait donc dans le même état qu’avant la bataille, avec cette différence que les boulets autrichiens allaient être de la partie et prendre les montagnards à revers. On voyait distinctement les deux pièces, les crampons, les leviers, les écouvillons, les artilleurs et l’officier, un grand maigre, large des épaules, les longues moustaches blondes flottantes. Les couches d’azur de la vallée rapprochant les distances, on aurait cru pouvoir y porter la main ; mais Hullin et Materne ne s’y trompaient pas : il y avait bien six cents mètres ; aucun fusil ne portait jusque-là ! Néanmoins le vieux chasseur, avant de retourner aux abatis, voulut en avoir la conscience nette. Il s’avança donc aussi près que possible du ravin, suivi de son fils Kasper et de quelques montagnards, et, s’appuyant contre un arbre, il ajusta lentement le grand officier aux moustaches blondes. Tous les assistans retenaient leur haleine dans la crainte de troubler cette expérience. Le coup partit, et lorsque Materne posa sa crosse à terre pour voir, rien n’avait bougé. — C’est étonnant comme l’âge trouble la vue ! dit-il.

— Vous, la vue trouble ! s’écria Kasper ; il n’y en a pas un, des Vosges à la Suisse, qui puisse se vanter de placer une balle à deux cents mètres aussi bien que vous !

Le vieux forestier le savait, mais il ne voulait pas décourager les autres. — C’est bon, reprit-il, nous n’avons pas le temps de disputer. Voici les ennemis qui montent, que chacun fasse son devoir !

Les Autrichiens arrivaient cette fois avec de longues échelles garnies de crampons. Un choc terrible ébranla tous les abatis jusqu’à la base. On entendit une voix rauque crier : Ah ! mon Dieu ! puis un bruit sourd à cent pas. Un sapin se pencha lentement et tomba dans l’abîme. C’était le premier coup de canon : il avait coupé les jambes du vieux Rochart. Ce coup fut suivi presque au même instant d’un autre qui couvrit tous les montagnards de glace broyée, avec un ronflement terrible. Le vieux Materne lui-même s’était courbé, mais, aussitôt se relevant, il s’écria : — Vengeons-nous, mes enfans ! Les voici,… vaincre ou mourir !

Deux échelles se dressaient alors dans les airs malgré la fusillade et s’abattaient avec leurs crampons sur la rampe. Cette vue fit bondir tous les partisans de la tranchée, et le combat recommença plus terrible, plus désespéré que la première fois.

Hullin avait envoyé Lagarmitte porter l’ordre à Frantz Materne, qui se trouvait posté de l’autre côté du Donon, d’arriver en toute hâte avec la moitié de ses hommes. On peut s’imaginer si le brave garçon, prévenu du danger que courait son père, perdit une seconde. Déjà l’on voyait les larges feutres noirs grimper la côte à travers les neiges, la carabine en bandoulière. Ils accouraient aussi vite qu’ils pouvaient, et pourtant Jean-Claude, descendant à leur rencontre, la sueur au front, l’œil hagard, leur criait d’une voix vibrante : — Allons donc !… plus vite ! De ce train-là, vous n’arriverez jamais ! — Il frémissait de rage, attribuant tout le malheur au contrebandier.

Cependant Marc Divès, au bout d’une demi-heure environ, avait fait le tour du ravin, et du haut de son grand roussin il commençait à découvrir les deux compagnies d’Autrichiens, l’arme au pied, à cent pas derrière les pièces qui faisaient feu sur les retranchemens. Alors, s’approchant des montagnards, il leur dit : — Camarades, vous allez tomber sur l’infanterie à la baïonnette ; moi et mes hommes, nous nous chargeons du reste. — Toute la troupe en bon ordre s’avança vers la lisière du bois, le grand Piercy de Soldatenthal en tête. Presque au même instant, il y eut le wer dà ! d’une sentinelle, puis deux coups de fusil, puis un grand cri : Vive la France ! et le bruit sourd d’une foule de pas qui s’élancent ensemble. Les braves montagnards fondaient sur l’ennemi comme une bande de loups.

Divès, debout sur ses étriers, son grand nez en l’air et les moustaches hérissées, les regardait en riant : Ça va bien ! disait-il. La mêlée était épouvantable, la terre en tremblait. Les Autrichiens pas plus que les partisans ne faisaient feu ; tout se passait en silence : le froissement des baïonnettes et le bruit des crosses, traversé de loin en loin par un coup de fusil, des cris de rage, des trépignemens, du tumulte, on n’entendait pas autre chose !

Les contrebandiers, le cou tendu, le sabre au poing, flairaient le carnage, attendant le signal de leur chef avec impatience, — Maintenant c’est notre tour ! dit enfin Marc. À nous les pièces ! — Et de l’épaisseur du fourré, leurs grands manteaux flottant comme des ailes, les reins penchés et la brette en avant, ils partirent. — Ne sabrez pas, pointez ! dit encore Marc.

Ce fut tout. Les douze vautours en une seconde furent sur les pièces. Il y avait parmi eux quatre vieux dragons d’Espagne et deux anciens cuirassiers de la garde que le goût du péril attachait à Marc. Je vous laisse à penser ce qu’ils firent. Les coups de levier, d’écouvillon et de sabre, seules armes que les artilleurs eussent sous la main, pleuvaient autour d’eux comme la grêle. Tout était paré d’avance, et chaque riposte mettait un homme à terre. Marc Divès reçut à bout portant deux coups de pistolet, dont un lui noircit la joue gauche et l’autre enleva son feutre. Lui, courbé sur sa selle, son long bras en avant, il clouait en même temps le grand officier à moustaches blondes sur une de ses pièces ; puis, se relevant lentement et regardant autour de lui les sourcils froncés : — Les voilà tous nettoyés, dit-il d’un ton sentencieux, les canons sont à nous !

Pour concevoir l’ensemble de cette scène terrible, il faut se figurer la mêlée à droite, les hurlemens, les hennissemens des chevaux, les cris de rage, la fuite des uns, jetant leurs armes pour courir plus vite, l’acharnement des autres ; au-delà du ravin, les échelles couvertes d’uniformes blancs, hérissées de baïonnettes, les montagnards sur la rampe se défendant avec désespoir ; les flancs de la côte, la route, et surtout le bas des retranchemens encombrés de morts et de blessés. La masse des Autrichiens, le fusil sur l’épaule, les officiers au milieu d’eux, se pressait de suivre le mouvement. Materne, debout sur la crête du talus, la crosse en l’air, la bouche ouverte jusqu’aux oreilles, appelait à grands cris son fils Frantz, qui accourait avec sa troupe.

Divès ne perdit pas de temps à faire des réflexions poétiques sur le tumulte et l’acharnement de la bataille. D’un regard il eut jugé la situation, et, sautant de son cheval, il s’allongea sur la première pièce encore chargée, saisit les leviers de l’affût pour en changer la direction, pointa, et, ramassant une mèche qui fumait à terre, il fit feu. Aussitôt s’élevèrent au loin des clameurs étranges, et le contrebandier, regardant à travers la fumée, vit une trouée sanglante dans les rangs de l’ennemi. Il agita les deux mains en signe de triomphe, et les montagnards, debout sur les abatis, lui répondirent par un hourra général.

— Allons, pied à terre ! dit-il à ses hommes. Il ne faut pas s’endormir. Une gargousse par ici,… un boulet,… du gazon. C’est nous qui allons balayer la route !

Les contrebandiers se mirent en position, et le feu continua sur les habits blancs avec enthousiasme. Les boulets bondissaient dans leurs rangs par enfilade. À la sixième décharge, ce fut un sauve qui peut général. — Feu ! feu ! criait Marc. — Et les partisans, enfin appuyés par la troupe de Frantz et dirigés par Hullin, reprirent les positions qu’ils avaient un instant perdues. Tout le long de la côte ce ne furent bientôt que fuyards, morts et blessés. Il était alors quatre heures du soir ; la nuit venait. Le dernier boulet tomba dans la rue de Grandfontaine et renversa la cheminée du Bœuf rouge. Environ six cents hommes périrent en ce jour : il y eut des montagnards, il y eut des Autrichiens en bien plus grand nombre ; maissans la canonnade de Divès tout était perdu.

Les Autrichiens, en pleine déroute, s’enfuyaient par bandes du côté de Framont, à pied, à cheval, allongeant le pas, traînant leurs caissons, jetant leurs sacs le long du chemin, et regardant derrière eux comme s’ils eussent craint de voir les partisans à leurs trousses. Dans Grandfontaine, ils brisaient tout par esprit de vengeance, comme il arrive toujours après une défaite ; ils défonçaient les fenêtres et les portes, brutalisaient les gens, demandaient à manger, à boire tout de suite, et poursuivaient les filles jusqu’au grenier. Leurs cris, leurs imprécations, les commandemens des chefs, les plaintes des bourgeois, le roulement sourd, continu des pas sur le pont de Framont, le hennissement grêle des chevaux blessés, tout cela montait en rumeurs confuses jusqu’aux abatis.

Sur la côte, on ne voyait que des armes, des shakos, des morts, enfin tous les signes d’une grande défaite. En face apparaissaient les canons de Marc Divès, braqués sur la route et prêts à faire feu en cas d’une nouvelle attaque. Tout était donc fini, bien fini. Et pourtant pas un cri de triomphe ne s’élevait des retranchemens ; les pertes des montagnards avaient été trop cruelles dans ce dernier assaut.

Le silence succédant au tumulte avait quelque chose de solennel ; tous ces hommes échappés du carnage se regardaient l’un l’autre d’un air grave, comme étonnés de se voir. Quelques-uns appelaient un ami, un frère qui ne répondait pas. Alors ils se mettaient à leur recherche dans la tranchée, le long des abatis ou sur la rampe, criant : — Hé ! Jacob, Philippe, est-ce toi ? — Et puis la nuit venait, étendant ses teintes grises sur les retranchemens et sur l’abîme, ajoutant le mystère à ce que ces scènes avaient d’effrayant. Les gens allaient et venaient à travers les débris sans se reconnaître.

Materne, après avoir essuyé sa baïonnette, appela ses garçons d’un accent rauque. — Hé ! Kasper ! Frantz ! — Et, les voyant s’approcher dans l’ombre, il se prit à leur demander : Est-ce vous ?

— Oui, c’est nous !

— Vous n’avez rien ?

— Non.

La voix du vieux chasseur, de sourde qu’elle était, devint tremblante. — Nous voilà donc encore tous les trois réunis ! dit-il. Et cet homme, qu’on ne pouvait pas accuser d’être tendre, embrassa fortement ses fils, ce qui les surprit, et ils entendirent quelque chose bouillonner dans sa poitrine, comme des sanglots intérieurs. Tous deux en furent émus, et ils se disaient : — Comme il nous aime ! Nous n’aurions jamais cru cela ! — Eux-mêmes ils se sentirent remués jusqu’aux entrailles. Alors, lançant un dernier regard sur le talus sombre, et voyant de trente pas en trente pas les sentinelles que Hullin venait de poser en passant, ils se dirigèrent ensemble du côté de la vieille métairie. Comme ils traversaient la tranchée encombrée de morts, levant les pieds lorsqu’ils sentaient quelque chose de mou, une voix étouffée leur dit : — C’est toi, Materne ?

— Ah ! mon pauvre vieux Rochart, pardon, pardon ! répondit le vieux chasseur en se courbant ; je t’ai touché ! Comment ! tu es encore là ?

— Oui, je ne peux pas m’en aller, puisque je n’ai plus de jambes.

Tous trois restèrent silencieux, et le vieux bûcheron reprit : — Tu diras à ma femme qu’il y a derrière l’armoire, dans un bas, cinq écus de six livres… J’avais ménagé cela,… si nous tombions malades l’un ou l’autre… Moi, je n’en ai plus besoin…

— C’est-à-dire, c’est-à-dire,… on en réchappe tout de même,… mon pauvre vieux ! Nous allons t’emporter.

— Non, ça n’en vaut pas la peine…

Materne, sans répondre, fit signe à Kasper de mettre sa carabine en brancard avec la sienne, et à Frantz de placer le vieux bûcheron dessus malgré ses plaintes, ce qui fut fait aussitôt. C’est ainsi qu’ils arrivèrent à la ferme.

Tous les blessés qui, pendant le combat, avaient eu la force de se traîner à l’ambulance s’y étaient rendus. Le docteur Lorquin et son confrère Despois, arrivé pendant la journée, n’avaient pas encore fini de les panser. Comme Materne, ses garçons et Rochart traversaient l’allée sombre sous la lanterne, ils entendirent à gauche un cri qui leur donna froid dans les os, et le vieux bûcheron, à moitié mort, s’écria : — Pourquoi m’amenez-vous là ?… Je ne veux pas, moi… Je ne me laisserai rien faire !

— Ouvre la porte, Frantz, dit Materne, la face couverte d’une sueur froide ; ouvre, dépêche-toi !

Et, Frantz ayant poussé la porte, ils virent sur une grande table de cuisine, au milieu de la salle basse, aux larges poutres brunes, entre six chandelles, le fils Colard étendu tout de son long, un homme à chaque bras, un baquet dessous. Le docteur Lorquin, les manches de sa chemise retroussées jusqu’aux coudes, tenant une scie courte et large de trois doigts, était en train de couper une jambe au pauvre diable, tandis que Despois tenait une grosse éponge. Le sang clapotait dans le baquet. Colard était plus pâle que la mort. Catherine Lefèvre, un rouleau de charpie sous le bras, semblait ferme ; mais deux grosses rides sillonnaient ses joues le long de son nez crochu, tant elle serrait les dents.

— C’est fini ! dit le docteur en se retournant et jetant un coup d’œil sur les nouveau-venus. Hé ! c’est vous, père Rochart ? fit-il.

— Oui, c’est moi ; mais je ne veux pas qu’on me touche, j’aime mieux finir comme ça !

Le docteur, levant une chandelle, regarda et fit la grimace. — Il est temps, mon pauvre vieux ; vous avez perdu beaucoup de sang, et si nous attendons encore, il sera trop tard.

— Tant mieux ! j’ai assez souffert dans ma vie.

— Comme vous voudrez. Passons à un autre !

Au fond de la salle, on voyait une longue file de paillasses ; les deux dernières étaient vides, quoique inondées de sang. Materne et Kasper posèrent le vieux bûcheron sur la dernière, tandis que Despois s’approchait d’un autre blessé, lui disant : — Nicolas, c’est ton tour !

Alors on vit le grand Nicolas Cerf, le schlitteur se lever la face pâle et les yeux hagards.

— Qu’on lui donne un verre d’eau-de-vie, dit le docteur.

— Non, j’aime mieux fumer ma pipe.

— Bourrez donc sa pipe, Despois. Il a du courage, cet homme. C’est bien ! ça fait plaisir de voir des gens de cœur. Nous allons t’enlever ton bras en deux temps et trois mouvemens.

— Est-ce qu’il n’y a pas moyen de le conserver, monsieur Lorquin, pour élever mes pauvres enfans ? C’est leur seule ressource.

— Non, l’os est broyé, ça ne tient plus. Allumez la pipe, Despois. Tiens, Nicolas, fume, fume…

Le malheureux se prit à fumer sans en avoir grande envie.

— Nous y sommes ? demanda Lorquin.

— Oui, répondit Nicolas d’une voix étranglée.

— Bon. Despois, attention, épongez.

Alors avec un grand couteau il fit un tour rapide dans les chairs. Nicolas grinça des dents. Le sang jaillit. Despois liait quelque chose. La scie cria deux secondes, et le bras tomba lourdement sur le plancher.

— Voilà ce que j’appelle une opération bien enlevée, dit le docteur.

Nicolas ne fumait plus ; la pipe était tombée de ses lèvres. David Schlosser, de Walsch, qui l’avait tenu, le lâcha. On entoura le moignon de linge, et tout seul Nicolas alla se recoucher sur la paillasse.

— Encore un d’expédié ! Épongez bien la table. Despois, et passons à un autre, fit le docteur en se lavant les mains dans une grande écuelle.

Chaque fois qu’il disait : Passons à un autre ! tous les blessés se remuaient de frayeur à cause des cris qu’ils avaient entendus et des couteaux qu’ils voyaient reluire ; mais que faire ? Toutes les chambres de la ferme, la grange, les deux pièces d’en haut, tout était encombré. Il ne restait de libre que la grande salle pour les gens de la métairie. Il fallait donc bien opérer sous les yeux de ceux qui, un peu plus tôt, un peu plus tard, devaient avoir leur tour.

Tout ceci s’était passé en quelques instans. Materne et ses fils avaient regardé, comme on regarde les choses horribles, pour savoir ce que c’est ; puis ils avaient vu dans un coin à gauche, sous la vieille horloge de faïence, un tas de bras et de jambes. On avait déjà jeté dessus le bras de Nicolas, et l’on était en train d’extraire une balle de l’épaule d’un montagnard du Harberg aux favoris roux. On lui faisait de larges entailles en croix dans le dos, et de ses reins poilus le sang coulait jusque dans ses bottes. Materne ne put en voir davantage. — Allons-nous-en ! dit-il à ses fils.

Comme ils entraient dans l’allée sombre, ils entendirent le docteur s’écrier : — Je tiens la balle ! ce qui dut faire grand plaisir à l’homme du Harberg.

En ce moment, un bourdonnement de voix s’éleva sur leur droite. — C’est Marc Divès et Hullin, dit Kasper en prêtant l’oreille.

— Oui, ils viennent sans doute de faire des abatis derrière la sapinière pour garder les canons, dit Frantz.

Ils écoutèrent de nouveau ; les pas se rapprochaient. — Te voilà bien embarrassé de ces trois prisonniers, disait Hullin d’un ton brusque ; puisque tu retournes au Falkenstein cette nuit pour chercher des munitions, qui t’empêche de les emmener ?

— Mais où les mettre ?

— Parbleu ! dans la prison communale d’Aberschwiller ; nous ne pouvons les garder ici.

— Bon, bon, je comprends, Jean-Claude. Et s’ils veulent s’échapper pendant la route, je leur plante ma latte entre les deux épaules.

— Cela va sans dire !

Ils arrivaient alors à la porte, et Hullin, apercevant Materne, ne put retenir un cri d’enthousiasme. — Hé ! c’est toi ? Je te cherche depuis une heure…

— Nous avons porté le pauvre Rochart à l’ambulance.

— Ah ! c’est triste, n’est-ce pas ? Que voulez-vous ? quand on fait la guerre !… Vous n’avez rien, vous autres, tant mieux ! Je viens d’envoyer un parlementaire à Framont, pour avertir les Autrichiens de faire enlever leurs blessés. Dans une heure, ils arriveront sans doute… Il faut prévenir nos avant-postes de les laisser approcher, mais sans armes et avec des flambeaux… S’ils se présentent autrement, qu’on fasse feu. Tu viendras ensuite souper à la ferme avec tes garçons, Materne.

Hullin dit encore à Frantz et à Kasper de faire allumer de grands feux de bivac pour la nuit, à Marc de donner de l’avoine à ses chevaux, pour aller sans retard chercher des munitions, et les voyant s’éloigner, il entra dans la métairie.


XIV.

Au bout de l’allée sombre était la cour de la ferme, où l’on descendait par cinq ou six marches usées. À droite s’élevaient le grenier et le pressoir, à gauche les écuries et le colombier, dont le pignon se découpait en noir sur le ciel obscur et nuageux ; enfin, tout en face de la porte, se trouvait la buanderie. Aucun bruit du dehors n’arrivait là. Hullin, après tant de scènes tumultueuses, fut saisi de ce profond silence. Il regarda les bottes de paille qui pendaient entre les poutres de la grange jusque sous le toit, les herses, les charrues, les charrettes enfouies dans l’ombre des hangars, avec un sentiment de calme et de bien-être indéfinissable. Un coq grasseyait tout bas au milieu de ses poules endormies le long du mur. Un gros chat passa comme l’éclair et disparut dans le trou de la cave. Hullin croyait sortir d’un rêve. Après quelques instans de cette contemplation silencieuse, il se dirigea lentement vers la buanderie, dont les trois fenêtres brillaient au milieu des ténèbres et où l’on préparait la nourriture des partisans. Maître Jean-Claude entendait la voix fraîche de Louise donner des ordres d’un petit ton résolu qui l’étonnait. — Allons, allons, Katel, dépêchons-nous, le moment du souper approche… Doivent-ils avoir faim, nos gens ! Depuis six heures du matin, n’avoir rien mangé, et toujours se battre !… Voyons, remuez-vous… Du sel, du poivre…

Le cœur de Jean-Claude sautillait à cette voix. Il ne put s’empêcher de regarder une minute à la fenêtre avant d’entrer. La cuisine était grande, mais assez basse et blanchie à la chaux. Un grand feu de hêtre pétillait sur l’âtre, et roulait ses spirales dorées autour des flancs noirs d’une immense marmite. Le manteau de la cheminée, fort haut et peu large, suffisait à peine aux flots de fumée qui s’élevaient de l’âtre. Sur ce fond ardent se dessinait le charmant profil de Louise, la figure enluminée des plus vives couleurs, vêtue d’un petit corsage rouge, qui laissait à découvert ses rondes épaules et son cou gracieux. Elle était là dans tout le feu de l’action, allant, venant, goûtant aux sauces avec un petit air capable, dégustant le bouillon, approuvant, critiquant. — Encore un peu de sel, encore ceci, encore cela. Lesselé, aurez-vous bientôt fini de plumer notre grand coq maigre ?… De ce train nous n’arriverons jamais.

C’était charmant de la voir commander ainsi ; Hullin en avait les larmes aux yeux.

Les deux grandes filles de l’anabaptiste, l’une longue, sèche et pâle, ses larges pieds plats dans des souliers ronds, ses cheveux roux enveloppés d’une coiffe de taffetas noir, sa robe de toile bleue descendant en longs plis jusqu’aux talons, l’autre grasse, joufflue, marchant comme une oie en levant les pieds l’un après l’autre lentement et se balançant sur les hanches, ces deux braves filles formaient avec Louise le plus étrange contraste. La grosse Katel allait et venait tout essoufflée sans rien dire, et Lesselé, d’un air rêveur, faisait tout par compas et par mesure. Enfin le brave anabaptiste lui-même, assis au fond de la buanderie sur une chaise de bois, les jambes croisées, le nez en l’air, le bonnet de coton sur la nuque et les mains dans les poches de sa souquenille, regardait tout cela d’un air ébahi.

Hullin entra  : — Bon courage, mes enfans ! s’écria-t-il.

Louise courut se jeter dans ses bras en poussant un grand cri.

— Asseyez-vous, Jean-Claude, dit l’anabaptiste, qui le voyait trembler d’émotion.

Hullin s’assit, et Louise, s’asseyant sur ses genoux, les bras sur son épaule, se prit à pleurer.

— Qu’as-tu donc, chère enfant ? disait le brave homme tout bas en l’embrassant. Voyons,… calme-toi… Tout à l’heure encore je te voyais si courageuse…

— Ah ! oui,… je faisais la courageuse,… mais, voyez-vous, j’avais bien peur, … je pensais : Pourquoi ne vient-il pas ?

Elle lui jeta ses bras autour du cou ; puis, une idée folle lui passant par la tête, elle prit le bonhomme par la main en criant : — Allons, papa Jean-Claude,… dansons,… dansons !… Et ils firent trois ou quatre tours. Hullin, souriant malgré lui, se tourna vers l’anabaptiste, toujours grave : — Nous sommes un peu fous, Pelsly, dit-il ; il ne faut pas que cela vous étonne.

— Non, maître Hullin, c’est tout simple. Le roi David lui-même après sa grande victoire sur les Philistins dansa devant l’arche.

Jean-Claude, étonné de ressembler au roi David, ne répondit rien. — Et toi, Louise, reprit-il en s’arrêtant, tu n’as pas eu peur pendant la dernière bataille ?

— Oh ! dans les premiers momens, tout ce bruit, ces coups de canon ;… mais ensuite je n’ai plus pensé qu’à vous et à maman Lefèvre.

Elle le prit par la main, et, le conduisant en face d’un régiment de marmites rangées autour du feu, elle lui montra d’un air glorieux toute sa cuisine. — Voici le bœuf, voici le rôti, voici le souper du général Jean-Claude, et voici le bouillon pour nos blessés !… Ah ! nous nous sommes remuées !… Lesselé et Katel peuvent le dire. Et voici notre grande fournée, ajouta-t-elle en montrant une longue file de miches étalées sur la table. C’est maman Lefèvre et moi qui avons brassé la pâte ; mais ce n’est pas tout, venez par ici.

Elle ôta le couvercle de tôle du four au fond de la buanderie, et la cuisine se remplit aussitôt d’une odeur de galette au lard à vous réjouir le cœur. Maître Jean-Claude en fut vraiment attendri.

En ce moment, la mère Lefèvre entrait. — Eh bien ! dit-elle, il faut dresser la table, tout le monde attend là-bas… Allons, Lesselé, allez mettre la nappe. — La grosse fille sortit à pas comptés, et tous ensemble, traversant à la file la cour obscure, se dirigèrent vers la salle. Le docteur Lorquin, Despois, Marc Divès, Materne et ses deux garçons, tous gens bien endentés et pourvus d’un appétit solide, attendaient le potage avec impatience. Katel, Lesselé et Louise entrèrent, portant une énorme soupière fumante et deux magnifiques rôtis de bœuf qu’elles déposèrent sur la table. On s’assit sans cérémonie, le vieux Materne à la droite de Jean-Claude, Catherine Lefèvre à gauche, et dès lors le cliquetis des cuillers et des fourchettes, le glouglou des bouteilles, remplacèrent la conversation jusqu’à huit heures et demie du soir. On voyait au dehors le reflet de grandes flammes sur les vitres, annonçant que les partisans étaient en train de faire honneur à la cuisine de Louise, et cela contribuait encore à la satisfaction des convives.

À neuf heures, Marc Divès était en route pour le Falkenstein avec les prisonniers. À dix heures, tout le monde dormait à la ferme et sur le plateau, autour des feux de bivac. Le silence ne s’interrompait de loin en loin que par le passage des rondes et le qui-vive des sentinelles. C’est ainsi que se termina cette journée où les montagnards prouvèrent qu’ils n’avaient pas dégénéré de la vieille race.

Des événemens non moins graves allaient bientôt succéder à ceux qui venaient de s’accomplir, car ici-bas, un obstacle vaincu, d’autres se présentent. La vie humaine ressemble à la mer agitée : une vague suit l’autre de l’ancien monde au nouveau, et rien ne peut arrêter ce mouvement éternel.


Erckmann-Chatrian.
  1. Du chocolat.