Le Folk-lore de l’Île-Maurice/Histoire des sept cousins et des sept cousines

Maisonneuve et Cie, éditeurs (Les Littératures populaires, tome XXVII) ((Texte créole et traduction française)p. 192-215).

XVII

HISTOIRE DES SEPT COUSINS
ET DES SEPT COUSINES

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Il y avait une fois un loup qui aimait à manger les petits enfants. Dans ce pays-là il y avait sept garçons qui avaient sept cousines, et chacun en aimait une.

Un jour le loup rencontre celle des petites filles qui aimait le plus jeune des garçons ; elle cueillait des graines de brèdes dangole sur un mur qui fermait une cour sur la rue. Il lui dit :

— Mon enfant, que faites-vous là toute seule dans la rue ? Vous n’avez pas peur des chiens ? Vous n’avez pas peur des loups ?

— Non, Monsieur. Je cueille des graines de dangole pour mes grandes sœurs ; elles m’ont dit qu’elles avaient besoin d’encre rouge pour écrire en rouge dans leurs cahiers.

Le loup lui dit :

— C’est chez moi qu’il y a beaucoup de dangoles, beaucoup de raquettes, beaucoup de mûres, tout ce qu’il faut pour faire de bonne encre rouge ! Viens à la maison avec tes sœurs ; vous en prendrez autant que vous voudrez.

Le loup s’en va. La petite fille dit la chose à ses sœurs.

Les enfants ignorent la peur ; ils ne connaissent pas le danger. Le lendemain elles veulent aller toutes chez le loup. Le plus jeune garçon, qui s’appelait Petit Poucet, entend cela et leur dit :

— Eh vous ! prenez garde que cet homme-là ne soit un loup, oui ! n’y allez pas, les enfants !

— C’est toi qui es un enfant, un capon, un singe !

Elles le renvoient et partent.

Le lendemain. Petit Poucet retourne chez ses cousines : la maison était vide. Il appelle ; personne ne répond. Il cherche ; peut-être s’amusent-elles à jouer à cache-cache avec lui : il ne trouve rien ! Alors il se met à pleurer et s’écrie :

— Je savais bien que c’était la maison d’un loup ! Et le loup les mangera si je ne trouve pas le moyen de l’en empêcher.

Il retourne chez lui en courant, raconte la chose à ses frères, et les voilà comme des abeilles que l’on enfume : « Que faire, Petit Poucet ? Que faire, Petit Poucet ? » Petit Poucet s’assied par terre et réfléchit. Soudain il se lève et leur dit :

— N’ayez pas peur ! nous irons chez le loup, nous le tuerons, et nous reprendrons nos sept cousines.

Cependant les sept petites filles étaient arrivées à la maison du loup : une maison magnifique ; un jardin superbe avec toute espèce d’arbres, toutes sortes de fleurs. Elles se promènent, elles cueillent tout ce qui leur plaît. Quand l’heure s’avance et que leurs jupes sont pleines, elles veulent partir : la porte est fermée. Elles frappent, elles crient, elles appellent : personne. La peur les prend, elles se mettent à pleurer. Soudain toute la maison s’allume en grand ; une bande de loups sortent, les saisissent, les emportent dans la maison et les enferment dans le godon.

Pendant ce temps, Petit Poucet avait couru à la boutique. Il achète du poisson salé et du riz, en fait un paquet, retourne à la maison et dit à ses frères :

— Allons, vous autres, partons ! il n’y a pas de temps à perdre.

Ils marchent, ils marchent, et les voilà qui rencontrent une charrette que traînait un petit âne. Petit Poucet dit à ses frères :

— Si nous avions cette charrette-là, nous ne nous fatiguerions pas.

La charrette appartenait à un méchant petit malabar qui vendait du sable. Ils le bousculent, jettent le sable et montent dans la charrette.

L’âne marche, marche, marche, et les voilà tous qui ont faim ; mais, seul, Petit Poucet a une bonne provision de riz et de poisson salé. Il leur dit :

— Je vais vous donner à tous de quoi manger ; mais j’y mets une condition. C’est moi qui sera le chef ; et tout ce que je vous ordonnerai de faire, vous le ferez.

Tous disent oui, et Petit Poucet leur donne à manger.

Les voilà qui rencontrent un cocotier planté au bord de la route. Petit Poucet arrête l’âne, et leur dit :

— J’ai besoin de ce cocotier. Qu’on le coupe et le mette dans la charrette.

Ils se mettent à murmurer : « Pourquoi faire ? — c’est un gros ouvrage, ça ! — c’est dur à couper, un cocotier ! » Petit Poucet leur dit :

— Je n’entends pas tout ça ! Où est mon riz ? où est mon poisson ? J’ai dit de couper et de mettre dans la charrette.

Ils ont le bec cloué. Force leur est de descen dre ; ils abattent le cocotier et le chargent sur la charrette avec les cocos.

Ils vont, ils vont. Les voilà qui rencontrent un cuisinier en train de cuire un jambon dans une grande marmite devant la porte de sa cuisine. Petit Poucet arrête l’âne et leur dit :

— J’ai besoin de cette marmite. Allez me la prendre, mettez-la dans la charrette.

Ils se mettent encore à regimber : « pourquoi une marmite ? — Le cuisinier ne voudra jamais nous la donner ; — nous n’avons rien à faire cuire ! » Petit Poucet se contente de leur répondre :

— Où est mon riz ? Où est mon poisson ? Qu’on aille me chercher cette marmite !

Force leur est de descendre. Ils entrent en arrangement avec le cuisinier, prennent la marmite et la mettent dans la charrette.

Ils vont, ils vont ; la maison du loup n’est pas loin maintenant. Les voilà qui rencontrent un vieux blanc qui avait un fusil à la main et portait une pompe sur le dos. Petit Poucet arrête encore son âne, et dit à ses frères :

— Voilà les derniers objets dont j’aie besoin : ce fusil et cette pompe. Allez les prendre et mettez-les dans la charrette.

Pour cette fois, ils refusent tout net : ils ont peur que le vieux blanc ne leur lâche un coup de fusil. Petit Poucet se fâche ; il tire son couteau et leur crie :

— Apportez vos ventres, que je reprenne mon riz et mon poisson salé.

Du coup ils sautent tous à bas de la charrette, ils courent au vieux blanc, le cajolent et l’entortillent sans doute, prennent le fusil avec la pompe, les mettent dans la charrette, et l’on repart.

À force de marcher, les voilà rendus à la maison du loup. C’est l’âne qui est content ! la charrette était lourde avec tout ce chargement-là.

La porte cochère était fermée. Petit Poucet passe entre les barreaux, ouvre la porte toute grande, fait entrer la charrette. La maison est ouverte. Petit Poucet entre seul et laisse ses frères dans la charrette. Les loups étaient réunis au salon ; ils dansaient et chantaient. Petit Poucet écoute, ils chantaient en chœur : « Demain elles seront grasses, nous les mangerons. » Il laisse les loups faire leur tapage et se met à visiter toute la maison. En cherchant partout il arrive près du godon ; il entend qu’on pleure là-dedans. La clef était sur la porte, il ouvre d’un coup : c’était bien là ! Les sept cousines sautent sur lui, l’embrassent, lui serrent le cou. Petit Poucet les repousse et leur dit :

— Restez tranquilles donc ! ce n’est pas l’heure de s’embrasser à présent ! il faut vous tenir prêtes à vous sauver quand tout à l’heure je vous appellerai.

Il retourne dans la cour, prend ses frères, les amène sans bruit dans le godon auprès de leurs cousines et leur dit :

— Pas de bruit : écoutez bien ! Tout à l’heure je tirerai un coup de fusil ; aussitôt que vous entendrez ce coup de fusil, jetez tous ensemble un grand cri ; frappez, heurtez, battez la porte, faites tout le vacarme possible ! Voilà mes ordres, c’est de cette manière que je vous sauverai la vie.

Petit Poucet retourne dans la cour ; il prend la bride de l’âne et le fait monter sous la varangue avec la charrette ; de là il pénètre dans le vestibule et s’arrête devant la porte du salon. Le loup l’aperçoit et dit à ses amis :

— En voilà un de plus à manger !

Mais Petit Poucet n’a pas peur. Il tient son fusil à la main et dit au loup :

— N’essaie pas de bouger, la maison est pleine de mes soldats. Mais je veux régler mon affaire avec toi ! ce sont tes amis eux-mêmes qui jugeront ; c’est eux qui décideront lequel est le plus fameux de toi ou de moi.

Le loup et tous les autres loups répondent d’une seule voix : « Oui, oui ! nous allons voir ! »

Petit Poucet dit au loup :

— Je te laisse commencer.

Le loup commence. Il dit au Petit Poucet :

— Allons voir qui a le plus gros ventre. Voilà le mien.

Et il montre son ventre. Ce n’était pas un ventre, mais une barrique.

Petit Poucet renverse la charrette. Il se met debout dedans, sa tête seule dépasse et il dit :

— Regardez le mien !

Tous les loups sont forcés de crier : « Le ventre de Petit Poucet est plus gros ! le ventre de Petit Poucet est plus gros ! »

Le loup est en colère. Il dit :

— Eh bien ! voyons qui a la plus grosse tête. Le loup tire son chapeau et montre sa tête : un giraumon !

Petit Poucet saisit la marmite à jambon et la met sur sa tête. Tous les loups sont forcés de crier : « Celle de Petit Poucet est plus grosse ! Celle de Petit Poucet est plus grosse ! »

Le loup reste interloqué. Il dit :

— Allons voir qui a les plus gros tétés.

Il ouvre d’un coup sa chemise, les seins du loup étaient comme deux gargoulettes.

Petit Poucet prend deux cocos ; il les fourre sur son estomac sous sa chemise « Les tétés de Petit Poucet sont plus gros ! les tétés de Petit Poucet sont plus gros ! »

Le loup est furieux. Cette fois il dit :

— Eh bien ! voyons qui criera le plus fort.

Il pousse un hurlement : les vitres de la maison tremblent.

Petit Poucet ne cherche pas midi à quatorze heures. Il bat son âne. L’âne fronce son nez, allonge ses dents : « hihan ! hihan ! hihan ! » Tous les loups rient. « Bien sûr, bien sûr que c’est Petit Poucet qui peut gueuler le plus fort ! »

Mais le loup, lui, ne rit pas. Il déboutonne ses trowsers et dit :

— Cette fois-ci nous allons voir qui peut rendre le plus d’eau.

Et il se vide. Il remplit tout ce qu’il y a de vases, de gamelles, de cuvettes, de seaux.

Que fait Petit Poucet ? Il arrange sa pompe et le voilà qui pompe, qui pompe, qui pompe. La maison commence à se remplir d’eau. Ce sont les loups eux-mêmes qui sont obligés de l’arrêter de peur d’être noyés. Et le loup, tout mouillé qu’il est, se sent la bouche sèche.

Petit Poucet dit au loup :

— Eh toi ! je ne te donne plus que deux coups. Si tu les perds encore, ton affaire est jugée !

Le loup commence à avoir peur, il n’a plus de salive. Mais il faut bien continuer la lutte, et il dit :

— Parions que ma queue est plus longue que la tienne.

Le loup tire sa queue. Le queue du loup était longue et grosse comme un brancard de charrette.

Mais Petit Poucet n’est pas en peine. Il s’attache le cocotier par derrière et leur dit : « Mesurez nos deux queues, mesurez juste ! » Mais à quoi bon mesurer, un cocotier est plus long qu’un brancard de charrette.

Petit Poucet dit au loup :

— Eh toi ! fils de ta mère ! voici ton dernier coup. Je t’avertis cette fois encore : penses-y bien.

Cette fois le loup a tout à fait peur. Dans sa frayeur il sent son ventre gargouiller comme t’il était plein de grenouilles. Il dit à Petit Poucet :

— Eh bien ! allons voir who can blow the biggest wind.

Et il se donne un coup sur le ventre. Maman ! quelle odeur et quel bruit ! La charrette recule de deux tours de roues : l’âne même a honte.

Petit Poucet fait un bond. Il est furieux et dit au loup :

— Comment, malappris ! comment, malpropre ! comment, mal élevé ! C’est là une chose à faire devant un homme comme moi ? Grossier personnage !

Petit Poucet saisit son fusil, vise le loup, pèse la gâchette. Boum ! voilà le loup par terre, il tourne de l’œil et meurt.

En entendant le coup de fusil, les frères de Petit Poucet et ses cousines commencent un affreux vacarme ; ils donnent des coups aux cloisons, font battre les portes, renversent les meubles, poussent des cris. Les loups croient que ce sont les soldats, sautent par les fenêtres et se sauvent à toutes jambes.

Voilà donc Petit Poucet resté maître de la maison du loup avec tout ce qu’il y avait dedans, meubles, assiettes, argenterie, piano dans le salon, bon vin dans la cave, bon linge dans les armoires, tout ce qu’il faut. Il prend pour lui la chambre du loup et donne à chacun de ses frères une chambre avec un cabinet.

Tous se marièrent le même jour. Une noce superbe. Tout le monde fut invité : le vieux blanc qui avait prêté à Petit Poucet la pompe et le fusil, le cuisinier qui avait donné la marmite à jambon, et jusqu’au méchant petit malabar marchand de sable qui avait laissé prendre sa charrette et son âne.

Je veux, moi aussi, entrer à la cuisine pour attraper un morceau. On me donne un coup de pied qui m’envoie ici vous raconter cette histoire.[1]


  1. Ici tout est nôtre : Lindor fecit. Aucun autre conte n’a une saveur de terroir plus prononcée. Seulement le lecteur devra pardonner au vieux conteur un peu de crudité en constatant qu’on peut être noir et Gaulois. S’il nous fallait, dans notre recueil, désigner entre tous un conte qui suffit à donner une idée du génie créole, c’est bien certainement celui-ci que nous choisirions. Le tournoi du héros et de Loulou est dans toutes ses phases une invention qu’on aurait mauvaise grâce à venir nous contester.