Le Fils du diable/VI/3. La chaise de poste

CHAPITRE III.
LA CHAISE DE POSTE.


Vers minuit, l’idiot redescendit l’escalier de Hans Dorn. Il traversa la cour en rampant et rentra chez sa mère.

Ses mains étaient en sang et ses habits tout blancs de plâtre.

— Pas de jaunets ! grommelait-il d’un air découragé, pas de jaunets pour emplir ma bouteille !

Il se coucha. Avant de se coucher, il mit sous la paille qui lui servait d’oreiller un paquet de petite dimension, enveloppé dans un mouchoir que Hans Dorn aurait pu reconnaître pour son bien.

Le contenu de ce paquet était anguleux et résistait au toucher, on devinait des papiers sous la toile.

Geignolet balbutiait, en cédant au sommeil qui le gagnait :

— Les petits clous !… C’étaient les petits clous dorés que je prenais pour des jaunets !…

Le lendemain, tandis que Gertraud faisait la malle de son père, Victoire achevait, de son côté, les préparatifs de voyage. On avait mis à Geignolet une veste neuve, et il ne se sentait pas de joie.

Sous cette veste boutonnée, apparaissait une grosseur, formée par le paquet de la veille.

— Qu’as-tu donc là, Joseph ? lui demanda sa mère.

L’idiot roula ses yeux hagards et s’enfuit à l’autre bout de la chambre.

Victoire voulut s’approcher. L’idiot fronça le sourcil et s’arma de son grand clou, pointu comme un poignard…

Vers quatre heures de l’après-midi, l’aïeule. Victoire et Geignolet prirent le chemin des Messageries royales.

Quelques minutes après, Hans Dorn et sa fille se dirigeaient vers les voitures Laffitte et Gaillard, où ils trouvèrent Hermann et ses braves compagnons, déjà installés, les uns sur l’impériale, les autres dans la rotonde.

Aux Messageries royales, pendant que la famille Regnault s’asseyait aux places les moins chères, Joséphine Batailleur, baronne de Saint Roch, prenait possession d’un coin d’intérieur et recevait des mains respectueuses de madame Huffé ses menues provisions de voyage : un monstrueux panier qui avait peine à passer par la portière, et dont les vastes flancs renfermaient veau, poulet, jambon, pâté, vin, liqueurs, fromage et autres vivres, le tout calculé pour une traversée de quinze jours.

La portière allait se refermer sur Batailleur et la petite Galifarde, qui était gentille comme un ange, avec sa robe toute neuve et ses beaux cheveux lissés en bandeaux pour la première fois de sa vie. Madame Huffé s’essayait à sa dernière révérence et méditait des larmes d’adieu ; le postillon était sur son siège ; on allait partir, lorsque Polyte, éperdu, vint accrocher sa grosse main gantée à la portière.

— Joséphine ! Joséphine ! dit-il d’une voix étouffée, si tu me quittes comme ça, je vais faire un malheur !

Joséphine détourna la tête ; Polyte voulut lui prendre les mains ; elle les retira.

Le lion du Temple sentit son cœur défaillir : pour se faire une idée de son angoisse, il faut penser aux rois qui perdent leur trône ou aux sous-préfets destitués.

— Joséphine ! Joséphine ! murmura-t-il d’un ton déchirant ; ça t’est donc bien égal de me voir me périr ?…

Batailleur voulut résister encore, mais elle ne put retenir un coup d’œil ; ce fut sa perte. Polyte était frisé par le perruquier ; il avait une cravate rouge, Une chemise violette, un habit bleu, un gilet jaune et un pantalon vert ; un pantalon volé par Mâlou et Pitois !

Batailleur ne l’avait jamais vu si rupin !

D’un mouvement invincible, sa main caressa les durs cheveux de Polyte ; elle eut ce sourire des Catherine qui se raccommodent avec les Orloff…

— Monte, dit-elle, mon petit.

Polyte, transporté d’allégresse, s’insinua entre sa reine et la Galifarde étonnée.

La diligence partit.

Madame Huffé haussa les épaules.

— Si c’est de la justice, grommela-t-elle, que des personnes qui ont eu des positions dans la société servent du monde pareil !…

Elle ne songeait pas, l’antique Ariane, à ce que lui eût coûté, en semblable circonstance, l’absence de son matou Minet !…

Les diligences de la rue Notre-Dame-des-Victoires et celles de la rue Saint-Honoré se rejoignirent, suivant la coutume, à un quart de lieue de la barrière ; puis, faisant trêve à ce galop brillant et intéressé qui ébranle le pavé de Paris, elles se mirent à marcher d’un trot tranquille et lent, à la suite l’une de l’autre.

On eût dit que chevaux, conducteurs et postillons faisaient assaut de calme et de patiente lenteur.

Il en est ainsi depuis qu’une excentricité judiciaire a tué ces pauvres Messageries françaises, qui avaient le double tort d’aller bon train, et de ne pas trop écorcher les voyageurs.

La voiture des Messageries Laffitte et Gaillard, où était Hans Dorn et ses amis, allait en tête ; à une centaine de pas, derrière elle, trottaient les Messageries royales avec Batailleur, son favori et son panier de provisions.

De temps à autre, une chaise de poste prenait les bas côtés de la route et dépassait, sans grand’peine, les lourds véhicules de la bourgeoisie voyageuse.

Le jour baissait ; on était à quatre ou cinq lieues de Paris. Au moment où les maisons de Pomponne blanchissaient à l’horizon, une dernière chaise de poste passa comme un tourbillon sur la droite de la route.

Les chevaux, baignés de sueur, fumaient ; les roues glissaient sur le sol avec une inconcevable rapidité. C’était comme une locomotive lancée à toute vapeur.

Les voyageurs de la dernière diligence eurent à peine le temps d’apercevoir cette chaise qui disparut pour eux dans un nuage de poussière. Ils purent remarquer seulement qu’elle avait un aspect mystérieux et bizarre ; les stores en étaient fermés hermétiquement ; on ne voyait que le postillon penché en avant et fouettant ses chevaux à tour de bras.

En dépassant la seconde diligence, la chaise de poste ralentit imperceptiblement sa course fougueuse ; une main souleva l’un des stores rouges et fit un signe.

Hermann et les Allemands qui étaient sur l’impériale, poussèrent en chœur une acclamation.

Hans, assis dans l’intérieur, se pencha tout entier en dehors de la portière et mit sa main sur sa poitrine.

Le store rouge retomba. La chaise de poste rasa le sable comme une hirondelle dont l’orage menaçant abaisse le vol, et disparut au loin dans la nuit naissante.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

La nuit se faisait noire ; la chaise de poste aux stores baissés courait toujours, silencieuse et rapide.

Bien que la fête de Geldberg fût avancée, il y avait encore sur la route d’Allemagne bon nombre d’invités retardataires, et les berlines de voyage abondaient.

Si bien attelés que fussent ces équipages fashionables, la chaise de poste les devançait tous.

Tant qu’il avait fait jour, les commentaires n’avaient pas manqué ; cette voiture close dont les chevaux, lancés à fond de train, semblaient disputer un prix de course, avait excité partout la curiosité.

— C’était une gageure ; c’était un Anglais, rongé de spleen, qui se cachait entre quatre murailles de bois comme un chat-huant dans son trou ; c’était un banqueroutier fuyant vers la frontière ; c’était, enfin, suivant des imaginations plus riantes, un joli couple, brûlant le pavé sur le chemin du bonheur.

Pour être du genre troubadour, cette dernière hypothèse avait néanmoins quelque succès.

On se représentait, derrière le voile opaque de ces stores, un beau garçon, capitaine d’état-major, auditeur au conseil d’État, ou chanteur italien ; ce sont là les trois métiers qui séduisent.

On se représentait une charmante jeune fille, rouge de honte et de plaisir, hésitant de tout son cœur entre les larmes et le sourire ; ou bien, une douairière puissante, empaquetée de soie, empanachée, bien conservée et toute fière d’avoir conquis son ténor ; une enfant de seize ans ou une femme de cinquante : il n’y a plus que celles-là pour courir en chaises de poste.

Les premières se font enlever ; les autres enlèvent.

On disait cela dans les équipages, et des choses bien plus fines encore, car le monde se fait observateur et, au lieu de s’occuper bonnement du beau temps et de la pluie, nos conversations dissertent comme des romans de mœurs.

La chaise de poste allait son train d’enfer, insoucieuse, assurément, de tout le bruit qui se faisait autour d’elle.

Une fois la nuit venue, les stores se relevèrent ; mais dès qu’on traversait une ville ou un village, les stores se baissaient de nouveau.

Chaque fois qu’en arrivait aux relais, une main sortait par la portière et payait grassement le prix des guides ; une bouche invisible ordonnait au nouveau postillon de brûler le pavé, promettant un royal pourboire.

Il y avait une circonstance assez remarquable : depuis une quinzaine, la route de Metz, surchargée de voyageurs, manquait bien souvent de relais. Aux bureaux de poste, on ne savait où donner de la tête. Les chaises qui passaient, quelle que fût la qualité de leur contenu, attendaient bien souvent, et se laissaient rejoindre par la lourde diligence.

C’était, mise en action, la fable du lièvre et de la tortue.

Mais notre chaise, à nous, ne subissait jamais ces incommodes retards. Des chevaux frais l’attendaient partout, comme si un courrier attentif l’eût précédée.

Banqueroutier, Anglais pris de spleen, ou amoureux de contrebande, les mystérieux voyageurs étaient servis à souhait.

En trois heures, ils avaient fait déjà près de quinze lieues.

On venait de quitter Saint-Jean-les-deux-Jumeaux ; la voiture roulait en rase campagne. Les stores se relevèrent des deux côtés à la fois.

La nuit était sans lune. À peine voyait-on la ligne grisâtre de la route parmi les champs noirs comme de l’encre ; une obscurité complète régnait à l’intérieur de la chaise ; et à supposer même qu’un regard curieux eût voulu profiter de l’ouverture des stores, ce regard n’aurait aperçu que la nuit.

Tout ce que l’œil pouvait faire, c’était de distinguer, à la longue, trois formes sombres, adossées aux coins de la voiture.

Encore eût-il fallu pour cela, une prunelle aiguë et surtout patiente, car l’existence de ces formes noires ne se révélait guère que par de rares et imperceptibles mouvements. Au repos, elles restaient confondues avec les parois de la chaise.

L’oreille eût été meilleure ici que l’œil. Les trois voyageurs, en effet, s’entretenaient et semblaient avoir bien des choses à se dire. Ainsi l’oreille vous apprenait tout d’abord qu’il n’y avait point de femmes parmi eux : c’étaient trois voix, diversement accentuées, mais toutes mâles au premier chef.

— Vous aurez beau faire, Otto, disait l’une d’elles, chargée d’une légère nuance d’apathie, je l’aime dix fois plus depuis que je sais qu’il est joueur !

— Et moi, s’écria une autre voix, vive et fanfaronne, depuis que j’ai appris ses tours de petit Don Juan, je suis fou de lui, ma parole d’honneur !

La troisième voix qui s’éleva était grave et sonore :

— Vous serez fous toute votre vie, dit-elle d’un ton de reproche où il y avait de complaisantes tendresses ; fi ! Goëtz !… le jeu vous a-l-il donc donné tant de bonheur ?… et vous, Albert, avez-vous donc tant à vous louer des femmes ?

— Eh ! eh !… firent-ils ensemble.

Puis Goëtz ajouta :

— J’ai gagné bien des fois !

— Et j’ai trouvé peu de femmes cruelles, ajouta Albert, qui dut caresser dans l’ombre sa moustache noire ou blonde, s’il portait des moustaches.

— Mais, grâce au jeu, peut-être, mon frère Goëtz, reprit celui qu’on appelait Otto, et vous, Albert, grâce aux femmes, sans doute, vous avez négligé durant ces derniers jours votre devoir le plus cher !… Et qui sait, à l’heure où nous sommes, quels périls sont suspendus sur la tête de l’enfant !…

Les deux ombres, qui avaient noms Albert et Goëtz, poussèrent à l’unisson un gros soupir.

— C’est une chose étrange ! dit Goëtz d’un air contrit, dans tous les pays du monde, je suis joueur… Mais dès que je sens l’air de Paris, je deviens fou !

— J’en offre autant, reprit Albert ; dès que j’entre dans Paris, je sens le diable qui me prend par les oreilles… Toutes les femmes me paraissent adorables !… Grisettes, bourgeoises, grandes dames, tout m’est bon, je ne choisis pas !…

— Ce n’est pas comme ailleurs, poursuivit Goëtz ; les croupiers de Paris, sont des gentilshommes !… Et tenez, j’avais découvert une maison de jeu, dans le quartier du Palais-Royal, où j’aurais perdu ma chemise avec plaisir.

— Moi, j’avais mis la main sur une petite comtesse !…

— Le banquier m’avait plu dès le premier abord… un homme parfaitement distingué.

— Une créature délicieuse !… J’en avais fait, à peu de chose près, ma maîtresse… mais vous sentez que je ne peux pas vous dire son nom…

— Parbleu ! s’écria Goëtz, ça nous est bien égal… La première fois que j’entrai chez cette baronne, car c’est une baronne, une vraie baronne qui tient l’établissement…

— La baronne de Saint-Roch… prononça Otto dans son coin.

— Tiens ! tiens ! fit Goëtz étonné, vous connaissez cela ?… Mais, au fait, qui ne connaissez-vous pas ?… Donc, la première fois que j’y entrai, chez cette baronne, devinez qui je vis ?… Notre petit Gunther en personne, le jabot fripé, les cheveux à la diable, jouant comme un intrépide, et perdant avec un aplomb enchanteur !…

— Moi, je l’ai vu aussi, dit Albert, au bras de la plus jolie femme que j’ai jamais adorée !…

— Sara !… interrompit tout bas Otto.

— Ma parole d’honneur ! s’écria l’homme à bonnes fortunes, vous êtes un peu sorcier, mon frère !… et l’on aurait de la besogne à vouloir se cacher de vous… Sara, c’est vraiment son nom… et si ce n’avait été l’enfant, je crois, morbleu ! que j’aurais été jaloux, car, depuis quatre ou cinq jours, je la cherchais dans Paris comme une âme en peine.

— Ne l’aviez-vous pas revue au bal Favart ?

— Si fait… un seul instant.

— Et vous l’aimez encore ?

— Je ne sais trop… Avec elle, voyez-vous, toutes les folies sont possibles.

Goëtz bâilla.

— C’est bien étonnant, dit-il, que notre Albert, qui a tant d’esprit, ne puisse parler que d’amourettes… Ah ! la bonne semaine, mes frères !… Quel bordeaux et quel Champagne, il y a dans ce Paris !… je crois que le vin du Rhin, lui-même y est meilleur que chez nous… Mais laissez-là vos belles, Albert, moi, je mettrai de côté le jeu et le vin : deux bonnes choses pourtant ! car notre frère Otto est au-dessus des faiblesses humaines et le voilà qui nous prend en grandissime pitié… Voyons, Otto, êtes-vous encore fâché contre nous ?

Celui-ci fut quelques secondes avant de répondre.

— Je vous aime, dit-il enfin en adoucissant sa voix grave ; je sais ce qu’il y a de noble dévouement dans vos cœurs !… Mais vous n’avez point vieilli depuis les jours de notre jeunesse… Vous êtes toujours les étudiants étourdis de Gœttingue et de Heidelberg… Autrefois, quand nous ne jouions que notre vie, chacun de nous pouvait s’endormir sur le danger… mais à présent, nous ne nous appartenons pas… et c’est une chose douloureuse à penser, mes frères, vous avez pu déserter tous les deux, en même temps, la garde du fils de notre sœur !…

Otto parlait si bas que le bruit des roues, glissant sur le sable du chemin, étouffait presque le son de sa voix.

Si quelque lueur soudaine eût éclairé la nuit qui régnait à l’intérieur de la chaise de poste, on aurait vu les deux autres voyageurs, le rouge au front et la tête penchée avec tristesse.



Féval - Le Fils du diable - Tomes 3-4 (page 167 crop).jpg