Le Fils du diable/V/16. Homme ou démon

CHAPITRE XVI.
HOMME OU DÉMON.


Il faisait presque nuit ; la chambre du conseil n’était plus éclairée que par les derniers rayons du crépuscule, auxquels se mêlait la rouge lumière du foyer ardent.

Les meubles dessinaient confusément leurs formes le long des lambris, et les ombres grandies tremblaient au plafond.

Ils étaient là, autour de la cheminée de Geldberg, cinq hommes et une femme qui avaient renié Dieu dès longtemps, et qui, bien souvent, avaient raillé avec pitié les faibles d’esprit qui croient aux choses de l’autre vie.

Et pourtant, parmi tous ces cœurs révoltés contre le ciel, il n’y en eut pas un qui ne frémît d’une terreur superstitieuse au nom, tout à coup prononcé, du baron de Rodach.

L’incrédulité, du reste, n’exclut point la superstition, et personne ne tremble si volontiers qu’un esprit fort.

Un fait venait d’être révélé, dépassant les limites du possible. On avait parlé, commenté, supposé.

Chaque parole, ajoutée, avait affermi la certitude commune.

Que croire ? Était-ce un homme, cet être merveilleux qui se jouait des lois les plus étroites de la nature, pour qui le temps et l’espace n’existaient pas ?…

Les uns, comme Petite et le docteur, se roidissaient obstinément contre la frayeur victorieuse, et raillaient en frissonnant leur propre épouvante ; d’autres ne discutaient point avec eux-mêmes ; ils sentaient du froid dans leurs veines, et ne cherchaient point à reconnaître la main glacée qui serrait leur poitrine.

Un seul, le plus vaillant de tous, celui qui eût bravé sans pâlir tous les périls de la terre, comptait naïvement avec ses terreurs. Le Madgyar Yanos, fils d’un pays chrétien où la religion s’enveloppe encore dans les rêves brumeux de la poésie du moyen âge, sentait renaître en foule, au fond de son âme, les croyances oubliées. Les personnages de ces mystérieuses légendes qui avaient bercé ses jeunes ans se dressaient devant lui ; une corde, muette depuis longtemps, vibrait dans les ténèbres de son ignorance.

Il songeait au démon, au noir esprit qui plane sur toutes les traditions de la vieille Hongrie.

Sa main serrait machinalement, sous les revers de sa redingote, le canon d’un de ses pistolets ; il cherchait instinctivement de quoi se défendre contre un péril inconnu ; ses doigts frémissaient, ses cheveux se dressaient sur son crâne humide.

Klaus avait disparu.

La silhouette noire d’un homme de grande taille se dessina sur le seuil de la petite chambre, communiquant avec l’escalier de la caisse.

Les six associés, roides sur leurs sièges, pâles et retenant leur souffle, attendaient.

Un silence profond régnait autour du foyer.

L’ombre noire s’avança lentement. Le bruit de ses pas résonnait à intervalles égaux sur le plancher sonore.

On ne voyait point encore la figure du nouvel arrivant, et chacun lui prêtait, selon le rêve de son imagination, une couleur fantastique et surnaturelle.

Et en même temps, chacun doutait, se révoltant en secret contre l’impossible…

Le nouveau venu avançait toujours. Il quitta l’ombre et entra dans la zone lumineuse que projetait le foyer.

Un souffle contenu s’échappa en même temps de toutes les poitrines.

C’était bien M. le baron de Rodach. L’espoir secret de chacun était trompé. Il n’y avait point d’erreur.

Yanos reconnaissait l’homme de Londres, Van-Praet l’homme d’Amsterdam, Sara l’homme de Paris.

Abel, Reinhold et Mira, reconnaissaient le messager dont chacun d’eux avait fait choix.

Le miracle avait un corps. Il était là, pour amsi dire, en chair et en os, et toujours plus étrange, et toujours plus inexplicable !

Le baron s’arrêta debout en face du foyer ; sa belle tête, éclairée en plein, ressortait, puissante et lumineuse, sur un fond de ténèbres ; l’esprit ébranlé des assistants voyait comme une auréole à son front.

À part toute fantasmagorie, c’était une fière et admirable figure. L’air de fatigue et de tristesse que nous lui avons vu au commencement de cette histoire avait complètement disparu. Tout en lui était force et vaillance ; sa riche taille se dressait hautaine ; le calme assuré de son regard semblait défier tout œil humain de lui faire baisser la paupière.

Il salua en silence. Les associés lui rendirent son salut avec un empressement craintif.

Abel, qui était le plus près de la porte, se leva et lui avança un fauteuil.

Avant de s’asseoir, le baron parcourut de l’œil le cercle des assistants. Il reconnut le Madgyar, meinherr Van-Praët et madame de Laurens. De la réunion de ces trois personnages et de l’attitude des trois associés parisiens, il ne put manquer de conclure qu’une explication venait d’avoir lieu, explication dont il était lui-même l’objet principal. S’il s’en émut intérieurement, nul n’aurait su le dire : ses traits ne parlèrent pas.

— Je venais ici, dit-il, pour rendre compte de trois missions que les chefs de la maison de Geldberg m’avaient fait l’honneur de me confier… Si ma présence dérange quelque entretien, je suis prêt à me retirer.

Cette question si simple demeura un instant sans réponse, tant il y avait de trouble dans l’assemblée. Le premier qui reprit un peu de sang-froid fut M. le chevalier de Reinhold, ce cœur de lièvre que nous avons vu s’agenouiller naguère devant la menace du Madgyar.

Le péril avait changé de nature et M. le chevalier l’aimait mieux comme cela ; ce qu’il détestait le plus au monde, c’était une bouche de pistolet, dirigé contre sa poitrine.

L’incident relatif à Rodach, tout en l’effrayant comme tout le monde dans une certaine mesure, avait été pour lui, en définitive, une heureuse diversion. La pensée du Madgyar s’était tournée de ce côté tout entière, et Reinhold respirait.

Il était, en ce moment, le plus gaillard et le plus dispos de tous.

— Monsieur le baron sait bien, répliqua-t-il en retrouvant son air aimable, qu’il ne peut jamais être de trop dans la maison de Geldberg… Et si ce n’était pour nous trop d’honneur, je dirais que Monsieur le baron fait partie de la famille.

Il faut peu de chose, la plupart du temps, pour dégrossir une situation et lui ôter ce qu’elle a d’absolument insoutenable ; mais le premier mot coûte souvent plus encore que le premier pas…

Il ne s’agit que de le prononcer.

Les quelques paroles dites par Reinhold commencèrent à rompre le charme qui tenait engourdies toutes les volontés ; chacun se sentait un fardeau moins lourd sur la poitrine ; les plus prompts recouvrèrent une bonne part de leur présence d’esprit.

Le docteur rattacha son masque austère sur son visage ; Van-Praët rappela son air de bonhomie honnête ; madame de Laurens retrouva son charmant sourire.

Le Madgyar seul continuait de fixer sur Rodach un regard ébahi.

Le choc pour lui avait été rude ; la faculté de réfléchir lui revenait lentement ; mais à mesure qu’elle revenait, sa stupéfaction se mêlait de colère, et dans ses yeux fixes la haine rallumait un feu sombre.

— Je ne m’attendais pas à trouver si nombreuse compagnie, reprit-il ; heureusement que le seigneur Yanos, meinherr Van-Praët et Madame, ajouta-t-il en saluant courtoisement Sara, sont gens qu’on ne saurait rencontrer trop souvent… Ne voulez-vous point faire apporter des flambeaux, Monsieur le chevalier, afin que nous puissions nous voir ?

Cette demande sonna désagréablement à toutes les oreilles ; car chacun avait à dissimuler quelque impression secrète, et les ténèbres étaient propices à tous.

Mais refuser était impossible. Le chevalier obéissant, sonna ; l’instant d’après, la chambre du conseil était brillamment éclairée.

Cette lumière soudaine fît un peu l’effet du premier rayon du soleil attaquant les prunelles effarouchées d’une troupe d’oiseaux de nuit. On baissa les yeux à la ronde, puis les regards errants ne surent où se fixer ; les assistants étaient dans cette position difficile de n’oser pas plus correspondre du regard entre eux qu’avec M. de Rodach.

Rodach était seul contre tous ; mais ils étaient tous les uns contre les autres.

Quand le baron fit une seconde fois de l’œil le tour de l’assemblée, il ne rencontra qu’une seule prunelle à découvert ; encore tremblait-elle, comme offusquée par l’éclat des bougies ; c’était celle du Madgyar Yanos, où il y avait de la haine, mais aussi de la crainte.

Le baron ne voulut point prendre garde.

— La présence de Madame et de ces Messieurs, poursuivit-il, me donne à penser qu’il serait peut-être superflu de rendre un compte détaillé de ma triple mission.

Les trois associés de Paris cherchèrent un biais pour s’incliner sans être vus de leurs hôtes.

— Vous savez d’avance, je le vois, reprit Rodach avec lenteur, vous, José Mira, que j’ai obtenu de madame de Laurens une faible partie de la somme en question.

Petite changeait de couleur derrière sa main étendue, mais sa bouche ne s’ouvrit point.

— Vous, monsieur Abel de Geldberg, continua le baron, vous savez que j’ai amené meinherr Van-Praët à mettre entre mes mains les traites dont le paiement devait être exigé aujourd’hui même.

— Cher Monsieur, murmura le Hollandais doucement, il est bien entendu que ces traites sont toujours ma propriété…

— Ce n’est pas mon avis, répliqua Rodach.

Le teint fleuri du Hollandais prit une légère nuance ponceau ; une parole vive se pressait sur sa lèvre, mais Rodach lui demanda le silence d’un geste ; il se tut.

— Vous, monsieur de Reinhold, reprit le baron, vous aviez avec le seigneur Georgyi une affaire toute semblable… vous savez qu’elle est arrangée.

— Plût à Dieu ! pensa le chevalier, qui glissa vers Yanos une œillade timide.

Reinhold avait raison de douter ; la joue du Madgyar était livide, et ses sourcils se contractaient violemment.

On lisait en quelque sorte l’insulte et la menace sur sa lèvre, qui demeurait muette pourtant. Pour la première fois de sa vie peut-être, il essayait de dompter sa colère, et c’était une rude tâche !

Le chevalier, que sa poltronnerie rendait en ces matières un sur observateur, s’étonnait sincèrement que la tempête n’eût point éclaté encore ; d’habitude, le Madgyar n’y mettait point tant de façons.

Pour avoir comprimé pendant plusieurs minutes la fougue sauvage du seigneur Yanos, il fallait vraiment que ce baron de Rodach eût en poche un talisman !

Mais la tempête menaçait toujours ; les nuages s’amassaient sur le front du Madgyar. Reinhold pensait avec effroi qu’on ne perdrait rien pour attendre.

Malgré cette crainte, il s’applaudissait ; le baron était désormais comme un bouclier entre lui et la brutale vaillance du Madgyar. Si le Madgyar devait faire voir le jour encore à ses grands pistolets, ce serait sans doute un argument à l’adresse de M. le baron.

Celui-ci semblait aussi parfaitement à son aise que s’il eût été entouré d’amis dévoués.

Il garda un instant le silence, comme pour attendre les félicitations de ses mandants, touchant sa triple mission, si heureusement accomplie.

En tête-à-tête, on l’aurait accablé d’actions de grâces, mais ici les félicitations pouvaient avoir leur danger : on se taisait ; les regards même n’osaient point parler trop clairement.

— La maison de Geldberg est-elle contente de moi ? demanda-t-il enfin.

— Certes !… dit bien bas le docteur.

— Assurément !… balbutia le jeune M. de Geldberg.

Reinhold, moins explicite, osa cependant tousser affirmativement.

— C’est le cas de dire, fit observer meinherr Van-Praët, que l’on ne peut pas contenter tout le monde.

— Et il m’étonne, ajouta madame de Laurens, que M. le baron de Rodach vienne justement faire parade de sa victoire, en présence des personnes qu’il a dépouillées… C’est à n’y pas croire !

— Belle dame, répondit Rodach, la maison de votre père a grand besoin d’argent… mettez que vous avez rempli un devoir filial, et consolez-vous dans la paix de votre conscience.

— Il y a du vrai là dedans, reprit Van-Praët, et notre chère petite Sara pourra toujours compter avec la succession de son excellent père !… mais nous !

— Vous êtes les alliés naturels de la maison, répondit Rodach ; vous suiviez une fausse voie… je n’ai fait que vous rendre à vous-mêmes.

Le Madgyar n’avait pas encore ouvert la bouche. À part l’effort qu’il faisait sur lui-même, il semblait qu’une main mystérieuse fût là pour le mater.

Il était maintenant le plus troublé de tous. Son regard si audacieux d’ordinaire, ne se fixait sur le baron qu’à la dérobée.

Parfois, sa prunelle, agrandie tout à coup, prenait une expression d’irrésistible effroi.

Il se détournait alors brusquement comme pour fuir une vision obsédante ; en ces moments, on eût dit qu’il voyait derrière M. le baron de Rodach un autre personnage, vivant dans ses souvenirs.

Van-Praët s’étonnait de son silence et se disait que ces vantards bruyants, hommes de pistolets et de sabres, sont toujours les premiers à capituler ; Sara contemplait maintenant les formes herculéennes du Madgyar avec une surprise dédaigneuse.

Quant aux trois associés de Geldberg, plus le temps passait, plus ils s’applaudissaient ; leur partie devenait réellement magnifique et cet allié précieux changeait leur défaite en victoire.

Ils en étaient à se louer de la venue simultanée de leurs adversaires, qu’ils avaient regardée d’abord comme un si déplorable hasard. Tôt ou tard, en définitive, cette crise devait avoir lieu, et la présence du baron la faisait tourner à bien.

Quel trésor que cet homme ! c’est à peine si, devant lui, Sara et Van-Praët osaient balbutier quelques timides reproches ! Quant au Madgyar, le plus redoutable de tous, il se taisait tout à fait.

C’était, en vérité, comme le coup de baguette d’une fée ! Quelques minutes auparavant, les associés de Paris courbaient la tête devant leurs adversaires menaçants. Ils étaient littéralement terrassés. Maintenant, ils respiraient ; un rempart protecteur les couvrait, et plus la scène avançait, plus ils se sentaient assurés de profiter des dépouilles contestées.

Chacun d’eux, il faut s’en souvenir, était lié au baron par un pacte secret ; chacun d’eux se voyait, dans un avenir prochain, maître unique de la maison de Geldberg.

La parole du baron vint elle-même modérer leur joie.

— Vous savez quelles sont nos conventions, Messieurs, dit-il en s’adressant à eux ; il règne entre vous un si parfait accord, que vous n’avez à proprement parler, qu’une seule pensée… Je suis bien aise de dire ici que j’ai trouvé chez chacun de vous une dose égale d’abnégation et de Mira, Reinhold et Abel se regardèrent avec défiance.

— Avant de me charger des intérêts les plus chers de la maison, reprit Rodach, vous m’avez dit, tous les trois, qu’il vous serait agréable de me voir prendre la direction des affaires, à mon retour…

Rodach s’interrompit. Les figures des trois associés peignaient une commune inquiétude.

D’un côté, ils devinaient qu’ils s’étaient mutuellement trahis, et cela les étonnait assez peu ; de l’autre, ils commençaient à voir que ce n’était pas uniquement en vue de leur bien-être que M. le baron de Rodach avait tiré les marrons du feu.

Aucun d’eux ne contesta son dire.

Pendant qu’ils se taisaient, penauds et embarrassés, madame de Laurens fit glisser son fauteuil sur le plancher jusqu’auprès de meinherr Van-Praet, et ils se mirent tous deux à causer à voix basse.

— Je n’accepte pas entièrement l’offre que vous m’avez faite, reprit le baron ; la direction générale des affaires est trop bien entre vos mains pour que je songe à vous l’enlever… Seulement ne vous étonnez pas si je parle ainsi devant Madame et ces Messieurs : j’ai dû les mettre au fait de nos récentes entrevues, de mes rapports avec feu le patricien Nesmer et de ma position vis-à-vis de vous ; seulement, disais-je, comme j’ai appris par expérience à me défier de la faiblesse humaine, je veux garder par devers moi toutes les garanties que les circonstances me procurent…

— Moi, disait pendant cela madame de Laurens à Van-Praët, je ne suis qu’une femme… je ne puis rien… Mais vous !…

— Eh ! chère enfant ! répliqua le Hollandais, que voulez-vous faire contre ce diable d’homme ?…

Sara désigna le Madgyar d’un signe de tête rapide ; il avait le front courbé jusque sur sa poitrine ; ses poings, crispés violemment, reposaient sur ses genoux.

Une rêverie sombre l’absorbait ; il ne faisait plus guère attention à ce qui se passait autour de lui.

— Lui !… murmura Van-Praët, répondant au signe interrogateur de Sara ; s’il s’agissait de coups de sabre ou de pistolet, à la bonne heure !

— Quand on n’a pas d’autres moyens… prononça tout bas madame de Laurens.

— Peste ! fit Van-Praët en souriant, vous êtes une femme forte, ma petite Sara !… On m’avait bien dit quelque chose d’approchant… Mais écoutons un peu M. le baron ; ce qu’il dit nous regarde.

Ils prêtèrent l’oreille.

— J’ai mis les titres de meinherr Van-Praët, poursuivait Rodach, et ceux du seigneur Yanos avec les lettres de change de mon ancien patron, Zachœus Nesmer, dans cette cassette que vous savez… La cassette est, comme vous pouvez le croire, en lieu de sûreté !… Elle contient maintenant bien des choses, et si votre bon sens ne me répondait pas de vos intentions pacifiques, je vous mènerais très-loin sans prendre beaucoup de peine.

— Et l’argent ? dit Mira.

— L’argent est une garantie d’une autre sorte… S’il ne s’agissait désormais que de solder la créance de mon ancien patron, je garderais cet argent et tout serait dit… mais vous m’avez offert, d’un commun accord, une part dans votre association, et je prends désormais un intérêt singulier à la prospérité de la maison de Geldberg… En conséquence, je ne me paie pas ; j’attends… Cette somme sera intégralement consacrée aux besoins actuels de la maison, dont je me constitue le caissier unique à dater d’aujourd’hui.

L’embarras des trois associés augmentait à vue d’œil ; ils auraient donné beaucoup pour pouvoir se concerter, ne fût-ce qu’un instant ; mais la chose était impossible.

— Je ne saisis pas bien le fil de tout ceci, murmura Van-Praët, mais je gagerais tout ce qu’on voudrait que nos coquins ne sont pas mieux traités que nous !

— C’est un homme étrange ! pensa tout haut Sara : son but m’échappe !… car est-ce bien pour de l’or qu’il a noué cette prodigieuse intrigue ?…

Rodach se leva sans se mettre en peine d’attendre la réponse des trois associés ; il avait parlé ; son vouloir était la loi…

Comme il saluait pour se retirer, Sara poussa le bras de Van-Praët, qui ne voulut pas le laisser partir sans tenter un dernier effort.

— Monsieur le baron, dit-il en mettant de côté cette fois son éternel sourire, d’après les paroles qui viennent d’être prononcées, nous devons penser que vous assumez sur vous toute la responsabilité des faits dont nous avons à nous plaindre ?

— Entièrement, Monsieur, répondit Rodach.

— De sorte que, reprit le Hollandais, si nous avons à nous adresser à la justice…

La lèvre de Rodach se plissa imperceptiblement.

— Avant d’en venir là, meinherr Van-Praët, interrompit-il, prenez, croyez-moi, les conseils de ces Messieurs, et même, si vous y avez plus de créance, contentez-vous de l’avis de Madame, qui vous détournera, j’en suis certain, d’un duel judiciaire engagé contre moi.

— Mon droit est évident…

— Je ne discute pas… mais faites-vous expliquer par M. de Reinhold, qui a la parole facile, ce que contient la cassette dont je parlais tout à l’heure…

— Vous abusez cruellement de vos avantages, Monsieur ! dit à son tour Sara.

— Belle dame, répliqua Rodach en se penchant vers elle, n’est-ce point encore être généreux que de se taire ?… ce que je sais vaut plus de cent mille écus !

Il se redressa, tandis que Sara, au contraire, baissait la tête et se reculait involontairement.

En se reculant, elle arriva jusqu’auprès du Madgyar immobile, qui semblait muet et sourd.

— D’ailleurs, poursuivit le baron en s’adressant à elle et à Van-Praët, ce ne sont point des pertes définitives que vous faites… est-ce donc un si grand malheur, pour vous. Madame, que de soutenir la maison de votre père ?… pour vous, meinherr Van-Praët… que de venir en aide à de vieux amis ?…

— Je sais entendre la raillerie, Monsieur le baron, répliqua tristement le Hollandais ; mais ici la raillerie est l’appoint d’une si grosse somme !…

— Je ne raille jamais, meinherr Van-Praët… vous êtes dans la même situation que moi… vous êtes créancier comme moi… quand je serai payé, vous serez payé.

— Et ce moment arrivera ?…

— Sous peu, je vous l’affirme !… je laisse à ces Messieurs, mes nouveaux associés, le soin de vous expliquer nos chances magnifiques et le plaisir de vous inviter à notre fête du château de Gcldberg… Le filet est plein ; il nous reste à le retirer… Il nous reste encore à nous défaire d’un ennemi, qui est le vôtre…

— Le mien ?

— J’achève… et ne pouvant préciser mieux, je vous réponds que vous serez payé, ainsi que tous les créanciers de Geldberg, après la mort du Fils du Diable…

Van-Praët tressaillit à ce mot. En le pronoticant, le regard de Rodach était tombé, involontairement ou à dessein, sur madame de Laurens.

Celle-ci détourna les yeux, comme si une voix mystérieuse l’eût accusée tout haut d’homicide…

— L’enfant vit-il donc encore ? demanda Van-Praët.

— Madame et ces Messieurs, répondit Rodach, vous donneront à ce sujet tous les renseignements nécessaires.

Il se dirigea vers la porte.

Une rage sourde rongeait le cœur de Petite ; c’était la première fois qu’elle était vaincue ; elle sentait trop rudement le pied qui pesait sur sa gorge.

Elle était tout auprès du Madgyar, plongé dans une sorte d’engourdissement apathique.

Son œil eut un rayon d’espoir.

— Oh ! si je n’étais pas une femme, dit-elle, jetant ces paroles calculées à l’oreille même d’Yanos, cet homme ne sortirait pas vivant d’ici !…

Yanos se redressa brusquement. Ce fut comme l’étincelle qui touche une traînée de poudre.

D’un bond il se mit entre le baron et la porte.

— Je suis un homme, moi ! s’écria-t-il, répondant sans le savoir aux paroles de Petite qu’il avait entendues comme en un rêve ; je ne te parle plus de mon argent, baron de Rodach !… je te parle de mon honneur outragé !… Tu ne sortiras pas d’ici !

Tout le monde s’était levé, personne ne comprenait le sens de cette accusation nouvelle.

Rodach se tenait debout, les deux bras croisés sur sa poitrine en face d’Yanos, dont la fureur, longtemps contenue et faisant soudainement éruption, le rendait ivre.

La face d’Yanos avait des tiraillements convulsifs ; les veines de son front se gonflaient comme des cordes ; ses yeux arrondis s’emplissaient de sang.

Ses pistolets tremblaient dans sa main, à deux pouces de la gorge de Rodach.

Celui-ci ne sourcillait pas ; c’était toujours la même figure, sereine et belle, miroir d’une âme intrépide, sur laquelle les événements extérieurs semblaient n’avoir point d’empire.

Une demi-seconde s’écoula, pendant laquelle les yeux du Madgyar, brillant d’un enthousiasme sauvage, semblaient chercher deux places mortelles où mettre ses deux balles.

Puis un voile sombre tomba sur ses prunelles. Il frémit de la tête aux pieds. Une terreur soudaine passa parmi sa colère.

Le fantôme que voyait tout à l’heure son rêve était devant lui. Il prononça tout bas le nom d’Ulrich…

Sa paupière se baissa durant un instant.

Ce fut assez…

Les bras de Rodach s’ouvrirent par un mouvement plus rapide que la pensée, et se rejoignirent derrière les épaules d’Yanos.

Celui-ci poussa un rugissement de rage qui s’étouffa en une plainte rauque et sourde ; sa face devint violette, et sa langue pendit entre ses lèvres bleuies.

On entendit les deux pistolets tomber l’un après l’autre sur le plancher.

La lutte avait été bien courte ; l’étreinte, en revanche, avait été si vigoureuse, que le Madgyar se laissa choir sur ses genoux dès que Rodach eut lâché prise.

Les assistants étaient frappés de stupeur.

— Tue-moi, balbutia Yanos dont la tête lourde oscillait sur ses épaules, tue-moi, car, puisque tu es un homme, la prochaine fois, je ne te manquerai pas !…

Rodach ramassa froidement les deux pistolets, et les jeta au loin.

— Tu ne veux pas me tuer ! reprit le Madgyar en se soutenant sur le coude ; veux-tu te battre contre moi ?…

— Peut-être, répondit Rodach.

Yanos fit effort pour se relever.

— Quand ? s’écria-t-il vivement.

Rodach hésita un instant. En ce moment, on eût pu voir que l’effort terrible qu’il venait de faire n’avait point hâté son souffle et n’avait pas changé la couleur de son visage.

— D’ici à la fin du mois, répliqua-t-il de sa voix la plus froide, j’ai bien des choses à faire !… Il faudra que vous attendiez, vous aussi.

Il s’interrompit, et son regard alla chercher encore madame de Laurens.

— Attendre quoi ? rugit Yanos qui, les genoux et les mains sur le plancher, ressemblait à une bête fauve.

Cette fois, les plus clairvoyants parmi les associés crurent distinguer dans l’accent du baron de Rodach, tandis qu’il répétait la réponse déjà faite à Petite et à meinherr Van-Praët, une nuance d’ironie.

— La mort du Fils du Diable… prononça-t-il lentement.

Il tourna le dos et disparut.



Féval - Le Fils du diable - Tomes 3-4 (page 137 crop).jpg