Le Fils du diable/Tome II/V/3. La boutique d’Araby

Legrand et Crouzet (Tome I, Tome IIp. 394-402).
CHAPITRE III.
LA BOUTIQUE D’ARABY.


Au son de la cloche, Hans se leva d’instinct ; il avait l’habitude d’obéir tous les jours à ce signal. Il prit dans un coin de la chambre son sac de toile et mit son chapeau sur sa tête.

Puis le rouge lui vint au front, et il se découvrit précipitamment.

— Pardon, gracieux seigneur, balbutia-t-il, cette cloche…

— C’est l’heure du marché ? interrompit Rodach en se levant à son tour.

— C’est l’heure, répliqua Hans Dorn, qui avait jeté son sac de toile, et j’oubliais que je ne suis plus marchand d’habits, mais bien, comme autrefois, le serviteur de Bluthaupt… Je ne l’oublierai plus.

Tout en parlant ainsi, Hans roulait son chapeau entre ses doigts d’un air d’indécision.

— Et pourtant, reprit-il, si je ne me montre pas sur le Carreau un jour de grand marché, les amis clabauderont, et ce coquin de Johann pourra bien se douter de quelque chose…

— Vous êtes sûr qu’il ne sait rien jusqu’à présent ? demanda vivement le baron.

— J’en suis sûr… Quand vous entrâtes, l’autre soir, au cabaret de la Girafe, Johann était allé chercher du vin… à son retour, les camarades n’ont point parlé… Jusque-là, on n’avait pas grande raison de se défier de lui ; mais le bon Dieu met, bien sûr, quelque chose sur le visage des traîtres… personne ne l’aime, et quand il attache sur vous ses yeux sournois, la parole confiante s’arrête dans le gosier.

— Les autres m’ont reconnu ? demanda encore Rodach.

— Tous, gracieux seigneur, jusqu’au courrier Fritz, le pauvre malheureux !

— Et vous allez les retrouver sur le Carreau ?

— Ils y viennent chaque jour.

Rodach se dirigea vers la porte.

— Eh ! bien, ami Dorn, dit-il, soyez marchand aujourd’hui encore… Trompez les soupçons de ce Johann et assurez-vous de l’aide des autres tenanciers de Bluthaupt.

— Ce sont de braves cœurs ! répliqua Dorn, et je répondrais d’eux comme de moi-même.

— Prévenez-les ; il faut qu’ils soient prêts à tout quitter au premier signal, pour se rendre dans le Wurzbourg.

— Ils seront prêts.

Le baron et son compagnon passèrent par la chambre de Gertraud. La petite brodeuse vint, suivant son habitude, demander un baiser à son père, qui ne vit point une larme trembler sous ses paupières baissées.

Gertraud attendait toujours le pauvre Jean, qui n’arrivait pas. Et les trois hommes noirs, à la mine sinistre, venaient de disparaître enfin dans l’escalier étroit de la vieille mère Regnault.

Qu’allait-il se passer ?…

Rodach et le marchand d’habits traversèrent la cour, déserte maintenant.

— J’avais autre chose encore à vous dire, poursuivit le baron ; mais je vous reverrai dans la journée. Ce qu’il me faut à présent, c’est de l’argent… beaucoup d’argent !…

Hans s’arrêta.

— J’ai ramassé une bonne somme, pièce à pièce, répliqua-t-il, depuis que je suis à Paris… c’est la dot de ma Gertraud… Mais Bluthaupt avant tout, gracieux seigneur ! la dot de ma Gertraud vous appartient.

Rodach serra la main de l’ancien page entre les siennes.

— Merci ! dit-il avec émotion, Dieu vous récompensera, mon brave compagnon… mais vos économies seraient une goutte d’eau dans la mer… ce sont des sommes énormes qu’il me faut… Quand je suis arrivé ici, je me croyais bien riche… et dans trois jours, mes ressources ont été presque épuisées… si vous saviez comme l’or glisse entre mes mains ! j’ai à soutenir la maison de Geldberg qui tombe…

— La maison de Geldberg ! interrompit Hans stupéfait ; la maison des ennemis mortels de Bluthaupt.

— Plus tard, je vous expliquerai ce mystère… outre cela, je vais avoir les équipages de notre Franz à monter sur un pied royal… jeudi, je pourrai puiser à certaine source, que je crois abondante… mais d’ici là…

Il mettait le pied en ce moment sur le pavé de la place de la Rotonde, et il fut interrompu par les huées enfantines qui accueillaient l’arrivée du bonhomme Araby.

— Qu’est cela ? demanda-t-il.

— C’est un homme qui pourrait bien faire votre affaire, répondit Hans Dorn en souriant, si vous avez des gages à lui donner.

Rodach essaya de voir ; il n’aperçut qu’un morceau de fourrure pelée se balançant à la hauteur des têtes et glissant vers le bâtiment de la Rotonde.

Hans poursuivait :

— C’est le grand banquier du temple !… il achète les hardes volées et prête de l’argent à dix pour cent par semaine… C’est Araby, l’usurier.

— J’ai entendu parler de lui plus d’une fois, répliqua Rodach, dont le regard se dirigeait toujours du côté de la Rotonde. Ce nom d’Araby doit être un sobriquet ?

— On n’en sait rien… Depuis le premier jour où son trou s’est ouvert, je l’entends appeler ainsi.

— Mais d’où venait-il ?

— On l’ignore.

— Et personne n’en sait plus long que vous à ce sujet ?

— Personne.

— Mais il doit avoir des amis, des connaissances, à tout le moins ?

— Tous ceux qui entrent dans son trou le détestent et le maudissent… Il y a bien des malheureux dans le Temple, mais vous n’y trouveriez pas une seule main pour toucher la sienne.

— Il est riche ?

— On le dit.

Rodach se retourna vers Hans ; il avait l’air pensif et intrigué.

— Je suis fâché de n’avoir pu l’apercevoir, pensa-t-il tout haut. Dites-moi un peu, ami Dorn, comment est fait ce personnage ?

— Est-ce que vous auriez vraiment l’idée de vous adresser à lui ? demanda Hans.

— Peut-être.

Le marchand d’habits hocha la tête d’un air de répugnance.

— Ce serait une démarche vaine, dit-il ; Araby ne prête que sur gagea et joue la pauvreté, comme tous ses pareils.

— Vous ne m’avez pas répondu !… interrompit Rodach.

— C’est que j’ai bien peu de chose à répondre… À peine ai-je entrevu par hasard un coin de son visage jaune et ridé sous la grande visière de sa casquette…

— Une casquette de peau ? interrompit encore Rodach, dont la curiosité devenait inexplicable pour le marchand d’habits.

— Une casquette de peau.

— Après ?

— Il est petit, chétif, caduc, tremblotant…

— Ensuite ?

Les questions de Rodach se succédaient toujours plus vives, et un intérêt puissant se lisait dans son regard.

— Une houppelande presque aussi vieille que lui, répondit Hans, et par-dessus la houppelande, un manteau court…

Le front de Rodach s’inclina durant deux ou trois secondes : il parut réfléchir profondément, puis sa haute taille se redressa tout à coup.

— Conduisez-moi chez cet homme, dit-il.

— Gracieux seigneur, balbutia Hans, avez-vous donc pris au sérieux des paroles que je regrette ?…

Un geste impérieux de Rodach l’arrêta, et il dut obéir en silence.

Il traversa la foule bavarde et affairée qui bourdonnait comme une ruche et prodiguait les bizarres métaphores de l’argot du Temple.

— C’est là, murmura-t-il, en montrant sous le péristyle de la Rotonde l’étroite devanture de l’échoppe d’Araby.

Rodach se plia en deux pour passer sous la porte, et disparut dans les demi-ténèbres de la boutique.

Il n’y avait personne dans la petite antichambre où les pauvres emprunteurs abondaient d’ordinaire, apportant à l’usurier leurs gages indigents, ou essayant de revendre leurs reconnaissances du Mont-de-Piété. Nous ne parlons point de Nono la Galifarde que personne dans le Temple ne se fût avisé de compter pour quelque chose.

Elle était assise par terre, contre la porte du corridor, conduisant à l’arrière-magasin ; elle grelottait dans ce coin obscur, attendant l’ordre de son maître.

Le baron de Rodach ne l’aperçut point en entrant, et la petite fille put regarder tout à son aise, avec ses grands yeux ébahis, cet homme à mine fière et haute qui ressemblait si peu aux chalands de tous les jours.

La pauvre enfant était bien faible ; l’air humide et froid de la nuit précédente avait saisi son sommeil que rien ne protégeait. Elle s’était réveillée, les membres engourdis, sous l’étoffe légère de sa robe d’indienne ; une sueur glacée était sur son corps et l’oppression lourde accablait sa poitrine.

De temps en temps, une toux douloureuse et qu’elle tâchait en vain de contenir, agitait convulsivement ses poumons.

En ce moment sa tête, que le sourire eût faite si belle, se renversait contre le bois de la porte ; les boucles éparses de ses cheveux se mêlaient sur sa joue amaigrie et pâle, où la fièvre mettait une tache de vermillon.

Elle souffrait, indolente et brisée ; elle n’essayait même pas de se révolter contre son martyre ; la douleur était sa vie ; elle n’avait pas connu la joie ; elle ne regrettait rien ; elle n’espérait rien.

Parfois, peut-être, ces beaux rêves, si frais, si gracieux, qui ne manquent jamais à l’enfance, étaient venus visiter sa solitude. Elle avait entrevu, comme d’autres songent à l’impossible, la douceur d’un baiser de mère, et avait deviné cette félicité sans égale d’aimer et d’être aimée.

Mais c’étaient de bien courts instants. Elle rejetait vite ces illusions qui lui rendaient la réalité plus morne et plus amère. Elle n’y voulait point croire. Il n’y avait de vrai pour elle en ce monde que les frissons glacés de ses nuits, que les mauvais traitements de son maître, que les cruautés impitoyables de son persécuteur, l’idiot Geignolet.

Un seul être lui avait été secourable, et sans la douce Gertraud, qui l’avait consolée bien souvent et qui lui avait apprise implorer Dieu, la mort eût mis depuis longtemps un terme à sa lente torture.

Elle se souvenait bien d’un autre visage de femme plus beau que celui de Gertraud elle-même, qu’elle avait rencontré à de longs intervalles, ému et souriant à son réveil.

Une fois surtout qu’elle s’était endormie de fatigue dans la boutique de madame Batailleur, oh ! elle ne pouvait point l’oublier ! elle s’était éveillée au contact d’une caresse qui effleurait son visage.

Ses yeux en s’ouvrant étaient tombés sur la figure charmante et inconnue d’une femme, une grande dame, sans doute, car ses habits étaient de velours et de soie, et Batailleur la traitait avec respect.

Le cœur de la petite Galifarde s’était élancé vers cette femme, dont le sourire restait gravé au fond de son cœur.

Et que de beaux songes ! que d’espérances chères !…

Mais il y avait de cela bien longtemps ! La Galifarde gardait un vague amour et ne gardait point d’espoir.

La misère l’a tuait lentement ; elle s’était fait de souffrir toujours une habitude ; c’est à peine si elle sentait venir la mort, dont l’approche flétrissait déjà sa joue et roidissait la souplesse de ses muscles d’enfant.

Rodach s’était avancé tout droit vers le petit guichet qui servait de comptoir à l’usurier.

Il se pencha jusqu’à mettre sa figure au niveau du trou en forme de demi-lune, et voulut glisser un regard de l’autre côté de la cloison ; mais le bonhomme était toujours sur le qui-vive, et la manœuvre du baron n’eut aucun résultat. Il ne vit que les deux mains sèches et plissées qui s’étendaient en éventail au-devant du guichet.

Un instant il demeura indécis, ne sachant plus par quel bout prendre l’aventure.

— Est-ce à monsieur Araby que j’ai l’honneur de parler ? dit-il enfin à tout hasard.

Point de réponse.

Il tira de sa poche une demi-douzaine de souverains, et les déposa sur la planchette en reprenant :

— Je voudrais changer cet or contre de l’argent de France.

La main ridée s’avança et saisit les souverains qu’elle compta un à un. On entendit à l’intérieur un petit bruit de balances, puis la main ridée, passant de nouveau par le trou, compta sur la planchette, en écus de cinq francs, la valeur des souverains, déduction faite d’un fabuleux escompte.

Le baron voulut s’appuyer sur cette circonstance pour nouer la conversation. Au premier mot qu’il prononça, la main ridée fit un mouvement et le guichet se ferma.

C’était un congé en bonne forme. Mais le baron n’était pas homme à se tenir vaincu pour si peu.

Après avoir réfléchi un instant, il résolut d’attendre la venue d’un nouvel emprunteur, et resta de pied ferme à son poste.

La petite Galifarde se collait, timide, au bois de la porte, et retenait sa toux qui voulait éclater ; mais au bout de quelques instants, sa poitrine irritée se souleva convulsivement, et le baron, qui ne l’avait point aperçue encore, tourna les yeux vers elle.

À son aspect, il tressaillit légèrement, comme si une pensée soudaine eût frappé son esprit à l’improviste. Il se rangea pour laisser parvenir les rayons du jour jusqu’au coin obscur où s’asseyait la petite fille.

Durant deux ou trois secondes, il la contempla en silence ; son regard exprimait une pitié grave et profonde.

Nono la Galifarde avait baissé les yeux, et n’osait plus les relever.

— Pauvre enfant ! murmura le baron, sans savoir qu’il parlait ; qu’y a-t-il donc dans le cœur de cette femme ?

Au son de sa voix, la petite fille glissa un regard timide ; mais l’expression de pitié qui était naguère sur les traits de M. de Rodach avait déjà disparu ; le but de sa visite remplissait de nouveau sa pensée.

— Ma fille, dit-il avec une douceur froide, allez prévenir votre maître que J’ai besoin de l’entretenir encore… Prenez ceci, ajouta-t-il en tirant une bagne de son doigt, et que je sache ce qu’il en veut donner.

La Galifarde, obéissante, disparut avec la bague par la porte du magasin. Rodach crut ouïr un murmure confus derrière la cloison, quelques paroles rapidement échangées, pub le guichet se rouvrit.

La main jaunie tenait la bague et la pesait attentivement.

— Je donne de cela trois louis, dit l’usurier après une grande minute d’examen.

Le son de cette voix frappa vivement Rodach, et pendant quelques instants, il chercha en vain où il l’avait entendue.

Au moment où il allait renoncer et répondre à l’offre de l’usurier, sa mémoire s’éclaira tout à coup. Cette voix, il l’avait entendue dans la matinée au coin de la rue d’Anjou, derrière les rideaux baissés d’une citadine, tandis qu’il poursuivait le petit vieillard de l’hôtel de Geldberg, évanoui comme par enchantement.

C’était bien ce même timbre cassé, faible, chevrotant qu’il avait pris pour la voix d’une vieille femme.

Il s’expliquait maintenant la disparition subite du bonhomme à la houppelande. Mais cette pensée glissa dans son esprit ; il avait vraiment bien autre chose en tête.

Son front incliné se redressa ; un sourire fier courut autour de ses lèvres. Sa main, rapidement glissée sous le revers de sa redingote, tira d’un portefeuille une étroite bande de papier, couverte d’écritures et de timbres divers.

C’était une traite de cent trente mille francs, échue et protestée sur Geldberg, Reinhold et Compagnie.

Rodach arracha la bague des mains de l’usurier et mit la traite sur le comptoir, en disant :

— Mon digne Monsieur, laissons ces bagatelles… Vous convient-il de m’escompter cela ?

La tête d’Araby, couverte toujours de sa fourrure, sortit à moitié du guichet pour examiner le papier qu’on lui montrait à distance. Pendant qu’il regardait, la casquette antique et la grande visière avaient des frémissements. Puis tout cela se replongea dans le trou, qui rendit une plainte étouffée.

La main ridée s’avança deux ou trois fois à vide et se retira sans oser.

Le guichet se ferma à demi, se rouvrit et se referma. L’agitation du vieillard était évidemment à son comble.

Rodach avait sa main sur la traite dépliée ; il attendait.

Au bout de deux ou trois secondes, le guichet se ferma définitivement, et presque aussitôt après de gros verrous grincèrent de l’autre côté de la cloison La porte étroite qui servait d’entrée au bonhomme Araby s’ouvrit avec lenteur.

Le vieillard se montra sur le seuil, accroché des deux mains aux côtés de la porte.

Ses jambes l’abandonnaient.

Il regarda longtemps Rodach par-dessous son vaste abat-jour. On voyait la partie inférieure de sa figure se contracter à chaque instant davantage ; ses rides se choquaient et se mêlaient, quelques paroles confuses tombaient de sa bouche comme au hasard.

— Voilà trois fois ! murmura-t-il enfin, trois fois que j’aperçois cet homme, dont le spectre a tant poursuivi mes rêves !… Est-ce un avertissement de Dieu ? Est-ce une illusion de Satan ?…

Son corps, usé par la vieillesse, défaillait sous l’émotion. Rodach crut, à deux ou trois reprises, qu’il allait tomber à la renverse.


FIN DU DEUXIÈME VOLUME.