Le Fils du diable/Tome II/IV/6. Polyte

Legrand et Crouzet (Tome I, Tome IIp. 239-246).
CHAPITRE VI.
POLYTE.


En sortant du cabaret de la Girafe pour aller faire la digestion sur les boulevards, le brillant Polyte passa devant Johann et le chevalier, sans les apercevoir. Ce n’était point aux petits bourgeois du Temple qu’il pouvait songer en ce moment ; il avait presque dîné deux fois ; sa canne à pomme dorée faisait le moulinet d’elle-même dans sa main ; son chapeau s’inclinait à la mauvais, sur son oreille, et il mâchait un cure-dent de cet air vainqueur qui parle hautement de truffes et de Champagne. — Il n’avait mangé que beaucoup de veau.

Mais il aimait le veau.

Il allait le nez au vent et touchait à peine la terre. À quelques pas de la rue de Vendôme, sa marche fut arrêtée brusquement. Il venait de heurter un individu arrêté sur le trottoir, qui se rangea sans mot dire et céda la place d’un air humble.

L’individu heurté ne releva point sa tête baissée tristement ; ses bras tombaient le long de son corps ; on ne voyait point son visage, caché sous cette pauvre casquette, commune aux commissionnaires et aux joueurs d’orgue ambulants.

D’instinct, la vaillante canne de Polyte se leva terriblement ; dans un litre de vin à douze sous, il y a des idées de bataille ; mais la canne de Polyte retomba sans avoir frappé.

Le pauvre diable qui continuait son chemin lentement et d’un pas pénible, avait l’air brisé par la douleur ; or, en ces quartiers, c’est la douleur physique qui règne ; le long de ces rues détournées, il n’est pas rare de trouver des malheureux, chancelant sous l’angoisse de la faim.

Polyte s’arrêta.

Le plus charmant de nos artistes, l’observateur inépuisable qui met plus de philosophie dans un coup de crayon et plus d’esprit dans une seule ligne qu’il n’en faudrait pour défrayer un gros livre, Gavarni a dit, d’après un chansonnier fameux : « Le plaisir rend l’âme si bonne ! »

Absolument parlant, la pensée est peut-être discutable. Elle devient axiome, si on l’applique aux plaisirs de l’estomac, quand l’estomac fonctionne avec aisance et promptitude.

Or, tous les Polytes du monde, qu’ils soient époux de reines ou favoris de mercières sur le retour, sont forcés d’avoir un excellent estomac. C’est là une des qualités les plus indispensables de l’emploi.

Polyte avait mangé raisonnablement chez Batailleur et consommé vingt-cinq sous à la Girafe. La Girafe donne immensément de choses pour vingt-cinq sous !

Polyte avait en ce moment l’âme très-bonne ; il daigna se retourner et regarder le pauvre passant. Il reconnut en lui un de ses anciens camarades d’enfance, un condisciple de l’école mutuelle.

— Tiens ! tiens ! se dit-il, c’est Jean Regnault !… comme on se perd de vue !… et comme la chance sépare les hommes !… Me voilà devenu un monsieur ; j’ai une position ; je suis bien habillé ; un jour ou l’autre je dois faire fortune, c’est évident. Lui, au contraire, il a gardé la veste courte et la casquette… il est resté peuple… tout ça dépend des caractères… Il faut bien qu’il y ait du petit monde !

Polyte, comme on le voit, avait en lui l’étoffe d’un moraliste.

— C’est égal, reprit-il, c’était un bon enfant autrefois… Il a l’air drôlement vexé, ça lui fera peut-être plaisir de revoir un ancien…

Il fit quelques pas eu redescendant la rue du Puits.

— Oh ! hé Jean ! cria-t-il. Petit Jean !… comme tu passes fier à côté des amis !

Jean Regnault n’entendait pas, il poursuivait son chemin, tête baissée.

Polyte courut après lui et le prit par le bras.

— Eh bien ! eh bien ! dit-il, es-tu devenu sourd, petit Jean !

Celui-ci s’arrêta enfin et leva les yeux d’un air étonné. Au premier aspect il ne reconnut point son camarade d’école. L’hésitation qu’il montrait fît sourire Polyte et le flatta très-évidemment.

— Tu ne me remets pas, mon petit ? prononça-t-il d’un ton protecteur en relevant sa cravate affaissée ; — je conçois ça, on prend de la taille… Et puis, faut dire que j’ai un peu changé de manières… Mais je n’en suis pas plus fier pour cela, mon bonhomme… Une poignée de main, vivement !

La figure de Jean Regnault, qui était chargée de tristesse, s’éclaira pour un instant ; il eut presque un sourire.

Polyte et lui avaient été grands amis autrefois.

— Comme te voilà devenu grand ! murmura-t-il. — J’aurais passé auprès de toi sans te reconnaître !

Le protégé de madame Batailleur caressa ses gants demi-propres, et dit :

— Je crois bien !…

Le regard de Jean le parcourut de la tête aux pieds.

— Au temps où nous nous connaissions, Polyte, reprit-il avec un gros soupir, — nous étions bien heureux !

— Tu trouves, toi, mon bon ?… Eh bien, pas moi !

— C’est vrai, poursuivit Jean, ce que les uns regrettent comme du bonheur, les autres voudraient l’oublier… on dirait que tu es devenu riche ?

— Oh ! oh ! fit Polyte, riche n’est pas le mot… mais je suis légèrement à mon aise.

— Tu as une place ?

— Et une crâne !… Mais d’où sors-tu donc, mon petit, si tu ne sais pas que je suis avec madame Batailleur ?

— Ah ! fit Jean.

Cette exclamation n’impliquait ni étonnement ni répugnance. Jean Regnault était un honnête cœur ; il n’y avait en lui que de bons instincts, et l’honneur qu’il comprenait, sans le savoir, l’eût gardé personnellement contre toute chose honteuse ; mais, chez autrui, le vice ne le surprenait point. Il vivait, depuis son enfance, dans un milieu où la morale inconnue ou faussée admet d’étranges accommodements ; il voyait autour de lui l’infamie acceptée et admise jusque dans la vie de famille.

À Paris, les mœurs populaires sont ainsi faites ; le vice s’y arrange tranquillement et s’y fait une bonne place. Les mots et les idées tournent. De même que l’honneur commercial ressemble peu à l’honneur chevaleresque, de même la vertu se modifie et se transforme jusqu’à devenir, dans certaines classes de notre société, un absurde et hideux contresens. Ce qui s’appelle ainsi, c’est le vice organisé, paisible, payant son loyer, montant sa garde…

Le vice légal, qui se montre bonnement et qui arrive à cette extrémité monstrueuse d’avoir la paix de la conscience !

Ces gens ont un Évangile négatif : tout ce que le Code ne punit point expressément est pour eux le nec plus ultra du moral. Encore discutent-ils les menaces du Code, qu’ils trouvent aveugles et sévères !

Le mariage est pour eux une exception, un luxe ; ils s’accouplent au hasard ; ils jettent dans les boues de Paris, sans remords aucun, cette multitude de misérables enfants qui plus tard vont peupler les bagnes et fournissent des acteurs aux drames aimés de la cour d’assises…

Ces gens ne sont pas le peuple ; que Dieu nous garde de le dire ! mais ils forment une immense minorité dans la capitale des lumières. Ils n’habitent pas un quartier spécial : ils sont dans tous les quartiers, ils appartiennent nominalement à toutes les religions.

Quelques-uns, assis sur de hauts degrés de l’échelle sociale, sont ainsi par système ; on les appelle, ma foi, des philosophes ! Le plus grand nombre a du moins l’excuse de l’ignorance et de la misère.

Qui oserait nier ces choses ? Certaines familles, bien meublées et bien logées, poussent la naïveté de l’infamie jusqu’à pleurer comme perdue l’enfant qui s’est mariée avec un homme pauvre, tandis qu’elles citent avec orgueil cette autre enfant possédant équipage et cachemire, parce que sa jeunesse fut avantageusement escomptée…

Cette nuit profonde se fait jusque dans le cœur des mères !

De tous les quartiers de Paris, celui du Temple, qui s’adonne presque exclusivement aux petits commerces usuraires et à tous les genres de gain peu licites, est assurément le moins gardé contre la honte ; il est pauvre ; il a le voisinage dissolvant des bals et des théâtres ; sa voie est l’usure séculaire ; la récompense de ses labeurs est l’orgie de la Courtille.

Il y a certainement dans le Temple un très-grand nombre d’honnêtes gens, mais leur honnêteté ne peut avoir ces haines vigoureuses dont parle Molière ; ils s’accoutument, ils tolèrent, ils acceptent. Le vice n’est point à eux, mais ils se frottent au vice sans répugnance et par nécessité de vivre.

Jean Regnault était d’une famille où, de père en fils, l’honnêteté semblait un héritage. Il n’y avait jamais eu qu’une tache dans cette maison de braves gens, et la faute d’un seul avait été cruellement expiée par la famille entière. Mais les Regnault avaient des voisins ; Jean, depuis son enfance, était habitué aux histoires du Temple. Il savait les mœurs des marchandes : Jean ne devait pas plus s’étonner de voir un adolescent aux prises avec l’âge mûr de madame Batailleur, que de voir une jeune fille présentée à un monsieur de cinquante ans et comme il faut. Les deux choses rentrent dans l’acception de ce mot, qui fait la joie des fabricants de vaudevilles et qui est le plus impudent des euphémismes : une connaissance honnête

Tout ce qu’on peut dire, c’est que Jean serait mort avant de tomder lui-même jusque-là…

— Voilà ma place, reprit Polyte en activant le moulinet de sa canne : — bien boire, bien manger, bien dormir… une toilette assez agréable… de temps en temps le spectacle… le bal à discrétion, et rien à faire…

Il regarda Jean pour voir s’il l’avait fasciné.

Jean, distrait un moment par la rencontre de son ancien camarade, retombait dans sa tristesse morne.

— Que dis-tu de ça, toi, demanda brusquement Polyte, ça te chausserait, n’est-ce pas, mon petit ?

Jean ne répondait point.

Polyte lui secoua le bras et l’attira jusque sous un réverbère.

— Mais comme tu es changé, mon bonhomme ! s’écria-t-il avec une nuance de véritable intérêt : tu es pâle comme un mort ; tes yeux sont rouges… Es-tu malade ?

Jean secoua la tête.

— Alors, tu es amoureux ! reprit le lion du Temple. Vous autres, jeunes premiers candides, qui ne connaissez pas la vie, vous prenez les femmes au sérieux… en plein dix-neuvième siècle, si on a vu des petitesses pareilles !… Voyons, n’est-ce pas que j’ai deviné, mon vieux ?

Jean secoua encore la tête.

— Ce qu’il y a de sûr, poursuivit Polyte, c’est que tu n’es pas énormément bavard !… Allons, mon bonhomme, déboutonne-toi un peu avec un ancien… qui sait ? je pourrai peut-être te tirer de peine… on a vu des choses plus drôles que ça !

Au lieu de répondre, Jean mit son front entre ses mains.

— C’est donc bien dur !… murmura le dandy avec une sorte d’effroi.

Un sanglot souleva la poitrine de Jean ; ses deux mains retombèrent, et Polyte vit son visage inondé de larmes.

Cette douleur le frappa beaucoup plus vivement qu’on n’aurait pu s’y attendre. Il demeura tout interdit et ne trouva plus de paroles.

Ce fut Jean qui rompit le premier le silence.

Quelques mots tombèrent de sa bouche, pénibles et embarrassés ; Polyte écoutait. Jean s’anima peu à peu ; le plaisir mélancolique qu’éprouvent à s’épancher les âmes blessées prenait insensiblement le dessus ; il raconta sa douloureuse histoire, la venue des recors dans la maison, le danger qui pesait sur la mère Regnault et l’impossibilité où il se trouvait de satisfaire son créancier impitoyable.

À mesure qu’il parlait, les traits fades et grossiers du dandy de bas ordre prenaient une expression d’intérêt croissant ; sa figure, qui n’avait ordinairement d’autre caractère qu’une épaisse insouciance, arrivait à peindre de véritables émotions.

— Si c’est possible ! grommelait-il de temps en temps ; — faire du mal comme ça à une pauvre bonne femme !

Lorsque Jean eut fini, Polyte ferma son poing avec colère, et frappa violemment le pavé du bout de sa canne.

— Et c’est ce coquin de Johann qui fait tout cela ! s’écria-t-il. Si j’avais su, du diable ! si je lui aurais porté mes vingt-cinq sous tout à l’heure !… Quant au Bausse, il paraît que c’est un fameux sans-cœur tout de même… car elle est vieille, vieille ! n’est-ce pas, la mère Regnault, petit Jean ?

— Oh ! oui, elle est bien vieille !… et la prison la tuera !

— Quant à ça, mon bonhomme, la prison ne tue personne… On fait de drôles de noces à Clichy, sais-tu bien ?

— Tu n’y penses pas, mon Dieu !… ma pauvre grand’mère !

— C’est juste, ça ne sait pas nocer, répliqua Polyte avec un léger sentiment de dédain ; — mais Dieu de Dieu ! s’écria-t-il aussitôt après, faut-il que je sois gueux comme un rat… je n’ai que mes effets, moi, vois-tu. Ah ! si j’avais seulement fait des économies !

Il fouilla dans les deux goussets de son gilet et en tira deux pièces de trente sous.

— Il y a bien ma chaîne d’or, poursuivit-il en pesant ce bijou dont l’apparence était magnifique ; — mais c’est du cuivre…

Jean lui tendit la main.

— Merci, mon pauvre Polyte, dit-il, je vois bien que tu as toujours un bon cœur… mais tu ne peux rien pour moi…

— Minute ! répliqua le dandy, on peut consommer un franc cinquante à l’estaminet… pendant ce temps-là, les idées viennent…

— Je n’ai pas le cœur à cela, murmura Jean.

— Ça, c’est selon les tempéraments… Moi, un verre de quelque chose me fait toujours plus de bien que de mal… Mais cherchons ici, puisque tu le veux… Voyons, combien te faudrait-il en tout ?

— Avec les frais, ça va bien maintenant à plus de huit cents francs.

— Huit cents francs ! répéta Polyte. Si je demandais la somme à Joséphine, elle me mettrait bien huit cents fois à la porte !

Il regarda tour à tour son pantalon, son gilet et son habit.

— Tout ça vaut trente francs, murmura-t-il, au plus juste prix… Reste sept cent soixante-dix points à trouver…

Le côté comique de cette scène disparaissait sous l’émotion des deux interlocuteurs.

Jean était attendri puissamment et serrait la main de Polyte avec reconnaissance.

— Ce n’est pas tout ça, s’écria celui-ci. — J’ai beau chercher… je ne trouve rien.

Il resta durant quelques secondes, immobile, tortillant les mèches pommadées de ses cheveux et rongeant la pomme de sa canne.

Tout à coup il ôta son chapeau et fit une gambade sur le pavé.

— Ne m’as-tu pas dit que tu avais une centaine de francs ? s’écria-t-il avec autant de joie que s’il eût découvert une mine d’or.

— Cent vingt francs ! répliqua Jean Regnault.

— Eh bien ! mon bonhomme, poursuivit Polyte en le prenant par la taille et en commençant une polka, — Johann nous est inférieur ! Nous nous moquons du Bausse !… Nous nous fichons de la prison !… Toutes nos dettes sont payées en grand !… Et nous aurons bien encore quelques noix de reste pour déjeuner demain matin aux Vendanges !…



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