Le Fils du diable/Tome II/IV/2. Larifla

Legrand et Crouzet (Tome I, Tome IIp. 199-210).
CHAPITRE II.
LARIFLA.


M. de Reinhold et son premier ministre Johann étaient désormais parfaitement d’accord sur le fait principal : restaient les difficultés d’exécution.

Ils se promenaient côte à côte maintenant sur le trottoir, causant à voix basse en discutant le fort et le faible de l’entreprise.

— C’est difficile, disait Johann en attirant le chevalier vers son cabaret ; — au Temple, on trouve encore pas mal d’honnêtes garçons qui n’ont pas de préjugés… Pour une bonne petite affaire où il ne s’agirait que de police correctionnelle, je connais vingt sujets, tous très-capables… il n’y aurait que l’embarras du choix… mais pour une grande affaire, ce n’est pas le quartier… ils ne tiennent pas cet article-là… et vous sentez bien, Bausse, qu’on ne peut pas s’avancer ici à la légère.

— Je le crois bien ! répliquait Reinhold ; mais cherchons.

— Cherchons ! cherchons !… Quand il n’y a pas, il n’y a pas… et puis vous avez cette coquine de condition de savoir l’allemand qui rend la chose encore plus malaisée.

— Vous sentez bien que c’est indispensable…

— Je ne dis pas non.

— Il faut qu’ils puissent s’acclimater dans le pays et jouer au besoin leur rôle de paysans du Wurtzbourg.

— Sans doute, mais…

— Ami Johann, cherchons.

Ils arrivaient devant la porte de la Girafe ; Johann attira le chevalier de l’autre côté de la rue, et se mit à compter de l’œil les buveurs rassembles dans son cabaret.

À mesure que son regard passait de l’un à l’autre, il hochait la tête avec mauvaise humeur.

— Voilà bien trois ou quatre Allemands qui feraient notre affaire, grommelait-il ; mais allez donc leur parler de la chose !… Hans Dorn le saurait dès ce soir, et le procureur du roi descendrait chez moi demain matin.

— Mais ce Hans Dorn lui-même, demanda le chevalier, ne pourrait-on pas l’acheter ?…

Johann leva sur lui un regard stupéfait.

— Acheter Hans Dorn ! murmura-t-il, c’est le mulet le plus obstiné qui soit dans le Temple… Vous êtes bien riche, monsieur le chevalier, mais vous vous ruineriez vingt fois avant d’avoir eu seulement un petit morceau de Hans Dorn !… À part les Allemands, je ne vois rien chez moi qui puisse vous convenir… Le père Batailleur est un vieux coquin qui a fait tous les métiers, et qui ne reculerait peut-être pas devant notre affaire ; mais c’est un Parisien pur sang, qui n’a jamais perdu de vue le dôme des Invalides, et qui ne sait guère d’autre langue que l’argot du Temple.

— Et ce beau-fils ? demanda Reinhold en montrant du doigt Polyte, qui sortait après avoir jeté ses vingt-cinq sous sur le comptoir.

Johann haussa les épaules énergiquement.

— Ça ! dit-il, c’est un feignant qui sent l’eau de Cologne… ça va sucer un cure-dent sur le boulevard, pour faire croire que ça a dîné chez Deffieux.

Deffieux est le café de Paris de ces latitudes.

Polyte avait épuisé la carte de la Girafe ; il remontait fièrement vers les théâtres, en écartant la poitrine et en faisant belle cuisse, pour imiter ces jeunes mannequins entretenus par les tailleurs, qui encombrent, aux heures fashionnables, le boulevard de Gand, et que les gens de bonne foi prennznt pour des boutures de pairs de France.

— Et ce gros garçon qui cause avec votre femme ? demanda encore Reinhold, en indiquant le neveu Nicolas.

— Ceci est une autre paire de manches, répondit Johann en se redressant avec dignité ; — c’est mon propre neveu ! un enfant élevé comme il faut et qui connaît le prix des sous : ça fera son chemin… mais ce n’est pas moi qui voudrais l’embaucher pour notre besogne, monsieur le chevalier.

— Mais enfin, dit ce dernier, — qui prendre ?

Johann se gratta le front sous sa casquette d’un air sérieusement embarrassé.

— C’est malaisé, grommela-t-il ; si nous étions seulement là-bas, derrière Notre-Dame ou du côté des Gobelins, nous n’aurions qu’à choisir…

— Allons-y, dit Reinhold.

— Allez-y !… Quant à moi, je ne me risque pas si loin de mon établissement… On me connaît dans le Temple, j’y ai mes coudées franches, c’est très-bien ; mais de l’autre côté de l’eau, j’ai ouï dire qu’ils sont enrégimentés et qu’il ne fait pas bon les flairer de trop près, quand on n’a pas le mot de passe.

— Romans que tout cela ! grommela le chevalier.

— C’est bien possible, Bausse, mais le bagne est de l’histoire.

Reinhold fit quelques pas sur le trottoir en frappant du pied avec impatience, puis il revint brusquement vers Johann.

— Je vois bien que l’affaire ne vous va pas, reprit-il. J’en suis fâché, car c’était un joli bénéfice… Il me reste à vous demander le secret. Je vais me pourvoir ailleurs.

— Attendez, dit Johann.

— La chose presse…

La Girafe est un établissement trop bien tenu, il y a d’autres endroits au Temple… Voyez-vous, Bausse, ce n’est pas l’argent qui me tient ; mais je ne voudrais pas vous laisser dans l’embarras… Faisons un tour sur la place de la Rotonde ; je regarderai en passant chez mes confrères, et ça me donnera peut-être des idées.

Ils prirent la petite rue de la Petite-Corderie et debouchèrent, au bout de quelques pas, sur la place de la Rotonde, devant la maison de Hans Dorn.

— À l’Éléphant et aux deux Lions, dit Johann en se parlant à lui-même, — c’est de la haute ! Au Camp de la Loupe, c’est des amours… il n’y a que les Quatre fils Aymon

— J’ai entendu parler de cet endroit-là, interrompit Reinhold.

— Je crois bien !… c’est un établissement bien gai. Ceux qui font les hardes volées s’y réunissent tous les soirs, et l’on peut se nipper là, des pieds à la tête, proprement, à très-bon compte… Ah ! Bausse, si c’était rangé, ces lurons-là, ça pourrait s’établir un peu bien !… J’en connais qui font des trente francs d’habits dans leur journée. Où çà ? je n’en sais rien ; mais quand ils reviennent le soir aux Quatre Fils, ils ont toujours deux ou trois pantalons l’un sur l’autre, quelque beau gilet dans leur poche et des cravates dans leurs chapeaux… Mais ça ne sait pas se tenir ; c’est débraillé ; mauvais ton, toujours ivre… ça joue, ça se bat, ça fait du bruit ; si bien, qu’au lieu d’avoir un rang, ça passe la moitié de sa vie en prison…

— Et le cabaret est-il loin d’ici ? demanda Reinhold.

— Le voilà, répondit Johann en montrant du doigt une lanterne jaunâtre suspendue au-devant d’une allée sombre.

Tout en parlant ils avaient continué de marcher, et se trouvaient de l’autre côté de la Rotonde, à l’opposé du marché du Temple. Cette partie de la place qui débouche dans les rues Forez et Beaujolais présente, la nuit venue, un aspect plus triste et plus solitaire que le reste du quartier. Ce n’est point un lieu dangereux pour le passant, à cause du corps de garde qui s’ouvre à quelques pas de là, au coin de la rue Percée ; mais, nonobstant cela, les passants y sont rares. Les becs de gaz, placés à de trop longs intervalles, jettent des lueurs indécises sur les devantures fermées des misérables boutiques de la Rotonde ; l’ombre règne sous le péristyle solitaire, entre les colonnes duquel des loques roides se balancent tristement au vent ; aucune lumière n’apparaît aux portes closes ; aucun pas ne sonne sur le pavé inégal. La masse du bâtiment de la Rotonde dresse d’un côté son ovale sombre et lourd ; de l’autre, ce sont de hautes maisons à la physionomie indigente, où s’entassent, du rez-de-chaussée aux combles, de pauvres familles de brocanteurs.

L’allée noire marquée par une lanterne occupait à peu près le centre de ces maisons[1].

Au-dessus de la porte de l’allée, les lueurs réunies des réverbères et de la lanterne éclairaient faiblement un tableau de moyenne grandeur, où l’on voyait, sur un fond enfumé, quatre hommes habillés en dragons, à cheval sur une longue bête qui n’a point de nom dans l’histoire naturelle.

C’étaient les Quatre fils Aymon.

Au-dessous, l’enseigne portait :

Commerce de vins, bière, eau-de-vie. — Billard public. — Jardin et Jeu de Siam au fond de la cour.

Reinhold et Johann s’étaient arrêtés vis-à-vis de l’enseigne, dans l’ombre du péristyle.

— Au cas où nous ne trouverions pas là ce qu’il nous faut, dit Johann, je veux être pendu si je sais où le chercher !

— Comment faire pour s’en assurer ? répliqua Reinhold ; ici, on ne peut pas regarder à travers les vitres.

Comme le cabaretier ouvrait la bouche pour répondre, un pas lourd et lent se fit entendre sous le péristyle, du côté du corps-de-garde. En même temps, de l’autre côté de la place, on ouït des lambeaux d’un air fameux, répétés à l’unisson par deux voix masculines, puissamment enrouées.

— Allons-nous-en, murmura le chevalier, dont le premier mouvement appartenait toujours à la prudence.

— Du diable ! murmura Johann au lieu de répondre, — il me semble que je connais ces deux voix-là

Les deux voix hurlaient :

La ri fla fla fla
La ri fla fla fla —
La ri fla ! — fla fla !

L’homme qui venait du côté du corps de garde tournait en ce moment la courbe de la Rotonde et apparaissait aux regards de nos deux compagnons. C’était un pauvre diable, vêtu d’un mauvais paletot grisâtre, qui marchait courbé en deux et le menton dans la poitrine.

Au lieu de continuer à suivre le péristyle, il descendit sur le pavé de la place et se dirigea vers l’enseigne des Quatre Fils Aymon.

Quand il passa sous le réverbère voisin, on put apercevoir les grandes mèches de ses cheveux qui s’échappaient de son chapeau pelé, et les touffes ébouriffées de sa barbe couvrant comme un masque de fourrure fauve la majeure partie de son visage.

— Où donc ai-je vu cet homme-là ? pensa tout haut le chevalier.

Johann le regarda sournoisement et se prit à sourire.

— Cet homme-là vous occupe plus souvent que bien d’autres, murmura-t-il ; et vous m’avez parlé de lui bien des fois…

— Quel est son nom ?

— À la rigueur, il pourrait faire un de nos ouvriers… pas de bon gré, assurément, car il se ferait hacher pour les fils de Bluthaupt !

— Quel est son nom ? répéta le chevalier avec une curiosité croissante.

— Mais, poursuivit Johann avant de répliquer, — on lui parlerait du diable qu’il croit son maître, depuis certaine aventure à vous parfaitement connue, monsieur le chevalier…

— Mais dites-moi donc son nom !

— On lui parlerait de l’enfer de Bluthaupt qu’il voit toutes les nuits dans ses rêves, et d’un cadavre couché dans la neige, au fond du trou, sur la traverse de Heidelberg…

— Serait-ce lui ?… balbutia le chevalier d’une voix changée.

— On lui dirait qu’il a reçu le prix du sang, acheva Johann ; et il ferait tout ce qu’on voudrait… C’est le pauvre Fritz, l’ancien courrier de Bluthaupt.

Reinhold détourna la tête. Il était pâle et sa respiration devenait pénible.

— Faute de mieux, cela fait toujours un, reprit Johann ; et celui-là je sais où le retrouver… Mais où diable sont donc passés les Larifla ?…

On n’entendait plus en effet ni les pas ni la voix des deux chanteurs. Au moment où Fritz disparaissait dans l’allée des Quatre Fils Aymon, Johann sortit du péristyle pour jeter un regard à l’extérieur ; il aperçut au loin, contre le mur décrépit qui ferme la place, au bout de la rue du Petit-Thouars, deux ombres qui s’agitaient.

D’abord il ne put rien distinguer, mais au bout de quelques secondes, les mouvements silencieux des deux ombres prirent pour lui une signification. Les ombres étaient occupées à faire une sorte de toilette. À l’aide d’un secours réciproque et fraternel, elles enlevaient des pantalons qui formaient double et triple emploi sur les jambes.

Johann entendait de loin leurs éclats de rire étouffés et leurs plaisanteries échangées à voix basse :

— Je ne les croyais pas à Paris, se dit-il après quelques instants d’hésitation ; — si ce sont eux, tonnerre ! c’est de la chance… J’ai mes mille écus de rente dans ma poche !

Les deux hommes cependant continuaient leur étrange besogne ; chacun d’eux, tour à tour, présentait un pied à son camarade, qui tirait dessus et amenait une jambe de pantalon.

Le dépouillé ne restait pas pour cela sans culotte.

Cela ressemblait en vérité à cette scène grotesque du Cirque-Olympique, où le clown ôte deux douzaines de gilets sans parvenir à se mettre en chemise.

Johann regardait de tous ses yeux ; il croyait bien les reconnaître, mais il hésitait encore, parce que ceux à qui venait de faire allusion sa dernière phrase étaient deux coquins émérites, aussi prudents d’habitude que téméraires dans certaines occasions.

Il ne s’expliquait pas pourquoi ils bravaient les inutiles dangers d’une toilette en plein air, à une centaine de pas d’un corps-de-garde.

— Bonnet-Vert et Blaireau ne s’exposent pas ainsi ! pensa-t-il, — ça n’est pas dans leur caractère… Quand ils ont fait des pantalons, ils vont se dédoubler aux Quatre Fils, et pas dans la rue…

Comme il songeait ainsi, l’un des deux hommes leva la jambe un peu trop haut et tomba lourdement le long du mur. Son compagnon, qui voulut l’aider à se relever, perdit l’équilibre également et partagea sa chute.

Alors, ce fut une lutte folle sur les tas de débris amoncelés près de la muraille. Les deux hommes se roulèrent dans la poudre, en riant comme des bienheureux.

Qui serait expert en fait d’ivresse, sinon un cabaretier allemand des abords du Temple ? Johann jugea le timbre de ces rires.

Sa face revêche se dérida tout à coup.

— Ils ont boissonné, les deux Templiers ! se dit-il joyeusement ; — et, au fait, un lundi gras, quand on a travaillé comme il faut, on est bien loisible de se boire…

— Johann ! demandait tout bas le chevalier de Reinhold, que faites-vous là tout seul ?…

Le cabaretier poursuivait le cours de ses inductions et se disait :

— C’est égal ! je les aimerais mieux dans un cabinet des Quatre Fils qu’à ce coin de rue, les braves garçons !… C’est juste notre affaire !… Il n’y a pas à dire, on ne trouverait pas à les remplacer dans tout le Temple… et si une patrouille venait me les prendre sous le nez, ce serait dix mille francs de flambés !… Mais vont-ils finir aujourd’hui ou demain ?…

Dans sa sollicitude soudainement excitée, il fit quelques pas pour les rejoindre et leur prodiguer de prudents conseils.

— Johann ! Johann ! cria le chevalier qui ne voyait rien sinon la retraite inexplicable de son premier ministre, — faut-il aller avec vous ?

En ce moment, Johann s’arrêta. Les deux hommes venaient de se relever, chancelant sur leurs jambes avinées, et faisaient chacun un paquet de son butin.

Quand ils eurent achevé, ils se prirent bras dessus, bras dessous, et se dirigèrent, en roulant et en se poussant, vers les Quatre Fils Aymon.

De temps en temps, ils essayaient une manière de danse sur l’air du Larifla et ils chantaient :

Habits et pantalons,
Gilets et caleçons,
Pour nous jamais ne sont
Ni trop courts ni trop longs.
Larifla, etc.

Et après le refrain, ils criaient à tue-tête, en imitant l’accent mélancolique des chineurs allemands :

Vié hâbits ! hâbits ! câlons, vie hâbits… rrrrchand t’hâbits !

Les canons des fusils d’une patrouille sortante résonnèrent au seuil du poste de la rue Percée.

Johann fut ému comme un père qui redoute l’imprudence de son fils.

— Les malheureux, pensait-il, les malheureux… on va me les pincer !

Les deux hommes qu’il appelait Bonnet-Vert et Blaireau s’avançaient toujours, criant et chantant, avec leur paquet sous le bras.

Reinhold avait enfin compris que Johann les guettait comme un gibier, et il demeurait coi, appuyé contre sa colonne.

La patrouille, cependant, arrivait au pas ordinaire ; Bonnet-Vert et Blaireau ne voyaient rien et ne s’inquiétaient de rien.

Ce fut seulement lorsqu’ils atteignirent le seuil des Quatre Fils qu’ils aperçurent la force armée à quelques pas d’eux.

Johann avait la chair de poule.

À la vue des soldats, les deux voleurs s’arrêtèrent un instant et se turent, déconcertés. Mais ils avaient le vin téméraire ; au lieu de s’esquiver, ils se plantèrent sur le seuil, firent tous les deux le salut du guerrier, et entonnèrent avec enthousiasme ce couplet bien connu que l’auteur de la chanson, ancien élève de l’École polytechnique, a dédié à l’armée française :

Pour rester caporal,
Faut être un animal ;
Mais plus d’un animal
Est dev’nu général.
Larifla, etc.

Puis ils disparurent dans la longue et noire allée, en lançant, d’un aigre fausset, le cri classique du carnaval.

Johann tremblait de tous ses membres et avait au front des gouttes de sueur froide.

Le chef de la patrouille, qui portait justement les insignes du grade attaqué, s’arrêta un instant sous la lanterne des Quatre Fils. La question fut sans doute agitée, de savoir si l’on poursuivrait les deux insolents jusque dans le cabaret.

Mais le carnaval a ses privilèges. — La force armée, clémente et magnanime, poursuivit sa route.

Johann respira ; il avait cent livres de moins sur le cœur.

— Et de trois, s’écria-t-il en revenant vers le chevalier ; voilà deux lapins qui n’ont pas leurs pareils dans toute la ville !

— Sont-ils aussi Allemands ? demanda le chevalier qui songeait toujours à Fritz.

— Le diable sait leur pays, répondit Johann ; ce qui est certain, c’est qu’ils parlent l’allemand, car j’ai causé souvent avec eux… Je crois qu’ils ont fait autrefois le grand chemin sur les frontières de l’Alsace.

Le chevalier se recula instinctivement.

— Eh bien ! s’écria Johann sincèrement étonné, — cela vous fait peur ?… Ne croyez-vous pas que j’allais vous choisir des prix Monthyon ?

— C’est juste… balbutia Reinhold.

— Diable ! oui, Bausse, c’est juste, répéta le cabaretier ; si j’avais su que ces deux bons garçons étaient à Paris, je ne me serais pas tant fait prier quand vous m’avez proposé la chose… Mais je les croyais au bagne.

Reinhold fit un second haut-le-corps.

Johann souffla dans ses joues.

— Ma parole, dit-il, je ne vous comprends pas !… Vous cherchez, et quand vous avez trouvé, vous faites la petite bouche !

— Du tout, balbutia Reinhold en dissimulant de son mieux ses répugnances, — je suis fort content… mais dites-moi un peu quels sont ces deux hommes ?

— C’est Castor et Pollux, répondit Johann, qui lisait volontiers du papier à la livre et possédait en conséquence une certaine teinture de la mythologie ; — c’est Damon… et l’autre !… Ceux-là ont fait leurs preuves, voyez-vous, et ce ne sont pas des trembleurs comme les filous du Temple. Avec de l’argent, vous en aurez tout ce que vous voudrez… Le chef de la communauté s’appelle Mâlou, dit Bonnet-Vert, un souvenir de Brest ; l’autre a nom Pitois, dit Blaireau, auquel il ressemble… Ils ont passé devant le jury l’un portant l’autre une demi-douzaine de fois, et si je les croyais au bagne, c’est que leur dernière condamnation emportait les travaux forcés à perpétuité.

— Pour cause de meurtre ? demanda le chevalier.

— Comme vous dites, répliqua Johann ; — ils se seront évadés, car je ne pense pas qu’on leur ait fait grâce… Quant à ce qu’ils manigancent dans le Temple à l’heure qu’il est, ça me paraît assez faible… Ils m’ont l’air d’en être réduits à voler des pantalons, comme les derniers des derniers… Autrefois, du temps que je les connaissais, ils fréquentaient les marchands de bijoux du Palais-Royal, et vendaient leurs produits au bonhomme Araby.

— Et ils ne l’ont pas dénoncé devant les assises ? demanda Reinhold.

— Peuh ! fit Johann ; dénoncer Araby !… Le vieux est sorcier ; ce serait perdre sa peine… Maintenant, Bausse, voici nos trois hommes dans le même nid… Peut-être bien que nous en trouverons un quatrième parmi la société qui se rassemble aux Quatre Fils… C’est tout ce qu’on peut espérer pour la chose dont il s’agit, je vous en préviens.

— À la rigueur, répondit Reinhold, on peut se contenter de quatre… mais il n’en faut pas un de moins… Je voudrais savoir comment vous allez vous y prendre.

— C’est tout simple, et vous allez bien le voir… car je pense, monsieur le chevalier, que vous ne refuserez point de m’appuyer de votre présence dans la démarche que je vais tenter auprès de nos hommes ?…

Reinhold fit un geste énergiquement négatif.

— À quoi bon ? dit-il ; mon concours ne peut vous être d’aucune utilité…

— Pardonnez-moi, répondit Johann. J’y ai compté !… j’y compte encore.

— Mais la raison ?…

Il ne plaisait point à Johann de dire la véritable raison, qui était de compromettre son patron le plus possible et de l’engager irrévocablement.

— La raison saute aux yeux, répliqua-t-il sans hésiter : ce sont des sommes considérables que nous allons proposer à Màlou et à Pitois… N’allez pas croire qu’ils soient novices en affaires ; rien n’est avocat comme un voleur !… Ils savent que je suis un pauvre gargotier à la tête d’un établissement assez modeste… il leur faudra des garanties… vous les leur donnerez.

Le premier mouvement de Reinhold fut de refuser tout net. Puis il se prit à réfléchir ; au bout de plusieurs minutes d’hésitation, il releva brusquement la tête et se tourna vers Johann.

— J’accepte, dit-il ; — entrons.

— Tout beau ! s’écria le cabaretier en riant ; — maintenant, vous allez trop vite !… votre costume ne serait point en bonne odeur aux Quatre Fils, dont les habitués ne suivent pas la mode de si près… Il va falloir changer de toilette.

— Retourner jusqu’à l’hôtel ?…

— Non pas… jusque chez moi seulement… j’ai ce qu’il vous faut ; venez !

Le chevalier se laissa emmener sans mot dire. Ils parcoururent à grands pas la roule qu’ils avaient faite, et entrèrent chez Johann, non point par le cabaret, mais par la porte de l’allée.

Quelques minutes après, on aurait pu les voir ressortir. Johann avait conservé le même costume ; mais le chevalier, au lieu de son castor brillant, et son caoutchouc fashionnable, portait maintenant une casquette et une blouse…



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  1. Le cabaret des Quatre Fils Aymon existe réellement aux environs du marché du Temple, avec la spécialité que nous lui donnons ; mais il n’est peint situé sur la place de la Rotonde, et porte un autre nom, bien connu dans le quartier. — Des raisons de convenance nous ont engagé à ne point le désigner d’une manière plus précise.