Le Fils du diable/Tome II/IV/1. Affaire conclue

Legrand et Crouzet (Tome I, Tome IIp. 187-198).
QUATRIÈME PARTIE.


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LE CABARET DES FILS AYMON.




CHAPITRE ier.
AFFAIRE CONCLUE.


Nous reprenons notre histoire où nous l’avons laissée ; nous sommes encore au Temple, le soir du lundi gras de l’année 1844.

Les cabarets qui avoisinent le marché faisaient tous bonne recette. Bien que le lundi gras soit un jour de relâche entre les bombances du dimanche et l’orgie consacrée du mardi, il fait partie du carnaval et demande à être arrosé, ne fût-ce que modérément.

En conséquence, on buvait comme il faut tout autour du Temple ; le cidre et le petit vin blanc prodiguaient leurs flots aqueux. Les cabaret à la mode regorgeaient de chalands, ni plus ni moins que la veille, et déversaient le trop plein de leurs pratiques sur les guinguettes moins illustres qui prenaient ainsi part à l’aubaine.

C’était à peu prés l’heure où madame de Laurens descendait l’escalier roide et glissant de Batailleur pour gagner la place de la Rotonde. Comme nous l’avons dit, elle s’était arrêtée un instant au bout de la rue du Petit-Thouars, parce qu’elle avait cru reconnaître, à la lueur des réverbères, Franz, traversant la place d’un pas rapide et se glissant dans une obscure allée.

Petite était une femme forte, et ces frayeurs vulgaires qui ont coutume d’arrêter son sexe ne la gênaient nullement : elle avait intérêt à joindre Franz, et sans la voix de l’idiot Geignolet qui vint jeter sa monotone chanson dans les ténèbres de l’allée, Petite se fût engagée intrépidement dans cette route inconnue.

Le chant de l’idiot arrêta son premier mouvement. Était-ce bien Franz d’ailleurs ? Ces lueurs vacillantes qui tombent des réverbères sont sujettes à tromper. Comme elle hésitait, son regard se tourna vers le bâtiment de la Rotonde et ses yeux demeurèrent fixés sur un point lumineux qui brillait dans l’ombre du péristyle.

Elle n’hésita plus ; on eût dit que cette lumière aperçue l’attirait comme un aimant.

Elle traversa la place et s’arrêta devant la boutique du bonhomme Araby…

Au moment où elle collait son œil aux fentes de la devanture, un équipage élégant débouchait au carrefour du Château-d’Eau et s’engageait dans la rue du Temple. Le cocher arrêta ses fringants chevaux à la hauteur de l’église Sainte-Élisabeth ; le laquais abaissa le marche-pied et un homme dont le costume disparaissait sous un manteau en caoutchouc descendit sur le trottoir.

— Attendez-moi, dit-il.

Le laquais referma la portière et se promena de long en large devant l’église. Le cocher, infatigable dormeur comme tous ses pareils, s’arrangea sur son siège et entama un somme.

Le maître remonta le trottoir durant quelques pas et tourna l’angle de la rue Vendôme.

Il était vêtu comme un jeune homme, et la coupe écourtée de son imperméable dénotait de sérieuses prétentions à l’anglomanie. Sa démarche voulait être vive et leste. Sous les petits bords de son chapeau, on voyait briller les boucles d’une abondante chevelure. On ne voyait que cela, parce que les collets de son caoutchouc, relevés britanniquement, cachaient la majeure partie de son visage.

La rue de Vendôme, qui doit son nom au dernier grand-prieur de la langue de France, marque encore l’une des frontières de l’ancien domaine des chevaliers hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Bien qu’elle confine au Paris bruyant et marchand, elle est déjà du Marais, et son tranquille silence fait contraste avec le fracas affairé du boulevard voisin. Entre elle et ce groupe de théâtres qui se disputent les faveurs inconstantes du peuple parisien, il n’y a qu’une étroite ligne de maisons ; mais c’est comme un monde : les habitants de ces demeures touchent d’un côté à la foule, de l’autre au désert.

Notre homme suivit la rue de Vendôme, rasant de près les murailles et se donnant les airs d’un personnage en bonne fortune. Il ne pouvait pas toutefois, malgré sa grande envie, ôter à son pas une roideur lourde. Les plis droits de son caoutchouc dissimulaient mal une obésité déjà très-prononcée, et ses efforts n’aboutissaient qu’à lui donner la tournure d’un ci-devant jeune homme.

Cette tournure est éminemment dangereuse en temps de carnaval, et les gens très-gais sont, par nature, impitoyables pour les beaux Narcisses parvenus à la cinquantaine. Mais notre homme n’avait à redouter aucune rencontre fâcheuse dans la voie solitaire qu’il avait choisie. Quelques cris joyeux, et railleurs arrivaient jusqu’à lui par le passage Vendôme, cet indigent corridor qui veut singer les élégances des galeries fashionnables ; c’était tout. Le passage se montrait presque aussi désert que la rue, et la lumière du gaz y prenait une teinte mélancolique pour éclairer ses bazars dédaignés.

À l’angle des rues de Vendôme et du Puits, notre homme tourna court et redescendit vers le Temple. Le vent souleva en ce moment les pans rigides de son petit manteau, qui flottèrent en rendant un bruit de parchemin, et découvrirent son vêtement de dessous, lequel était un paletot blanc.

M. le chevalier de Reinhold essaya d’abord de contenir les mouvements désordonnés de son imperméable, mais le vent faisait rage et il fut obligé de reporter sa sollicitude sur son petit chapeau, dont la perte eût pu entraîner celle de sa chevelure.

Il poursuivit sa route en grondant et ne s’arrêta que devant les rideaux quadrillés du cabaret de la Girafe.

Le comptoir de Johann était plein comme l’œuf. La Girafe s’asseyait à son poste, plus ronde, plus grosse, plus rouge, plus souriante que jamais ; elle versait le vin de campêche avec des façons si avenantes, et dans des canons si évidemment rincés, que ses pratiques ne pouvaient point se lasser de boire. Elle avait pour chacun, l’enchanteresse, quelques petits mots de baragouin français-allemand, qui donnaient soif comme autant de pincées de poivre.

Son mari, le marchand de vin Johann, se tenait debout à l’autre extrémité de la salle et daignait converser avec la partie grave de l’assemblée.

C’était là un grand honneur, car Johann passait pour avoir du foin dans ses bottes et ne causait vraiment point avec le premier venu.

Parmi son auditoire se trouvaient deux ou trois de nos convives allemands de la veille : mais la plupart manquaient : il n’y avait là ni le brave Hermann, ni le bon marchand d’habits, Hans Dorn, ni Fritz, le sombre courrier de Bluthaupt. L’assemblée se composait en majeure partie de gens inconnus et que nous n’avons point intérêt à connaître. Nous citerons seulement deux buveurs privilégiés qui s’échauffaient aux sourires de la Girafe.

Le premier était un gros garçon, à la physionomie épaisse, à la tournure lourde, un pétras, comme on dit au Temple et ailleurs, qui se plantait droit et silencieux devant le comptoir avec tout le flegme germanique. Ce garçon était très-blond, très-charnu, très-rose et semblait parfaitement préservé de pensées. Il s’appelait Nicolas : c’était le neveu de Johann, ce propre neveu pour lequel le cabaretier avait convoité la main de Gertraud, et qui était par conséquent la cause de l’animadversion conçue par Johann contre les pauvres Regnault ; car Jean, le joueur d’orgue, malgré sa misère, barrait la route à Nicolas.

Le second était un petit homme de cinquante à cinquante-cinq ans, dont le crédit semblait parfaitement assis dans la maison. Ce petit homme avait la réputation d’être un peu agent de police ; cela lui donnait de la considération ; il avait nom Romain, dit Batailleur. — À une époque déjà fort éloignée, il avait noué avec une jeune fille du quartier des Halles un de ces mariages transitoires qui se passent de la mairie et de l’église. Le divorce avait eu lieu entre eux depuis longtemps, mais cette union avait donné à la jeune fille le droit extra-légal de porter le beau nom de Batailleur.

Elle en usait. Elle était devenue une des notabilités du Temple. Son ancien mari était tout fier d’elle ; il eût donné beaucoup pour redevenir son seigneur et maître. Il eût résigné pour elle ses fonctions politiques ; il eût planté là le gouvernement de grand cœur, pour redevenir simple marchand de frivolités.

Mais il n’était plus temps : le malheureux Romain tournait en vain autour de son ex-femme, qui le tenait rigoureusement à distance. Il en était réduit aux inutiles regrets du passé. Bien qu’il fût jovial et bon vivant, personne n’ignorait la blessure de son cœur ; son chagrin se faisait jour malgré lui, et, quand le petit vin blanc le rendait plus expansif, il avait coutume de commencer ses histoires par cette formule à la fois orgueilleuse et tout imprégnée de mélancolie attendrissante :

— Du temps que j’étais l’époux de madame Batailleur…

À la vue de la foule qui encombrait le cabaret de la Girafe, M. le chevalier de Reinhold était resté indécis et comme décontenancé. D’ordinaire l’établissement de Johann ne péchait point par trop de chalands. Le chevalier avait coutume de parvenir jusqu’à lui incognito, et quand il ne le faisait point mander à l’hôtel, leurs conférences avaient lieu dans cette chambre réservée, où nous avons assisté au repas des Allemands.

Mais aujourd’hui c’était un lundi gras : le salon de société se trouvait plein comme le comptoir lui-même. Le chevalier, qui venait de glisser son regard à travers les carreaux poudreux, avait vu une nombreuse et belle compagnie : des dames du Temple avec leurs sigisbés, des chineurs en goguette, et dans un coin le brillant Polyte, favori de madame Batailleur, qui consommait les vingt-cinq sous octroyés par sa reine.

Le chevalier savait qu’il était parfaitement connu dans le Temple. Le peu qu’il jouait ne l’entourait pas d’une popularité très-grande, et il répugnait à se montrer en public, ce soir-là surtout, qui venait après un jour d’échéance.

Il ne savait pas exactement le compte des saisies opérées dans la journée ; mais les saisies ne manquaient jamais aux époques du paiement, et l’indigence connue de ses pauvres clients ne lui laissait aucun doute à cet égard.

Les groupes de buveurs lui cachaient Johann, qui se trouvait à l’extrémité la plus reculée de la pièce. Dans le premier moment il ne se sentit point le courage d’affronter cette foule hostile, et d’instinct il fit quelques pas en arrière, pour regagner son équipage. Mais la réflexion le retint. Il fallait qu’il parlât à Johann. Bien que l’intrépidité ne fût point son fort, il se fit honte à lui-même, et revint se placer devant la porte du cabaret, en ayant soin de se tenir dans l’ombre.

Il resta là durant plusieurs minutes, cherchant à distinguer son factotum dans l’atmosphère fumeuse du comptoir, et se garantit de son mieux contre les rayons du gaz qui traversaient la rue étroite.

Un mouvement qui se fit parmi les buveurs, démasqua enfin la figure revêche du cabaretier Johann. Le chevalier enfonça son chapeau sur ses yeux, releva davantage e collet de sou caoutchouc, et traversa la rue en trois enjambées.

Il entra. Malgré ces précautions, tout le monde le reconnut du premier coup d’œil. Un murmure sourd se fît dans la salle.

— Le bausse !… c’est le bausse ! prononçait-on à demi-voix.

Mais ce murmure n’avait absolument rien de menaçant, et Reinhold avait eu grand tort de craindre.

Parmi la jalousie du pauvre contre le riche, il y a un respect étrange que la passion elle-même, à ses heures de paroxysme, ne peut pas secouer sans peine. Si la haine légitime et l’esprit de vengeance se joignent à la jalousie, il y a explosion parfois, mais c’est rare.

Et encore faut-il des circonstances agglomérées. En thèse générale, le pauvre n’ose pas. Quand il se fâche une fois, c’est de la fièvre et de la rage ; il frappe alors à l’aveugle, et ses vrais ennemis savent éviter ses coups.

À peine le chevalier fut-il entré dans le cabaret de Johann, que sa frayeur passa comme par enchantement. Il vit sa force. Toutes les têtes se découvrirent humblement autour de lui ; un seul et même sourire, modeste, soumis, adulateur, vint à toutes les bouches. La Girafe éleva son énorme corpulence au-dessus du comptoir, dessina un triple salut et retomba, écrasée sous le poids de son respect.

— Johann ! s’écria-t-elle, oh ! Johann… c’est monsieur le chevalier !

Le marchand de vin avait déjà quitté le groupe dont il faisait partie, et s’avançait vers Reinhold, la casquette à la main.

Le chevalier prit un air d’empereur ; son regard parcourut les rangs de l’assemblée, émue et saisie de vénération.

— Bonsoir, Lotchen, ma grosse mère, dit-il à la Girafe qui devint cramoisie de joie ; — voilà de bons garçons qui fêtent le lundi gras !… Ça me fait plaisir de voir le peuple s’amuser !… J’aime le peuple !… Versez un verre de vin à tous ces braves gens, Lotchen, afin qu’ils boivent à ma santé.

Il avait pris la pose de Henri IV prononçant le fameux vœu de la poule au pot.

La foule s’agita respectueuse et reconnaissante.

Le chevalier sortit d’un pas royal, en faisant signe à Johann de le suivre.

— C’est un brave homme tout de même ! s’écria Romain dit Batailleur, en vidant son verre de vin.

— De loin, ça semble des tigres, dit le neveu Nicolas d’un air niais ; — de près, c’est des bons enfants !…

Deux ou trois voix s’élevèrent pour protester, objectant qu’on avait saisi le jour même, à la requête du chevalier, une demi-douzaine de pauvres marchandes du Temple.

Mais la Girafe indignée, frappa de son broc d’étain contre le plomb du comptoir, et s’écria dans un élan inspiré :

— C’est des gueuses qui n’ont pas le moyen de payer leurs dettes !… Faudrait-il pas prendre des gants avec ça !

— Excusez ! appuya Batailleur, quand j’étais l’époux de madame, ça se trouvait qu’on avait par-ci par-là de mauvaises pratiques… Eh bien ! je dis qu’on les faisait marcher, quoi donc !

— Quoi donc !… répéta le neveu Nicolas.

— Parbleu, conclut l’assemblée, il faut de l’exactitude dans le commerce.

— Et puis, ça fait du bien aux bons sujets qui ont de quoi, reprit Batailleur ; — tenez, il y a la place de la mère Regnault, là bas au coin de la Rotonde, qui est fameuse pour les refaçonnés… Si j’étais encore avec madame, je prendrais cette place-là tout de suite.

— Pauvre bonne femme Regnault ! murmurèrent quelques âmes trop tendres.

La Girafe haussa les épaules.

— On dit qu’on va la mettre en prison… à son âge !

— Peuh ! fit l’époux Batailleur, — il y a trente ans que la mère Regnault encombre cette place-là… chacun son tour !…

M. de Reinhoîd et Johann étaient tous les deux dans la rue et s’entretenaient à voix basse.

— Il y en a eu cinq de mises à la porte, disait le marchand de vin ; — sur les cinq, j’en vois trois qui payeront, parce qu’elles ont des nippes… Les deux autres n’ont rien… Et savez-vous que maman Regnault nous doit beaucoup d’argent, monsieur le chevalier ?

— Nous parlerons de cela plus tard, interrompit Reinhoîd. J’ai une affaire d’importance à mettre entre vos mains.

— Mais celle-là n’est pas indifférente !… et comme je me suis laissé dire que la mère Regnault avait quelque part, dans le haut monde, de bonnes accointances, ma foi ! j’ai fait exécuter le jugement…

— Elle est arrêtée ? dit le chevalier, avec une certaine vivacité.

— Non pas… elle se cache… mais il fera jour demain !

Le chevalier s’interrompit court en ce moment, et se posa en face de son factotum. Johann voulut poursuivre l’entretien, mais il fut réduit au silence par un geste de Reinhold, qui lui serra le bras, en le regardant fixement.

— Vous devez avoir de bonnes économies, Johann ? dit le chevalier ; — mais vous n’êtes pas encore ce qu’on appelle un homme riche…

— Tant s’en faut !… commença le maître de la Girafe.

— D’un autre côté, reprit Reinhold, vous voici arrivé à un certain âge… Vous avez bien cinquante-cinq ans, n’est-ce pas, Johann !

— Cinquante-sept ans, vienne le mois de juin !

— Eh bien ! mon garçon, quand on a cet âge-là, il n’est plus temps de mettre les sous de côté, un à un… il faut renoncer à faire fortune, ou faire fortune tout d’un coup…

Johann baissa les yeux, pour examiner le chevalier en dessous.

— Pourquoi me dites-vous cela ? murmura-t-il.

— Parce que vous êtes un homme sage, Johann, répliqua Reinhold avec un sourire flatteur ; — parce que vous savez voir le bon côté des choses… et que je vous crois un serviteur dévoué.

— Vous avez quelque rude besogne à faire faire, monsieur le chevalier.

— Du tout !… Quelques mesures à prendre… Une demi-douzaine de gaillards à trouver… C’est une affaire où vous n’auriez point à travailler personnellement, Johann… Je tiens trop à vous, mon bon ami, pour vous exposer ainsi à l’avant-garde…

— Il y a donc du danger ? demanda le marchand de vins.

— Oui et non… En France, ce serait dur… Mais en Allemagne…

— Ah ! ah ! fit Johann, — l’affaire est en Allemagne ?…

Le chevalier se prit à rire.

— Une occasion de revoir le pays ! dit-il. — Et que ferait-on ?

Le chevalier ne répondit pas tout de suite. Il regarda autour de lui pour se bien convaincre que nulle oreille curieuse n’était à portée de l’entendre ; puis il se rapprocha de son interlocuteur.

— Il s’agit de l’enfant, dit-il.

— Ah !… fit Johann, qui prit un air attentif et curieux ; vous avez donc de ses nouvelles ?

— Il est à Paris.

— Je vous l’avais bien dit, l’autre fois !…

— Ami Johann, ne vous vantez pas !… vous n’avez pas fait bon guet en cette occasion… Que m’avez-vous appris ? Rien du tout !… Et cependant, il y a longtemps déjà que le petit bonhomme est au milieu de nous, et ce serait bien le diable si vos camarades allemands n’en savaient pas quelque chose !

— Je puis vous certifier…

— À la bonne heure !… votre dévouement ne fait pas pour moi l’ombre d’un doute… mais êtes-vous bien sûr que ces brutes allemandes n’ont pas pris quelque défiance ?

— De moi ! s’écria Johann. Allons donc !… ils me croient entiché comme eux de la mémoire de Bluthaupt… S’ils ne m’ont rien dit, c’est qu’ils n’en savent pas plus long que moi.

— Tant mieux !

— Mais comment avez-vous appris vous-même ?…

— Ceci est une autre affaire, et l’histoire serait longue. L’important, c’est que nous l’avons appris et qu’il ne nous reste aucun doute à cet égard… Il y a plus : comme la diligence est la mère de toutes les vertus, nous avons manœuvré sans perdre de temps et joué une première partie.

— Et vous l’avez perdue ?

— Nous avions beau jeu ! dit le chevalier avec un accent de regret ; — mais la chance était contre nous… Le petit homme se porte fort bien ; et nous en restons pour nos peines.

Johann releva son regard sur le chevalier et fit un geste significatif.

— Fi donc ! s’écria Reinhold répondant à ce geste. — Vous autres bonnes gens, vous ne rêvez que coups de couteau… C’est trop dangereux, ami Johann, je n’en use pas.

— Quand on veut en finir… voulut dire le marchand de vin.

— Quand on veut entrer, interrompit Reinhold, il n’est pas absolument nécessaire d’enfoncer la porte ! J’avais trouvé mieux que cela… un bon petit duel avec un maître d’armes.

— Tonnerre ! dit Johann, suffoqué d’admiration ; — c’était pourtant fameux !

— Pas trop mauvais !… mais l’homme propose et le diable dispose… La partie est remise, il s’agit de jouer mieux.

Ils étaient à l’embouchure de la rue du Puits, à quelques pas seulement des baraques du Temple, sous lesquelles régnaient le silence et les ténèbres. Le chevalier jeta une seconde fois son regard dans la nuit ; les trottoirs étaient déserts ; rien ne s’agitait dans l’ombre du marché vide.

Par excès de précaution, il attira Johann au centre du pavé, à égale distance des maisons de la rue du Petit-Thouars et des baraques du Temple ; puis il mit sa bouche tout contre l’oreille du marchand de vins et reprit la parole à voix basse.

Il parla durant deux ou trois minutes sans s’arrêter.

Quand il eut achevé, Johann baissa la tête d’un air d’hésitation.

— Me comprenez-vous ? demanda le chevalier.

— C’est assez clair comme ça ! répliqua Johann.

— Eh bien ?

— Eh bien !… il y a des juges en Allemagne comme en France… et je n’ai qu’une tête entre mes deux épaules, monsieur le chevalier.

— Laissez donc ! reprit Reinhold, vous connaissez le pays mieux que moi, et vous savez très-bien…

— Il y a des ressources, c’est la vérité… mais, voyez-vous, malgré mes cinquante-sept ans, je n’ai pas encore envie de m’en aller dans l’autre monde.

— Qui parle de cela ?

— Les faits… On a vu de ces histoires finir très-mal, vous savez bien… et je crois qu’il vaut mieux mettre de côté sou à sou quelques années encore, que de risquer un coup si chanceux.

Le chevalier ne savait trop si Johann marchandait ou refusait ; il le considérait attentivement et tâchait de son mieux à lire la vérité sur sa physionomie ; mais la physionomie triste et sèche de l’ancien écuyer de Bluthaupt était un livre fermé.

Johann restait maintenant froid et silencieux. Le chevalier commençait à désespérer.

— Allez vous donc me refuser ? demanda-t-il enfin.

— Ma foi, monsieur le chevalier, répliqua Johann, ça me fait cet effet-là… Encore si vous disiez ce que vous comptez donner !…

Reinhold se frappa le front en éclatant de rire.

— Ami Johann, dit-il, vous êtes le seul Allemand d’esprit que j’aie rencontré !… Sans vous, j’allais oublier le principal !… Vous devez bien avoir, n’est-ce pas, une cinquantaine de mille francs placés quelque part ?

— À peu près.

— Eh bien ! cette affaire-là vous complétera les mille écus de rentes… Vous voyez que je ne marchande pas !… Les autres seront payés convenablement et par votre canal, ce qui vous permettra peut-être de faire encore quelque bon bénéfice… Cela vous va-t-il ?

Le visage de l’Allemand n’exprima ni joie ni aucune autre émotion quelconque.

— Tope ! dit-il seulement en avançant la main, — je fais l’affaire.



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