Le Fils du diable/Tome II/IV/15. L’inconnue

Legrand et Crouzet (Tome I, Tome IIp. 323-329).
CHAPITRE XV.
L’INCONNUE.


Le mot princesse prononcé par M. le comte de Mirelune, au moment où le guichet s’ouvrait, courut tout autour de la table. Chacun leva les yeux, et la loge devint le point de mire de tous les regards.

Ce qui se passait n’était pourtant pas un fait extraordinaire. Presque tous les jours, le même guichet s’ouvrait pour montrer la même main ; mais depuis tant de mois que l’énigme se posait ainsi chaque soir, elle restait toujours insoluble ; et les mystères gagnent de l’importance à vieillir.

Les hypothèses s’amoncellent peu à peu ; on épuise le vraisemblable : les esprits les plus terre-à-terre arrivent au romanesque.

Des centaines de versions couraient sur la joueuse du confessionnal, sur la princesse comme on l’appelait, et son apparition causait toujours une sorte d’émoi dans l’assemblée.

Madame la baronne de Saint-Roch avait fort à faire pour résister aux innombrables attaques dirigées contre sa discrétion. Elle était obsédée, entourée, traquée ; les vieux habitués, passés à l’état d’amis de la maison, la prenaient par les sentiments. Les étrangers empruntaient à leur bourse des arguments plus irrésistibles encore ; mais rien n’y faisait : la fidélité de madame la baronne résistait à tous les assauts, et les curieux en étaient pour leurs peines.

Quand on la serrait de trop près, la rusée baronne employait une manœuvre analogue à celle des vieux cerf qui mettent les biches sur pied et donnent le change à la meute, elle lançait elle-même dans la circulation quelque nouvelle hypothèse ; elle brouillait le chaos davantage, si bien que les plus habiles se trouvaient déroutés complètement.

Durant une bonne minute, et c’est bien long dans un lieu pareil, il y eut autour de la table un murmure contenu. Le jeu éprouva un temps d’arrêt. La partie modeste de l’assemblée, les petits marchands, égarés loin du comptoir, les commis en vacances et autres ouvraient des yeux énormes et semblaient vouloir dévorer cette main qui sortait du confessionnal. Les quelques femmes éparses autour de la table pinçaient la lèvre en voyant pâlir leur étoile, et affirmaient tout bas que la princesse était quelque vieux monstre, ayant de bonnes raisons pour se cacher. Il y a des douairières qui gardent des mains charmantes. Les étrangers braquaient le binocle ; les Anglais, qui sont partout où l’on joue, caressaient leurs portefeuilles et s’interrogeaient gravement pour savoir de quelles extravagances Leurs Seigneuries étaient capables en cette occasion.

Mais il n’y avait rien à faire ; la baronne était muette, même pour les portefeuilles britanniques ; et les meilleurs binocles ne pouvaient rien absolument contre les rideaux de soie.

— Allons, allons, Messieurs ! dit l’ancien officier supérieur au service du roi des Grecs, veuillez faire votre jeu, s’il vous plaît.

Cet appel eut un succès médiocre ; tous les yeux étaient occupés à séduire la loge.

— Du diable, si je ne connais pas cette main-là ! dit Mirelune à Ficelle.

— C’est tout à fait étonnant ! murmura ce dernier ; il y a là-dedans un vaudeville à succès !

— Regardez bien, Amable, c’est la main de la petite marquise de Vieux-Lieu !…

— Je vois trois actes, répliqua Ficelle, le mari qui cherche sa femme et qui la retrouve innocente dans cette boîte… Arnal en fossile occupé à piquer la carte… ; un caissier honnête homme, mais faible, qui vient là perdre son honneur…

— En somme, interrompit Mirelune, la main de la marquise est plus forte… et je voudrais parier que ces petits doigts-là sont tout bonnement à la vicomtesse de Longpré.

— De jolis couplets, reprit Ficelle ; des mots… un petit peu de cœur… je garantis quatre-vingts représentations !

Le vaudevilliste respira longuement ; son visage était radieux, ce n’était pas tous les jours qu’il mettait la main sur une idée.

Pendant qu’il s’applaudissait de tout son cœur et que l’ingénieux Mirelune trouvait un troisième nom pour la propriétaire de la jolie main blanche, le calme se faisait autour de la table et l’intérêt du jeu reprenait lentement le dessus. M. de Navarin allait donner le signal de tailler, lorsque la porte s’ouvrit au milieu de ce silence profond qui précède l’arrêt de la fortune.

Ordinairement, à cet instant solennel, un roi aurait pu franchir le seuil sans distraire l’attention de l’assemblée ; mais il y avait ce soir comme un vent d’émotion dans la salle, les nerfs étaient agités : chacun se retourna involontairement.

On vit entrer un personnage de grande taille, portant avec noblesse un costume à la fois élégant et sévère. C’était un homme, jeune encore, au visage remarquablement beau.

Personne ne le connaissait dans la salle. À sa vue, madame la baronne de Saint-Roch elle-même laissa échapper un mouvement de surprise.

Il traversa, tête haute et d’un pas tranquille, l’espace qui le séparait des joueurs, puis il fit le tour de la table et vint se placer à gauche de la loge, dont la baronne de Saint-Koch occupait la droite.

Il se fraya un chemin jusqu’au premier rang.

La main de la mystérieuse personne qui occupait le confessionnal reposait toujours sur le tapis ; l’étranger se pencha en avant et toucha cette main, qui se retira comme effrayée.

L’étonnement général était au comble ; le jeu s’arrêta une seconde fois. Anglais et commis regardaient, bouche béante. Ficelle oubliait son embryon de vaudeville, et Mirelune négligeait de chercher un quatrième nom de comtesse…

On entendit cependant un mouvement léger à l’intérieur du confessionnal. Madame la baronne de Saint-Roch, avertie sans doute par un signe convenu, colla son oreille au rideau de la loge.

Au bout de deux ou trois secondes, elle se leva et alla rejoindre l’étranger.

— Ça se noue ! dit Ficelle.

— Que diable signifie tout cela ? murmura Mirelune.

Madame de Saint-Roch prononça quelques paroles à l’oreille de l’étranger, qui s’inclina en signe d’assentiment.

On la vit se diriger vers une porte latérale. L’étranger l’accompagnait. Il sortit comme il était entré, sans avoir ouvert la bouche.

Les habitués de la maison de jeu de la rue des Prouvaires avaient trouvé pour la loge grillée un nom qui était tout une description. Le confessionnal ressemblait, en effet, à cette partie du meuble saint où le prêtre s’assied, caché à tous les regards.

À l’intérieur, c’était un microscopique boudoir, une boîte mignonne entièrement tapissée de soie et décorés avec toute la coquetterie possible.

Au moment où l’inconnu, qui avait eu l’audace grande de toucher sans façon la blanche main au râteau d’ivoire, quittait la salle de jeu sur les pas de madame de Saint-Roch, Petite était seule dans la loge. Elle se tenait debout, la main appuyée au bras de son fauteuil et dans l’attitude d’une attente inquiète.

L’intérieur de la loge était beaucoup plus sombre que la salle elle-même ; on n’y était éclairé que par la lumière du lustre, filtrant à travers la transparence des rideaux.

Grâce à ce demi-jour, Petite pouvait voir et n’être point vue. L’œil curieux des joueurs ne pouvait point percer les draperies de la loge obscure, tandis que le regard de Sara, trouvant des issues ménagées, faisait à son aise le tour de la table.

Quand l’assemblée se composait d’une certaine façon et que la fantaisie de Petite était de se mêler aux joueurs, on donnait à la porte une consigne plus sévère, et Sara, préalablement changée par une sorte de toilette théâtrale, venait bravement s’accouder au tapis vert. Madame la baronne de Saint-Roch avait vraiment un talent précieux pour habiller une tête et grimer galamment un visage. En sortant de ses mains, madame de Laurens aurait pu, à la rigueur, affronter le regard de ses amis ; mais c’était une femme prudente dans ses hardiesses et qui n’osait jamais qu’à bon escient.

Aujourd’hui, madame de Saint-Roch n’avait pas eu besoin de s’occuper de sa toilette ; la présence du vaudevilliste et de M. le comte de Mirelune qui avaient tous les deux leurs entrées à l’hôtel de Geldberg, commandait à Petite de ne point se montrer à la salle commune. Elle était arrivée depuis quelques minutes à peine, lorsque l’étranger, qui possédait le mot de passe sans doute, s’était introduit dans la maison.

Petite ne l’avait point vu entrer. Elle était en ce moment toute rêveuse et songeait aux événements de la journée. Sa main avait machinalement ouvert un petit coffret d’un travail exquis, placé auprès d’elle et qui lui servait de caisse. Elle y avait pris un billet de banque qu’elle avait poussé sur le tapis par habitude pure. Ce fait de risquer un enjeu à cette table qui était à elle et dont le banquier faisait valoir des fonds fournis par elle était, du reste, un enfantillage de joueuse émérite. Le combat sérieux était entre M. de Navarin et la foule. En jouant contre lui, Sara jouait contre elle-même. Mais l’ancien officier supérieur au service du roi des Grecs prétendait que cette petite manœuvre n’était pas absolument inutile : les billets de banque attirent les billets de banque, cela ouvrait les portefeuilles, cela faisait aller la partie.

Les jours où Sara voulait jouer pour tout de bon et par elle-même, elle avait d’ailleurs la table du lansquenet, où sa présence ne manquait jamais d’amonceler des tas d’or.

Mais, ce soir, elle avait en tête autre chose que le jeu. Sa mémoire était comble en quelque sorte et son esprit travaillait malgré elle. Que de choses en vingt-quatre heures, sans parler même des aventures du bal Favart ! La maladie de son mari, qui semblait aborder sa suprême période, le duel de Franz qui était sorti vainqueur de l’épreuve et qui restait pour elle comme une menace vivante, sa fille enfin, cette pauvre enfant chétive et pâle qu’elle avait vue à travers les planches mal jointes de la devanture d’Araby !…

Judith, la fille unique de la grande dame, l’héritière de tous ces millions dérobés laborieusement, Nono la Galifarde, l’esclave de l’usurier, la martyre de l’idiot, la misérable créature qui s’étiolait, entourée de la pitié dédaigneuse des pauvres gens du Temple !

Judith, qui demain peut-être allait changer son maigre matelas, jeté à nu sur la pierre contre une couche somptueuse, son indienne humide et usée contre les dentelles et le velours, ses larmes contre des sourires, sa pauvre petite face hâve contre la beauté de la jeunesse heureuse !…

C’est qu’elle était belle, même sous sa souffrance !

Que de rayons la joie inconnue allait mettre dans ses grands yeux allanguis ! que ces cheveux incultes allaient briller doucement ! que de grâces dans cette taille affaissée par le besoin et enlaidie par d’ignobles haillons !

Sara souriait. Jamais elle ne l’avait si bien vue ; jamais elle n’avait plongé si avant dans l’affreuse misère où se mourait sa fille, et c’était à la veille de la délivrance, à la veille du triomphe et de l’allégresse !

Mon Dieu ! Judith n’avait pas quinze ans. Toute une vie de joie, pour quelques années de peines ! Combien de jours lui faudrait-il pour oublier sa souffrance passée ? la jeunesse refleurit bien vite, et le malheur qui ne menace plus est un charme…

Sara songeait ainsi. Elle arrangeait l’avenir de sa fille ; elle le faisait beau, doux, radieux : elle avait toutes ces prévoyances bonnes, toutes ces tendres délicatesses qui font du cœur des mères comme un nid moelleux où repose la pensée de l’enfant…

Puis d’autres idées venaient ; un nuage passait sur son sourire, son front se ridait, menaçant. N’était-ce pas encore pour Judith ?…

Elle songeait à M. de Laurens, qui était l’obstacle placé entre Judith et la vie ; elle songeait à Franz, qui pouvait tuer l’avenir de la fille en perdant la mère.

Et son front se redressait terrible, ses cils demi-baisses voilaient son regard impitoyable et froid.

Il fallait tuer pour se défendre…

Et, parmi toutes ces pensées, d’autres se glissaient, perverses et frivoles. L’âme de cette femme était un chaos. Tous les degrés du mal s’y mêlaient, impuissants à éteindre une étincelle de feu divin.

Madame de Laurens rêvait à Lia, sa jeune sœur. Tandis que Judith souffrait, Lia était heureuse !

Lia était belle comme un ange et son cœur ressemblait à son visage…

Pauvre Judith ! c’était pour elle encore que madame de Laurens détestait Lia.

Pour elle, qui souffrait si doucement et à qui sa torture n’avait pu enseigner la haine !

Après Lia, Esther. Esther était comtesse ; elle était veuve, elle n’avait que vingt-cinq ans : Sara l’enviait pour toutes ces choses. Et puis, il y avait l’instinct de propagande, qui entre au cœur en même temps que le vice lui-même.

L’éducation d’Esther était commencée ; Sara ne la voulait point laisser à moitié route.

Esther avait une part dans sa rêverie, le docteur aussi, et tout le monde et toutes choses…

Au moment où elle poussait son premier enjeu sur le tapis, à l’aide de son petit râteau d’ivoire, elle arrivait à penser à ce baron Albert de Rodach qu’elle avait rencontré d’une façon si étrange à l’hôtel de Geldberg.

Depuis la veille, elle l’avait trouvé à trois reprises sur son chemin. Au Temple d’abord, puis au bal de l’Opéra-Comique, puis à l’hôtel. Il connaissait Esther ; Sara en était à se demander qui lui avait enseigné la route de l’hôtel de Geldberg, lorsque sa main, qui sortait du guichet à son insu, ressentit le contact d’une autre main.

Elle s’éveilla en sursaut et regarda vivement autour d’elle. À gauche du confessionnal, il y avait un homme debout et le bras tendu encore. Sara l’examina au travers des rideaux, et reconnut le baron de Rodach.

Elle eut un véritable mouvement d’effroi.

— Encore lui !… murmura t-elle.



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