Le Fils du diable/Tome I/Prologue/6. Hans et Gertraud

Legrand et Crouzet (Tome I, Tome IIp. 63-71).
CHAPITRE VI.
HANS ET GERTRAUD.


Auprès du foyer, le comte Gunther avait fini par s’assoupir tout à fait. Sa tête blanchie reposait sur sa main, où il n’y avait presque plus de chair.

C’était pitié de voir les traits amaigris du malheureux vieillard et d’entendre le souffle haletant que rendait sa creuse poitrine.

On sentait qu’il y avait bien peu de vie désormais dans ce corps appauvri et usé. La mort semblait suspendue au-dessus de ce front jaune et comme amolli. Ces joues caves, aux teintes plombées, avaient déjà un aspect de cadavre.

Zachœus Nesmer, Van-Praët et le docteur profitaient de ce sommeil pour échanger quelques mots à voix basse.

— Sept heures et demie ! disait l’intendant ; voilà bientôt une demi-heure que le juif est arrivé… Yanos et Regnault voudraient-ils nous fausser compagnie ?

— S’ils voulaient aller une bonne fois là où je les souhaite, grommela le gros Van Praët — je les tiendrais quitte bien volontiers de toute assistance !

Le docteur Mira se contenta de penser ce que disait son voisin.

Regnault est un fin matois, reprit Nesmer ; — nous le verrons arriver, je gage, après la besogne finie.

— Et le beau madgyar, ajouta Van-Praët, — n’aime point de passion les assauts où l’on ne se sert ni du pistolet ni du sabre… Après cela, nous finissons le 31 octobre et c’est la nuit de la Toussaint… Qui sait s’ils n’ont pas trouvé des esprits derrière la Hœlle ?

Mira haussa les épaules et Zachœus tâcha de ne point paraître effrayé.

— Quant à l’honnête Mosès, dit le docteur, — il est, comme toujours à son poste le premier… mais…

Il regarda tour à tour le Hollandais et l’intendant :

— Eh ! eh ! fil-il avec une espèce de sourire qui, sur un autre visage, eût passé pour une fort lugubre grimace.

— Eh ! eh ! répéta Zachœus.

— Peuh-euh !… souffla le gros Van-Praët.

— Sans doute, sans doute, reprit l’intendant qui formula enfin sa pensée ; — il y a longtemps que nous sommes édifiés là-dessus… Nous ferions parfaitement l’affaire à nous trois, et nos parts monteraient au double.

— C’est juste, répliqua le docteur.

— C’est juste, appuya Van-Praët.

Et tous les trois prolongèrent à l’unisson un énorme soupir.

— C’est le danger des mauvaises connaissances, reprit Zachœus Nesmer d’un ton niais et grave qui l’eût fait prendre pour le plus honnête philistin qui fût en Allemagne.

— C’est la suite d’une première démarche fausse, ajouta le digne Van-Praët.

— Nous n’en serions pas là, — reprit Zachœus très-sérieusement, — si nos parents nous avaient laissé seulement à chacun un ou deux milliers de florins de rente…

Le docteur approuvait du bonnet ces philosophiques réflexions ; puis tous les trois tournaient leurs regards vers la pendule, et maudissaient leurs associés en retard.

— Allez donc voir si l’affaire avance, docteur, dit Van-Praët.

José Mira introduisit sa tête rase et difforme sous les rideaux de l’alcôve.

Cette fois, aucune plainte ne se fit entendre.

Le docteur revint au bout de quelques secondes.

— Nul ne peut faire le compte exact, — prononça-t-il d’an ton de professeur, — des ressources que la nature trouve en elle-même dans ces moments de crise… Je doute que le sujet ait la force de supporter les souffrances de l’accouchement… son état de prostration me semble satisfaisant… mais, en définitive, comme je me faisais l’honneur de vous le dire, on ne peut pas savoir au juste.

— Mais il y a des drogues… insinua Zachœus.

— Il faut garder en tout une sage mesure, répliqua le docteur. Telle dose amène le dénoûment sans secousse et d’une façon décente… telle autre dose pourrait laisser des traces déplorables !

— Mais, si elle accouche, demanda Van-Praët, — quand accouchera-t-elle ?

Le docteur mit ses deux longs pieds sur les chenets.

— Cela peut durer plusieurs jours, répondit-il ; — cela peut venir dans une heure… La science n’a point de réponse précise à de certaines questions.

— Et d’ailleurs, ajouta Van-Praët, avec un gros rire, — qui sait si les enfants du diable ne restent pas onze mois dans le sein de leur mère ?…

Hans et Gertraud étaient trop éloignés pour entendre un seul mot de cette conversation.

Hans était absorbé dans une profonde rêverie. On eût dit que son esprit allait au delà de la lettre du récit de Gertraud, et trouvait à ses paroles un sens mystérieux qui dépassait l’intelligence de la jeune fille.

— Avez-vous vu les figures de ces trois hommes, Trudchen ? demanda-t-il après un silence.

— Je n’ai vu qu’un seul visage, répondit celle-ci : — Les beaux traits d’un adolescent, rêveurs et doux.

Hans réfléchit encore pendant quelques secondes.

— Et le lendemain, reprit-il ensuite, — que se passa-t-il au schloss ?

Gertraud se recueillit un instant, puis elle répondit :

— Le lendemain, on chercha partout l’hôte de Bluthaupt… toutes les portes du château étaient soigneusement fermées, et pourtant l’étranger avait disparu.

» Par où avait-il pu sortir ?…

» Tout le monde ignorait les évênements de cette nuit étrange. La comtesse elle-même, dont le lourd sommeil, provoqué par les potions du docteur, n’avait pris fin qu’après le meurtre de l’étranger, demanda plusieurs fois ce qu’il était devenu.

» Personne ne sut rendre compte de cette subite et inexplicable disparition.

» Les serviteurs et vassaux de Bluthaupt commencèrent à dire que l’étranger était le diable, appelé au château par les conjurations du Hollandais Van-Praët.

» Une rumeur sourde se répandit dans le pays. Chacun demeura convaincu que le schloss était hanté par Satan.

» Et quand la grossesse de la comtesse Margarethe fut connue, on compta les jours, on calcula, et l’on dit que son enfant serait l’enfant du diable.

» Il y avait pourtant un vieux fauconnier de Bluthaupt, qui est mort maintenant, et qui prétendait avoir reconnu l’étranger, le soir de son arrivée… il disait que c’était un bon gentilhomme des environs du château de Rothe : le baron Stéphan de Rodach, qui avait demandé autrefois la main de Margarethe, et qui avait quitté les environs de Heidelberg après le mariage de notre jeune maîtresse. »

— En effet ?… murmura le page, dont le sourcil se fronça : — j’ai vu souvent ce baron de Rodach au château d’Ulrich… Et voilà bien longtemps qu’il passe pour mort dans le pays…

— Mais personne ne voulut croire le vieux fauconnier, reprit Gertraud. — Depuis neuf mois, les gens de Bluthaupt n’ont pas d’autre sujet d’entretien, et s’ils se sont cachés de vous, Hans, c’est que vous venez du château de Rothe et qu’ils ont deviné votre dévouement pour la noble fille de votre maître.

— Ne l’aiment-ils donc point ? demanda le page.

— Comment ne pas l’aimer ? répliqua Gertraud ; — elle est si bonne et si secourable !… Son doux sourire a tant de grâce et sa parole sait si bien soulager les cœurs souffrants !… Chacun l’aime, chacun plaint sa jeunesse sacrifiée… Mais, depuis cette nuit, il y a autour d’elle comme un cercle mystérieux… Ses bienfaits même portent l’épouvante dans les pauvres cabanes… On n’ose plus toucher à ses dons, et l’or de ses charités n’empêche plus les malheureux d’avoir faim…

» On la sait innocente, on la sait pieuse et pure, — mais il y a un lien fatal entre elle et l’enfer.

» Vous parliez tout à l’heure des vieilles légendes et des innombrables prédictions qui courent sur la maison dû nos maîtres. Il y en a une, dit-on, qui annonce en propres termes la venue du fils du diable, — et qui fixe au jour de sa naissance la ruine de la race de Bluthsupt.

» Que de paroles effrayantes les vieillards de la montagne ont prononcées à ce sujet devant moi !… Ils disent que tout sera fini au premier cri de cet enfant du démon.

» La lumière de la tour du guet doit s’éteindre au moment où la comtesse Margarethe deviendra mère ; — elle doit s’éteindre pour ne se rallumer jamais.

» Et nul n’ignore, depuis le pied des murailles du schloss jusqu’au fond de la vallée, que cette lumière est l’âme du vieux Gunther, vendue il y a bien longtemps au roi du mal… »

Les rideaux du lit s’agitèrent en ce moment aux convulsions de la malade, qui s’éveillait dans d’atroces douleurs.

Sa plainte inarticulée fit place à des cris déchirants.

Gunther releva sa tête abaissée et ouvrit des yeux ébahis.

— Qu’est-ce cela ? murmura-t-il.

— La noble comtesse Margarethe… commença le docteur.

— Elle a crié ! interrompit le vieillard, dont le visage morne s’éclaira tout à coup ; — oh !… oh ! écoutez comme elle crie ! on dit que les enfants mâles font seuls souffrir ainsi !

Le docteur s’inclina en signe d’affirmation.

— Crie, Margarethe, crie, ma douce femme ! reprit le vieillard avec un sourire idiot, — je te donnerai des robes de gaze brodées d’or ; — je veux voir à ton beau front un diadème de perles, et sur ta poitrine une parure de diamants plus riche que la parure des reines… Ne vais-je pas être plus riche qu’un roi !…

Cette fois ce fut Van-Praët qui s’inclina.

Gunther regarda la pendule.

— Une heure de passé ! dit-il joyeusement ; — le métal bout au fond du creuset ; l’enfant s’agite dans les flancs de sa mère… Oh ! l’heureuse nuit ! l’heureuse nuit pour la maison de Blulhaupt !

Margarethe se tordait en de convulsives angoisses ; ses cris devenaient de plus en plus perçants : — le vieillard tendait l’oreille et semblait les savourer comme une douce musique.

Les trois associés demeuraient immobiles et froids.

Le page et la jeune fille se taisaient ; chacune des plaintes de la comtesse répondait au fond de leurs cœurs.

— Gertraud ! dit en ce moment Margarethe qui croyait mourir. — À mon secours ! à mon secours !

Gertraud bondit à cet appel et s’élança vers le lit.

Mais le docteur la prévint ; il se leva et se mit entre elle et la malade.

— Gertraud ! disait la pauvre Margarethe, m’abandonnes-tu, toi aussi ?

La jeune fille fit effort pour passer, malgré le Portugais ; des larmes de compassion et de colère mouillaient ses yeux.

— Retirez-vous, ma fille, dit le grave José Mira de son ton le plus solennel.

— Mais ma maîtresse m’appelle ! voulut répliquer Gertraud.

Le docteur la repoussa et se tourna vers le vieux comte.

— Cette enfant, par sa folle persistance, dit-il, augmente les dangers de ce moment de crise.

Une nuance de vermillon vint aux joues blêmes du vieillard, tant il eut de courroux.

— Retirez-vous, misérable fille ! s’écria-t-il en la menaçant du poing. — Osez-vous bien résister à mon docteur !… Mon docteur est le maître, entendez-vous, et tout le monde ici doit lui obéir !

— Gertraud ! Gertraud ! murmura Margarethe dont la voix s’affaiblissait.

Gertraud se couvrit le visage de ses mains, en sanglotant.

— N’appelez plus Gertraud, Madame, dit le vieillard d’un accent moitié impérieux et moitié caressant : — soyez raisonnable, je vous prie ; vous avez entendu le docteur… mon meilleur ami, Madame !

Le nom de Gertraud sortit une dernière fois de l’alcôve, comme un mourant écho.

— Encore ! s’écria Gunther en frappant du pied. — Pardonnez-lui, docteur, elle est bien jeune… Allons, Gretchen, ma femme, obéissez à votre bon mari et tenez-vous en repos !… Cette Gertraud est partie… elle est morte… que sais-je ?… Si vous voulez ne plus l’appeler, je vous donnerai une bague en rubis de dix mille florins, madame la comtesse.

La crise était passée ; les rideaux du lit ne bougeaient plus, et Margarethe gardait le silence.

Le vieillard frôla l’une contre l’autre ses mains osseuses avec un rire innocent.

— Étes-vous content, docteur ? dit-il.

— Un mot de notre glorieux seigneur, répondit le Portugais, suffit à dompter la douleur elle-même.

— Je fais de Gretchen tout ce que je veux, reprit le vieillard ; — elle m’aime tant !… Mais, pour ma récompense, docteur, il faut me donner une goutte de breuvage.

Mira consulta la pendule.

— Je suis heureux de pouvoir satisfaire monsieur le comte, dit-il, — la demi heure est passée.

Il versa la dose ordinaire dans le gobelet d’or, et le comte but avidement.

— Merci, dit-il ; — Dieu vous récompensera…

Gertraud, triste et accablée, venait de se rasseoir auprès du page, qui avait suivi avec un muet étonnement les mouvements du docteur.

Le visage de Hans exprimait un doute inquiet.

— Est-ce la première fois qu’on vous empêche d’approcher notre maîtresse ? demanda-t-il.

— C’est la seconde, répliqua Gertraud. — Vers la chute du jour, la comtesse a prononcé mon nom, et comme je me rendais à son appel, cet homme s’est encore mis au-devant de moi.

— Savez-vous quel est son motif ?

— Oui, répondit Gertraud ; — ce matin, il a vu la comtesse me glisser une lettre et une clef… Au moment où je quittais la chambre avec mon message, il a voulu me poursuivre… Mais je cours mieux que lui.

— Quel était ce message ? demanda encore Hans.

— Je ne sais lire que dans mon livre d’heures, répliqua Gertraud en rougissant. — La comtesse m’a donné la clef avec une lettre et m’a chargée de remettre le tout à Klaus, le chasseur, qui est, comme vous, un ancien vassal d’Ulrich… Klaus est monté à cheval aussitôt et il n’est point encore de retour.

Hans appuya sa tête sur sa main d’un air pensif.

— Une lettre… murmura-t-il, — et une clef !

— J’ai mal fait de vous parler de cela, Hans, dit Gertraud, car la comtesse m’avait bien recommandé le secret.

— Les secrets de votre maîtresse sont en sûreté au fond de mon cœur, répondit le page, dont le jeune et loyal visage eut un éclair d’enthousiasme : — ses ennemis, si elle en a, pourraient me tuer… mais m’arracher une parole, jamais !

Gertraud prit une de ses mains et la serra entre les siennes.

— Vous êtes bon, dit-elle, — et je vous aime.

Les deux enfants restèrent durant quelques minutes silencieux et serrés l’un contre l’autre.

Gertraud subissait l’effet de sa frayeur, vaguement éveillée. Hans réfléchissait.

La salle était muette. Le vent faisait trêve au dehors. Au lieu de ces lueurs soudaines qu’un fugitif regard de la lune mettait parfois naguère derrière les vitraux, il y avait comme un rayonnement blanchâtre et uniforme.

Hans tourna ses yeux vers les trois hommes assis auprès du vieillard assoupi.

— Plus je réfléchis, dit-il, répondant à sa propre pensée, — plus ces mystères me semblent menaçants.

Gertraud l’écoutait et pâlissait.

— Que craignez-vous donc, ami ? dit-elle.

— Je ne sais, répliqua le page. — Regardez comme le comte Gunther ressemble à un homme qui va mourir…

Gertraud regarda et frissonna.

— C’est vrai, murmura-t-elle.

— Le comte à l’agonie, reprit Hans ; — la comtesse aux mains de ce médecin de malheur ! Il y a des hommes aussi méchants que les démons, Gertraud, et ce que craignent les vassaux de Bluthaupt pourrait bien arriver, sans que l’enfer se mît de la partie.

— Que voulez-vous dire ? balbutia la jeune fille terrifiée.

Hans secoua la tête et ne répondit point.

Au bout de quelques secondes de silence, les traits de Gertraud se rassérénèrent : une idée consolante venait de traverser son esprit.

— Hans, dit-elle avec une conviction naïve, — j’espère que vous vous trompez.

— Dieu le veuille ! murmura le page.

— S’il devait arriver malheur, reprit Gertraud en baissant les yeux, — les Trois Hommes Rouges seraient venus !

Malgré sa peine, Hans eut un sourire en écoutant ces paroles.

— Qui sait s’ils ne vont pas venir ?… répliqua-t-il.

En même temps il se leva, comme s’il eût voulu secouer le fardeau de son inquiétude ; — il s’approcha de la fenêtre et jeta son regard distrait au dehors.

Il poussa un léger cri de surprise, qui attira Gertraud auprès de lui.

L’immense cour du château était entièrement blanche de neige.

Gertraud serra fortement le bras de Hans.

— La cour était ainsi, murmura-t-elle d’une voix étouffée, — cette nuit où j’ai vu les Hommes Rouges dans la chambre où nous sommes.

— Petite folle ! murmura Hans, qui voulut encore sourire.

Mais en ce moment il tressaillit malgré lui, tandis que Gertraud chancelait épouvantée.

On frappait rudement à la porte de la grille.



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