Le Fils du diable/Tome I/Prologue/7. Le souper

Legrand et Crouzet (Tome I, Tome IIp. 72-87).
CHAPITRE VII.
LE SOUPER.


Hans et la gentille Gertraud avaient dépensé leur émotion en pure perte et prêté une terreur de trop à la nuit de la Toussaint. Ce n’étaient pas les Trois Hommes Rouges qui venaient de frappera la grille du château de Bluthaupt.

Les nouveaux arrivants étaient M. le chevalier de Regnault et Yanos Georgyi, le madgyar.

Tandis qu’un palefrenier emmenait leurs chevaux à l’écurie, ils montèrent le large perron, dont les pierres disjointes laissaient passer des touffes d’herbe. Ils entrèrent dans le vestibule, puis dans la salle d’armes, vieux corps de garde à la voûte plate, soutenue par des piliers massifs, dont les chapiteaux carrés offraient aux quatre coins des figures grimaçantes : c’étaient des gnomes hideux, accroupis, dressant leurs longues oreilles d’âne et regardant les passants avec d’horribles yeux sans prunelles.

Il n’y avait personne dans cette salle.

Celle qui suivait, et dont les sculptures allégoriques prouvaient qu’elle avait servi de tribunal, était occupée par des serviteurs de tout âge et de tout sexe, groupés autour d’un énorme poêle.

Bluthaupt avait des communs grands comme une ville, mais le temps avait exercé d’étranges ravages dans ces constructions accessoires, moins solides que l’édifice principal. L’apathie du comte Gunther, qui donnait toute son attention à des chimères impossibles, avait laissé les valets envahir le château, — et, en conscience, le château était de taille à ce que les serviteurs y pussent trouver place sans gêner jamais le regard des maîtres, confinés dans une aile reculée.

L’intendant Zachœus n’avait point jugé à propos de mettre obstacle à cet audacieux empiétement des hommes à gages, qui était une énormité dont l’Allemagne entière n’eût pas fourni peut-être un autre exemple, depuis le temps du grand Barberousse jusqu’à nos jours.

L’Allemagne est, en effet, la terre classique de l’étiquette. Chaque chose et chaque homme y ont leur place officielle, qu’il n’est point permis de changer.

Mais Zachœus avait intérêt à ménager tout le monde. Si les serviteurs de Bluthaupt ne l’aimaient point d’une affection très-grande, du moins ne pouvaient-ils l’accuser de tyrannie ; car, depuis son entrée au château, il s’était montré le plus débonnaire et le plus complaisant de tous les vice-rois.

L’ancienne salle de justice, livrée maintenant aux valets, n’était point si déchue qu’on pourrait le croire au premier abord. Il n’y avait plus de gentilshommes au service de Bluthaupt, mais il y avait encore des personnages de beaucoup d’importance. Blasius, le maître d’hôtel, recevait cent florins par mois pour son recommandable savoir-faire. Dame Desideria, la femme de charge, ne lui cédait guère en grandeur. Ils avaient tous deux des fauteuils de cuir qui les faisaient ressembler à des souverains au milieu de leur cour. Auprès d’eux s’asseyaient la maîtresse lingère et la reine des laveuses ; — puis c’étaient le fauconnier Gottlieb, qui était, dans toute la force du terme, un homme de loisir, le sellier Arnold, Léo l’armurier, les palefreniers et les hommes du chenil. Au dernier rang, les chasseurs nettoyaient leurs armes, en devisant bien galamment avec le gentil fretin des servantes que l’âge n’avait point faites encore les égales de dame Desideria.

Regnault et le madgyar traversèrent cette assemblée imposante pour gagner l’appartement de Zachœus Nesmer, où le juif Mosès Geld les avait devancés.

Ils passèrent par une longue suite de salles qui semblaient abandonnées, et dont les fenêtres n’avaient plus guère de carreaux pour remplir les intervalles de leurs nervures de pierre. — Par ces issues ouvertes aux regards, ils pouvaient mesurer la vaste étendue des communs et des bâtiments parasites ; — ils pouvaient admirer même l’élégante grandeur de la chapelle, précieux reste du douzième siècle, œuvre de cet âge patient qui vit Erwin de Steinbach découper la cathédrale de Strasbourg, et qui, trop modeste ou trop insouciant, ne laissa qu’une gloire anonyme aux merveilleux architectes de Cologne.

Zachœus Nesmer avait établi sa demeure à l’extrémité la plus orientale du château. Il y avait un large espace entre les pièces qu’il avait fait restaurer à sa manière, pour son usage exclusif, et la partie habitée du schloss.

Les vieux verrous des portes et les serrures rongées de rouille avaient été remplacés surtout par des ferrements tout neufs. — Maître Zachœus avait fait de sa retraite une sorte de petite forteresse.

Van-Praët et José Mira, le docteur, habitaient, au contraire, l’autre extrémité du schloss. — Des personnes aussi positivement utiles devaient rester toujours sous la main de leur maître.

Le passage de Regnault et du madgyar causa un moment de rumeur dans l’ancienne salle de justice : majordomes, échansons, écuyers et chasseurs les suivirent d’un regard curieux, tandis que les servantes de tout âge échangeaient à demi-voix leurs observations empressées.

— C’est un bien joli cavalier que ce gentilhomme français ! dit la dame Desideria.

— Je crois qu’on ne peut pas le comparer au noble Hongrois qui l’accompagne, répliqua Ludchen, la femme du courrier Fritz.

Lieschen, Luischen, Franzchen, Lottchen, Katchen et Roschen se rangèrent à l’une ou à l’autre de ces opinions.

— Qu’ils soient beaux ou laids, — dit l’écuyer Johann, — je n’aime point à voir arriver ces nouveaux visages.

— Ce sont des oiseaux de proie, ajouta Hermann, le laboureur ; chaque fois qu’il viennent, c’est pour moi comme une annonce de calamité prochaine.

Les femmes haussèrent les épaules.

— L’hospitalité a toujours été pratiquée au noble château de Bluthaupt, prononça gravement le maître d’hôtel. — Hermann, parlez des hôtes de notre seigneur avec plus de retenue.

— Ce ne sont pas les hôtes du comte Gunther, grommela le laboureur, mais bien ceux de l’intendant Zachœus et de ce Hollandais maudit, qui finira par ouvrir notre porte au démon !

Dame Desideria fit un signe de croix, et toutes les servantes l’imitèrent. — Les esprits, distraits un instant du cours de leurs idées superstitieuses, y revinrent tout à la fois, et un silence effrayant régna dans la salle de justice.

Là, en effet, comme dans la chambre de l’accouchée, les terreurs de cette nuit fatale, où la destinée de Bluthaupt devait s’accomplir, avaient été le sujet de l’entretien depuis la tombée de la brune.

— S’il y a encore de la lumière au sommet de la tour du Guet, dit un des palefreniers qui venait d’accomplir sa tâche au dehors, — notre dame ne peut être encore délivrée.

Le courrier Fritz, de retour de son voyage à Francfort, poussa en ce moment la porte de la salle. Bien que ses vêtements fussent trempés, il ne s’approcha point du poêle. — Sa face était plus pâle que la neige qui couvrait sa livrée.

Il alla s’asseoir dans un coin, et ne voulut point répondre aux questions de sa femme, qui s’empressait autour de lui.

Ses yeux étaient fixes, et il semblait qu’une effrayante vision se dressait devant son regard.

— Si c’est l’âme de Bluthaupt qui brûle là-haut, murmura dame Desideria, — fasse Dieu que sa lumière ne soit pas près de s’éteindre !

— Dieu n’est pour rien là-dedans ! grommela le laboureur Hermann.

— Ah ! soupirèrent à la fois Lieschen, Lottchen, etc., nous touchons de bons gages et nous n’avons rien à faire ; — mais mieux vaudrait manger du pain noir que d’être ainsi toujours sous la crainte de Satan !…

— Patience, mes belles, reprit Johann, l’écuyer ; — vous n’avez plus que quelques heures à trembler… Quand le fils du diable sera né, vous ne craindrez plus rien, car le château s’écroulera sur nous, et les pierres en sont lourdes.

Un frisson parcourut l’assemblée, et les lèvres blêmies de maître Blasius ne trouvèrent point de paroles pour gourmander l’audace de l’écuyer.

Pendant le silence qui suivit cette lugubre menace, la porte de la salle s’ouvrit et Zachœus parut sur le seuil. Il était suivi de meinherr Van-Praët.

La vue du Hollandais, dont l’excellente et large figure ne cessait guère de sourire, causait toujours aux gens de la maison de Bluthaupt un sentiment d’insurmontable frayeur. C’était lui qui entretenait le feu au sommet du donjon diabolique ; c’était lui qui servait d’intermédiaire entre le vieux comte et l’enfer.

Sa présence en un pareil moment porta au comble la terreur de l’assemblée. Bien que son aspect n’eût absolument rien d’infernal, toutes les femmes se couvrirent le visage, afin de ne point le voir, et dame Desideria recommença ses signes de croix protecteurs.

Les hommes se bornèrent à lui jeter en dessous des regards sombres, où il y avait presque autant de haine que de crainte.

— Maitre Blasius, dit Zachœus au principal domestique ou officier de Bluthaupt, — vous allez servir le souper de notre gracieux seigneur dans la chambre de la comtesse… Quant au mien, faites-le porter à l’instant même, je vous prie, dans mon appartement.

Blasius s’inclina.

— Allons, mes enfants, reprit Zachœus, en essayant de donner à son visage immobile une expression de cordial contentement, — voilà une joyeuse nuit !

— Une joyeuse nuit, mes enfants ! répéta le gros Van-Praët.

L’assemblée demeurait morne et muette.

Fritz eut le frisson dans son coin. — La scène de la Hœlle passa devant ses yeux. — Son oreille frappée entendit le cri d’agonie.

— Une joyeuse nuit !… murmura-t-il, tandis que la fièvre froide faisait claquer ses dents.

— Votre seigneur, poursuivit Zachœus, — veut que vous vous réjouissiez comme de bons serviteurs, pour fêter la venue de son noble héritier… Dressez la table, mes fils, et que je voie à côté de chacun de vous une cruche de notre meilleur vin du Rhin !

Le maître d’hôtel fit un signe ; deux ou trois valets s’ébranlèrent pour dresser la table. Le sommelier, suivi de ses aides, descendit à la cave. — Quelques minutes après, les serviteurs de Bluthaupt étaient rangés autour de la vaste table, et avaient chacun devant soi une cruche de grès couronnée d’écume.

Pendant cela, les mitrons, sortant des cuisines souterraines, portaient les plats du souper du vieux comte et de son intendant.

Le souper de Gunther se renfermait dans les limites les plus étroites de la frugalité. On eût dit le souper d’un anachorète. — Le souper de Zachœus était abondant et presque somptueux ; les mets fumants qui traversaient la salle de justice laissaient derrière eux de savoureuses odeurs. Le gros Van-Praët ouvrait ses narines et dévorait par avance.

— À la bonne heure, mes enfants ! s’écria l’intendant ; — maintenant, remplissez vos gobelets, et buvez à la santé de l’enfant qui va venir !

Les gobelets s’emplirent en effet, et chacun fit semblant de boire, mais pas une lèvre ne se trempa dans la généreuse liqueur.

— À la bonne heure, à la bonne heure ! répéta Zachœus.

— Maintenant, dit Van-Praët en tirant l’intendant par le bras, — rien ne nous empêche d’aller souper… venez !

Zachœus le suivit, après avoir adressé aux domestiques un signe de tête tout paternel.

Dès qu’il fut parti, une des fenêtres de la salle s’ouvrit, et le contenu de tous les verres alla tomber dans la cour.

Personne, y compris même le grave maître d’hôtel, ne voulait boire à la santé de l’enfant du diable.

Et quand les officiers ou valets de Bluthaupt, ainsi que les servantes eurent repris leurs places, une immobilité morne et silencieuse régna autour de la grande table, sur laquelle il y avait assez de vins capiteux pour faire chanter et rire tout un bataillon de lourds Germains. Gottlieb, le joyeux fauconnier, Arnold, Léo, et les plus jeunes parmi les serviteurs, avaient chargé leurs assiettes ; mais le silence général pesa bientôt sur eux, et chacun repoussa le mets qui était devant lui, comme si les viandes eussent été empoisonnées…

Les aides de cuisine revenaient, les mains vides, de la chambre de la comtesse et de l’appartement de Zachœus.

— Que font-ils là-haut ? demanda Johann.

— Le comte dort, répondit l’un des enfants, et la noble Margarethe crie derrière ses rideaux.

— Chez l’intendant, répondit un autre, les étrangers chantent et rient tant qu’ils peuvent.

— Quand les chrétiens sont menacés de mal, murmura le laboureur Hermann, — c’est un jour de fête pour les damnés !

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Il ne manquait à la fête que le docteur José Mira, forcé par sa charge de rester auprès de la comtesse.

Les cinq autres associés étaient rangés autour d’une table copieusement servie. — De hautes piles d’assiettes se dressaient aux deux extrémités.

Il y avait à terre une longue réserve de cruches et de bouteilles pleines. Il était évident qu’on voulait se passer, pour cause, de laquais et d’échansons.

Zachœus Nesmer venait de se lever et d’aller fermer à double tour la porte de la chambre voisine.

— Nous avons ici liberté tout entière, dit-il en se rasseyant ; — mettez-vous à l’aise, mes bons camarades, comme si vous étiez à cent lieues de Bluthaupt !

— Et buvons ! s’écria Regnault.

Le Hollandais lui tendit la main par-dessus la table, tant il trouva le mot spirituel.

L’amphitryon Nesmer était assis entre Mosès Geld et Regnault ; de l’autre côté de la table, Van-Praët, qui était aussi de la maison, avait à ses côtés le madgyar Yanos.

— Eh bien ! très-chers, dit Regnault après le potage, tout me semble marcher admirablement… Sans cette grossesse, qui nous a fait d’abord si grande peur, nous aurions pu attendre des années… tandis qu’à présent nous sommes forcés d’en finir.

— Chevalier, — répliqua Van-Praët, — vous parlez d’or, et vous êtes le plus aimable garçon que je connaisse !… Nous commencions à craindre de vous voir manquer au rendez-vous.

— Allons donc ! — dit Regnault en caressant ses cheveux, — vos marchandes de Francfort-sur-le-Mein ne sont pas encore assez ravissantes pour empêcher un galant homme de se rendre à ses affaires… J’ai été retenu en chemin, — ajouta-t-il avec le triomphant accent de fatuité qui lui était naturel, — par une petite aventure assez désagréable… Un pauvre diable qui m’a cherché querelle… Vous savez, on est exposé à cela.

Regnault était un peu pâle, mais il souriait.

— Vous l’avez tué ? — demanda Van-Praët, — et le seigneur Yanos était votre témoin ?…

— Non, répondit sèchement le madgyar.

— Non, — répéta Regnault, — le seigneur Yanos n’avait rien à faire à tout ceci… Je vous conterai la chose au dessert, si j’y pense… Mais, où en sommes-nous ? Voyons, maître Zachœus, des détails, s’il vous plaît.

— M. le comte est bien bas, repartit l’intendant, qui but un verre de vin du Rhin à petites gorgées ; — demandez à meinherr Van-Praët… Le docteur l’a mené rondement ces jours-ci… et le fameux breuvage de vie me paraît avoir rempli merveilleusement son office.

— Oui, ajouta Van-Praët en ricanant bonnement ; mais pendant cela, le creuset est sur le feu de la tour du Guet… Le grand-œuvre s’accomplit tout doucement là-haut… et ce sera bien le diable si Gunther n’a pas le temps, avant de mourir, de changer en bel et bon or tous les plombs et gouttières du château de Bluthaupt !…

Le juif Mosès regarda Van-Praët timidement, comme s’il eut hésité à prendre ses paroles en raillerie.

— C’est pourtant moi, reprit le gros Hollandais dans un subit épanouissement d’orgueil, — c’est pourtant moi qui vous ai donné les moyens, mes très-chers amis, de conclure cette excellente affaire !

— Et moi ? s’écria Zachœus.

— Et moi ? répéta plus bas l’humble Mosès Geld, qui avalait en tapinois d’énormes gobelets de vin.

— Je ne veux point diminuer vos mérites à chacun, poursuivit le Hollandais. — C’est vous, Zachœus, qui nous avez ouvert les portes du château… Je propose de boire à votre santé !

On but à la santé de l’intendant.

Van-Praët continua :

— C’est vous, digne Geld, qui avez fourni les dix ou douze mille florins nécessaires à la conclusion de la vente… Je porte un toast en votre honneur !

On but à la santé du juif.

— Mais c’est moi, reprit le gros Batave, qui ai inventé ces compensations ingénieuses au moyen desquelles les dix ou douze mille florins de Geld ont suffi à payer des centaines de mille francs… Vous auriez eu beau faire danser les tiroirs du coffre-fort, maître Zachœus… vous auriez eu beau prêter à deux cents pour cent d’intérêt, digne Mosès, jamais vous n’auriez pu nouer ensemble les deux bouts de l’année… Il a fallu pour cela mes cornues, mon creuset, mes formules savantes, et tout l’attirail du grand-œuvre.

— Vous êtes un remarquable escamoteur, Van-Praët, interrompit Regnault ; — qui songe à prétendre le contraire ?

— Les ducats de Mosès, continua le Hollandais, — les épargnes de Zachœus et les revenus de Bluthaupt, tout cela me passait entre les mains et payait le restant de la rente. — Je propose de boire deux fois à ma santé.

La motion fut acceptée tout d’une voix.

— En somme, dit le madgyar, combien nous reviendra-t-il à chacun ?

— J’ai dans ma poche, répliqua l’intendant, l’état détaillé des biens de Bluthaupt et de Rothe, qui a servi de base au contrat de vente… J’ai fait de ces biens six portions aussi égales que possible… Nous les tirerons au sort.

— Montrez-nous cet état, dit Regnault.

Zachœus tira de sa poche un parchemin et le déplia sur la table. Les cinq convives se levèrent à la fois et avancèrent leurs têtes au-dessus de la pancarte, couverte d’une écriture fine et serrée.

Le madgyar se rassit le premier.

— Je ne comprends rien à ce grimoire, s’écria-t-il ; — mais malheur à celui qui voudrait faire sa part meilleure aux dépens de la mienne.

Van-Praët, malgré son apparence débonnaire, était, avec le docteur Mira, le seul membre de l’association qui osât tenir tête parfois au terrible madgyar.

— On tâchera, seigneur Georgyi, répondit-il, — de mettre les choses à la portée de votre noble ignorance… Repliez votre pancarte, maître Zachœus, et buvons comme d’honnêtes camarades.

Regnault n’avait pris aucune part à ce débat. — Depuis le commencement du repas, il buvait avec une soit inextinguible, et mangeait d’un excellent appétit.

La scène sanglante où nous l’avons vu jouer peu d’instants auparavant un si exécrable rôle, semblait n’avoir laissé dans son esprit aucune trace fâcheuse.

C’était une de ces âmes à l’épreuve, que rien n’émeut si ce n’est la peur, et qui ne connaissent point le remords.

Il n’y avait pas en lui un seul atome de sensibilité. Son cœur était invulnérable. — À cette nature odieusement corrompue, le hasard avait accolé un esprit capable de calcul, mais versatile d’apparence, sceptique, commun, bourgeois, dénué de goût, et porté vers cette gaieté railleuse qui est le bon ton des dandys de basse volée.

Vous l’eussiez pris pour un don Juan vulgaire, coupable tout au plus de quelques farces d’estaminet ou de quelque séduction apocryphe.

C’était là une enveloppe perfide et plus dangereuse peut-être qu’un masque de bonté ; car ces lions à la douzaine, qui en sont réduits à raconter eux-mêmes leurs propres exploits, sont les gens dont on se défie le moins au monde.

Ils s’asseyent dans l’échelle sociale sur le même gradin que le petit étudiant fanfaron de vices, qui perd haleine à vouloir paraître méchant, et le niais de province, condamné à la tenue des livres en partie double à perpétuité, pour avoir voulu entretenir des danseuses avec ses quinze cents livres de rente.

On rit de ces gens et on ne les craint pas. — Ce serait les coter trop haut que de les croire capables d’un crime.

Regnault avait usé déjà bien des fois du bénéfice de son masque, et il devait en user encore.

Parmi ses associés, il occupait un rang douteux. Personne ne comptait sur lui ; mais il se mettait si volontiers en avant, qu’on l’y laissait parfois, de guerre lasse.

— Et la chère petite comtesse ? reprit-il ; — le docteur n’a donc pas pu avoir raison de son intéressante maladie ?

— On ne détruit pas comme ça les œuvres de Satan, monsieur de Regnault ! répondit Van-Praët avec emphase ; — le docteur y a perdu son latin… l’enfant viendra, je m’en porte garant.

— Et sur ce sujet, qu’y a-t-il de décidé ?

— Notre avis, répondit Zachœus, — je parle pour meinherr Van Praët, le docteur et moi, — est que, si la comtesse Margarethe accouche d’une fille, nous laisserons les choses suivre leur cours naturel… La venue d’un enfant du sexe féminin n’annule point la vente aux termes du contrat… ce sera un délai de quelques jours… peut-être, par impossible, de quelques semaines… en tout cas, le comte Gunther et sa noble épouse ne peuvent aller bien loin désormais.

Le Madgyar avait posé sa fourchette sur la table, et suivait les paroles de l’intendant avec un singulier intérêt.

Les autres convives avaient approuvé du geste, excepté Mosès Geld, qui se renfermait strictement dans son humble réserve, et donnait tous ses soins au contenu de son assiette.

— Et si c’est un enfant mâle ? demanda encore Regnault.

Zachœus fut quelques secondes avant de répondre ; il semblait chercher et choisir ses expressions.

— Nous ne sommes pas des écoliers, dit-il enfin ; — et si nous nous sommes associés, c’est assurément pour quelque chose.

— Évidemment, opina Van-Praët.

— Non-seulement, reprit l’intendant, la venue d’un enfant mâle nous laisserait déchus de nos droits d’acheteurs ; mais elle nous ferait perdre toutes les sommes versées jusqu’à ce jour.

— Ce qui nous réduirait à la mendicité, murmura Mosès Geld, — moi et mes pauvres enfants !

— Il est manifeste, dit Regnault avec un grand sérieux, — que nous ne pouvons laisser peser cette éventualité menaçante sur la jeune famille de notre ami Mosès.

— En conséquence, poursuivit Van-Praët, — Zachœus, le docteur et moi, nous sommes d’avis qu’il faut employer les grands moyens.

— Je me range à cette opinion, dit Regnault.

— Quant à moi, murmura le juif, les yeux baissés, et la voix mal assurée, — Dieu m’est témoin que je suis un homme de paix… votre sagesse est plus grande que la mienne, et il ne me convient pas de vous donner des conseils.

Le Madgyar seul n’avait pas encore prononcé.

— Qu’appelez-vous les grands moyens, meinherr Van-Praët ? demanda-t-il.

— Ce sont là, seigneur Georgyi, répondit le Hollandais, — des explications pénibles et qui me semblent oiseuses… Encore une fois nous ne sommes pas des collégiens.

Yanos hésita durant un instant ; puis ses épais sourcils se froncèrent.

— En deux mots, reprit-il brusquement, — qui allez-vous tuer cette nuit ?

Le juif joignit ses mains, repoussa son assiette qui était vide et darda ses petits yeux gris au plafond en murmurant :

— Seigneur ! Seigneur !

— Le seigneur Yanos, dit Regnault, a des façons de s’exprimer qui donnent aux choses une physionomie féroce… Voilà que l’excellent Mosès n’a plus faim, et noire souper va s’achever dans la mélancolie… Que diable ! nous nous comprenons tous, et les explications de meinherr Van-Praët me paraissent parfaitement satisfaisantes.

— Elles ne me satisfont pas, moi, répliqua le madgyar, — et pour la seconde fois, je demande qui l’on prétend tuer cette nuit ?

Zachœus et Van-Praët gardèrent un silence boudeur.

— Pardieu ! s’écria Regnault avec brusquerie, — cela saute aux yeux… Gunther de Bluthaupt, sa femme et leur fils.

Yanos fit un geste de dégoût.

— Un vieillard, dit-il, — une femme et un enfant !…

Il but un plein verre de vin du Rhin, comme s’il eût voulu s’empêcher de parler davantage.

Zachœus et Van-Praët haussèrent les épaules.

— Seigneur Yanos, repartit l’intendant, — qui veut la fin veut les moyens !…

Le Madgyar emplit son verre de nouveau et but encore ; — son visage s’empourprait ; son œil noir brillait d’un éclat extraordinaire.

— Une femme ! répéta-t-il en contenant sa voix qui voulait éclater ; — une femme jeune, belle et sainte, dont tout l’or du monde ne payerait point l’amour !… une femme couchée sur un lit de souffrance, et que nulle épée ne viendra défendre à l’heure lâche de l’assassinat !…

— C’est bien ennuyeux ! dit Regnault entre haut et bas ; — mais cela se passe… il commence toujours par avoir le vin dramatique… heureusement, quand il est ivre tout à fait, il redevient un coquin sans vergogne.

— Par le nom de mon père ! reprit le Madgyar en s’échauffant, — je ne sais point, moi, mettre à mort les enfants et les femmes !… Je veux être riche, c’est vrai, parce que je suis jeune, noble et beau… parce qu’il ne me manque que de l’or pour ressembler à un prince !…

— Eh bien, seigneur Yanos, mterrompit Van-Praët, — vous aurez de l’or…

— Ce doit être une image navrante que celle d’une femme à l’agonie, auprès du berceau de son fils assassiné ! poursuivit le Madgyar, dont le verre s’emplissait et se vidait sans cesse ; — ah ! ah ! si, devant le berceau, il y avait des hommes avec des épées, ce serait différent !… Quand les fers se croisent, le sang s’allume, le cœur bat et la tête se perd… J’ai tué Ulrich de Bluthaupt, vous vous en souvenez !

Le juif cacha sa tête entre ses mais.

— Je l’ai tué… répéta Yanos d’une voix tonnante ; — il faisait nuit… vous étiez rangés tous les cinq devant la porte de la chambre où il s’était retiré… et nul d’entre vous n’osait avancer, parce qu’Ulrich était un soldat, et que du fond des ténèbres de sa retraite, sa voix s’était élevée pour vous dire : « Le premier qui fait un pas est un homme mort ! »

— Nous savons que vous êtes brave comme l’acier, seigneur Georgyi, dit Regnault d’un ton caressant. — Messieurs, buvons à la santé du seigneur Yanos !

Les gobelets se choquèrent ; — le Madgyar vida le sien deux fois coup sur coup.

L’ivresse commençait à le dompter. Il se leva chancelant et frappa du poing sa robuste poitrine.

— Oui, oui, je suis brave ! s’écria-t-il ; — donnez-moi des hommes à combattre et non pas des femmes à tuer !… Vous souvient-il comme cette chambre était noire ?… on n’y voyait rien que ténèbres… et, du fond de cette nuit épaisse, nous avions entendu le bruit de deux pistolets qu’on armait…

Le juif se prit à trembler de souvenir. Les autres convives étaient pâles, et Regnault lui-même perdait son sourire moqueur.

— Je m’avançai tout seul, poursuivit le Madgyar, qui secoua sa longue chevelure ; quelque chose m’attirait vers cette chambre où le danger menaçait… Ah ! si les peuples en étaient encore à se livrer bataille, je sais bien que je serais un héros !…

Sa belle tête rayonnait d’un enthousiasme sauvage, et il semblait grandi d’une coudée au milieu de ses compagnons rapetisses.

— J’entrai, continua-t-il ; — la nuit s’illumina une fois, puis une autre fois encore, et à la lueur de deux coups de pistolet, je vis un homme debout et le sabre à la main au milieu de la chambre… Je m’élançai ; les fers se croisèrent en grinçant… Ulrich tomba… vous vîntes alors, mes compagnons, ajouta Yanos avec un mépris amer, — vous vîntes tous les cinq… et je crois que vous l’achevâtes !

Le Madgyar s’affaissa sur son siège et tendit son gobelet, que Zachœus s’empressa de remplir.

— Il ne serait pas impossible, murmura Van-Praët, — que le seigneur Yanos eût, cette nuit encore, une épée pour croiser la sienne…

Le Madgyar se redressa vivement. Regnault cligna de l’œil d’un air d’intelligence, persuadé que Van-Praët parlait ainsi pour flatter la manie d’Yanos.

Les autres convives interrogèrent Van-Praët du regard.

L’esprit de la bande était en général tout pacifique, et l’annonce d’un combat possible ne réjouissait personne.

— Que parlez-vous d’épée ? dit le Madgyar.

— Le comte Ulrich a laissé des amis, répliqua le Hollandais.

— N’est-ce que cela ? s’écria l’intendant Zachœus ; — il y a loin d’ici jusqu’à Heidelberg.

Regnault lui fit un signe de se taire, croyant toujours que Van-Praët jouait une comédie.

— Il y a loin d’ici jusqu’à Heidelberg, répéta celui-ci en secouant sa grosse tête ; mais il y a longtemps aussi que Klaus, le courrier, est monté à cheval…

Une expression d’inquiétude se répandit sur le visage de l’intendant.

— Je n’ai pas eu connaissance de cela, murmura-t-il avec embarras.

Regnault lui pinça le bras en étouffant un éclat de rire.

— Laissez donc ! lui dit-il à l’oreille ; — ne voyez-vous pas que tout cela est pour le Hongrois ?…

Le regard de ce dernier, voilé déjà par l’ivresse victorieuse, se fixait lourdement sur Van-Praët. — Et il ne cessait pas de boire.

— Ce Klaus, demanda-t-il d’une voix qui balbutiait déjà, — est allé quérir des hommes pour se battre contre moi ?

— Oui, répondit Regnault.

Yanos fit un geste de chercher à son côté son sabre absent.

Il eut un rire épuisant et long.

— Ah ! ah ! ah ! fit-il, — s’il y a des hommes et des épées autour du lit de la femme et autour du berceau de l’enfant… La femme est bien belle !… Mais les épées… Ah ! ah !… il faudra tuer !…

Il se renversa sur le dos de son fauteuil et baissa son regard appesanti.

— J’avais oublié de vous raconter cela, maître Zachœus, poursuivit Van-Praët ; — ce matin, pendant votre absence, la petite Gertraud s’est approchée du lit de la comtesse, qui lui a remis en cachette une lettre avec une clef.

— Ce gros Van-Praët eût fait un acteur délicieux ! dit Regnault ; — mais la feinte devient superflue… Voilà le sauvage qui s’est endormi.

— Pas encore, pas encore ! murmura Mosès Geld, qui le lorgnait toujours en dessous avec effroi : — Ah ! Seigneur ! Seigneur ! quel homme violent et terrible !

— Il a été impossible au docteur, continua Van-Praët, — de rejoindre à temps la jeune fille, et il a vu Klaus enfiler au galop l’avenue de Bluthaupt.

— Est-ce tout ? s’écria Regnault. — Applaudissez, messieurs, le conte est bien trouvé !

— Ce n’est point un conte, repartit le Hollandais sérieusement. — Yanos dort, et la feinte, comme vous le disiez tout à l’heure, serait désormais superflue.

La figure de Regnault s’allongea. L’intendant fit une grimace chagrine, et Mosès recommença à trembler.

— Et ce Klaus est parti ce matin ? dit Zachœus Nesmer.

— Et il n’est pas encore revenu !… ajouta Regnault, qui n’avait garde de rire.

— Et c’est un ancien vassal de Rothe ! reprit le Hollandais d’un air piteux.

Il y eut un long silence autour de la table ; puis les convives se regardèrent, et lorsque le chevalier de Regnault prononça bien bas le nom des bâtards de Bluthaupt, un frisson électrique courut autour de la table.

— Après tout, la grille est forte, dit Van-Praët.

— Et les portes sont bonnes, ajouta le chevalier de Regnault.

— Oui, répliqua lentement Zachœus en secouant de haut en bas sa tête pâle et immobile, — mais il y a juste neuf mois, cette nuit, un étranger est venu au château de Bluthaupt. Il est entré par la grille : qui pourrait dire par où il est sorti ?…

— Pensez-vous donc qu’il y ait une entrée inconnue ? murmura Regnault effrayé.

— Je ne suis au château que depuis peu d’années, répondit Zachceus, — mais j’ai souvent ouï conter aux vieux serviteurs du schloss que les Trois Hommes Rouges n’ont point besoin, pour entrer, de la clef de la grille…



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