Le Dragon rouge/26

Michel Lévy frères (p. 250-260).

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S’il est une position effrayante, épouvantable, mortelle, surtout pour une femme, c’est d’attendre les résultats d’un duel, et d’un duel dont elle est la cause. Elle doit demander à Dieu de la faire mourir pendant les heures de cette attente.

Les heures ne se divisent plus pour elle en minutes, mais en siècles ; et du repos nulle part : son sang brûle ; elle n’a qu’une pensée, et cette pensée lui serre le front ; qu’un tableau scellé sous ses yeux : une figure blanche, deux yeux fermés, une poitrine tachée de sang. Cette figure est celle d’un frère, d’un fils, d’un ami.

C’est une horrible, horrible attente.

Il se fait une décomposition organique : le jour qu’on voit n’est pas le jour qu’on a l’habitude de voir, c’est une lumière fébrile ; les bruits qu’on entend sont indistincts, ils ont le vague fluide de l’eau. Les sens se déplacent. On souffre et l’on sourit ; on voudrait s’enfoncer stupidement dans la mort, suivant la sublime expression de Montaigne, et l’on court à la croisée, au grand air, au grand mouvement. Tandis qu’on souffre ainsi, il y a des gens ailleurs qui boivent du vin de Champagne.

Un valet entra dans le salon de la marquise de Courtenay, pendant que le vautour de l’attente lui déchiquetait le cœur, et lui dit :

La compagnie attend madame la marquise dans la salle à manger. Le souper est servi.

— Quelle compagnie ? quel souper ? demanda la marquise.

— Madame la marquise a oublié que c’est aujourd’hui jeudi, jour de dîner et de réception ?

— Quoi ! on n’a pas contremandé les invitations ?

— Madame n’en a rien dit.

— Et ces messieurs sont venus ?

— Tout le monde attend. Il est cinq heures et demie. Le souper était pour cinq heures.

— Grand Dieu ! que devenir ? pensa la marquise. C’est bien dit-elle au valet, je me rends à la salle à manger ; annoncez-moi.

Le valet se retira.

— Je n’aurai pas la force de me montrer, de parler, de répondre à tout ce monde, qui ne sait pas, qui ne doit pas savoir la cause de mon trouble, de mon anxiété. Il faut bien que je l’aie, ce courage, ajoutait la marquise en semant des petites grappes de perles dans ses cheveux et en nouant convulsivement à ses bras des bracelets en topaze. Comme je suis pâle ! mais allons. La marquise fit quelques pas, puis elle s’arrêta, interdite, pensive, balbutiant ces mots : L’un des deux est mort peut-être à présent. L’un des deux ! mais lequel ? Oh ! mon Dieu ! s’écria-t-elle en se frappant le front, ayez pitié de moi ! Qu’est-ce que je vais dire à tous ces gens-là ?

Dans l’intervalle qu’elle mit à se rendre du salon à la salle à manger, elle avait si bien disposé son visage, provoqué son teint, arrangé un sourire, que personne, lorsqu’elle entra, ne remarqua cette pâleur dont elle redoutait tant les interprétations. Elle eut même la présence d’esprit de trouver un motif à l’absence de son mari et du commandeur. Ils s’étaient rendus à Montlhéry pour traiter de l’achat d’une terre destinée à grossir le majorat du jeune Tristan.

L’excuse fut parfaitement acceptée, et l’on se mit à table.

La douleur de la marquise en s’asseyant au milieu de tous ces convives, hommes d’État, hommes de cour, hommes d’intrigues, qui l’entouraient de leurs regards et attendaient comme une faveur qu’elle leur parlât, ne peut se comparer qu’à la douleur de son père quand on lui vissa les jambes entre deux planches de fer.

Ces convives étaient une partie brillante, mais assez mélangée, ce jour-là, de la grande société du temps.

Peut-être quelques-uns méritent-ils d’être peints sur place avec la rapidité et l’abandon de la fresque. À moins que l’œuvre ne soit de Raphaël, de Léonard de Vinci, il est rare, en ce genre de peinture, que l’œuvre vaille le mur qu’elle couvre.

Nous les prendrons sans ordre, quoique certes ils ne fussent pas placés ainsi à la table de madame de Courtenay ; mais, outre que ce procédé nous est plus commode, nous imitons en cela la postérité, qui a un peu brouillé la hiérarchie dressée à l’époque.

Celui-ci est un célèbre juge au Châtelet. Toutes les causes délicates sont du ressort de la section qu’il préside. C’est le fléau des adultères : il ne pardonne pas à Jésus-Christ qui leur a pardonné. On n’a rien à reprendre à sa sévérité, si ce n’est qu’elle s’arrête à sa personne, comme certains fleuves s’arrêtent sur eux-mêmes en atteignant les limites salées de la mer. Il condamne les maris infidèles et les remplace auprès de leurs femmes.

Celui-ci est un autre juge ; il est vieux. Un vieux juge ! Il a rendu la justice sous la minorité, sous Louis XIV et la Régence ; il la rend maintenant sous Louis XV. Madame de Nivernais demandait un jour naïvement : Mais par où la rend-il ?

Celui-ci est encore un juge, mais au parlement. Il donne dans le bel-esprit en plein ; il fait des calembours et des coqs-à-l’âne sur la question ordinaire et la question extraordinaire. Un pauvre diable qui avait contrefait une pièce de douze sous pour acheter du pain à ses enfants, était devant lui tout tremblant, espérant encore, malgré le sentiment de sa faute.

— Comment vous nommez-vous ? lui demanda-t-il ; puis : Quel âge avez-vous ? et, enfin, combien pesez-vous ? — Je n’en sais rien, répondit le malheureux à cette dernière question. — Eh bien ! vous allez le savoir. Il le condamna à être pendu. À la cour ceci passe pour de l’esprit.

Cet homme petit, inquiet, frétillant et maigre, placé au bas bout de la table, est un ambassadeur du Nord. Il méritait d’être flétri pour ses prévarications et ses dilapidations ; sa peine a été commuée en une ambassade. Comme il est en disgrâce, il a beaucoup d’ennemis ; mais, comme il ne peut manquer de ressaisir le pouvoir, ses ennemis le lèchent en le mordant ; ils nient son talent qui est réel, sa parole qui est vive et adroite, mais ils lui reconnaissent une grande probité. C’est précisément la probité qu’ils devraient lui dénier. Quand il entra en fonctions, il n’avait pas payé son tailleur depuis douze ans, et il a aujourd’hui hôtel, chevaux, maison de campagne. Comment cela ? Au reste, ses ennemis se trompent en employant cette flatterie ; elle ne leur réussira pas. Un homme d’État aime cent fois mieux qu’on dise de lui : Il est le plus spirituel voleur que l’on connaisse, que : Il est le plus vertueux imbécile qu’on ait jamais vu.

Regardez à côté de lui cette figure rubiconde, arrosée de chablis et de pommard ; regardez-la tandis que je vais vous rappeler un court apologue. Assailli par la tempête, un bâtiment s’échoua un jour sur une plage déserte ; une multitude de passagers d’origine différente furent jetés à la côte ; ces nouveaux Robinsons projetèrent de fonder une colonie. Dès ce moment le désordre se mit parmi eux. Par quoi commencer une ville ? Chacun avançait une opinion, défendait un système. Les uns soutenaient qu’on devait inaugurer une ville par tel monument, d’autres faisaient prévaloir une construction plus utile. La discussion se changea bientôt en personnalités. Le sage de la troupe proposa de laisser à chacun le droit de se construire le monument qui lui plairait. Le conseil fut écouté ; mais qu’arriva-t-il ? Ceci.

Le monument que les Espagnols fondèrent fut une église, les Anglais construisirent une manufacture et les Français une salle de spectacle.

Le plaisir est donc la première pensée des Français.

Celui qui leur apporte un nouveau plaisir est sûr d’être le roi de l’époque. Tout lui vient, l’argent, le succès, le crédit, même l’esprit. D’abord financier comme Fouquet, dont il n’a pas su imiter même la laideur, l’homme fleuri et gras que je vous ai désigné avait conquis cette royauté-là. Que n’a-t-il su la conserver ! Mais il a voulu trancher du personnage, figurer à la cour, avoir ses entrées au conseil. Il a acheté une charge éminente, lui ! Qu’est-il arrivé ? Depuis ce moment, les grands, qui l’affectionnaient beaucoup à cause de ses dîners, ne lui parlent plus. Traité autrefois selon ses ragoûts, il est considéré maintenant selon son rang. « Je n’aurais jamais supposé, » dit un jour le jeune roi en s’exprimant sur le compte de cette espèce d’intendant des menus plaisirs, « qu’il eût le vin aussi parlementaire. »

Près de lui est le premier écrivain, et c’est un grand écrivain, qui ait créé à son usage de petits livres à la faveur desquels il s’est mis en relation avec ses amis et ses ennemis sans l’interposition d’un libraire. Chaque mois il dit à l’Europe, à la France et à domicile, ce qu’il pense des gouvernements, de la littérature et des mœurs. La tentative est aussi neuve que hardie. Il est original de se créer la faculté de prendre un gouvernement au collet, de saisir un mauvais ministre par les cheveux et de lui secouer la tête jusqu’à ce que ses dents et ses yeux tombent à terre comme des boutons ; il est consolant d’avoir dans sa vie un jour où l’on puisse aller chercher un vieil agresseur de dix ans, le scalper de la tête aux pieds, et dire ensuite au public : « Voilà la longueur et l’épaisseur de la peau de monsieur. » Il est réjouissant d’écraser sous sa botte ceux qui vous ont barré le chemin, de casser sur le genou le sceptre de tous les Midas qui vous ont agacé avec le poil de leurs oreilles, et de leur enfoncer une à une dans le cœur autant d’aiguilles qu’ils vous ont fait pousser de cheveux blancs. Cela est bien ; mais il ne faut pas que l’écrivain se crée la nécessité d’attaquer tous les noms par ordre de vengeance : les anthropophages à l’heure sont ridicules. Il ne faut pas qu’il laisse circuler dans le monde qu’il cherche la sauce à laquelle il mangera les oreilles de tels ou tels ; ces mangés-là pourraient un jour, comme la peau de je ne sais plus quels bœufs mythologiques, se mettre, quoique mangés, à crier bien fort.

Le beau côté de ces petits livres, lorsqu’ils sont spirituels, c’est la franchise. On sait avec eux à quoi s’en tenir. L’auteur brise un carreau et se met à la croisée sur votre vie. On n’a pas affaire à un imbécile qui vous poisse de calomnies allégoriques ; qui, à l’abri, derrière un mur de périphrases, se donne les airs d’un audacieux agresseur lorsqu’il a la peur dans le ventre, et calcule combien chaque expression le rapproche ou l’éloigne du bois de Vincennes.

Cette longue rangée d’hommes offre une bizarre analogie avec des créatures qu’on est convenu de regarder comme moins intelligentes parce qu’elles ne font usage ni de perruques ni de pantalons. Le hasard a réuni ici les premiers, comme la science range et classe les autres dans nos ménageries.

Voilà l’éléphant politique, catégorie des financiers. Tête lourde, pieds trapus, œil gros et fatigué, bouche énorme.

Voilà le bœuf politique ; ce qu’on appelle un travailleur dans les ministères. En général il est sale, négligé, distrait, crotté de tabac jusqu’au menton. Il se lève avant le jour, pour ruminer plus longtemps, et se couche avec le soleil. Heureusement que pour sa femme il n’est pas le soleil.

Voilà le renard politique. Voyez son museau, qu’il est fin ! Voyez ses membres, comme ils sont souples ! Voyez ses mains, comme elles sont griffes. Quel beau type nous offre celui que nous avons sous les yeux ! Avant d’être nommé gouverneur de la province d’Aunis il passait pour le plus joyeux, pour le plus pantagruélique compagnon de Paris. Comme il mangeait ! comme il buvait ! Il buvait tout : le vin, la bouteille, le tonneau, le tavernier, et il rendait tout cela en monnaie de singe, c’est-à-dire en payant de sa folle gaieté et de son esprit grimacier ce que les autres payaient avec de l’or. Il joua, en employant l’ivresse, le rôle de Brutus à Rome, et de Lorenzino à Florence, qui prirent, comme on sait, l’un le masque de l’imbécillité, l’autre celui de la folie. Il était si aimable qu’on pouvait sans conséquence le nommer d’abord petit receveur des tailles, plus tard collecteur général, et enfin gouverneur, grades successifs auxquels il est arrivé en dansant sur les mains comme Paillasse. Mais une fois gouverneur, il est retombé sur ses pieds, et le renard est devenu grave. Il a pris une femme très-riche ; il reçoit à deux battants, et le prodigue, de l’argent des autres est devenu ladre, fesse-mathieu. Qu’on le juge d’un trait entre mille. Pauvre, il allait, après ses orgies, jeter, dans le jardin d’un de ses vieux parents, les goulots de toutes les bouteilles de vin qu’il avait bues, afin de voir si un jour ces goulots n’auraient pas fait germer des bouteilles. Qu’a-t-il fait de ce jardin depuis qu’il en a hérité ? Il y a semé des panais et des salades. Il fait des essais agronomiques sur les carottes. Que tu étais bien plus spirituel quand tu semais des goulots ! Tu récoltais au moins de l’esprit, et elle en est si rare la graine !

Voilà le singe politique. Il a toujours besoin d’imiter la grimace de quelqu’un et de lui sauter sur l’épaule, sans cela il ne vivrait pas, il ne serait plus singe. Il est amusant, il est gai, on se l’arrache dans les salons, on se le passe de main en main. Malheureusement ses prospérités finissent toujours par un coup qu’il reçoit à un endroit tout à fait opposé à celui où son maître a reçu le sien.

Voilà la mouche politique. Ses transformations sont curieuses. On ne sait pas trop son origine. Il est venu au monde avec deux ou trois croix d’un ordre mythologique créé par Jupiter après la chute des Titans.

Il a été page, secrétaire au delà du Rhin.

Il s’est poussé par les femmes, par les vieilles surtout.

Il versifie un peu, il joue un peu, il cause un peu.

Avec tous ces peu réunis il s’est fait des ailes, il a été moucheron, première époque.

À trente ans il a changé la direction de son vol. Il allait autrefois dans les boudoirs, plongeait ses pattes dans les parfums ; cet âge venu, il a bourdonné dans les antichambres, et posé sur le bureau des ministres ; il a plongé sa trompe dans l’encre. On l’a vu écrire la correspondance des grands seigneurs, rédiger des mémoires, corriger des discours, relever l’orthographe et la ponctuation de ses protecteurs, être employé dans certaines missions délicates. Cela lui a rapporté une croix de plus, quatre rides de plus et beaucoup de cheveux blancs, car les gris n’existent pas. Il est passé mouche de cour de moucheron qu’il était jadis : seconde transformation.

À soixante ans, connaissant le monde comme les pavés de sa rue, il s’est fait enfin une position ambiguë. Il a acquis à un degré supérieur toutes les qualités secondaires de l’homme de cour. Il a la science du passé, la discrétion d’un geôlier, l’ambition rentrée d’un personnage déchu ; il sert avec fidélité des protecteurs qu’il déteste. On le reçoit parce qu’il s’impose ; il fait autorité parce qu’il a lavé le linge sale de l’histoire pendant quarante ans. On le laisse parler parce qu’il raconte avec l’esprit d’un fait et la précision d’un chiffre, et qu’il est d’ailleurs moins dangereux de l’écouter que de s’en faire écouter. En un mot, la mouche s’appelle aujourd’hui mouchard ; dernière métamorphose du gracieux moucheron d’autrefois.

Voilà le mouton politique ; il porte sur son visage l’air crédule et bon de l’animal auquel il a acquis le droit d’être comparé. Il pue la bonté ; il croit à la récompense due au mérite, au zèle, à la patience et à la vertu. Il a pris à la lettre une foule de proverbes qui ont cours dans le monde ; il y croit et se repose en paix sur leur prochaine réalisation. Ainsi, il croit que le vrai talent tôt ou tard se fait jour ; — que la vertu ici-bas trouve sa récompense ; — que la modestie est la compagne du vrai talent ; — que si la probité était exilée de la terre, c’est dans les cœurs des rois qu’on la retrouverait. — Il croit aux ministres éclairés. — Il se dit avec confiance que le temps découvre la vérité. — C’est en s’appuyant sur ces belles maximes qu’il est arrivé à soixante ans sans avoir obtenu le moindre emploi, la plus légère indemnité. Il n’est plus bon même à être mangé.

Voilà le paon politique. Quel beau plumage ! Sa race se perd dans la nuit des temps, et c’est pour cette raison qu’il serait assez difficile d’en déterminer l’origine. Deux familles portent le même nom que lui ; mais l’une des deux est plus vieille que l’autre, et cette dernière doit sa célébrité à un traître. « À laquelle des deux appartenez-vous ? lui demanda-t-on. — À la bonne ! parbleu ! répondit-il, à la plus vieille. » Le fait est qu’il se flatte : son père était un oison d’honnête homme. Pour peu qu’on le presse, il avouera qu’un de ses aïeux était bâtard d’un Valois.

Voilà la pie politique. Son instinct est de voler. C’est un homme d’un grand nom, spirituel, élégant, fier, digne des plus hauts emplois ; mais la manie de voler l’a réduit, à trente ans, qui est son âge, au rôle obscur et méprisable d’homme dont on se délie. Il a escroqué son avenir. Il est né voleur. La vue d’une pièce d’or l’enivre. Il vole ses fournisseurs : — voler les voleurs ! — ses domestiques, ses employés ; ses créanciers l’ont mis à la porte de chez eux. Si le roi l’eût jamais nommé ministre, il eût volé la montre du roi, les boucles d’oreilles de la reine et les mouchoirs des princesses ; et, s’il eût été roi, au lieu de faire le mouchoir, il ferait la couronne.

Voilà l’oison politique. Il pleure sur les malheurs des augustes potentats. Il croit que le roi de Portugal est dans le besoin, et il lui ferait volontiers passer des secours. Il suit avec anxiété tous les phénomènes de la grossesse de la reine de Madagascar. Quand on tire le canon pour annoncer la délivrance d’une princesse, il s’arrête et il compte les coups. Si c’est un garçon, il court embrasser sa cuisinière, et il lui dit en pleurant : « Nous avons un fils ! » Il prend le deuil pour huit jours s’il apprend la mort d’un pacha. Quand le temps est sombre, il pleure sur la captivité du roi Jean et l’assassinat d’Henri IV.

Voilà le rossignol politique. Jamais une plus belle voix ne s’est élevée sous le ciel depuis les grands chantres de l’antiquité. Orphée attendrit les tigres ; il a fait plus qu’Orphée : il a vendu ses poésies. Il n’est pas prouvé qu’Orphée ait eu trente éditions de suite. À force de voler de la terre au ciel, du fleuve au lac, de la montagne à la plaine, il est tombé un jour dans une assemblée politique dont un carreau était brisé. Depuis huit ou dix ans il se cogne aux murs de cette odieuse volière et vient brûler ses ailes aux flambeaux. Il faut qu’il ait commis quelque grand crime ; pour l’en punir, les dieux l’ont changé en orateur.

Voilà la tortue politique. Tout passe devant elle et sur elle ; elle ne se décourage pas, elle ne se détourne jamais. Je veux être un jour au-dessus de tout le monde à la cour, dit une d’elles à ses rivaux qui marchaient sur son écaille et la laissaient de bien loin en arrière. — Toi ! — Moi-même. — Mais en un an tu ne fais pas une de nos enjambées. Dix ans, vingt ans s’écoulèrent, et la tortue politique avait peu avancé. Au bout d’un siècle elle était à peine sur la dernière marche du palais. Cependant on finit par ne plus entendre parler d’elle ; on la croyait écrasée. Qu’est-elle donc devenue cette ambitieuse ? se dirent les plus vieux courtisans parmi les petits-fils de ceux qui l’avaient autrefois narguée. Elle a donc disparu ? Elle est morte dans sa coquille, elle qui devait occuper la première place au-dessus de tout le monde. — Vous vous trompez, répondit une voix qui partait du sommet de la tête de la souveraine ; je suis devenue le peigne de Sa Majesté ; je touche à la couronne.

La marquise était arrivée au dernier effort de l’énergie humaine lorsque la porte du salon s’ouvrit ; son mari entrait. Elle attendit un instant pour voir s’il était suivi du commandeur.

Personne ne suivait.

Elle s’élance sur le marquis, qu’elle entraîne hors du salon.

— Votre frère ? votre frère ? Il est mort, n’est-ce pas ?…