Le Dragon rouge/24

Michel Lévy frères (p. 230-238).

xxiv

Ce n’était pas la première fois, on le sait, que la marquise de Courtenay se rencontrait avec Raoul, le dragon rouge.

Elle rentra à son hôtel dans la plus vive agitation ; elle en dévora les marches comme si elle eut été poursuivie. Ses domestiques, qui ne l’attendaient guère qu’à minuit, selon l’usage, lorsqu’elle allait à la Comédie-Italienne, parurent fort étonnés de la voir revenir à neuf heures et demie, et plus surpris encore de ce qu’elle revenait sans le marquis ni le commandeur.

Dans le désordre de ses idées, elle ne remarqua pas tout de suite que son fils Tristan et sa fille Léonore étaient parmi ses gens, tous attentifs, tous inquiets, tous empressés autour d’elle.

Tristan lui prit enfin la main, Léonore l’enlaça de ses bras, et tous deux lui demandèrent avec instances, en la couvrant de caresses, la cause de ce retour si prompt, si agité. Ils la priaient avec de tendres paroles de les rassurer. Jamais ils ne l’avaient vue si bouleversée.

La marquise ordonna à ses gens de se retirer.

— Mes chers enfants, vous vous méprenez ; il ne m’est rien arrivé de fâcheux. Ne vous alarmez pas ainsi, dit-elle à Tristan et à Léonore, en leur rendant machinalement leurs caresses ; je suis rentrée plus tôt que vous ne m’attendiez parce que ce soir, en partant, j’avais oublié, et l’oubli est inconcevable, d’écrire au ministre sur un objet très-important et très-pressé. Le souvenir de cette omission m’a surprise au théâtre, et j’accours au plus vite pour la réparer. Mais oui, ajouta-t-elle, en jetant les yeux sur la pendule, il en est temps encore. Le ministre reçoit ce soir, ma lettre lui parviendra avant onze heures. Je vais lui écrire.

Il était d’un hasard heureux pour la marquise que le prétexte dont elle se servait avec tant de présence d’esprit auprès de ses deux enfants, afin de couvrir l’extrême agitation de son retour, répondît si bien à l’intention où elle était d’écrire au ministre, aussitôt rentrée chez elle.

— Oui, pensa-t-elle, écrire tout de suite au ministre, et, s’il est possible, réparer par là une partie de la faute que j’ai commise. Quelle faute !

— Léonore, ma fille, du papier !

— Tristan, dites à un domestique de se tenir prêt à sortir.

Tandis qu’elle donnait ses ordres, la marquise arrachait ses gants plutôt qu’elle ne les retirait de ses mains. Elle écrivit sur un coin de la cheminée ce billet au duc de Bourbon :

« Monsieur et ami,

« Je reviens pleinement et entièrement sur ma détermination de cet après-midi, dussiez-vous m’accuser de contradiction, de légèreté. Il n’y a pas de légèreté ; mais qu’importe.

« Comprenez-moi bien ; je ne m’oppose plus à ce que M. Raoul de Marescreux, sous-lieutenant dans les dragons de la milice provinciale du Béarn, soit nommé capitaine dans la Maison du Roi. Au contraire, et je vous prie de m’envoyer sa nomination demain avant midi, et ce soir si vous le pouvez : oui, ce soir. Je voudrais la tenir déjà.

« Je me charge de la lui faire parvenir ; je tiens même à ce que nul autre que moi ne la lui remette. C’est un service dont je veux que M. Raoul de Marescreux me soit reconnaissant. Encore une fois, monsieur et ami, ne vous préoccupez pas du changement survenu dans mes opinions à l’égard de ce jeune officier ; l’essentiel, l’important, l’indispensable est que j’aie entre les mains et en quelques heures son brevet de capitaine. Ce n’est pas à lui seulement, songez-y bien, que vous ferez une faveur des plus grandes. Je puis compter sur votre bienveillance, je le sais, mais je veux compter sur votre exactitude sans laquelle tout serait inutile.

« Votre amie,
« Marquise de Courtenay.

« Dix heures moins cinq minutes. »

— Tristan, remettez ceci à Lorrain, et qu’il aille, sans perdre une minute, à l’hôtel du ministère. C’est une lettre pour le ministre. Allez, dites-lui d’attendre la réponse.

— Oui, ma mère.

— Ma chérie, dit ensuite la marquise en attirant sur ses genoux sa fille Léonore et l’appuyant contre son cœur, qu’avez-vous fait, je veux le savoir, vous et votre frère, pendant mon absence ?

La marquise regarda furtivement l’heure à la pendule.

— Nous nous sommes beaucoup occupés de nous-mêmes.

— Voyez-vous, ces petits égoïstes !

C’est à peine si la marquise crut avoir répondu à sa fille.

— Savez-vous ce que nous disions ? D’abord, que, dans deux ans, Tristan aurait dix-sept ans, et moi quinze ans, ou bien près de quinze ans.

— Mais oui, c’est fort exact, dit la marquise en soupirant.

— Ce que je dis vous ferait-il de la peine, maman ? Vous avez soupiré.

— Chère bonne, dit la marquise en pressant les joues de sa fille sous un long et pesant baiser, je soupire, ne le devinez-vous pas ? parce que je pense aux changements que ces deux ans peuvent apporter dans la vie.

— Quels changements apporteraient-ils ? N’êtes-vous pas heureuse ? craindriez-vous de cesser de l’être d’ici-là ? Est-ce que nous ne vous aimerons pas toujours ? Vous êtes donc décidément mal disposée, inquiète ce soir, chère maman ?

— Moi, inquiète ! quand je vous ai sur mon cœur.

— Est-ce que cette pendule n’irait pas ? pensa la marquise, et elle dégagea de sa ceinture une petite montre enchâssée derrière sa cassolette. Mais elle va bien. Il n’y a donc que dix minutes que je suis ici ! Que se passe-t-il là-bas, au théâtre ?… Lorrain, je pense, sera bientôt arrivé chez le ministre… J’étouffe… je voudrais être partout.

— Ce n’est pas pour moi, reprit la marquise, en faisant asseoir sa fille auprès d’elle, que je suis inquiète de voir arriver les années, mais c’est pour vous.

— Pour moi ! Dans deux ans j’aurai quinze ans ; est-ce qu’on est malheureuse ordinairement à cet âge ? L’auriez-vous été ?

— Non, chère étourdie, on ne connaît pas encore le chagrin à cet âge ; mais on n’est déjà plus un enfant. Beaucoup de jeunes filles se marient à cet âge.

— Ah ! quant à moi, voilà, puisque vous désirez le savoir, ce que je disais à Tristan ce soir : je ne me marierai pas, afin de pouvoir toujours rester avec vous. N’est-ce pas, Tristan, dit Léonore à son frère qui rentrait dans le salon, je te disais cela ?

— Vrai, ma mère, répondit Tristan.

— Je vous crois tous les deux ; mais vous changerez d’avis, Léonore, et je vous conseille de ne pas plus croire à vos projets que Tristan à ceux qu’il a pu faire de son côté.

— Je renoncerai aux miens tout de suite, reprit Léonore, si vous le voulez ; mais alors je me marierai pour vous et non pas pour moi.

— Vous marier pour moi ! s’écria madame de Courtenay ; chers enfants, ajouta-t-elle en posant la main sur son cœur. Oh ! je vous en conjure d’avance ; je vous l’ordonne, entendez-vous, je vous l’ordonne, ne m’écoutez pas, désobéissez-moi, si jamais je parais faire violence à vos inclinations, au choix du mari ou de la femme que vous aurez arrêté dans votre cœur. Moi, vous contraindre !… N’est-ce pas que vous me désobéirez ?…

— Puisque je ne veux pas me marier, dit Léonore en souriant sous les pleurs de sa mère, pourquoi me faire faire cette promesse ?

— Vous avez raison, Léonore, j’oubliais que vous vouliez rester fille, ajouta madame de Courtenay en sentant s’évaporer sous une ironie triste et douce les pleurs venus jusqu’aux bords de ses paupières.

Un quart d’heure de dévoré, murmura-t-elle. Dix heures sonnaient à la pendule du salon.

— Cependant, je fais une exception, continua Léonore, et je la faisais tantôt à mon frère Tristan. S’il se rencontrait un jeune homme beau, noble, loyal, généreux, plein d’honneur, de courage, constamment affable envers ses inférieurs, empressé et sérieux auprès des femmes, se mettant avec goût sans paraître jamais ridicule, aimé de tout le monde, ne médisant de personne, indulgent avec les plus petits esprits et se faisant écouter avec respect des plus grands ; ah ! celui-là, ma mère, je l’aimerais, oui, je l’aimerais de toute mon âme, et je le voudrais pour mari, je l’épouserais, et vous ne vous y opposeriez pas.

— Celui-là, malheureusement, ma pauvre Léonore, n’existe pas.

— Mais oui, il existe, chère maman, s’écrièrent à la fois Tristan et Léonore, puisque, reprit Léonore, mon oncle le commandeur est exactement semblable au portrait que je viens de faire.

Madame de Courtenay se leva brusquement, laissant tout surpris de ce mouvement spontané Tristan et Léonore.

Ce collier m’écrase, cette ceinture m’étouffe, dit la marquise, qui prit ce faux prétexte pour aller cacher à quelque pas de ses enfants l’effet produit sur son visage par la commotion dont elle avait été frappée.

Après avoir mis le plus de temps possible à ouvrir son collier et à dénouer sa ceinture, elle revint, plus pâle que le mantelet d’hermine dont elle n’avait pas encore dépouillé ses épaules, reprendre sa place entre ses deux enfants.

Elle reprit avec un calme affecté :

— Mais vous avez donc parlé de tout, ce soir, pendant mon absence ? Et vous, monsieur Tristan, quel rêve doré avez-vous fait en compagnie de votre sœur ?

— Moi, j’étais tout simplement ambassadeur comme grand-papa, dont voilà le portrait.

— Vous avez été bien plus raisonnable que votre sœur, si vous n’avez pas été excessivement modeste, dit madame de Courtenay à son fils, svelte adolescent, d’une taille adorable d’élégance et de distinction pour son âge, ressemblant à ces spirituels pastels laissés par le crayon bleu et rose du dix-huitième siècle. Bouche fleurie, regards doux et presque noirs déjà, joues blanches et minces, recouvrant des pommettes spirituelles, coquettes, incisives. Un charmant habit de soie couleur d’eau argentée, fourreau flexible, s’arrêtait étroitement à son cou, tout nu, tout blanc, tout fier comme celui d’un jeune cygne. Ses fines jambes de gentilhomme avaient la légèreté, la prestesse et la grâce étourdie de celles du chevreuil ; c’était un faon. Il avait les mouvements vifs, le pied fin, la main jolie et toute frétillante sous la corolle de dentelle qui lui servait de manchette. Ainsi devait être à quinze ans son oncle le commandeur.

— Vous voulez donc être ambassadeur, monsieur mon fils ! reprit la marquise, dont l’oreille était maintenant attentive au moindre bruit pour savoir si la voiture qui devait amener son mari et son beau-frère n’entrait pas dans la cour. Mais savez-vous que n’est pas ambassadeur qui veut ? Il faut d’abord être ou un grand général ou un grand politique.

— Je serai l’un ou l’autre ; mais à vous parler franchement, ma mère, je crois que je serai un grand politique.

— Vraiment !

— Oui, ma mère. J’aurais du goût, il me semble, pour gouverner les hommes, diriger l’État, faire la paix ou la guerre, donner des emplois, être le conseiller d’un roi, enfin.

— Que tu as un beau front, mon Tristan ; viens, que je t’embrasse, cher enfant, pour ce que tu as dit. Tu me plais, tu me ravis ; tu as de l’ambition. Oui, il faut en avoir. C’est l’amour des grandes choses, des choses justes, des choses vraies, de celles qui font laisser un nom. Il y en a de beaux, de graves, dans notre famille, mais elle en veut un plus grand encore. Il nous manque un ministre. Si tu l’étais un jour. Tu m’écouterais bien, n’est-ce pas ?…

— Ma mère !…

— Vois-tu, nous autres femmes, nous connaissons le cœur mieux que vous. Nous voyons à travers tous les visages, même les mieux masqués ; nous entrons dans le joint des âmes en nous jouant, et parce qu’on nous traite sans importance, comme l’air. Je serais derrière toi, je te conseillerais, je verrais pour toi, j’irais où tu n’irais pas. Nous servirions le pays…

— Nous servirions le roi, ma mère. Et si des méchants, des conspirateurs, par exemple, des ennemis du pays, comme on m’a dit que l’étaient, il y a quelques années, monsieur de Cellamare, monsieur le duc du Maine et tant d’autres, voulaient renverser le roi, eh bien ! nous leur ferions couper la tête…

— Méchant ! s’écria Léonore.

Madame de Courtenay poussa un cri affreux. Elle posa une main tremblante sur la bouche de son fils, et, les forces lui manquant avec la voix, elle se laissa, toute défaillante, tomber en arrière.

— Ma mère ! ma mère ! qu’avez-vous ? Du secours ! du secours !

Tristan sonnait d’un côté.

Léonore sonnait de l’autre.

Les deux pauvres enfants perdaient la tête.

Marine et un valet de pied parurent enfin.

— Marine ! accompagnez ma fille à sa chambre. Elle va se coucher. La marquise baisa Léonore au front.

— Poitevin ! éclairez monsieur, qui se retire aussi.

La marquise embrassa Tristan.

Restée seule, la marquise porta les yeux et les tint douloureusement fixés sur le portrait en pied du comte de Canilly, son père, peint en costume d’ambassadeur.

Les regards de la marquise s’étaient particulièrement portés, dans leur profonde absorption, sur une ligne tracée autour du cou du comte de Canilly.

Cette ligne était rouge comme le serait la trace d’un coup de couteau circulairement donné autour d’une grenade. On sait ce qu’elle indiquait.

La marquise se leva en sursaut ; elle avait cru entendre les pas des chevaux dans la cour.

Elle se trompait. La voiture n’était pas encore arrivée.

Elle retomba dans sa méditation devant le portait de son père. Ce fantôme évoquait pour elle un passé de douleurs, plus poignant que jamais à l’heure présente et à cause des événements qui venaient d’avoir lieu à la Comédie-Italienne.

Le dragon avait tenu parole, lui et elle devaient se revoir. Ils s’étaient revus.

La marquise, toujours les yeux fixés sur le portrait de son père, comme pour qu’il résolût la question de vengeance, plus fermement posée que jamais depuis le retour du spectacle, entendit sonner minuit, une heure, deux heures, sans voir revenir ni son mari, ni le commandeur.

À trois heures, les portes de l’hôtel s’ouvrirent. La marquise se leva. Le commandeur et le marquis de Courtenay entraient au salon.

— Eh bien ! dit-elle ?

— Eh bien ! répondit le commandeur, c’est pour demain, à quatre heures de l’après-midi.

— Vous vous battez. Qui de vous se bat ?

— Tous les deux ? répondit le commandeur. Nous avons passé la nuit à réunir nos témoins.

— Tous les deux ! répéta la marquise. Vous aussi ! s’écria-t-elle, sans qu’on pût dire si c’était le marquis ou le commandeur qui lui arrachait ce cri d’étonnement.

— Mais… bégaya le marquis de Courtenay, qui crut l’avoir inspiré, mais j’espère encore…

— N’est-ce pas au mari à défendre aussi l’honneur de sa femme ? interrompit le commandeur.

— Vous avez raison ! dit tout bas la marquise.

— Mon père ! dit-elle encore plus bas, est-ce que je n’aurais pas mieux fait d’oublier ?