Le Dragon rouge/13

Michel Lévy frères (p. 122-130).


xiii



La morale de Casimire, en se développant, tendait constamment, on a pu le voir, à se placer, dans cet état de lutte, entre son cœur et les doctrines de son père : elle allait au bien lorsqu’elle écoutait son cœur ; elle tombait dans le faux quand elle se conduisait à la clarté de ces doctrines. Plus elle avançait en âge, et plus cette collision intérieure occupait de l’espace et prenait de la force.

Ce n’était pas avec la défiance de l’artiste que son père avait travaillé une matière tendre et précieuse, mais avec la brutalité d’un sophiste, avec le marteau et sur l’enclume. Elle était bossuée de faux enseignements. Les opinions, les sentiments, les croyances adoptaient des inégalités et des creux en étant répandus dans ce moule altéré, et plus ce qui s’y versait était ardent, et plus les difformités s’y modelaient avec ténacité. Aussi Casimire, n’eut-elle pas plus tôt écrit sa laconique lettre au commandeur de Courtenay, qu’elle se repentit de la lui avoir envoyée. Mais il n’était plus temps, cette fois, de la détruire ; elle suivrait sa destinée. Rien au monde ne pouvait plus la lui rendre. Sa lettre volait dans la valise du courrier aux frontières de la Turquie, pour ne s’arrêter que dans les mains du commandeur.

Au lieu de la réjouir, cette pensée tourmentait maintenant Casimire nuit et jour. Quelle opinion concevrait-il d’elle, en découvrant sous cette injonction formelle, impérative et brève : Revenez ! un amour désormais impossible à feindre ou à nier ? Pourquoi nier ou feindre, se reprenait-elle, quand l’abattement, qui suivait chacun de ces combats, ramenait le calme à son cœur. Elle lui avait dit ce qu’elle pensait, elle lui avait confié tout ce qu’elle éprouvait ; où était le mal ? où était la honte, le danger ? Doux miel, ces paroles s’aigrissaient à la moindre réaction de sa sombre éducation sur son charmant naturel, et d’autres raisonnements ne manquaient pas d’accourir. — Pourquoi, murmurait-elle, tout entier à elle en partant, le commandeur ne l’aurait-il pas oubliée dans des occupations plus sévères, peut-être aussi dans ces résidences où le cœur des officiers est tant exposé à la séduction de jeunes femmes étrangères ? Quel effet produirait alors la lettre, s’il en était ainsi ? un sourire de vanité, une compassion humiliante. Quand elle en arrivait, de fiction en fiction, à cette conséquence désespérée, Casimire aurait volontiers donné tout ce qu’elle possédait pour retirer sa lettre, cette lettre qu’elle eût peut-être renvoyée au même instant au jeune commandeur de Courtenay.

Ce déchirement perpétuel avait fini par nuire à sa santé ; elle ne vivait presque plus que de fruits, et passait ses journées assise dans un fauteuil, les mains croisées sur sa poitrine, les yeux rêveurs. Son abattement n’avait pas échappé à l’œil vigilant de Marine, qui, en femme douée d’un grand sens, savait combien il y a peu à faire pour détourner ce mal qui cherche les jeunes filles à l’époque où elles aiment. Marine n’en doutait plus ; Casimire aimait, et quelque effort qu’eût fait depuis quelques jours la fille de M. de Canilly pour ne pas laisser paraître le redoublement de son mal, Marine savait aussi qui elle aimait. Après tout, avait-elle dit en réunissant ses réflexions et en les résumant d’un mot, le mâle vaut la femelle. Il nous convient. J’entrevois un beau nourrisson dans l’avenir.

— Marine, lui dit à quelque temps de là Casimire en plaçant des fleurs dans le col gracieux de deux magnifiques vases de Chine venus de la Tartarie en Pologne avec des pillages de guerre, Marine, crois-tu aux cartes ?

— Ma fille, répondit Marine, j’y croyais avant d’être nourrice, mais, depuis, je n’y crois plus autant.

— Pourquoi cela, folle ?

— N’est-il pas vrai, répondit Marine, qu’une femme ne peut guère mettre au monde qu’un garçon ou qu’une fille ? Eh bien ! j’ai vu presque toujours se tromper du tout au tout, ceux qui disaient : C’est une fille, — car alors il venait un garçon ; — ou bien : C’est un garçon, — car alors il naissait une fille. Pourtant ce n’est que pair ou impair, pois ou fève. Comment veux-tu que les cartes… Mais, s’interrompit Marine, est-ce que tu tiendrais à savoir si celui que tu épouseras est brun ou blond, grand ou petit ; si…

— Mon Dieu, non ! dit Casimire ; j’ai écrit à une de mes amies, à Paris, et je voudrais tout simplement savoir, en attendant la réponse, si ma lettre lui causera autant de plaisir que j’en ai goûté moi-même à la lui écrire. Tantôt je me dis oui, tantôt je me dis non. N’est-ce pas, Marine, que c’est ennuyeux de vivre ainsi ? C’est pourtant assez naturel de faire des calculs, n’est-ce pas, nourrice ? On ne sait pas comment deviennent nos amis quand on les perd de vue. Il faut se défier, il faut toujours craindre, il faut s’attendre à les retrouver changés d’esprit autant que de visage. Cela fait…

— Cela fait, dit Marine, que je vais te raconter une petite histoire, non pas de ma grand’tante, mais une histoire plus fraîche que j’ai vue et que j’ai entendue ; je t’avais déjà nourrie à ce moment.

— Raconte, dit Casimire, avec un soupir et en continuant d’assembler des fleurs de ses doigts délicats et pâles. — Un conte de nourrice.

Donnez-vous bien du mal, se serait douloureusement écrié M. de Canilly, s’il eût été témoin de cet entretien, enseignez à votre enfant le fort et le faible de la politique, mettez-lui le cœur humain dans la main, faites, enfin, d’une femme, à la sueur de vos veilles, un La Rochefoucauld et un Machiavel, pour qu’elle aille dire ensuite à une nourrice : Tire-moi les cartes !

— C’est un conte de nourrice et de nourrisson, reprit Marine : « Il y a huit ans, ce n’est pas vieux comme les tours Notre-Dame, tu vois bien, je fus appelée à la cour pour attendre le moment où madame la duchesse de Bourgogne, la belle-fille du grand-dauphin, accoucherait ; Monseigneur le dauphin était déjà mort à cette époque. Le duc de Bourgogne, son fils, aurait par conséquent régné après Louis XIV, s’il eût vécu. Mais il n’en devait pas être ainsi. Or, le duc de Bourgogne, qui était bon comme le bon pain de Nanterre, me voulut pour la nourrice de son futur enfant, parce qu’il m’avait vue à la porte du parc de Saint-Cloud un jour où je donnais à téter à la fille du duc Alvarès, mon avant-dernière. Quoique les médecins de monseigneur ne voulussent pas de moi, tout bonnement parce qu’ils ne m’avaient pas choisie, lui persista et il l’emporta sur eux. Ils trouvaient, les uns, que j’avais le lait trop doux, les autres trop nourrissant ; enfin, je ne leur convenais pas. M. de Fénelon, qui était le bon Dieu même sur la terre, un saint homme d’archevêque qui n’aurait pas craint de bercer le premier enfant venu pendant un jour entier, M. de Fénelon leur coupa la musette à tous en leur disant : « la principale qualité de la nourrice est qu’elle plaise à l’accouchée. » Voilà parler comme un livre, et il en faisait de beaux livres, M. de Fénelon, pour son élève, monseigneur le duc de Bourgogne, celui qui allait être le père de je ne sais quoi. J’aurais sauté au cou de ce brave M. de Fénelon. La duchesse, qui écoutait tout du fond de son lit, où l’on exigeait qu’elle restât, quoique, si je n’avais pas eu plus de mal qu’elle, je serais allée couler la lessive, me dit ; – Quel est ton nom ma mie ? – Je me nomme Marine, pour vous servir, madame la duchesse. – Eh ! bien, Marine, tu me plais, tu aimeras bien mon enfant, n’est-ce pas ? ajouta-t-elle. – Si je l’aimerai ! Dieu du ciel ! Et le bon duc se mit à sourire de ma mine en disant cela. Ce jour-là, je retournai chez moi à Saint-Cloud, car j’avais été présentée à Versailles ; je retournai chez moi dans la voiture de M. de Condé, dont le maître-nez ne m’est jamais revenu. Marin, mon mari, ne voulait plus me reconnaître ; il tournait autour de moi comme un chat autour d’un cuisinier qui revient du marché.

– Est-ce que tu dors, ma mignonne ? s’interrompit Marine, en s’adressant à Casimire ; tu as les yeux ouverts comme une poule qui les tient fermés.

– Je t’écoute, Marine, je t’écoute.

« Or, le lendemain, le duc de Bourgogne me prit à part et me dit toujours devant M. de Fénelon, qui l’approuvait de la tête : – Ma bonne Marine, fais de mon enfant, quand il sera né, ce que tu ferais du plus pauvre enfant du royaume ; et M. de Fénelon ajouta, en prenant la main de monseigneur : — Quoiqu’il sera roi de France un jour. — Ah ! pour cela, m’écriai-je, monsieur l’archevêque, oh ! pour cela, vous ne savez pas plus que moi si ce sera un roi ou une reine, quoique vous parliez le latin avec l’aisance de mon mari à avaler un verre de vin de Suresne. — Et monseigneur me demanda là-dessus : Si je ne savais pas un peu de quel sexe serait l’enfant qu’allait lui donner madame la duchesse. — Ce sera, je crois, un garçon, répondis-je. L’œil est clair, le teint est beau, l’humeur est gaie.

Le duc tira sa montre de sa poche et me l’offrit. — Vous oubliez la chaîne, monseigneur, lui fit remarquer M. de Fénelon. Et monseigneur me donna la montre avec la chaîne.

Le surlendemain, dans la nuit, la duchesse commença à éprouver les fortes douleurs. Entre deux crises, elle me dit tout bas, — cette chère âme, qui est en plein paradis : — Marine, je verrai certainement à ta mine quel enfant ce sera. Je me hâtai de répondre à la duchesse que je la défiais de voir cela à ma mine, car je ne laissais jamais rien supposer, sachant, en un tel moment, combien une pareille inconséquence pouvait porter de préjudice à la santé d’une femme en couches. De son côté, le duc de Bourgogne, qui avait tout entendu, dit à M. de Fénelon : « Je suis sûr que, si c’est un garçon, Marine ne le dira pas, c’est vrai, mais elle le criera de toutes ses forces, parce qu’il n’y a pas de femme au monde qui, en pareil cas, eût la faculté de se taire. — Et moi, je suis sûr que vous vous trompez, monseigneur, lui dit M. de Fénelon, qui prit le parti des nourrices. »

Quel homme du bon Dieu ! Qui est-ce qui l’a nourri, celui-là ?

— Cette histoire te plaît-elle, mignonne ?

— Mais oui, répondit complaisamment Casimire, dont les doigts roulaient une belle tulipe orangée. Mais pourquoi me fais-tu cette histoire ?

— Pourquoi ? Mais c’est ma réponse. Tu me demandais tantôt si tu avais bien ou mal fait d’écrire à ton amie de Paris et ce qu’il en arriverait ? Et ceci et cela ? Tu vas le voir, curieuse.

— Ah ! c’est la réponse, répliqua Casimire avec un doux sourire qui pouvait bien signifier : — Elle est un peu longue, la réponse ; mais je l’écouterai pourtant jusqu’au bout.

— Une dame d’honneur, reprit Marine, me tira ensuite à l’écart, et me dit : Nourrice, la duchesse va accoucher ; je serais bien heureuse et bien récompensée, si je pouvais la première annoncer au duc de Bourgogne que Dieu lui a envoyé un garçon. Voilà quarante louis pour toi : si c’est un garçon, baisse la tête ; si ce n’est pas un garçon, retire-la en arrière. Et moi je lui dis oui.

Après ce fut une femme de chambre qui vint me dire : Marine, si c’est un garçon, afin que je l’annonce la première à M. le duc, crie-moi : « Ma fille, chauffe-moi vite un linge. » — Et prends ce beau diamant que tu garderas en souvenir de moi.

M. le duc de Noailles, qui s’était présenté sur ces entrefaites, me dit aussi, tout bas, derrière un paravent : Nourrice, ton mari sera mon premier garde-chasse toute sa vie, si tu veux m’avertir que la duchesse a fait un garçon : « Dieu soit loué ! t’écrieras-tu, madame la duchesse est délivrée. » Je comprendrai.

J’acceptai l’offre de M. de Noailles, de même que j’avais accepté celles des autres.

Enfin, dix autres personnes de marque me firent d’avance des cadeaux magnifiques, chacune d’elles pour savoir de moi avant tout le monde, dès que la duchesse serait accouchée, si elle avait fait un garçon.

Les douleurs pressant de plus en plus la duchesse, le duc ordonna qu’on introduisît les princes, comme il est d’usage, afin qu’ils jugeassent de leurs propres yeux si l’enfant venu à la lumière était bien né de la duchesse.

Comme le médecin, par grand respect, semblait avoir peur de toucher tant seulement aux draps de la duchesse, je dis à cette pauvre souffrante : « Criez comme une marchande à la halle, si vous voulez être délivrée. » M. de Fénelon, m’ayant entendue de la pièce voisine, me cria : Bien dit ! nourrice ! Voilà une vrai femme, ajouta-t-il encore avant de reprendre ses prières, car le saint homme priait depuis les premières douleurs de madame la duchesse.

– M’écoutes-tu, ma gélinotte ?

– Oui ! oui ! Mais quelle histoire me fais-tu là ?

– Ne veux-tu pas que je la finisse ?

– Si bien ! puisque tu l’as commencée.

– Enfin, reprit Marine, j’avais l’enfant dans mon tablier. Monseigneur ! dis-je au duc tout blême et tout tremblant, si c’était un autre enfant, je mettrais du vin dans sa bouche.

Le duc hésitait à répondre.

« Fais, ma bonne nourrice, » s’écria M. de Fénelon. Aussitôt je remplis ma bouche de vin que je lui soufflai. L’enfant se pourlécha comme un petit chat.

Le duc était triste, parce qu’il ne savait pas quel était l’enfant que sa femme lui donnait.

Je fais à droite et à gauche mes signes convenus, et voilà que tout le monde vient saluer le duc de Bourgogne, qui était père d’un beau garçon. Chacun croyait lui annoncer seul cette nouvelle. Le duc ne fut pas moins content, et il n’en récompensa pas moins chacun largement pour son zèle.

Ce petit enfant fut Louis xv, que nous aurons un jour pour roi.

– Et la duchesse de Bourgogne ? demanda Casimire.

– La duchesse de Bourgogne, ma belle Casimire, la duchesse, les yeux en pleurs, les bras levés, ne sachant pas encore si elle avait un garçon ou une fille s’écria : « Quel que soit l’enfant que vous m’avez donné, mon Dieu, je vous remercie ! » Ainsi, ma bonne et chère petite, il faut faire ce qu’on doit, selon que le cœur vous dit, souffrir sa souffrance, et toujours remercier le bon Dieu, quoi qu’il arrive.

Casimire à qui, en ce moment, ces paroles convenaient comme le baume convient à la blessure, tendit, tout émue, les mains à sa nourrice ; et ce jour-là, raffermie par ce doux épanchement, elle mangea de meilleur appétit, et elle goûta, la nuit qui le suivit, un sommeil paisible.