Le Dragon rouge/14

Michel Lévy frères (p. 130-134).

xiv

Si Casimire avait oublié sa dernière entrevue avec le marquis de Courtenay, et plus complètement oublié encore les espérances de mariage qu’elle lui avait laissé concevoir en se jouant, dans le but de donner le change à l’opinion, le marquis de Courtenay, qui n’avait eu aucune raison de subtiliser avec son propre bonheur, de mettre en doute les paroles de Casimire, n’avait plus songé, dès ce moment qu’aux préparatifs du mariage.

Ses jours et ses nuits n’étaient occupés que de l’éclat extraordinaire qu’il projetait d’imprimer à cette fête, espèce de couronnement impérial de sa glorieuse personne. Il écrivit coup sur coup à Paris ; il chargea ses fournisseurs, éclairés de l’avis de ses amis de cour, de lui envoyer, sans s’arrêter aux obstacles du prix, un ameublement exactement pareil à celui que le régent, voulant faire une surprise à Louis XV, le jour où il sortirait de la tutelle de son gouverneur, avait commandé en secret pour les appartements de Versailles. Ce n’était pas moins qu’un million à dépenser en tapisseries, en dorures, en tableaux, en peintures, sans parler des immenses frais de transport de tous ces meubles à travers l’Allemagne. Il fit acheter aux Gobelins un tapis d’une richesse de travail incomparable, représentant les principales vues du parc de Versailles. La manufacture de porcelaines de Sèvres, vaincue par l’énorme somme d’argent qu’il offrit, consentit à lui fabriquer douze sujets mythologiques destinés à parer les encoignures de ses salons. Enfin, il n’est pas de chefs-d’œuvre de bronze ou de marbre, en vogue à Paris au moment où il se disposait à s’unir à mademoiselle de Canilly, qu’il ne parvint à se procurer. À force d’enrichir ce temple, il finit, comme cela arrive à tous les crédules, par devenir fanatique de la divinité qu’il comptait y placer.

Quand il crut que son mariage avec mademoiselle de Canilly ne tarderait pas à se conclure, il le fit circuler à la cour de Versailles et annoncer au prône de Notre-Dame, par l’archevêque de Paris lui-même, un des proches parents de son oncle maternel, gouverneur du Perche. Enfin, le marquis, dans la joie de ses espérances si près de se réaliser, écrivit ainsi à son frère le commandeur :

« Monsieur le commandeur,

« Vous n’avez plus le droit de vous croire le plus original de la famille, vous qui, sans nécessité, allez chercher la mort dans les pays étrangers, quand vous êtes à peu près sûr de l’obtenir chez vous, en vous donnant la peine d’attendre. En ma qualité d’aîné, j’ai la prétention de vous surpasser en extravagance. Ma foi ! il n’y a plus à se dédire. Vous ne devinez pas ?… ch bien ! mon cher commandeur, je me suis senti le courage d’imiter nos aïeux… Je me marie… Voilà, me direz-vous, une singulière fantaisie, une capucinade amusante ; riez-en avec vos camarades, faites-en rire même les Turcs dans leurs barbes, si vous ne les leur avez pas entièrement arrachées ; mais c’est un plongeon à peu près fait ; je dis bien à peu près, car, lorsque cette ébouriffante nouvelle vous arrivera, je serai sur le point de marcher à l’autel… oui, de marcher à l’autel.

« Me voyez-vous, flanqué d’un bouquet d’oranger, à genoux entre deux chérubins, et jurant d’être toujours fidèle à madame la marquise, votre belle-sœur, s’il vous plaît. Parole d’honneur, je me marie par amour… Je suis trop homme du monde… trop de mon siècle, pour me flatter d’une passion romanesque ; mais, en vérité, j’éprouve une affection réelle en me précipitant dans l’abîme du mariage. J’ai jeté le plus de roses et de duvet de cygne que j’ai pu au fond de cet abîme. Je veux dire que les fêtes vont se succéder dans mon palais, que de frère à frère il me serait permis de comparer à Versailles, si Versailles était achevé. Mon convoi funèbre ne laissera rien à désirer. Puissiez-vous, pour distraire vos veillées de bivouacs, voir passer les jolies femmes que j’aurai à mes noces, et en retenir quelques-unes par les rubans de leurs ceintures. Je veux qu’on boive trois fois par nuit à votre santé… c’est tout ce que je puis faire pour vous à la distance où vous vous tenez ; comptez sur ma promesse et sur la Pologne.

« Mais je suis un profond étourdi, sur ma parole, voilà cinq minutes que je vous fatigue de mon mariage, et je ne vous ai pas encore dit qui j’épousais.

« Si vous eussiez été à Varsovie dans ces derniers temps, je n’aurais pas manqué de vous consulter sur le choix qu’il m’a convenu de faire, et à coup sûr vous l’eussiez approuvé ; car, peu porté, comme vous m’avez toujours paru, à serrer le nœud conjugal, il vous est à peu près indifférent de savoir qui l’on épouse, quand, par hasard, on épouse. Mais vous n’étiez pas là. Oui, mon cher commandeur, c’est elle, ouvrez les yeux, relisez son nom, recommencez la phrase, c’est Casimire de Canilly que j’épouse, Casimire destinée à être dans quelques jours madame la marquise de Courtenay.

« Or, je vous en fais juge, mon valeureux commandeur, pouvais-je mieux m’adresser ? Devais-je souffrir qu’un Polonais, qu’un Tartare, car tout Polonais est un peu Tartare au dessert, devînt l’époux de la Française la plus distinguée, de la Parisienne la plus accomplie de notre époque ? J’aurais été un grand coupable. Je devais un peu me sacrifier ; sacrifice adorable ! car, entre nous, je ne sais si vous l’avez remarqué, j’ai toujours eu un doux faible pour la fille de M. de Canilly.

« Vous dire que Casimire m’adore, serait afficher une prétention au-dessus de mon mérite ; mais je crois approcher de la vérité, en vous assurant qu’elle m’aime comme je n’aurais jamais osé l’espérer, moi, excessivement inférieur aux précieuses qualités dont elle est remplie. Vous savez si, avec son intelligence, trop haute même pour me permettre de l’apprécier, elle était en droit de choisir un mari parmi tous les jeunes seigneurs polonais empressés autour d’elle. Je penche donc à croire que, si sa préférence s’est arrêtée sur moi, c’est qu’elle a laissé aller son cœur où il a voulu la conduire. J’ai été élu par inspiration, comme les papes dont on ne sait comment amener et justifier la nomination.

« Maintenant que l’événement touche à sa fin, je puis dire, après avoir été assez modeste avec vous, que Casimire eût pu tomber plus mal. Je lui prépare une existence que peu d’hommes auraient eu les moyens, sinon le désir, de lui rendre aussi brillante. Je la présenterai successivement à toutes les cours de l’Europe où, grâce à mon nom, je suis sûr de l’accueil qui l’attend. Sa vanité sera satisfaite au delà de ses rêves et de ses illusions. Elle est femme, elle aimera le plaisir : eh bien ! de retour à Paris, où nous finirons par nous fixer, je la ferai reine de la mode. Je lui inspirerai le goût de la frivolité, du spectacle, des bals, des plaisirs, afin qu’elle perde certaines idées par trop sauvages que son père lui a mises dans la tête ; nous serons, elle et moi, deux vrais compagnons de plaisir. Un règne de charmantes dissipations s’annonce pour la France. Dans quelques années, nous aurons un jeune roi à la tête des gentilshommes français. Jeune roi, jeune cour, jolies femmes, fins soupers ; nous entrons en dansant dans le siècle.

« Adieu, commandeur, battez-vous bien, tandis que je vais tacher d’avoir des héritiers de notre nom, de peur que, si ce glorieux nom ne reposait qu’en vous, il ne fût coupé en deux par un boulet. Dieu écarte une telle calamité, ne fût-ce que pour exaucer un vœu bien cher à mon cœur, celui de vous voir tenir sur les fonts baptismaux le premier enfant que j’aurai de Casimire.

« Votre frère,
« Marquis de Courtenay. »