Le Dragon rouge/09

Michel Lévy frères (p. 92-98).


ix


La noblesse polonaise fut prévenue que le marquis de Courtenay donnerait un bal historique où l’on ne serait reçu que sous le costume d’un personnage célèbre à quelque titre de l’histoire. C’était là une immense préoccupation jetée en appât à l’oisiveté polonaise, la plus parfaite des univers quand elle n’est pas interrompue par la guerre. Pour la première fois, peut-être, les jeunes seigneurs de Varsovie ouvrirent les annales des peuples, et cela pour y découvrir, non des exemples à suivre, de fortes leçons à méditer, mais des formes d’habits et de cotes de maille à imiter artistiquement. Un mois entier on n’entendit que le cri du velours ou du brocard fendu par les ciseaux. Pendant ce temps la Russie, ouvrière matineuse, s’agrandissait dans tous les sens, grâce à l’activité, à la sagesse, au génie du czar Pierre Ier.

Ce fut une soirée dont le souvenir restera longtemps, celle où les portes de l’hôtel du marquis de Courtenay s’ouvrirent à cette élégante société polonaise, fière et bizarre dans ses fourrures, sous ses colbacs, orientale, scythe et quelque peu française, et qu’on vit monter par des escaliers de marbre, sous des arceaux de feuilles et de fleurs, à travers des nuages de parfums, ces délicieuses jeunes filles polonaises, pétries avec de la neige, des rayons de lune et des feuilles de rose. Si Casimire ne les surpassait pas en beauté, elle se distinguait d’elles par un caractère de physionomie plus accentué, plus expressif ; elle devenait Espagnole au milieu de ces aurores boréales qu’on admire, mais qu’on oublie aussitôt.

Pleine de mépris et de raillerie pour les lourdes habitudes germaniques, la brillante réunion ressuscite la France sous le ciel de la Pologne. Les portes du palais vont se fermer, et l’empereur d’Allemagne lui-même n’en franchirait pas le seuil sans la permission du maître, et cette permission lui serait peut-être refusée ; tout au plus l’accorderait-on au souverain, mais non à l’Allemand. Exclusion générale de tout ce qui est allemand, homme blond, cœur de neige ; loin, bien loi de la table et de l’intimité, ces ours fauves qui eussent sali les tapis et fait tourner les vins de Bourgogne, qui eussent terni l’éclat des lumières par leur souffle épais.

Nous sommes en France, et même quand le midi de cette contrée. Une température molle emplit le palais ; égale partout, elle pénètre, mêlée de parfums, dans les appartements ouverts pour la recevoir. Elle circule entre des myrtes à l’odeur amère et des tiges de jasmin d’Arabie.

La langue des enchantements serait impuissante à rendre la magnificence du coup-d’œil qu’offrirent, quand ils furent pleins, tous les salons de l’hôtel Courtenay, éclairés par mille rameaux d’argent chargés de bougies. À la variété des costumes et des coiffures, on ne savait dire au juste si l’on était à Versailles dans la grande galerie, à Vienne dans le palais des Césars ou à Constantinople dans les salons du harem.

Le marquis de Courtenay, qui ne s’était jamais tant cru Louis XIV, se promenait de pièce en pièce avec la satisfaction majestueuse du grand roi.

Les nobles invités cherchèrent d’abord pourquoi le marquis avait croisé la première lettre de son nom avec une lettre semblable, — deux C, brodés avec de l’or et de la soie, — sur le fond des médaillons placés le long des tentures. Ils apprirent que le marquis de Courtenay avait voulu rendre hommage à Casimire de Canilly, en associant le chiffre de cette noble demoiselle au sien. Ainsi, Courtenay et Canilly se lisaient, brillaient partout, témoignage d’exquise galanterie dont la réserve française de nos jours se formaliserait à coup sûr.

À deux heures les domestiques vinrent annoncer le souper. Tous les convives passèrent alors dans une vaste salle garnie, le long des murs, des principaux arbustes des pays méridionaux. Les citrons doux, les oranges, les pêches pouvaient cueillir sur la branche.

Tout rappelle la France : cette longue table, qui revient plusieurs fois sur elle-même ; cette nappe brodée à jour, luxe inouï chez les peuples du Nord ; ces plats, d’une argile transparente, pétrie à Sèvres ; ces sièges légers, épigrammes contre les sièges de chêne fournis par l’Allemagne ; ces flacons, à travers lesquels on voit rougir le vin comme on voit passer un sang pur sur une belle peau ; ces masses d’argenterie découpée par Martin, le fameux Martin ; ces mets légers d’où s’exhalent tous les parfums des mordantes épices de l’Orient, le safran, le poivre, le piment, la cannelle, stimulants précieux qui volatilisent le sang, le poussent au front et le changent en saillies de feu, en étincelles qui partent du regard, en flammes qui coulent des lèvres. Les vins surtout proclament la domination de la France ; ils nuances de leurs couleurs chatoyantes les verres de Bohême dans la main des convives, qui ne resteront pas au-dessous de la réputation proverbiale conquise déjà à leur peu de sobriété.

Le marquis avait fait venir de Paris les légumes dont les pays du Nord sont privés, raffinement ruineux imité par plus d’un seigneur polonais qui, semblable au gourmand de la Bible, a vendu son droit d’aînesse et tous ses droits possibles pour décorer sa table de petits pois et de haricots verts.

Le souper se prolonge, c’est-à-dire qu’il doit durer jusqu’au jour.

De la droite à la gauche du marquis de Courtenay, chaque cavalier est le voisin officieux d’une dame. Ces dames sont belles ; leurs joues s’allument ; leurs dents brillent en touchant le cristal plein d’un vin chaud, plein de mille lueurs répandues ; vins et lueurs elles semblent tout boire, et leur imagination se colore de ces feux et de ces clartés, comme font leurs diamants. Les diamants serpentent entre leurs cheveux ; ils entourent leurs bras pour les rendre plus pâles et plus doux ; ils brûlent à leurs oreilles comme des lampes aux deux côtés d’une madone.

Penchées sur leurs beaux cavaliers aux cheveux dorés, au visage long, à la barbe de gazelle, elles les raillent, les désespèrent, les ramènent ; elles les tiennent sous leur domination par leur magnétique regard.

Le marquis de Courtenay est là comme le roi David, auquel il fallait cinq mille femmes pour réchauffer les extrémités. Il ne lui faut pas cinq mille femmes ; mais cette vie et cette société lui sont devenues indispensables, à lui, jeune vieillard, gâté par les fêtes ; il ne vit bien que dans la nuit et à table ; heureux des excès des autres ; de moitié, par la pensée, dans ce qui se dit de spirituel autour de lui. Comme il représente bien la France ! Du reste, le mépris pour les autres nations est si profond que celui des convives qui, dans l’ivresse, s’oublierait au point de ne pas s’exprimer en français, serait sur-le-champ exilé de la table.

Un mets plus précieux fut encore offert par le marquis de Courtenay, supérieur, en cette circonstance, au roi Louis XIV lui-même. Au dessert, des domestiques apportèrent une aiguière pleine de la nouvelle monnaie d’or frappée, pour la première fois, à l’effigie de Louis XV. Montrant aussitôt l’usage qu’il désirait qu’on fît de ces mets, peu habituellement servi sur la table même des riches, le marquis plongea sa main dans l’aiguière et la retira remplie de pièces de vingt-quatre livres et de quarante-huit livres. Il pria avec instance qu’on l’imitât ; on céda à ses prières. Peu de mains restèrent oisives. Les poches se gorgeaient d’or avec une agilité prodigieuse. En un instant l’aiguière fut vide. Alors le marquis, poussant un ressort placé sous le fond de l’aiguière, souleva une corbeille en filigrane d’argent chargée de pierreries, superbe dédommagement offert aux dames qui n’avaient pas prit part à la curée des pièces d’or. Détachée de son piédestal, la corbeille passa de main en main, et chaque belle convive put contenter son désir et son goût. On manqua naturellement d’expressions pour louer la rare magnificence du marquis de Courtenay, arrivé au comble de l’orgueil. Son regard passait alternativement de la contemplation admirative de sa propre personne à Casimire de Canilly ; il prétendait reporter sur elle toute la gloire de cette royale soirée.

On peut se faire une idée du degré d’ivresse auquel s’élevaient les têtes à cette suprême période de souper par l’excès d’enthousiasme qu’inspira Casimire aux jeunes gens. Se souvenant des habitudes de leurs aïeux de deux siècles, beaucoup plus Scythes qu’eux, ils tirèrent leurs poignards et se sillonnèrent les uns la joue, les autres le front. Le sang courut sur plus d’une main et sur plus d’une poitrine. Casimire ne put empêcher ce sanglant hommage qu’on lui adressait. Ce n’était pas trop que de répandre son sang pour elle sur le tapis d’un bal ; qu’elle jugeât par là ce qu’on ferait pour sa beauté dans le champ-clos d’un tournois, s’il y avait encore eu des tournois. Le marquis de Courtenay ne déchira rien. L’habit de Louis XIV voulait être respecté. Qu’il était grotesquement majestueux sous cet habit dont l’ampleur l’inondait ! On eût dit la principauté de Monaco se promenant dans la vaste monarchie de Louis XIV.

Après le souper, les danses reprirent avec plus de feu et d’abandon.

Ce fut dans un intermède que le marquis, prenant Casimire par la main, la présenta lentement aux groupes d’invités rangés sur une double haie ; Casimire avait clé la reine de la fête par l’éclat de sa beauté, le choix de sa radieuse toilette et les soins beaucoup trop marqués dont elle avait été l’objet de la part du marquis. Tant de preuves d’attention l’avaient éblouie. Cette autre existence lui avait rendu toute la frivolité irréfléchie de son âge. Son cœur, que son père lui avait dénoncé comme un ennemi, céda le pas à son esprit, et son esprit ne résista pas au choc répété de tant de flatteries. Elle se souvint bien mieux, pendant le cours de cette nuit, des leçons de grandeur données par son père que des sages conseils du commandeur, qui, en ce moment peut-être, était courbé sur l’affût d’un canon, épiant dans l’ombre, et les pieds dans la boue, les manœuvres de l’ennemi.

Chaque parole de Casimire avait été répétée de bouche en bouche comme celle d’une reine ; chacun de ses pas, lorsqu’elle avait dansé, avait été un sujet d’applaudissement.

Elle fut tout à fait vaincue quand, passant devant mille beaux jeunes gens enthousiastes, mille femmes respectueuses et souriantes, elle reçut leurs saluts et leurs compliments, tous adressés ou à sa grâce, ou à son esprit, ou à sa beauté, ou à sa naissance, ou à elle, ou à sa nation, dont elle était appelée le type et le modèle. Elle avait goûté imprudemment à cette ivresse ; elle la buvait maintenant à longs traits. Des lèvres le poison avait passé dans l’âme. Son apprentissage de reine, couronné de tant de succès, lui apprenait combien elle était propre à le devenir plus réellement un jour. Le marquis l’entretenait tout bas dans les mêmes illusions. Lui et elle, lui disait-il, c’était Louis xiv traversant les galeries de Versailles, mademoiselle de Lavallière sous le bras. Une dernière galanterie mit le comble au délire de Casimire, appelée par le hasard d’un nom polonais ; les jeunes gens lui demandèrent sa ceinture bleue. Ils la taillèrent aussitôt en mille pièces avec la pointe de leurs poignards, et chacun d’eux s’en lit un ruban qu’il noua à la boutonnière. Un ordre nouveau fut improvisé ; l’ordre de la ceinture bleue s’associa, dans leurs pensées galantes et chevaleresques, à l’ordre du Porte-Glaive. Les jeunes femmes, de leur côté, sollicitèrent de Casimire la couronne de roses qu’elle portait. Elle la leur donna, et les petites roses de sa guirlande devinrent, comme la ceinture bleue, un emblème d’affection créé pour perpétuer le souvenir de cette resplendissante fête.

Afin d’en mieux graver le souvenir dans la mémoire des invités, le marquis, toujours d’après Louis xiv, distribua, vers la fin de la nuit, des médailles portant d’un côté cette inscription : Installation du marquis de Courtenay dans son palais à Varsovie, et de l’autre côté, sous une couronne de marquis, son chiffre et celui de mademoiselle de Canilly. On se souviendrait de cette soirée comme d’une victoire remportée sur l’ennemi, comme d’un mariage de souverain.

Il résulta de cette large place faite par le marquis de Courtenay à Casimire dans les surprises de son admirable soirée, de l’accueil qu’elle reçut et auquel il n’était pas du tout étranger, courtois conspirateur entouré de complices, de cette présentation solennelle dont Casimire n’avait pas calculé les suites, qu’on se dit tout bas dans les salons du marquis, et tout haut le lendemain dans les cercles de Varsovie, que M. de Courtenay et mademoiselle de Canilly, pour qui la fête avait été évidemment donnée, étaient destinés l’un à l’autre et qu’on ne pouvait mieux se convenir.

C’est précisément ce qu’avait voulu faire dire le marquis de Courtenay en affichant Casimire à cette soirée avec autant d’éclat que peu de mesure.

La fête finit au jour, c’est-à-dire à midi, si toutefois l’on peut dire qu’une fête polonaise ait jamais fini.